LETTRE XIV
Courage héroïque de Rosa.
Après de longues pluies, on eut enfin une superbe journée d'automne ; le soleil lançait ses rayons avec tant d'ardeur et d'éclat , que tout semblait, dans l'intérieur du château, reprendre une vie nouvelle. La plupart des gens qui l'habitaient étaient allés aux champs cueillir le reste de la récolle en fruits. La gouvernante des enfans, qui s'appelait Thekla , était , après le repas , descendue dans la cour avec les trois enfans de KuUerich.
Au milieu de la grande cour du château se trouvait un puits magnifique; il était entouré d'une margelle de superbes pierre« de taille , et six colonnes portaient, comme c'était l'usage alors, un toit artistement orné de toutes sortes d'embellissemens avec
des pierres de différentes grandeurs. Le puifs était d'une profondeur extraordinaire; il fallait presque un quart d'heure pour y faire descendre un énorme seau , et l'en faire remonter. Les étrangers qui venaient en grand nombre visiter le château, admiraient tous ce puits comme en étant la chose la plus curieuse. Pour leur donner une idée de son immense profondeur, on y jetait de petites ardoises; et il n'y avait pas un voyageur qui ne fût étonné de voir combien de temps s'écoulait avant que le bruit de la pierre fût remonté à leurs oreilles. Les maçons, qui étaient obligés d'y descendre de temps en temps pour y faire quelques réparations , se servaient de quantité d'échelles que l'on attachait à des crochets placés dans le mur pour cet usage. De vieilles traditions, plus singulières les unes que les autres, étaient répandues parmi les habitans de la contrée. Ce puits était entouré d'un rond considérable de gazon agréablement placé au milieu de la cour, dont tout le reste était garni de larges dalles de pierres ; des arbres de
toutes espèces en formaient l'agréable pourtour.
Les trois enfans étaient à jouer sur le gazon. Parmi les fruits dont étaient chargés les arbres qui entouraient le puits, se trouvaient des cormes dont la rougeur éclatante charmait singulièrement les yeux des deux petites demoiselles , Itha et Emma. Thekla, leur gouvernante, fut obligée de céder à leurs instances et d'aller en cueillir quelques grappes. Les petites demoiselles passèrent ces fruits dans des rubans, et s'en firent des espèces de colliers dont elles se paraient avec une sorte de coquetterie.
Le jeune garçon, Eberarhd, jetait, pour s'amuser, des ardoises dans le puits ; il prenait toujours les plus grandes qu'il lui était possible de trouver, prêtait attentivement l'oreille jusqu'à ce que la pierre rebondît dans l'eau ; puis , il se mettait à sauter de joie. Il s'était déjà passablement lassé à ce jeu, et s'éloignait tant soit peu du puits, lorsqu'un petit oiseau vint à voler auprès de lui , se posa sur le bord du seau , et comme il y était resté quelques gouttes d'eau ; il y
vola , soit pour boire , soit pour se baigner. Eberarlid s'en aperçut ; « Attendez, dit-il à ses deux petites sœurs, dans sa naïveté enfantine, il ne va pas m'être bien difficile de le prendre; regardez-moi, faites attention, cela va être une belle farce! » Et il grimpa sur la galerie de pierre qui bordait le puits; mais, en étendant son bras vers le seau qu'il ne pouvait atteindre, il perdit l'équilibre et tomba dans l'affreux précipice.
Ses deux petites sœurs , qui étaient à deux pas de là, jetèrent des cris effrayans. Tbekla , la gouvernante , qui s'était glissée dans la cuisine du château pour y manger quelque friandise, accourut toute en émoi. Elle fut étonnée d'entendre encore distinctement le malheureux enfant crier et appeler du secours; elle regarda, et elle vit qu'il était resté attaché par un pan de son habit à un crochet placé dans le mur. Elle demeura stupéfaite, sans savoir ce qu'elle devait faire. L'épouse du chevalier était encore souffran'e au lit; les autres gens du château étaient aux champs. Tremblante et pâle comme la mort , elle se frappait les mains de désespoir,
— Uô —
invoquaut à grands cris Dieu et tous ie^ saints.
Rosa arrive en ce moment ; elle avait été obligée de rester à la maison , parce que la petite fille du concierge était tombée malade la nuit précédente. « Vite, dit aussitôt Rosa à Thekla , aide-moi à entrer dans le sceau ; puis, fais -le descendre avec précaution; j'espère , s'il plaît à Dieu , sauver le malheureux. » Elle se recommanda à la protection divine par un regard plein de confiance, et se plaça dans le sceau. A mesure qu'elle descendait , le froid la saisissait de plus en plus; elle ne pouvait, en outre , se défendre des atteintes d'une frayeur bien naturelle. Elle rejoignit le malheureux enfant, qui ne cessait d'appeler au secours ; alors, elle cria : « Arrêtez, arrêtez! j Et on arrêta le sceau ; puis elle s'efforça de prendre l'enfant dans sesbras, etde le détacher du crochet ; mais la chose était difficile et périlleuse ; elle ne pouvait se servir librement de ses deux bras , parce que , avec l'un des deux, elle était obligée elle-même de se cramponner fortement à la chaîne. Ses ef-
forts n'aboutissaient à rien ; elle fut saisie d'une terreur inexprimable ; une sueur froide coulait sur son front. Du sein de cette affreuse profondeur, elle élevait vers Dieu ses fervens soupirs; elle l'implorait de ne pas l'abandonner dans une si horrible situation. Enfin elle réussit ; elle vint à bout de prendre l'enfant sous son bras. Celuici entrelaça étroitement de ses deux petites mains le cou de sa libératrice , comme s'il avait encore peur de tomber ; il cessa de pleurer. Et Rosa criait de toute ses forces : « Remontez le sceau ' » Tbekla fut ravie de joie en sentant redoubler le poids que ses mains soulevaient, et se hâta de l'enlever jusqu'à elle.
La mère de cet enfant , retenue malade dans sa chambre , était accourue à la fenêtre, aux cris qu'elle avait entendus dans la cour. Elle fut frappée comme de la foudre, lorsqu'elle entendit les enfans s'écrier : « Eberarhd est tombé dans le puits. > Ces terribles paroles lui semblèrent retenlir dans tout le château comme un tonnerre. Pâle comme une ombre , elle se pencha sur la galerie de
Sönbalcon; sesgenoux faiblirent sous elle, ses mains étaient tremblantes, son cœur battait avec une violence extrême, et, dans ce cruel état, il lui était impossible de faire un seul pas pour secourir son fils.
Tbekla lui cria qu'Éberarbd était resté suspendu, et que la servante du concierge cherchait à le remonter. Une faible lueur d'espérance brilla dans son ame; elle se mit à prier, la voix lui manqua; mais de toutes les profondeurs de son cœur elle suppliait Dieu de sauver son fils unique, son premier né. Ses yeux, toujours tournés vers le puits, ne le quittaient pas d'un instant ; enfin, elle vit paraître Rosa tenant d'une main le jeune garçon pressé contre son cœur, et de Faulre attachée elle-même à la chaîne. Lorsque le seau fut assez élevé, et que Rosa, avec Eberarhd, planèrent sur l'abîme au milieu de la galerie de pierre qui entourait le puits, Tbekla attacha la chaîne, s'approcha du bord, tira à elle le seau avec un crochet destiné à cet usage , et voulut prendre le jeune garçon dans ses bras ; mais la pauvre fille , faible et tou-
jours tremblante, manquait de force et d'adresse pour pouvoir en même temps tenir le seau d'une main ferme et prendre le jeune garçon des bras de Rosa dans les siens. Elle lit long-lemps de yains efforts; c'était un spectacle déchirant pour la malheureuse mère : à chaque instant, elle croyait les voir tomber tous les trois dans l'abîme.
Rosa vit que l'on ne réussirait pas de cette façon ; et Thekla lâcha le seau. Rosa se mit à essayer de faire d'abord passer Eberarhd de l'autre cô;é; mais Thekla avait beau étendre ses bras, il manquait toujours quelque chose pour l'atteindre. Il fut impossible à la malheureuse mère de soutenir une pareille scène: ses yeux s'obscurcirent, et furent couverts d'un voile ténébreux ; elle essaya de crier aussi fort que s faiblesse le lui permettait: « Pas ainsi , pas ainsi ! » Rosa ne l'entendit pas; mais elle avait bien remarqué elle-même que la manière dont on s'y prenait rendait le danger encore plus grand .
Rosa réfléchit un instant, et dit ensuite avec vivacité: « Thekla, pousse un peu le
seau avec le crochet , pour le faire balancer doucement sur l'ouyerture du puits. » Thekla obéit sans trop savoir à quoi cela pouvait servir, c Maintenant, dit Rosa en encourageant Thekla par un sourire , quand le seau va venir naturellement à toi, prends vite et avec force Tenfant dans tes deux bras ; mais , non , attends jusqu'à ce que je te le dise. . . A présent , à présent ! » dit-elle une minute après ; et Thekla prit facilement l'enfant dans ses bras et le posa à terre. Elle tendit aussitôt la main à Rosa pour la faire sortir aussi ; mais celle-ci lui dit : « Pousse plutôt le seau de manière à l'approcherde la colonneque voici. » Thekla le fit; et lorsque le seau, après s'être balancé pendant quelques minutes , vint à donner sur la colonne , Rosa s'y cramponna étroitement , mit les pieds sur la galerie et sauta à terre. Sa première pensée fut un fervent hommage à Dieu, qui venait de la sauver elle et l'enfant; sa seconde pensée fut pour son père. « Qu'il va être content ! dit-elle, et qu'il va être content de moi! j> Elle courut pour lui raconter aussitôt cette
histoire. Il l'embrassa en répandant les plus douces larmes qui aient jamais coulé des yeux d'un père. « Tu viens de remporter, lui dit-il , le plus beau des triomphes ; tu as triomphé de toi-même , en faisant du bien à tes ennemis ; tu as fait une action plus héroïque que celle du plus puissant chevalier remportant la victoire sur le plus puissant de ses ennemis. Mais n'en deviens pas orgueilleuse , ma chère Rosa î c'est Dieu qui t'en a donné l'occasion et le courage : c'est à lui seul qu'il faut en rendre grâce. >