LETTRE XX
Conclusion de l'histoire de noire vertueuse hérosne.
Des relations d'amitié très-étroites réunirent désormais les deux cîiâîeaux si longtemps ennemis. Rosa regardait Hildegarde comme une seconde mère, et lui demandait conseil dans toutes les occasions importantes.
Le chevalier Kullerich prouvait au noijie Edelbert , par la délicatesse de ses procédés, qu'il avait abjuré son ancienne haine pour toujours. Cependant, il resta quelque temps sans aller au château de Tannebourg. Edelbert ne savait à quoi attribuer cette apparence de refroidissement , lorsqu'un jour Kullerich arrive en toute hâte, et invite Edelbert et Rosa à le suivre à Fich tenbourg. ils y consentent avec plaisir. Mais , à peine itont-ils entrés dans le château , que KuIIe-
ricli les conduit droit au souterrain qui a\ ait servi de cachot au noble prisonnier. Grande fût d'abord la surprise d'Edelbert et de Kosa. Mais cet étonnement fit place à un autre sentiment , lorsque Kullerich , poussant la porte , leur montra l'intérieur du cachot, métamorphosé en une chapelle gothique d'une admirable élégance.
Édelbert et Rosa exprimèrent leur admiration. « J'ai pensé, dit Kullerich, que cette métamorphose vous serait agréable; j'ai voulu vous faire une surprise ; c'est pour-, quoi, pendant que je faisais bâtir, j'ai évité de recevoir vos visites. N^est-il pas vrai que cette chapelle est d'un bel effet? c'est à ma chère Hildegarde qu'il faut en faire tout l'honneur; elle a su m'amener très-adroitement à faire décorer ainsi ce saint lieu. Laissez-moi vous raconter comment elle s'y est prise pour cela. Après que nous vous eûmes accompagnés, l'année dernière, àTannebourg, et que nous fûmes revenus à notre château , elle me pria de visiter avec elle le cachot d'Édeibert ; pour moi, j'en avais trèspeu d'envie. A quoi bon? disais-je , j'ai
horreur de ce lieu ; cependant je la suivis : ses prières étaient trop pressantes pour la refuser. Lorsque nous entrâmes, elle me dit : — Vois donc comme Tamour filial a su changer en un séjour agréahle un aussi sombre cachot. — Il est vrai , répondis-je , l'aspect en était affreux ; maintenant ce lieu est aussi clair et aussi propre qu'une chapelle bien entretenue. — Tu as là, dit alors mon excellente Hildegarde , une charmante idée ; c'était aussi la mienne ; elle m'est venue au moment où j'ai vu la chapelle du château de Tannehourg : il serait bien facile de donner la même destination à ces voûtes spacieuses ; il faut bien que nous fassions quelque chose pour exprimer n-otre reconnaissance envers Dieu , qui a si miraculeusement sauvé notre cher enfant. La fondation d'une chapelle est ce que nous pourrions faire de plus pieux ; une telle construction compléterait dignement notre château. Jusqu'ici, nous étions toujours obligés, pour assister au service divin, de nous rendre à l'église du village, située au bas de la montagne ; une chapelle particulière ,
^ 214 — dans ce château , sera un monument de notre piété , une source de bénédictions pour nos descendans les plus reculés. Cette idée me sourit beaucoup — Tu as parfailement raison , lui dis-je; oui, tu seras satisfaite ; ce lieu ya cesser d'être destiné aux prisonniers ; c'est ici même que nous viendrons tous les jours remercier Dieu des grâces qu'il a bien voulu me faire en conservant les jours de notre cher enfant par les mains de Rosa, en me réconciliant avec le noble chevalier Edelbert , et en me rendant le calme et la douce paix du cœur. Telle a été , mes chers amis , l'origine de l'institution de cette chapelle.
— Et demain , ajouta Hildegarde , le pieux abbé Norbert viendra la consacrer ; Sigebert et Thèobald , et plusieurs autres chevaliers que nous estimons et que nous aimons, assisteront à cette cérémonie avec leurs familles ; mais ceux de nos voisins dont la présence nous sera le plus agréable, c'est vous, noble Edelbert, et vous, ma chère Rosa ; nous sommes persuadés aussi que vous prendrez un intérêt particulier à la consécration de
cette chapelle, qui vous doit son existence: vous assisterez, j'en suis sûr, ayecune pieuse émotion , à cette belle et touchante cérémonie.
Le lendemain, la consécration de la chapelle eut lieu, en effet , avec la plus grande solennité : les chevaliers qui avaient été invités se réunirent à l'heure convenue ; ils se rangèrent des deux côtés de l'autel, revêtus de leur brillante armure, casque en tête, bouclier au côté, glaive en main. Les dames des chevaliers parurent, comme c'était l'usage alors dans les grandes fêtes, en robe noire, brodée en or; leurs demoiselles en blanc et couronnées de fleurs. Le recueillement et la piété étaient peints sur toutes les figures. Le jeune Eberarhd et ses deux petites sœurs s'agenouillèrent devant l'autel , les mains élevées vers le ciel ; et, dans cette posture, ilsressemblaientàtroispetiis anges.
La chapelle élait ornée de guirlandes et de fleurs fraîchement cueillies. De toutes parts brûlaient des cierges d'une virginale blancheur; de toutes parts s'élevait un nuage d'encens.
L« vénérable abbé Norbert, revêtu de ses insignes, et le bâton pastoral en main, entouré de plusieurs ecclésiastiques distingués, monta à l'autel, se tourna vers l'assemblée, remarqua avec une sainte joie le recueillement et la piété qui réguaient autour de lui, et prononça un petit discours, dont voici à peu près la substance :
c( Mes frères en Dieu , l'amour que de bons parens portent à un fils qui a été sauvé miraculeusement du danger le plus extrême, l'amour d'une excellente fille pour son père, auquel, dans ce lieu même elle a montré tant de dévoûment, voilà les circonstances qui ont fait de cet endroit, autrefois si affreux, cette élégante et sainte cbapelle , que nous consacrons aujourd'hui à la reconnaissance envers le ciel et au service divin.
> L'événement qui est le motif de cette fêle sera aussi le sujet de mon discours; je ne le rappellerai pas, dans la crainte d'offenser la modestie de quelques-uns de mes auditeurs; tous , d'ailleurs, le connaissent; je veux seulement vous rappeler quelques préceptes que cet heureux événement con-
firme admirablement bien ; je veux seulement adresser quelques paroles aux parens et quelques conseils aux enfans.
« C'est par un admirable arrangement de la Providence , et qui nous montre le plus clairement sa sagesse et sa bonié, que les êtres les plus aimables du monde et en même temps ceux qui ont le plus besoin de secours et d'appui , les enfans , en un mot , ont été confiés aux soins et à la tendresse de leurs parens. Dieu lui-même est notre modèle.
Il embrasse dans son amour immense toutes ses créatures, et ses premiers bienfaits qui deviennent ici-bas le nartapre de l'bomme , il les lui dispense des mains d'un bon père et d'une tendre mère; ainsi, ce bienfaiteur universel, mais invisible, révèle à ses enfans, d'une manière visible à tous les yeux, son amour iufmi et sans bornes dans l'amour des bons et fidèles parens.
c( Puissent tous les pères et toutes les mèrej s'efforcer de mettre sous les yeux de leurs enfans une fidèle image de l'amour suprême de notre père céleste! Puissent-ils imiter Dieu , qui ne se borne pas à nourrir les en-
faos des hommes et à pourvoir à leurs premiers besoins , mais qui leur donne aussi tous les moyens de s'instruire et de se rendre meilleurs ; qui nous conduit à la yertu par le chemin des récompenses et des peines ! Puisse Tamour des parens pour leurs enfans, cette flamme céleste et pure , n'être jamais obscurcie par les impurs nuages des passions terrestres , ne jamais dégénérer en une aveugle et imprudente faiblesse qui corrompt et perd les enfans î
» Puissent tous les enfans apprendre à bien apprécier le bonheur de posséder de bons parens! 0 vous qui m'écoutez , et qui avez déjà traversé l'âge de l'enfance, jetez encore une fois un regard en arrière sur cet âge d'or, le plus heureux de votre vie! Dans cet âge sans inquiétudes, vos parens pourvoyaient à tous vos besoins; votre repas vous attendait exactement; l'active vigilance d'une bonne mère vous préparait vos vêtemens. Votre père ne craignait aucune peine , aucune fatigue , et se privait de plus d'un plaisir pour vous donner tout ce qui vous était nécessaire ; la tendresse mater-
nelle partageait avec vous chaque morceau de pain. Quand vous étiez malades , l'amour et la douleur faisaient passer des nuits entières sans sommeil auprès de votre lit; la sollicitude de l'un, la pieuse surveillance de l'autre vous avertissaient, vous préservaient de tous les dangers. Vous aviez recours à eux dans tous vos petits chagrins; et comhien de fois n'out-ils pas séché vos larmes î Leur expérience vous tenait lieu de prudence et de sagesse. N'est-ce pas eux qui vous ont appris à parler? Combien de fois leur avez-vous demandé les noms de telle ou telle chose? et jamais ils ne se sont lassés de répondre à votre empressement et à votre curiosité ; ils vous ont enseigné à connaître, à aimer et à apprécier ce qui est hon, beau, vrai et utile, à le chercher, à le suivre et à l'imiter. Ils étaient vos juges et vos arbitres dans vos petites disputes avec vos frères et vos sœurs; ils vous accoutumaient à la paix et à l'union. Lorsque votre cx)nduite était digne d'éloges , le contentement de votre père, Faimable sourire de Votre mère étaient pour vous une plus douce
récompense que ies dons qu'ils vous faisaient. Les punitions mêmes, que de icmpsen temps la sagesse de vos parens jugeait nécessaires, étaient encore des bienfaits pour vous. Beconnaissez que Dieu a veillé sur vous avec bonté depuis le jour où, pour la première fois, vos yeux se sont ouverts à la douce lumière du soleil.
» Dans cet admirable arrangement de la Providence , reconnaissez son amour et sa bienveiilance pour vous. Honorez Dieu dans vos parens , puisque c'est par leurs mains qu'il vous fait tant de bien; aimez les parens que Dieu vous adonnés; obéissez-leur, car ils veulent votre bonheur , et vous surpassent en lumières et en expérience; soyez dociles à leurs moindres commanuemens ; que vos coeurs aient pour eux la reconnaissance la plus vive; ayez horreur de l'ingratitude filiale, le plus révoltant de tous les crimes; ayez une confiance entière dans vos pères et mères, et gardez-vous, lorsque vous aurez fait quelque faute , de la fausseté , de la dissimulation qui sont toujours les premiers pas vers une perdition entière. Faites
— 2£î ~tous vos efforts pour leur faire le plus de plaisirs possibles. Pensez que , ne pouvant jamais leur rendre tous les bienfaits que vous en avez reçus , vous devez au moins vous montrer envers eux aussi reconnaissans que vous pourrez; comme ils vous ont aidés aux jours de votre enfance, quand vous aviez tant besoin de secours et d'appui , ayez soin d'eux dans les jours de la douloureuse et sombre vieillesse, et ne négligez rien pour adoucir les derniers instans de leur vie. Vous devez préférer de vous nourrir de pain sec et d'eau , et de vous revêtir des babits les plus grossiers, plutôt que de laisser éprouver à vos parens le moindre Losoin ; c'est ainsi que vous remplirez le quatrième commandement de Dieu , et que vous serez heureux dans cette vie et dans l'autre. La bénédiction de Dieu vous accompagnera jusqu'au tombeau et au delà ; il vous fera partager sa gloire et sa magnificence.
» Dieu de l'univers ! fais que toutes tes créatures t'aiment par-dessus tout , qu'elles s'aiment entre elles comme des frères et comme
des sœurs , que leur piété et leur bienfaisance s'étendent sur les reuves et les orphelins , et qu'elles se préservent des souillures du monde qui détruisent tout amour véritable et tout vrai bonheur. C'est là le seul culte pur, le seul culte qui (e plaît; c'est par lui que toutes les familles de la terre ne feront un jour qu'une seule grande famille, sur laquelle, du haut de ton séjour, tu jetteras, maître du monde, tes regards bienveillans. Puisse le service auquel nous consacrons cette chapelle, et auquel elle restera consacrée à l'avenir, contribuer à accomplir tes saintes volontés! Amen. »
Après que la chapelle eut été consacrée, et qu'on eut célébré le premier service divin , on alla se mettre à table dans la grande salle. A peine venait-on de s'asseoir, que le sou des trompettes retentit dans la cour. Kullerich et les autres chevaliers prêtèrent l'oreille , coururent aux fenêtres , et virent une troupe d'écuyers armés dans la cour du château ; les domestiques entrèrent dans la salle en s'écriant : Le grand-Duc ! Les chevaliers voulurent aller à sa rencontre; mais
déjà il entrait dans la salle, accompagné de plusieurs des chevaliers qui étaient arrivés avec lui. C'était un très-bel homme, d'une physionomie noble, et d'une haute stature; ses cheveux étaient déjà blanchis , mais ses yeux étaient encore pleins de feu. Il salua d'abord Édelbert, lui tendît la main droite en lui disant ; « Mon cher chevalier Edelbert, je voulais vous apporter moi-même la première nouvelle de la paix glorieuse que nous avons conquise ; vous faire mes remercîmens et ceux de l'empereur pour le secours que vous nous avez prêté , et pour vous ramener moi-même les braves guerriers qui nous ont aidé à conquérir cette paix. Je suis arrivé hier soir àTannebourg, j'ai appris que vous étiez ici; je me suis mis en route ce matin avec mes gens dès la première aube du jour, persuadé que dans le chevalier Rullerich aussi nous trouverons un ami sincère et fidèle, i IS 'est-il pas vrai, dit-il en se tournant vers ce dernier, et lui tendant cordialement la main , n'est-il pas vrai que vous ne vous attendiez pas à une surprise pareille? Je dois vous donner l'assurance.
et d'après l'ordre exprès de l'empereur, du vif conteB4ement qu'il éprouve, et que j'éprouve moi-même, de votre réconciliation avec le noble et excellent EdelLert , et de voir deux si braves chevaliers vivre dans l'union et la concorde où ils auraient dû toujours vivre ensemble. » Kullerich, enchanté, était hors de lui-même. La faveur de l'empereur, et celle du grand-duc, firent sur lui l'effet de la boisson la plus enivrante : il faillit en perdre la raison.
Le duc remarqua, dans ce moment, le pieux abbé, alla 'sers lui, lui exprima la joie sincère qu'il éprouvait de se rencontrer avec lui, et ajouta : « Je suis d'autant plus charmé de vous voir, vénérable père , qu'un bonheur pareil rarement nous vient en partage, à nous autres hommes du monde. Vous ne vous montrez jamais hors des murs de votre cloître, que lorsque un devoir pieux vous appelle impérieusement. »
Ensuite le duc se tourna vers l'épouse de Kullerich, et lui dit ; « Confiant dans votre générosité, noble dame, je m'invite moimême sans cérémonie à votre table , et je
salue d'avance notre gracieuse et bienveillante Lôîesse et celle des nobles chevaliers qui sont avec moi. J'ai des commissions particulières pour vous , aimable demoiselle, dit-il à Rosa , mais je ne veux vous les faire connaître qu'après diuer. Quant à présent , je ne veux pas empêcher plus longtearps les nobles chevaliers et leurs dames de se mettre à table, et vais commencer par dvinner l'exemple moi-même ; car je dois convenir que je n'ai pas gagné un médiocie appétit en venant ici au grand galop; asseyons-nous donc au banquet de la plus cordiale amitié. Je serais bien charmé d'avoir à coté de moi la dame de Fichtenbourg et la demoiselle Rosa , quoique je ne veuille , à Dieu ne plaise, m'appliquer nullement ce beau proverbe ; La sagesse est entre dexur. Quant à vous , respectable abbé , je voudrais vous avoir vis-à-vis de moi, entre les deux nobles chevaliers dont la réconciliation et l'amitié réjouissent mon ame. Répandre les bienfaits de la paix et de l'amilié est, depuis de longues années, votre plus douce occupalion ; la place que je vous prie de
prendre ne peut que vous être bien agréable ; nous aurons ainsi autour de nous les quatre personnes qui ont eu le plus de part à Theureux événement qui nous réunit ici, et nous pourrons en parler avec plus d'aisance et d'abandon. » Le duc s'assit à la première place. On avait préparé pour lui un couvert tout neuf, et une superbe coupe en or, et tout le monde prit place de la manière qu'il venait d'indiquer.
Après que le premier appétit des convives fut apaisé, le duc prit la parole : « Les provocations et les combats qui ont eu lieu entre Edelbert et KuUerich , ainsi que leur réconciliation , et la part qu'y ont prise la noble Hildegarde et l'incomparable demoiselle Rosa , sont parvenus à nos oreilles dans le camp impérial ; mais cette histoire a tant d'intérêt et d'attrait pour moi, que j'en voudrais connaître jusqu'aux moindres détails. » Il fit une foule de questions, tantôt sur une circonstance , tantôt sur une autre. Edelbert et Rosa , Kullerich et Hildegarde , furent invités tour à tour à raconter comment tout cela s'était passé. Le duc écouta
avec la plus grande attention , et exprima plus d'une fois au généreux Edelbert sa pitié pour les souffrances qu'il avait endurées, et à Rosa son admiration pour ses vertus. Il donna aux sentimeus et aux actions de Tépouse de Kullerich tous les éloges qu'elle méritait, et montra aussi une vive satisfaction à Kullerich lui-même. Pour ne pas trop heurter son caractère ombrageux, Edelbert et Rosa voulaient, dans leur récit, passer bien des choses sous silence ; mais Kullerich raconta tout lui-même avec la plus entière sincérité. « J'ai eu tort, bien tort, dit-il, je le sais bien; mais enfin la faute est commise maintenant, et la cacher n'empêche pas qu'elle ait été com-^ mise; il vaut bien mieux l'avouer franchement, et la réparer aussi bien que possible. Je l'ai fait comme je le devais, et je conseille à tous ceux qui ont fait le mal d'en faire autant ; il ne peut que leur en arriver du bien ; car, de toute autre manière , ils ne trouveront jamais le calme et la paix du eœur. >
A la fin de tous ces récits , le duc regarda
avec un air de satisfaction bien marqué le cercle dout il était entouré. « C'est à notre digne demoiselle, dit-il, que nous avons l'obligation d'être réunis dans ce joyeux repas ^ sans elle, nous serions maintenant à nous poursuivre dans de sanglaas combats ; car j'espère bien que vous ne pensez pas que nous aurions laissé pour toujours le noble chevalier Edelbert gémir dans un cachot. 11 avait été résolu , dans le camp impérial , qu'aussitôt que la paix serait conclue avec l'ennemi du dehors, je paraîtrais avec des forces considérables devant le château d« Kullerich pour m'en emparer. Kullerich , sans doute, aurait fait une résistance opiniâtre; que de sang humain eût été répandu sous les murs de ce château! Dieu soit loué de ce que , par une si douce et si faible créature , il a dirigé autrement le cours des choses! »
La modeste Rosa rougit jusqu'au blanc des yeux. « Je ne mérite, Irès-gracieux seigneur, ni tant d'honneur, ni tant d'éloges: c'est Dieu seul qui a dirigé ainsi tout cela. Le petit oiseau qui vola sur les bords
du seau a autant de part que moi ä l*iieureux dénoûment des mai-entendus entre le chevalier Kulierich et mon père; en arrivant au moment où Eberarbd se trouvait près du puits d'où Thekla était éloignée, ii a empêché la guerre et amené la réconciliation. Le pieux abbé Xorbert dit avec beaucoup d'émotion : « L'excellente et judicieuse observation de mademoiselle Rosa ne pourrait être payée au poids de l'or; oui , c'est bien comme elle vient de le dire : il nous arrive mille et mille petites circonstances , dans la vie , auxquelles nous Be faisons aucune attention, qui souvent sont de la plus grand« impor lance , et qui bien des fois décident du sort d'un grand nombre d'hommes. Celte histoire, si intéressante pournous, présen'e encore plus d'un événement de ce genre. Qui de nous pourrait s'imaginer que son sort dépendrait de la pluie ou du beau temps qu'il ferait aujourd'hui. Si cependant il était îombé de la pluie, ce même jour où le soleil d'automne dardait si agréablement ses rayons sur le château , le petit Eberarbd ne serait pas
•- 250 -^ descendu dans la cour, et Rosa n'eût pas feu l'occasion de le sauver et d'attendrir le cœur du père de cet enfant ; et combien de centaines de braves guerriers n'eussent pas perdu la vie dans un siège meurtrier , en laissant leurs veuves et leurs orphelins in-consolables et sans appui ! Y a-t-il quelqu'un qui regarde comme possible qu'un grand changement se soit opéré dans l'histoire de sa vie par le choix de tel ou tel aliment servi , un certain jour, sur la fable ? Si cependant la petite écuelle de champignons n'eût pas été servie sur la table du bon charbonnier, notre chère Rosa n'aurais jamais eu l'idée d'aller se mettre au service de la femme du concierge ; c'est ce plat de champignons qui , par la volonté de Dieu , nous a préservés de voir ce même château , où nous célébrons aujourd'hui la fête qui nous réunit au sein de la joie et de l'amilié, emporté d'assaut et peut-être changé en un monceau de décombres. C'est ainsi qu'éclate la Providence divine dans ce qui nous semble ks hasards de la vie humaine. Tel qu'un habile compositeur sait d'une
— 2ol — foule de sons discordans ou mêmes rude? former un seul tout harmonieux; telle la puissance et la sagesse divine sait réunir d'innombrables événemens heureux et maiheureux en un seul faisceau, où tout est d'accord avec notre bonheur et notre destination. Si nous examinions ainsi plus souvent les diverses circonstances de notre vie, combien ne trouverions nous pas d'occasions de remercier Dieu pour la sagesse et l'amour avec lesquels il gouverne nos destinées! »
Tout le monde approuva ce discours. Le duc prit solennellement la coupe d'or en main , se leva , et dit : « A la santé de l'empereur! » Tous, l'abbé, les chevaliers, les êcuyers , les dames et les demoiselles , se levèrent avec respect , répétèrent à haute voix l'exclamation du duc , et se mirent à boire à la santé de l'empereur. Le duc mit alors la coupe sur la table, se tourna vers Rosa , et dit : « C'est dans cet instant que je dois m'acquitter du message que l'empereur m'a remis pour vous, chère et gracieuse demoiselle; c'est avec un plaisir in-
fini que ce monarque a appris le vif amour que vous avez témoigné à votre père, et qui , après une guerre étrangère heureusement terminée, nous a épargné une sanglante guerre civile. Dans sa sagesse , il a résolu ce que je dois enfin annoncer à vousmême , chère demoiselle , à votre père hieüaimé, et à tous ceux qui m'entendent ici. n Leduc fit signe à un chevalier qui était \enu avec lui : celui-ci apporîaune grandeletire, écrite avec beaucoup d'ornement et d'élégance , sur un grand parchemin enveloppé d'une couverture de velours rouge, et à laquelle pendait, à des rubans de soie brodés en or, un énorme sceau impérial renfermé dans un étui d'ivoire. Le duc prés^ta la lettre à Rosa, confuse et étonnée. « Ma irèslionorée demoiselle , lui dit-il en même temps, comme voire père n'a pas de fils, ei que ïannebourg, comme fief masculin, re- >iendrait â l'empereur et à l'empire 3i\ec toutes ses dépendances, et comme vous avez rendu à l'empereur, et à l'empire, plus de services que n'auraient pu faire dix fils distingués eî bien mériîans, l'empereur et les
piincGà (le son empire ont vouiu, ainsi que vous le verrez encore plus expressément par cette lettre, que la possession de ce fief vous soit transporlée. Choisissez mainleaant un époux selon votre cœur parmi les fils des plus illustres chevaliers, et qui n'aient d'autres conditions à remplir qu'à se décorer du nom de Tannebourg ; que ce nom glorieux soit transmis àvosdescendans les plus reculés, et que cette noble race reste, pendant de longs siècles , le digne objet de toutes les bénédictions et l'exemple de toutes les vertus. » Edelbert fut profondément touché de cette faveur insigne de rempereur. Rosa, qui ne croyait pas mériter une si haute distinction, ne pouvait trouver de paroles pour exprimer sa reconnaissance. Les désirs du grand-duc furent dans la suite exactement accomplis. Beaucoup de jeunes et nobles chevaliers recherchèrent la main de Rosa ; elle choisit le plus noble, le plus généreux de tous, Ekbert, le plus jeune des fils du duc ; elle vécut avec lui dans l'union la plus heureuse; mais cette union ne s'effectua que quelques années après^
Le diic témoigna le désir d'aller, après le repas, visiter le puils et la chapelle. Hildegarde donna sur-le-champ des ordres pour que le seau, avant d'être descendu dans le puits, fût entouré de cierges allumés, afin d'en éclairer la somhre profondeur.
Le duc , avec toute sa troupe , se rend il auprès du puits, en admira l'ingénieuse structure , et dit, en voyant la couronne de lumière s'enfoncer de plus en plus. « Vraiment, ma chère et digne demoiselle , je ne saurais trop m'étonner que vous ayez eu le courage de descendre dans un pareil abîme. Tant que ce château existera , on parlera de la hardiesse et du dévoûment de la demoiselle de Tannehourg ; vous vous êtes élevé là un monument tel, que les plus grands héros en ont à peine eu de pareil.
Non pas , non pas ! mon noble et gracieux seigneur, répondit Rosa avec la plus sincère modestie; que ce puits soit plutôt un monument de la toute-puissance et de la miséricorde divine : en regardant en ce moment dans cet abîme , je sens très-bien que le courage que j'ai eu ne venait pas de