CHAPITRE XIX
Rosa et son père sont remis en possession de leiir§ biens.
Le lendemain matin, de très-bonne heure, Kullerich entra dans la chambre d'Édelbert en habit de voyageur, hotte et éperonné. <( Edelbert , dit-il , il y a long-îemps que j'ai fait lever mes gens , et je viens à l'instant de faire seller mes chevaux. Je voulais aller avec toi, au grand galop, au château de ïannehourg, et te rendre à l'instant ton château et tous tes biens; mais ma chère Hildegarde pense que le châîeau, occupé depuis quelque temps par des cavaliers, ne doit pas être dans le meilleur état possible , qu'il est nécessaire d'y faire d'abord quelques réparations. Elle pourrait fort bien avoir raison , ajouta Kullerich en riant , mais je n'y aurais pas pensé. Reste donc
eücore un peu avec moi , mon cher Edelherî , a\ec ta Rosa ; tu as passé de bien tristes jours dans ces murs , eh bien ! passons-y encore ensemble quelques jours dans le repos et dans la joie. »
Edeibert y consentit avec beaucoup de plaisir. KuUerich alla avec lui dans la grande salle. Sigebert et Tliéobald s'y trouvèrent bientôt aussi avec leurs écuyers. ils se mirent tous à table pour déjeûner; ensuite, les deux chevaliers étrangers, qui désiraient revoir leurs foyers, prirent congé de KuUerich et d'Édelbert , et se retirèrent avec leurs hommes d'armes qui les attendaient dans la cour du château. Kullerich, après leur départ, offrit à Edeibert de lui faire visiler tout le château de Fichtenbourg. Edeibert y consentit volontiers. Kullerich lui montra d'abord, avec un noble orgueil, la galerie vaste où figuraient, chacun à son rang, les portrails de ses nobles ancêtres. Puis, il le conduisit dans son arsenal, rempli d'armes de toute espèce ; il lui fit faire tout le tour de son château, par un grand nombre d'allées voûtées, en appelant l'attention de
son hôte sur les têtes de cerf artistement représentées sur les murs , et surmontées d'énormes et vastes bois naturels. De là on passa aux écuries, et Kullerich vanta le teu et la \igueur de ses coursiers. Ils descendirent dans de profondes caves pratiquées dans le roc ; il lui montra ses énormes tonneaux, et, bon gré malgré, lui fit goûter de ses meilleurs vins. A la fin , ils visitèrent aussi le puits dans la cour du château ; les deux chevaliers ne purent y regarder sans frissonner. Edelbert se réiouit de nouveau de la belle aciiou de sa fille ; Kullerich, du bonheur d'avoir retrouvé son fils; les deux pères s'embrassèrent près du puits, el remercièrent Dieu de cette heureuse délivrance.
Pendant ce temps, Hildegarde avait montra' à Rosa tout l'intérieur de son ménage ; ses coffres remplis d'un linge d'une blancheur éblouissante , ses riches draperies, sa grande cuisine claire et brillante , et tout ce qu'elle avait encore de plus curieux à voir. A la fin , elle ouvrit encore quelques coffres placés dans une chambre à part, et dans
— i08 — lesquels se trouvait tout ce que Kullerich avait apporté de Tannebourg à Ficlitenbourg, en linge fin et autres choses précieuses. « J'ai fait conserver tout cela soigneusement jusqu'à ce jour, dit la noble dame ; je vous l'enverrai incessamment à votre château. )>
Rosa voulut aussi visiter encore une fois l'appartement du concierge ; Hildegarde l'accompagna. Lorsqu'elles traversèrent la grande cour du château, Édelbert et Kullerich se joignirent à elles. Le concierge , assis, en ce moment, dans son fauteuil, se reposait des fatigues de la campagne : lorsqu'il entendit la voix de Kullerich , il se leva précipitamment, et courut ouvrir la porte; Rosa était devant lui.
« Ma chère Rosette ! dit-il ; mais je vous demande pardon, ma noble demoiselle Rosa , voulais-je dire, quel bonheur m'avez-vous réservé? Mais entrez donc bien vite dans mon appartement, vous, chère demoiselle, et nos gracieux maîtres que voilà. Est-il possible! continua-t-il, j'aurais plutôt cru que le ciel pourrait tomber, que de penser
que ma petite servante était une demoiselle de Tannebourg ; c'est inouï , sur mon honneur, et cependant je me trouve bête maintenant de ne pas m'être aperçu plus tôt que c'était la fille du chevalier Édelbert. Hier soir, lorsque tout à coup cette nouvelle se répandit parmi les gens de guerre blessés qui se promenaient dans la grande cour du château, lorsque j'eus l'honneur de l'apprendre de votre propre bouche, mes trèsgracieux maîtres, je vis tout aussitôt clair dans toute cetîe histoire. Voilà donc pourquoi vous aviez tant de compassion du pauvre chevalier prisonnier. Mille fois honneur à votre amour filial! Dieu et notre illustre chevalier vous en ont bien récompensée, à ce qu'il paraît. Mais comme ma chère Hedwig a fait de grands yeux ! elle a failli en perdre l'esprit : ma foi, c'est à elle à vous demander pardon de toutes les grossièretés qu'elle vous a faites. > Les deux enfans du concierge s'étaient placés dans un coin d'un air tout modeste et timide. Rosa alla vers eux , et leur parla avec la même bonté qu'à l'ordinaire , ce qui rendit la con-
fiance à ces petits enfans ; la petite Berthe lui dit ; c Comme vous voilà bien habillée, mademoiselle Rosa ! te voilà absolument comme une toute autre personne. » Le petit Othmar dit : « Je la vois bien volontiers dans ce nouvel accoutrement ; mais pourvu que mademoiselle Rosa reste avec nous , car jamais de la vie nous ne pourrions avoir une aussi bonne domestique. » KuUerich et tous ceux qui étaient avec lui se mirent à rire aux éclats de la franche naïveté de ces enfans. — Rosa leur demanda où éiait leur mère. — Le petit Othmar répondit que lorsqu'elle avait entendu les maîtres arriver, elle s'était bien vile sauvée à la cuisine. — Rosa en ouvrit la porte, et fit entrer elle-même la femme du concierge dans la chambre où ils se trouvaient tous réunis. La bonne femme fut toute honteuse en voyant devant elle le chevalier Edelbert et mademoiselle Rosa dans leurs superbes costumes, et son maître, le noble chevalier Kullerich, et sa gracieuse et bienveillante épouse; elle changea plusieurs fois de couleur. Elle balbutia quelques mots d'excuse
à l'occasion des mauvais trailemens qu'elle avait fait endurer à Rosa, et prolesta que si elle eût connu la noble origine de cette demoiselle , elle aurait agi tout différemment. « Ma bonne femme, interrompit Hildegarde, ce que vous dites-là n'est pas bien; on doit avoir de bons procédés avec tout le monde, ei ne s'inquiéter ni de la naissance ni de la richesse. »
Hedwig donna entièrement raison à la dame , demanda pardon à la noble demoiselle avec un grand flux de paroles et une grande abondance de larmes. Kosa lui parla ainsi: «Ma chère Edwig, j'aurais eu souvent en effet bien des choses à vous dire ; mais alors il n'eût pas été sage de ma part de le faire; j'aîtendaisun moment plus favorable qui est maintenant arrivé ; il faut donc que je vous dise mon petit mot. Je dois commencer par avouer sincèrement, devant mon père et vos bons et gracieux maîtres, que vous avez beaucoup de bonnes et précieuses qualités. Vous êtes une bonne épouse, pleine de soins et d'amitié pour votre mari , une bonne mère pour vos enfans , une excellente
— 20^ — ménagère; vous êtes infatigable au travail, votre ménage est toujours tenu avec ordre et propreté. Vous êtes économe sans être avare, et vous faites beaucoup de bien aux pauvres. Vous êtes serviable et obligeante envers tout le monde, tant qu'il n'arrive rien qui excite votre colère. Maisaussi, quand il arrive quelque chose de semblable, alors vous ne savez plus du tout vous posséder, alors vous dites et vous faites des choses détestables : cet emportement, auquel vous êtes sujette , rend malheureux ceux qui vous entourent, et vousafait la réputation d'être une méchante femme. Tachez donc , une bonne fois pour toutes , de devenir maîtresse de vous-même ; formez , dès ce moment même, la ferme résolution de vous corriger sur ce point ; ayez bonne patience , et à la fin vous viendrez à bout de votre colère, qui est votre ennemi le plus cruel; et si vous retrouvez à votre service une jeune fille de bonne volonté , n'exigez pas qu'elle fasse sur-le-champ les choses aussi bien que vous. Donnez-vous la peine de la former selon vos désirs ; ayez la patience de lui montrer
plusieurs fois la même chose ; corrîgez-îa de ses fautes avec douceur et amitié, et vous parviendrez à faire d'elle une fille qui vous servira selon toutes vos volontés , et qui saura vous respecter et vous chérir. Eu \ous corrigeant de votre péché d'habitude, vous parviendrez à refaire votre réputation, et l'on vous citera comme une bonne et excellente femme. Si je ne vous estimais pas, je ne vous en aurais pas dit la moitié autant. Profiiez de mes avis, et vous vous en trouverez bien sous tous les rapports.
— Voilà ce qui s'appelle bien parler, s'écria Kullerich ; c'est un sermon qui conviendrait à beaucoup d'hommes et à beaucoup de femmes, la mienne cependant excepté.
Que vous êtes une bonne, spirituelle et sage fille, ma chère Pvosa! je ne manquerai pas de prendre moi-même ma part dans votre beau discours ; il s'accorde si bien avec ce que me disait souvent feu mou respectable père ! mais il avai t coutume d'exprimer tout cela dans une seule petite sentence. «Kulie- » rieh , Kullerich , disait-il , plus de raison- » nement et moins d'emportement: c'est ce
» qu'il y a de mieux à faire pour toi dans ce » monde. »
Au bout de quelques jours , le chevalier Kullerich et son épouse allèrent à Tannebourg avec Edelbert et Rosa , accompagnés d'une suite nombreuse de gens de guerre armés de toutes pièces , et de valets couverts de belles livrées. Le bruit de ce qui s'était passé à Fichtenbourg s'était déjà répandu dans tous les environs. Dans tous les villages , les bourgs et les fermes qui appartenaient à Kullerich, et qu'ils traversèrent, ils virent sortir de chaque maison , de chaque chaumière , des gens de tout âge , de tout sexe, que transportaient de joie l'union et l'amitié des deux nobles chevaliers, et qui, surtout, désiraient voir de leurs propres yeux la noble demoiselle qui avait montré tant de tendresse et de piété envers son père , et qui avait sauvé l'enfant de Kullerich avec un courage si héroïque. Mais lorsque Edelbert rentra sur ses propres domaines , il trouva tout dans le silence le plus profond; il semblait que tout était mort dans les hameaux qu'ils parcouraient. Edelbert
s'en étonna extrêmement, et roula toutes sortes de pensées dans sa tête; mais, lorsqu'il eut passé sous la porte extérieure de son château, il aperçut, de loin, toute la grande cour remplie de monde. Tous ses vassaux s'étaient rassemblés dans cet endroit, et se trouvaient réunis dans le meilleur ordre: d'un côlé éîaient rangés les enfans , les jeunes gens et les hommes ,• de l'autre, les petites filles, les jeunes demoiselles et les femmes, tous dans leurs haLits de fête. Burkhards, le brave charbonnier, porta la parole pour les hommes, et la bonne Gertrude pour les femmes. Burkhards s'était fait composer un discours par le vieil intendant du château, dans le style du temps, et qu'il commença à debiler d'un air trèssérieux, et avec toutes sortes de contorsion.-. Mais sa mémoire le trahit après les premières paroles; toutefois, la présence d'esprit ne l'abandonna pas. «Pardonnez, bon oî noble chevalier, dit-il, en vous voyant j'ai oublié bien vite toutes les belles choses qu'on m'a apprises ; je n'en ai plus qu'une à vous dire .'puisque j'ai vécu assez pourvoircebeau
jour, je mourrai maintenant pleinement satisfait. » La bonne Gertrude accueillit aussi son excellent seigneur et la noble Rosa avec des larmes de joie, en place des paroles qu'elle avait apprises par cœur. L'attendrissement de tous les braves babitans de la campagne fut si vif, qu'il leur fut à peine possible de proférer leur vivat. Édelbert et Rosa, attendris eux-mêmes jusqu'aux larmes, traversèrent lentement les rangs de ces bons villageois, en les saluant avec joie, et en leur donnant des marques de la plus affectueuse amitié. Sur la terrasse, devant la porte intérieure qui conduisait au cbâteau même , se trouvaient les chevaliers Sigebert et Tbéobald , et beaucoup d'autres gens avec leurs femmes et leurs enfans , tous en habits de fête, et entourés de nombreux domestiques. On apercevait aussi Agnès, celte excellente fille du brave charbonnier, couronnée de fleurs et habillée de blanc, et tenant en main un coussin couleur de pourpre, sur lequel on avait posé les clefs du château, reluisantes comme de l'argent, ornées et attachées avec des anneaux d'or, c Noble
demoiselle , dit-elle , vous n'avez pas seulement délivré votre père de son cachot , votre amour filial lui a rouvert les portes de son château ; voici les clefs , remettez-les à votre noble père. > Rosa présenta à Edelbert le coussin sur lequel se trouvaient les clefs de sa résidence. 11 les prit en élevant vers le ciel de pieux regards , et en songeant à cette nuit effroyable, où, devant cet(e porte même, pendant la pluie et l'orage, il était enchaîné sur une charrette, enlevé impitoyablement de son château, tandis que Rosa le suivait en pleurant et en sanglotant. Celte brillante et douce réception dont il fut l'objet en rentrant chez lui , et que lui avait préparée l'épouse de Rullerich , lui fut jniiniment agréable. «Avant que jefranchis£€ le seuil de mon château, dit-il, allons ensemble à la chapelle. Dieu a fait pour le mieux tout ce qui nous est arrivé ; il a changé notre tristesse en joie : allons le remercier de tout notre cœur.j Tous les chevaliers et leurs femmes applaudirent à son idée, et le suivirent à la chapelle.
Ensuite on se mit à table ; le couvert avait
— 2ÔS — èié mis dans la grande salle; la foule fut régalée dans la cour du château. Edelbert attendait impatiemment que ce repas fût terminé ; il descendit encore dans la cour «ivant la fin , et , au milieu de ses vassaux , il se trouva heureux comme un père au milieu de ses enfans. 11 chercha tout d'abord le brave charbonnier et son excellenfe épouse. î Bon et fidèle serviteur, lui diî-ii , qui, avec ta brave compagne, as accueilli si généreusement ma fille dans ton humble demeure , tu ne quitteras plus ma résidence , tu demeureras toujours avec moi : je le fais mon écu} er ; tu as servi , dès ta jeunesse , en qualité de cavalier, et tu te tiens encore très-bien à cheval; cet emploi te convient mieux que de brûler des charbons. Ta bonne Gerîrude, qui me pourvoyait de linge durant ma captivité , sera désormais ma femme de ménage*. L'aimable Agnès, celte fidèle compagne de ma fille dans son infortune, sera aussi, dans sa nouvelle situalion, sa compagne inséparable; pourraitelle avoir une amie plus fidèle et plus dév-ouée? »
— 209 -^ Edeîbert passa successivement cle\<»niîoii^ tes les tables qui étaient dressées dans la cour, et, s'adressant successivement à chacun des con>ives, il sut dire quelque chose d 'agréable à tout le monde. La dame de Fichtenbourg, se voyant dans l'impossibiulé d'inviter tous les vassaux d'Edelbert, avait choisi les plus anciens chefs de famille avec leurs enfans et pctits-enfans, et, sans faire la moindre différence entre les riches el les pauvres, elle avait dit aux autres qu'Édelbert les régalerait une autre fois. Beaucoup de ces vassaux avaient été accoutumés, dans d'autres temps, à recevoir de leur seigneur des bienfaits ou des secours ; mais ces bienfaits avaient cessé depuis que le château était dans des mains étrans^ères; il les assura qu'ils allaient en recevoir de nouveau. La joie que cette nouvelle excita fut vive et générale; tous protestèrent qu'ils étaient prêts à sacrifier pour un si bon maître , et leurs vies et leurs biens. Kullerich , qui était descendu aussi dans la cour, et qui marchait à côté d'Edelbert, dit ; « Il est donc vrai que la bonté surpasse la puissance, et
qu'il vaut mieux êtreaiméque d'être craiuL» Édeibert ajouta : « Oui , sans doute , le meilleur maître est celui que les méchans craignent , et qui est aimé des bons. ^
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