LE SUICIDE DE L OUBLI. IIÇ
Contre tout ce Néant ma volonté s'insurge :
Je voudrais évoquer, poète-thaumaturge,
Le faste des grands Noms que Ton n'épèle plus,
Et l'orgueil des Contours, et la gloire des Formes, —
Croules avec l'amas des âges révolus,
Pêle-mêle, dans l'Ombre aux profondeurs énormes I
Rien ne répond : le gouffre est sourd ; il ne rend pas Le nom des morts ; — des morts il ronge la Mémoire. Nul ne déchiffrera les signes du grimoire Où le mystère gît des antiques trépas.
Ni, Lucrèce, ta voix — ni le bruit de tes pas. César — n'empliront plus les échos de l'histoire. Quand les Siècles, roulant leur flot blasphématoire. Auront aux noirs maëlstroms charrié des repas.
120 FLEURS d'oubli.
— Fous sublimes, croyons à la Gloire immortelle !
Oublions, en suivant Homère ou Praxitèle,
Que VOubli nous assiège, et que Demain nous ment :
Qu'ainsi le Monstre, en notre sein, se suicide
Aux flamboiements de TArt — comme le grand Alcide
En un linceul de feu, sur TOïta fumant I
Oui, l'Art est le refuge, et la cithare sainte. Mieux que l'Opium noir et que la verte absinthe, Nous peut verser l'ivresse où nous endormirons Notre cœur flagellé par les futurs afironts.
A nous l'apothéose en des ciels d'hyacinthe !... Si le divin laurier se dérobe à nos fronts, Pour créer un Prodige immortel, oh I jurons De violer la Muse et de la rendre enceinte î...
LE SUICIDE DE l'oUBLI. ' 121
Et la fleur fleurira du sacrilège saint I Vierge chaste jadis, demain auguste mère, Erato bénira la lourdeur de son sein;
Et le fruit glorieux de notre injure amère, L'Enfant, par la Déesse adorable allaité, Se dressera, vainqueur du Styx et du Léthé!
L'Encensoir
^ Oiiat DiCilinitr
.L^ANs l'encensoir fumant des strophes, j'ai jeté Ma peine coutumière et mon bonheur volage, Tour à tour, — L'encensoir se balance, et dégage Le complexe parfum de ma sincérité.
126 CHOSES d'art.
Un brouillard en spirale onduleuse est monté, Qui se fond, dans la nef, en bleuâtre nuage Où flotte, insaisissable et subtil, le mirage Des caprices changeants de mon cerveau hanté.
J'offre au lecteur de fruit d'une illusion brève : Quand il sera sorti de ta chapelle, ô Rêve !
Adieu l'enivrement des parfums précieux I
Rien ne lui restera des splendeurs purpurines... Mais le faste menteur aura rempli ses yeux, L'arôme fugitif dilaté ses narines !
Férrier 1884.
Décadence
Le style de décadence... Style ingénieux, compliqué, savant, plein de nuances et de recherches, reculant toujours les bornes de la langue, prenant des couleurs à toutes les palettes, des notes à tous les claviers, s'efibrçant à rendre la pensée dans ce qu'elle a de plus ineffable, et la forme en ses contours les plus vagues et les plus fuyants
Ce n'est pas chose aisée, que ce style méprisé des pédants, car il exprime des idées neuves avec des formes nouvelles et des mots qu'on n'a pas entendus encore.
Théophile Gautier.
xA Léon Sorg,
.RT suprême du vers I Art de la Décadence Moderne I — Mauvais goût exquis I — Outrecuidance Du Verbe, dont la robe a des paillettes d'or, Et les épaules, des ailes, comme un condor I Rhythme savant, desordonné, rhythme où s'égare L'oreille paresseuse I — Effroyable bagarre
128 CHOSES d'art.
OÙ le bon sens bourgeois ne se reconnaît plus ! O labyrinthe des poëtes chevelus I...
O labyrinthe éblouissant de pierreries I
Temple où la majesté des Idoles chéries
Rayonne — vierge de tous profanes regards —
Sous des flots bleus d'encens, devant nos yeux, hagards |
D'extase !••• — Pourquoi pas? Nous sommes fanatiques,
Nous, héritiers tardifs des bardes romantiques ;
Mais la sérénité sied à notre dédain
Pour le doux révasseur au lyrisme anodin :
Le plus humble de nous a des pitiés sans borne
Pour l'inintelligent élégiaque morne
Qui vomit en distique ou soulage en tercet
Son admiration béate sur Musset,
[Ce fils gâté de l'Art, gaspilleur de génie.
Qui, sans rimes, roula des torrents d'harmonie
Dont chaque flot, grossi de nos pleurs, s'est jeté.
Superbe, aux goufires bleus de l'immortalité I ]