LETTRE XIII
Rosa se rend aux exhortations de son père.
Pendant qu'Édelbert trouvait tant de consolations dans la tendresse de sa fille , et Rosa la plus grande félicité dans le soulagement qu'elle procurait à son père , bien des changemens s'étaient opérés à Ficlitenbourg. Le château de Kullerich avait été jusqu'ici un lieu de fêtes et de plaisir ; mais le chagrin et l'inquiétude , qui savent franchir les hauts remparts et les portes épaisses, commençaient à y régner. Les nouvelles que Ton recevait de la guerre que Kullerich avait entreprise par orgueil contre un trèspuissant chevalier , étaient loin d'être satisfaisantes. Kullerich fut blessé; tout son bagage lui fut enlevé , et il manqua lui-même d'être fait prisonnier. Il avait été porté à un château très- éloigné du sien ; au lieu de
faire conduire , comme naguère , dans ses domaines, des chariots chargés de hutin, il fallait, au contraire, lui envoyer de l'argent et toutes sortes d'effets. Il fut même impossible à sa femme d'aller le voir, faute de soldats qui pussent la protéger. Elle n'osait sortir hors des murs de son château ; elle savait trop bien que la crainte seule, et non Tamour, attachait à son mari les habitans de la contrée. Déjà ses ennemis étaient parvenus une fois à enlever une provision de vivres de bonne qualité qu'on avait achetés dans un bourg voisin , et qu'on apportait au château ; de manière que la femme de Kullerich et ses enfans furent obligés de se contenter d'une nourriture fort commune : bientôt même les choses les plus nécessaires leur manquèrent. Les enfans furent attaqués de la petite vérole, et on désespéra long-temps de leur rétablissement ; à la fin , la dame elle-même tomba malade de chagrin, d'inquiétude et d'insomnie.
Le babil de la femme du concierge avait instruit Rosa de toutes ces circonstances. Rosa n'allait que bien rarement dans les
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appartemens du château ; eile ne s'y rendait que lorsqu'elle ne pouvait pas faire autrement , car elle avait pris en haine toutes les personnes de la famille de l'oppresseur de son père.
Rosa, joyeuse, raconta à son père tout ce qui se passait au château. Elle remarqua un léger sourire sur sa figure. « Ils vont donc du moins, dit-il , et par expérience, apprendre ce que c'est que le malheur , et leur orgueil va s'humilier! t Mais le généreux chevalier ne pouvait cependant approuver les sentimens qui agitaient le cœur de sa fille. « Eh quoi ! ma chère Rosa , dit-il, c'est toi que j'entends parler ainsi î c'est sur ta douce eî angélique physionomie que je vois le sourire de la vengeance! De tels sentimens , sois-en sûre , sont indignes de toi. Il est vrai que cet impitoyahle chevalier s'est conduit envers moi d'une manière inouïe ; il m'a haï sans que je lui eusse fait aucun mal, et il m'en a fait beaucoup. Les as-tu donc oubliés les préceptes de notre divine religion ? Ne devons-nous pas aimer ceux mêmes qui nous trahissent ? et le mal que
Kullericb nous a fait , voudrais-tu t'en venger sur son épouse ? elle qui a déjà tant à souffrir du caractère sombre et intraitable de son mari , et qui est loin , j'en suis sûr, d'approuver la conduite qu'il a tenue envers nous. Youdrais-tu même te venger des iniquités du père sur ses enfans encore innocens et purs? Ab! ma cbèreRosa, garde-toi de te laisser entraîner , par ton amour pour ton père , à des sentimens aussi injustes. Moi-même, je te le jure, je ne me sens pas capable de le haïr. Dieu m'en est témoin , continua-t-il en levant ses mains vers le ciel et mettant sa main sur son cœur, si je voyais ce chevalier, dans le tumulte d'un combat , en danger de perdre la vie , je me précipiterais, pour le sauver, au milieu des piques ennemies. Et toi , ma chère Rosa, si tu te retrouvais jamais dans le bonlieur et la prospérité , et si sa femme et ses enfans tombaient dans le malheur et la misère, et venaient devant ta porte solliciter le secours de la pitié, voudrais -tu leur fermer ton cœur , et repousser impitoyablement ces pauvres enfans et leur malheureuse mère ,
â qui cependant nous n'ayons rien à reprocher? » — Non, sans doute, répondit Rosa; je les protégerais même si cela était en mon pouvoir.
» J'en doute î répondit le père , puisque tu ne saurais même leur accorder un regard gracieux , quelques paroles cordiales , comment pourrais-tu leur faire jamais de plus grands sacrifices? Voilà pourtant le moment de changer de condui te à leur égard ; montre-leur une physionomie gracieuse et amicale , et il te sera hien plus facile de leur rendre service , si tu en as une fois le pouvoir.
» Je te donne ce conseil , dit-il , non pas par des motifs de prudence humaine et pour gagner par-là nos ennemis ; une hienveillance semblable n'aurait aucun mérite , elle serait une basse et misérable hypocrisie dont nous n'aurions qu'à rougir. Non, ma chère fille, la véritable charité, cette fleur céleste , ne saurait croître pour nous sur le terrain rude et stérile de l'intérêt personnel ; elle ne peut croître que dans le fond d'un cœur généreux. *
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Rosa écoutait son père avec la plus grande attention. « Tu as raison, mon cher père, dit-elle , je suis loin encore de mériter le ciel ; mais , avec l'aide de Dieu , j'espère me corriger. Je yeux faire tout mon possi- Lle pour aimer Dieu avant tout, les hommes et même Kullerich , sa femme et ses enfans , comme moi-même. Si les souffrances peuvent me rendre meilleure et plus aimante , je consens de tout mon cœur à souffrir aussi long-temps qu'il plaira à Dieu ; et qu'est-ce que cette courte vie de douleurs en comparaison de la vie éternelle! »
Rosa tint parole : elle n'évita plus les enfans du chevalier, qui s'étaient rétablis et descendaient dans la cour avec leur servante pour jouer; au contraire, elle les saluait avec un sourire aimable , elle liait avec eux de petites conversations et cherchait à leur rendre toutes sortes de petits services. Elle se fit amener, par Agnès , la biche apprivoisée et le couple de tourterelles ; elle donna l'un au petit garçon , et l'autre aux deux petites demoiselles. En apprenant à les connaître , elle trouva en eux des enfans ex-
Irêmement aimables , et elle se reprocha à elle-même de l'avoir été si peu à leur égard. (( Je me suis privée , se dit-elle , de beaucoup de joies innocentes, et j'ai trouvé ma punition dans ma faute. Oh! que mon père a raison de dire qu'il vaut toujours bien mieux être bon, généreux et conciliant que de s'abandonner à la vengeance ! » 3[ais biertôt après Rosa trouva l'occasion d'appliquer les sages préceptes de son père.