NATAL IE
Tous les voyageurs qui ont visité la Touraine , se sont extasiés sur la riche fécondité de son sol, sur le délicieux aspect de ses sites champêtres , sur les ravissantes heautés des rives de la Loire. Comme eux , j'ai été sensible à tous ces charmes de la nature ; comme eux , je pourrais consigner ici le tribut de mon admiration pour cette belle contrée. Mais que pourrais-je ajouter aux éloges qui lui ont été justement donnés , aux descriptions si nombreuses qui en ont été faites ? Je ^préfère parler d'un grand exemple de vertu que j'ai eu le bonheur d'y rencontrer, qui m'a touché bien vivement, et qui, j'ose l'espérer, ne sera pas sans intérêt pour le lecteur.
Retenu, depuis plusieurs mois, dans le déparlement d'Indrc-et-Loire, où m'avaient appelé des affaires de famille difficiles à régler, je me plaisais à passer mes momeus de loisir à explorer , en amateur de la na- (ure, les rianies campagnes qui se déroulaient autour de moi. Dans une de ces agréables excursions , j'allai rendre visite à un de mes anciens 3:mi5 de collège, officier supérieur en retraite, qui avait une charmante habitation à quelque distance de la ville de Chinon , sur les bords fertiles de la Vienne. Nous ne nous étions pas vus depuis plusieurs années. Je fus reçus à bras ouverts; mo,n arrivée était une véritable surprise ; elle n'en causa que plus de plaisir^ Les amitiés du jeuûe âge ne ressemblent en rien aux liaisons que l'on forme plus tard dans le monde: celles-ci s'effacent comme le sillage d'une frêle barque ; les autres, au contraire, laissent des traces qui se dessinent plus fortement avec les années.
Mon ami me fit les honneurs de sa maison avec la plus douce cordialiié. J'y fus entouré de tous les é^^ards, de toutes les pré-
venauces de l'amitié la plus hospitalière. Il me retint auprès de lui plusieurs jours, que nous employâmes à parcourir les sites les plus remarquables des environs. Enfin , la veille du jour que j'avais fixé pour mon départ , il mon'a avec empressement à la chambre que j'occupais , et me dit d'un air tout rayonnant : « Mon ami, pardonne-le moi , je suis toujours étourdi comme je Tétais autrefois! Tu es avide de voir toutes les choses rares et curieuses, et j'allais te laisser partir sans te faire connaître la plus admirable rareté de ce pays. — De quoi s'agit-il donc, mon ami? — Es-tu prêt? tu vas le savoir; viens, suis-moi. Qu'il te suffise pour le moment d'être bien persuadé que je ne t'en impose pas. J'ai voyagé en Italie, j'ai parcouru l'Allemagne , la Prusse et la Russie , et toutes mes courses ne m'ont rien offert que je puisse comparer à l'intéressante merveille dont je viens de te parler. >
Ce peu de mots, cet air de mystère , mêlés à ce ton d'assurance, piquaient singulièrement ma curiosité. Nous sortons, et en peu d'instans nous voilà sur la route de l'Ile-
Bouchard. Après avoir fait environ une lieue et demie, nous prenons un chemin à gauche, au milieu de prairies verdoyantes et de champs très-hien cultivés. J'ignorais toujours où mon ami voulait me conduire ; j'avais heauformer mille conjectures, il m'était hien impossible de deviner la moindre clios«. Bientôt nous avançons dans un petit sentier bordé de chaque côté d'une épaisse haie d'aubépine en fleur. A mesure que nous cheminons , tout m'annonce que nous approchons d'un lieu habité ; des chiens aboient , des oiseaux de basse-cour mêlent confusément leurs cris, des brebis bêlent au loin; j'entends la clochette d'un trou-peau de vaches ; tout me dit que nous sommes dans le voisinage d'une ferme. « Nous y serons dans dix minutes » , me dit mon compagnon avec un sourire tant soit peu malin qui semblait indiquer qu'il s'amusait de mon incertitude.
Enfin, à l'extrémité légèrement monfueuse du sentier , je découvris soudain , à très-peu de distance , un bâtiment que m'avait caché jusque-là l'épais rideau de verdure qui nous
entourait. C'était une jolie maison Manche» à deux étages , couverte en ardoises ; les fe^ nêtres étaient garnies de contrevents verts; un jardin assez étendu, rempli de légumes de toute espèce et d'un grand nombre d'arhres fruitiers, orné cà et là de fleurs odoriférantes, et défendu de tous côtés par une clôture vivace composée de houx et d'églantiers, formait autour de l'habitation une sorte de ceinture tout-à-fait pittoresque. L'étable et la orranore étaient situés hors de cette enceinte, et ce n'était pas sans motif, comme je l'appris quelques heures après. Du reste , cet arrangement ne rendait que plus agréables les abords de la maison.
Nous n'étions pas encore à la porte d'entrée , qu'un joli prélude sur la flûte vint délicieusement frapper mon oreille. Je m'arrêtai tout à coup en retenant mou ami par le bras. Des sons si purs, si légers , si aériens , au sein d'une campagne si agreste, avaient bien le droit de me surprendre ; mais mon étonnement redoubla , lorsque j'entendis le mélodieux instrument soupirer avec la plus toueliante expression la mélancolique ro-
mance du saule de l'O/W/o de Rossini. Quel charme! quelle douce et tendre suavité ! que d'éloquence dans ces modulations simples et pathétiques! La voix de la divine Pasta, si tragique, si impressionnante , ne va pas plus sûrement à Tame! J'étais dans le ravissement! Quoi de plus enchanleur en effet que de trouver, au milieu d'une ferme de la Touraine, une expression musicale digne des meilleurs artistes du Théâtre-Italien. Je demeurai dans une sorte d'extase jusqu'à la fin de la romance ; mais aussitôt que la dernière ritournelle eut fait place au silence : « Nous y voilà, mon ami^m'écriai-je : c'est la merveille que vous m'aviez promise. Ahî vous aviez bien raison! voilà un véritable Orphée ! Si nous étions encore au temps des prodiges de la mythologie , nul doute que ces arbres , que ces plantes , que tous ces objets inanimés seraient émus par de tels accens. Mon ami, que je vous ai d'obliga* tions de m'avoir ménagé ce plaisir! J'étais loin de m'attendre — Tu n'y es pas encore , interrompit mon compagnon; ce que tu viens d'entendre est un très-mince accès-
soire de ce dont j'ai voulu te parler; je n'y avais pas niême songé. N*use donc pas d'avance ton admiration ; il te faudra l'exercer sur un sujet qui en est bien autrement digne. — D'accord , lui répondis-je , mais je n'y comprends rien, — Un instant, un instant, tout s'éclaircira pour toi, et tu verras que je ne t'ai pas abusé. »
Cependant nous touchions à la porte du jardin : deux beaux chiens de Terre- Neuve, formidables gardiens de la maison, accoururent en aboyant de toutes leurs forces. Mais, à la vue de mon ami, il s'apaisèrent , et vinrent , avec des signes de joie, lui lécher les mains comme à une vieille connaissance. Plusieurs petits enfaus folâtraient dans le jardin. Mon ami les appela par leurs noms , et tous répondirent avec empressement à son appel , en venant se jeter dans ses bras. J'aperçus alors dans Téîoignement , assis au pied d'^un noyer touffu, un bonime de trente-six ans environ , qui tenait une flûte à la main et jouait avec un deschiensqui nous avaient accueillis. C'était lui dont le talent venait de me charmer.
Mon ami s'étant dirigé de son côté, je le suivis. Nous étions précédés par les enfans, qui étaient enchantés de la visite qui leur arrivait. « Mon oncle, mon oncle ! s'écriait chacun d'eux, voilà notre bon ami qui vient nous voir ! n A ces mots, le musicien se leva , prit la main d'un des enfans, et s'avança vers nous avec une démarche majestueuse, portant la tête haute. Il avait dans le regard une sorte de fix^ité qui semblait annoncer un caractère dur et hautain ; mais l'air de bonté empreint sur sa figure noble et belle modifiait beaucoup cette première impression. 11 nous salua avec une affectueuse politesse , et tendit la main à mon ami , en s'informant avec intérêt de l'état de sa santé. « n y a long-temps , bon voisin , lui dit-il , que l'on n'a eu le plaisir de vous recevoir à Beauséjour : nous commencions à être inquiets. — Bah! inquiets! répondit l'ancien militaire ,. mais vous savez bien qu'on est presque immortel quand on a pu revenir de Moscou! Dieu merci ! du côté delà santé, je suis toujours inattaquable. — Allons, tant mieux ! continuez , mais aussi venez nous
voir un peu plus souyent... Vous nous délaissez, mon colonel. — Ce n'est pas ma faute , je vous assure ; c'est celle des affaires. Vous savez bien que je serais heureux de passer ici mes jours; votre maison serait mon Elysée de prédilection... Mais à propos , où pourrons-nous saluer la bonne maman de ces aimables enfans? — Ma bonne sœur? répliqua le jeune homme, ah! je crains bien que vous ne puissiez la voir aujourd'hui ; j1 y a une de ses petites filles qui a été indisposée la nuit dernière , et elle lui prodigue ses soins : vous savez que , pour toutes ces choses-là, elle n'est jamais en reste, l'excellente femme. — Oui, oui, je sais qu'elle est admirable entre toutes les femmes. Mais, diantre! il serait bien dur d'être venu pour la voir^ et de s'en aller sans l'avoir vue. Pourtant je ne veux pas l'interrompre Ses momens sont si précieux,
si bien employés Eh bien! en attendant bonne chance , nous allons , avec votre permission , nous promener dans votre charmant domaine. — Oh! bien volontiers î cette promenade me fera jouir
plus long -temps du plaisir d'être avec
vous. ))
J'adressai alors quelques paroles au jeune homme pour le féliciter sur son talent ; je lui exprimai toute l'admiration que sa romance m'avait causée. « Comment! Monsieur , s'écria-t-il , vous m'avez entendu ! Il est heureux pour moi que je ne l'aie pu soupçonner : il m'aurait été impossible de jouer un peu passablement. Un je ne sais quoi , une timidité que je ne puis comprendre me paralyse devant des étrangers. — Oh! Monsieur, je puis vous assurer que vous m'avez transporté ! — Je vous remercie de votre indulgence, Monsieur. Au surplus , il n'est pas étonnant que je sache assez bien cette romance , je Tai exécutée si souvent ; elle m'a toujours^ charmé comme chant simple, naïf et mélancolique ; c'est mon morceau favori, et c'est moins ma flûte que mon
cœur qui la chante Voilà précisément en
quoi consiste le triomphe de l'art ! — Oh ï Monsieur, de grâce, épargnez-moi, reprit le jeune homme en rougissant de modestie ; je connais bien peu l'art dont vous parlez ;
le peu que je sais, c'est la nature qui me Ta enseigné; j'en sais assez pour récréer les échos de notre solitude, et pour faire danser mes petits neveux et mes petites nièces sur le gazon; cela me suffit... Mais, si je ne me trompe, j'entends la voix de ma sœur... »
En ce moment, en effet, une personne venait de sortir de l'intérieur de la maison, et cueillait quelques herbes dans le jardin. C'était une femme d^une cinquantaine d'années , d'une taille avantageuse , ayant quelque chose de vîf et de résolu dans ses mouvemens ; malgré la pâleur de son teint , on voyait facilement qu'elle avait dû être d'une grande beauté dans sa jeunesse; sa mise simple, propre et sans prétention, tenait le milieu entre l'élégance recherchée de la ville et les modes rustfquesdelacampagne. Dès quelesenfans l'aperçurent ; « Maman, maman ! s'écriérent-ils tous à la fois, comment va notre pauvre Anna? — Mes enfans , leur répondit-elle avec douceur, elle va un peu mieux ; mais elle a besoin de repos ; il ne faut pas faire de tapage, entendez-vous?
Je cherche de quoi lui faire une bonne tisane pour la guérir Bonne maman, reprirent les enfans à demi-voix, vous serez contente de nous , nous serons bien sages: nous aimons trop notre pauvre Anna pour vouloir lui faire du mal ; nous vous aimons trop aussi, bonne maman, pour vous désobéir et ne pas craindre de vous fâcher. » Pendant ce petit colloque, nous avions quitté Tallée où nous nous trouvions, et d'où nous avions très-bien entendu les paroles échangées entre la bonne maman et les petits enfans. La dame, qui avait fini de cueillir les simples dont elle avait besoin, reprenait le chemin de la maison. Mon ami ^ me laissant avec mon artiste , doubla le pas pour pouvoir la saluer, et la rejoignit avant qu'elle fût hors du jardin. Il l'aborda avec respect; elle l'accueillit avec bonté. Mais , comme les soins que réclamaitsa petite malade devaient passer avant tout, elle s'excusa de ne pouvoir demeurer plus long-temps, et ajouta d'un ton légèrement enjoué : « Ce n'est pas vous , monsieur le colonel , qui pourriez me désapprouver ; comme ban mi-
Iitaire , vous devez aimer qu'on ne déserle pas son poste; vous m'approuverez donc d'aller reprendre le mien. » En achevant ces mots, elle salua le colonel, et, m'ayant aperçu à quelques pas , elle m'adressa une salutation , et rentra précipitamment dans la maison.
« Quel ange de vertu! me dit le colonel à demi-voix; mais , pour Men l'apprécier , il faudrait la connaître aussi bien que moi. — Oui , dis-je à mon tour , voilà une excellente mère de famille. — C'est mieux encore , mon cher ami ; j'aurais désiré qne vaus la vissiez de près , que vous pussiez jouir du charme de son entrelien; mais puisque nous sommes privés de ce plaisir , je vais chercher à vous la faire connaître , du moins sous quelques rapports, en exa— minant avec vous tous les détails de cette habitation champêtre, où rien ne se fait que par elle ou par ses ordres. »
Comme nous nous disposions à faire le tour du jardin , le tintement d'une petite sonnette se fit entendre. A ce signal, les enfans et leur oncle rentrèrent silencieuse-^
ment dans une petite salle située atr rezde-chaussée. La récréation venait de finir; c'était à présent l'heure du travail et de l'étude.
Je suivais le colonel, qui connaissait parfaitement tous les coins et recoins de ce petit domaine. Le plus grand ordre avait présidé à la distribution des diverses parties du jardin. Le potager était cultivé avec le plus grand soin ; plusieurs ruches bien entretenues s'élevaient 'çà et là. Il y avait un petit enclos réservé pour les plantes médicinales. Tout en face de la maison, deux grands tapis de gazon, disposés symétriquement, paraissaient destinés à être le théâtre des jeux et des ébats des enfans. Partout l'utile était prévu , sans qae cependant l'agréable eût été négligé. Une allée de tilleuls , en forme de berceau , nous conduisit au bâtiment qui comprenait la basse-cour , les étables , les écuries et la grange. Je fus étonné de la propreté qui régnait au dedans comme au dehors. Les hommes et les femmes employés aux divers travaux d'où résultait cette propreté , avaient une mine
avenante, et paraissaient très-heureux. Une jeune personne de ^ix-huit ans donnait des ordres à tous les travailleurs. Mon ami m'apprit que c^étaît encore un enfant de la maison , que la famille était très-nombreuse, et que chacun y avait des attributions bien distinctes.
Quand nous eûmes visité les diverses parties de la ferme, nous reprîmes l'allée de tilleuls pour rentrer dans le jardin. Le colonel me dit que nous allions prendre congé de l'Orphée qui m'avait si vivement charmé. « Très-volontiers, lui dis-je; et nous entrâmes dans la petite salle au rez-de-chaussée.— Mon cher voisin, dit le colonel en entrant, avant de nous retirer^ nous venons vous faire nos adieux. Pardonnez-moi de troubler un instant le silence exemplaire Ae votre petite classe. 11 vous faut subir ce petit dérangement , au nom de la politesse et 4e l'amitié. » Ces paroles du colonel furent accueillies avec reconnaissance par le jeune homme, qui s'était levé à notre entrée dans la salle. J'admirai la bonne tenue des petits écoliers, leur silence, leur application,
les uns à écrire, les autres à étudier leur leçon. Leur classe était comme un petit gymnase, rien n'y manquait : une table avec des pupitres de chaque côté , des modèles pour dessiner, des exemples d'écrilure, des cartesdegéographieetune mappemonde. Au fond de la pièce était une biLliothèque fermée, à l'usage des grandes personnes de la maison. A la muraille étaient suspendus plusieurs instrumens de musique, tels que violan^ guitare, cor; et je vis un cahier de musique ouvert sur un clavecin antique mais très-bien conservé, qui concourait à rornement de la salle.
Je renouvelai mes complimens au jeune homme qui présidait ainsi à l'éducation de toute la petite famille ; et, après quelques minutes d'entretien , le colonel lui ayant serré la main d'une manière affectueuse , et ayant embrassé tous les enfans l'un après l'autre, nous prîmes l'avenue qui menait directement à la porte de clôture du jardin.
J'étais doucement ému du charmant spectacle que je venais de voir. Cependant , je nje 2)ouvais m'empécher de trouver un peu
d'exagération dans la promesse que m'avait faite mon ami,
— Eh bien! me dit-il quand nous fûmes hors du jardin , j'espère que ton cœur doit être satisfait ! ce que tu viens de voir, on ne le rencontre pas tous les jours.
— J'avouerai, mon bon ami, qu'il n'est rien de plus doux que la yue d'une famille bien unie. J'ai toujours eu du plaisir à admirer la tendre sollicitude d'une bonne mère : cela me rappelle le touchant souvenir de celle que j'ai perdue, Mais tu me permettras de t'accuser de calomnier l'espèee humaine , lorsque tu cites l'exemple que tu viens de me montrer, comme une merveille extrêmement rare. L'attachement que tu portes à cette famille vraiment intéressante me semble aller beaucoup trop loin; ton admiration est trop exclusive. Je pourrais sans peine te nommer beaucoup de mères de famille dont le dévoûment, la tendresse et les autres qualités pourraient soutenir la comparaison avec les vertus précieuses que possède la maîtresse de cette maison.
— Halte-là î reprit vivement le colonel;
tu parles de l'affection d'une excellente mère pour ses ^nfans et des sacrifices qu'elle est toujours prête à faire pour eux. Mais ici il ne s'agit pas de cela. Tu penses bien que je ne t'aurais pas mené si loin pour te montrer des modèles en ce genre. Dans ton hypothèse , tu as parfaitement raison. Mais quand tu m'auras entendu , tu te rangeras bien vite à mon avis.
Mais , mon cher, où veux-tu donc en
venir? m*écriai-je avec une sorte d'impa-
pience.
Tu ne tarderas pas à le savoir. Ecoute :
il est encore de bonne heure ; le temps est superbe , le soleil très-ardent ; je suis d'avis que nous laissions un peu tomber la chaleur avant de reprendre la route de C binon. Viens t'asseoir avec moi à l'ombre de ce bouquet d'arbres si touffu que tu vois au bas de cette petite colline. Là , je te raconterai une histoire qui te donnera le mot de l'énigme dont tu semblés préoccupé, et qui te prouvera que je n'ai rien avancé de
trop.
— A la bonne heure ! lui répondis-je ; je
suis tout disposé à t'entendre , et je mésestimerai heureux de pouvoir partager ton opinion. »
Non loin des châtaigniers garnis de larges feuilles que venait de m'indiquer mon ami, je remarquai , en passant , les décombres d'une habitation qui , à en juger par ses murs noircis et calcinés , me sembla avoir été la proie d^un violent incendie. J'allais demander quelques mots d'explications à ce sujet, mais le colonel me coupa la parole en m'invitant à prendre place auprès de lui , et commença son récit :
c( Tu vois d'ici, me dit-il en me montrant de la maintes murailles en ruines qui avaient un instant fixé mon attention, la place sur laquelle s'élevait une mai^^on qui , longtemps habitée par des générations heureuses et considérées, finit par voir planer sur elle les jours sombres du malheur. Ses premiers désastres commencèrent à la révolution.
M. Ducluseau, qui avait épousé la maîtresse de cette maison , se vit dépouiller de la totalité de ses biens , et fut plusieurs fois en danger de perdre la vie. Les propriétés de sa
QO
femme ne furent pas beaucoup plus épargnées ; seulement , par égard pour le nouL de Montavand , qui était celui de son père, et qui depuis long-temps était vénéré dans tout le canton , on respecta quelques pièces de terrain qu'elle possédait dans le voisinage de sa maison , et la république voulut bien lui en laisser la paisible jouissance, quoique l'on n'ignorât pas que M. Ducluseau, son mari , eût suivi , pour sa sûreté personnelle, le mouvement de l'émigration.
Madame Ducluseau avait eu, d'un premier mariage, une fille nommée Natalie. Il devait écboir un jour à cette enfant, du chef de son père, des terres productives qui lui assureraient une assez belle dot. Natalie joignait aux avantages de la beauté un trésor infiniment préférable: un heureux caractère. Tous les indigens de la paroisse et des environs louaient à l'envi sa bonté. Bien qu'elle n'eut encore que douze ans au^ moment de la terreur, elle était déjà l'aumônière de la maison ; et ce n'était jamais en vain qu'on réclamait son assistance. Elle consolait, elle aidait sa mère, et son bon^-^
hêur était de lui épargner la toigue d'une foule de soins domestiques. Madame Ducluseau avait à s'occuper de cinq enfans en bas âge, issus du second lit; mais, dévorée par le chagrin , minée par une maladie de langueur, elle ne pouvait que remplir imparfaitement ses devoirs maternels. La bonne Nataliela suppléait avec joie ; elleprodigiiait à ces enfans la tendresse d'une sœur, ou ^ pour parlei^ plus juste , elle avait pour eux un cœur de mère ; sa raison précoce , développée encore par le malheur des temps et par son naturel, lui suggérait sans effort tout ce qu'il fallait faire pour le bien-être de chacun de ces enfans chéris. L'aîné des cinq , Alexis, aveugle-né , était, de sa part, l'objet de soins particuliers ; on ne saurait se faire une idée de toutes les ressources inç^énieuses qu'elle employait pour adoucir le sort de ce malheureux enfant , condamné à une privation éternelle de la lumière. Toutefois, les attentions qu'elle lui donnait ne l'empêchaient point de veiller, avec une sollicitude constante, sur les quatre autres. C'étaient trois garçons , Alfred , Bernard ; Joseph , et une
jolie pellte fille, à peine âgée de deux ans, qui se nommait Clara. Reconnaissans des bontés sans nombre qu'elle avait pour eux , tous la chérissaient, tous l'appelaient leur petite maman. Madame Ducluseau, au milieu de ses souffrances, éprouvait une grande consolation de voir Natalie si dévouée à ses autres enfans; elle ne savait comment lui en témoigner sa vive satisfaction; elle l'admirait, elle la considérait quelquefois comme une créature angélique qui lui avait été envoyée du ciel pour la soutenir dans ses cruelles épreuves.
Cependant l'orage révolutionnaire commençait à se calmer; déjà quelques émigrés avaient pu rentrer sans péril dans leur patrie. Bientôt M. Ducluseau revint combler les vœux de sa petite famille. Mais la joie de son épouse fut si vive que les suites en devinrent funestes. Déjà exténuée par la maladie qui la consumait , elle n'eut plus assez de force pour supporter son bonheur. Une fièvre maligne se déclara ; et , après quelques jours d'une lutte impuissante, les médecins annoncèrent qu'il n'y avait plus
-^ 2GI — d'espoir. Natalie, qui ne quittait plus le chevet de sa mère , ne put entendre le fatal arrêt sans se sentir pénétrée de la plus poignante douleur. Des larmes s'échappèrent de ses yeux ; elle s'efforça vainement de les dérober aux regards inquiets de la mourante , en se tenant cachée derrière le rideau. Madame Ducluseau se trouvait dans un de ces tristes momens de calme qui précèdent quelquefois la crise dernière ; elle entendit les sanglots étouffés de Natalie; et comme elle ne s'ahusait point sur son état, elle n'eut pas de peine à en pénétrer la cause. « Xatalie! ma bonne fille, lui ditelle d'une voix affaiblie, ne te désole pas, mon enfant; rassemble toutes les forces de ton ame : voici le moment où nous avons besoin de tout notre courage. Viens, approche-toi , que je puisse encore presser ta
main dans la mienne Natalie, j'ai une
grâce à te demander — Parlez , maman ,
vos moindres paroles sont des ordres sacrés pour votre fille. — Ecoute, ma pauvre enfant , je désire voir et embrasser encore une fois toute ma petite famille Va chercher
(es frères et la petite Clara; mais surtout évite avec soin de rien dire qui puisse faire entrer Teffroi dans le cœur de ces pauvres-
enfans ; ils n'apprendront que trop tôt
Que du moins les derniers instans que je passerai avec eux ne soient empoisonnés par aucune amertume de leur part s'entend, » ajouta-t-elle en poussant un profond soupir,.
Natalie essuya ses yeux avec soin, et s'empressa d'aller chercher les enfans. Elle revint bientôt avec eux. M. Ducluseau-, le cœur navré , les accompagnait. Natalie conduisait par la main le malheureux Alexis , et portait Clara dans l'autre bras. Tous ces pauvres enfans ne comprenaient rien à cette scène extraordinaire ; ils ne concevaient qu'une seule chose, le bonheur de se voir réunis autour de leur mère. Alexis, placé tout auprès du lit, cherchait à tâtons la main de sa chère maman. L'ayant trouvée, il la saisit avec vivacité, la couvrit de baisers. « 0 maman, s'écria-t-il , comme ta main est froide ! Attends , j'ai bien chaud , moi ! je vais te la réchauffer dans les miennes. »
Puis , par de légers frottemens , il s'efforçait àe rappeler la chaleur dans cette main déjà glacée par la mort. « Venez tous, mes amis , que je vous presse contre mon cœur î leur dit madame Ducluseau , mais promettez^ moi d'être bien sages, Lien raisonnables, de bien aimer votre sœur Natalie, votre seconde mère , celle que Dieu vous donne en ma place. » Les enfans promirent d'être bien obéissans aux ordres de leur maman ; ils répondirent avec la tendresse et l'incurie de leur âge au redoublement de ses caresses , et passèrent tour à tour de ses bras dans ceux de Xatalie, qui , de temps en temps , renfonçait ses larmes prêtes à s'échapper. Après avoir épanché son cœur sur ses enfans, après leur avoir donné tout bas sa bénédiction, la mourante leur adressa un dernier regard d'affection , et fît signe à Natalie de les emmener, c Est-ce qu'on ne nous laissera plus revoir maman? dit Alfred avec une sorte d'inquiétude. — Si, mon ami, nous nous reverrons , » répondit la pauvre mère en faisant un douloureux effort. Dès que les enfans furent sortis, Natalie, après avoir
fait quelques recommandations aux personnes chargées de veiller sur eux , vint reprendre son poste auprès du Ift de sa mère. M. Ducluseau, muet, et comme étourdf d'avance par le coup qui allait le frapper, était immobile dans un fauteuil , les mains jointes, les yeux fixés en terre, les traits frappés d'une sorte de stupeur.
La scène des enfans avait fatigué la malade; mais quan(îce premier moment d'attendrissement fut passé , elle recueillit ce qui lui restait de forces, et, s'adressant à son mari ; «Ne te laisse point abattre , mon bon ami, je t'en conjure! je t'en conjure au nom de la tendresse qui nous unit , au nom de nos chers enfans qui ont besoin de ton appui. Conserve tâJ santé , tu dois sentir combien elle est précieuse pour tous ces petits êtres que je laisse après moi. N'aie pas moins de courage qu'une pauvre mourante ! Crois-tu qu'il ne me soit pas pénible de quitter ainsi tout ce que j'aimai sur la terre? mais que la volonté de Dieu soit faite! En supposant d'ailleurs que le ciel eût encore prolongé ma vie de quelques années, dans
mon état , je n'aurais pu vous être d'à-ut^un secours; je n'aurais eu qu'à végéter, qu'à souffrir. Une grande consolation pour moi , c'est que je laisse à nos enfans une sœur dévouée qui veillera sur tous leurs besoins avec une sollicitude maternelle. Ce n'est pas trop espérer de ta bonté d'ange , n'est-ce pas , ma Natalie ? Tu acceptes le dépôt que te confie ma tendresse? — Ah! maman, peuton remplacer une bonne mère ! Vivez , vivez plutôt pour nous chérir tous. — Mon enfant , il ne m'est plus possible de m'abuser, et je suis résignée , car je compte sur toi ! — Vous le savez , ma bonne mère , j'ai toujours chéri tous les objets de votre affection ; j'ai quelquefois été assez heureuse pour ajouter mes petits soins à ceux que vous leur prodiiguiez. Comment me serait-il possible
de les délaisser au moment où Ah! si
cela est nécessaire pour vous calmer, c'est avec une joie bien sincère que je prends ici l'engagement sacré de faire tous mes efforts
pour assurer leur bonheur Cette promesse
est di^ne de ta belle ame , ma Natalie ; elle adoucit l'horreur de mes derniers instan«,
Viens recevoir encore mes embrassemens ; que je n'aie plus qu'à me préparer pour le départ. »
Après cet entretien déchirant, il se fit un moment de silence. M. Ducluseau, toujours dans la même attitude , s'efforçait vainement de parler: il ne trouvait que des gémissemens, il ne put jamais prononcer un seul mot; il étouffait. Natalie baignait
le lit de ses larmes Mon pauvre Alexis!
ma pauvre petite Clara ! reprit la mère avec expression, ah! je vous les recommande particulièrement... le malheur de l'un... l'âge si tendre de l'autre... les rendent... » Ce furent ses dernières paroles. Bientôt l'agonie commença : son regard devint fixe , ses dents se serrèrent avec force ; plus de mouvemens , plus le moindre signe de vie, si ce n*est le hoquet de la mort qui se faisait entendre à de courts intervalles. Dans la nuit suivante , il y eut une crise vioiente mais courte ; la malade se leva sur son séant ; on crut qu'elle allait parler ; mais c'était son dernier adieu : elle retomba sur son oreiller en rendant le dernier souffle.
Je ne peindrai point la désolation de toute la famille , la tristesse morne et silencieuse de M. Ducluseau, la douleur profonde et contrainte de Xafalie, le chagrin bruyant mais fugitif des autres enfans: l'enfance ne se fait qu'une idée bien vague de la mort. Natalie, dont le cœur était brisé, fit tous ses efforts pour faire entrer la consolation dans les jeunes cœurs qui venaient de lui être confiés ; et elle y parvint en les assurant qu'ils reverraient un jour leur petite maman.
Dès que la cérémonie funèbre fut terminée , cette excellente fille , fidèle aux recommandations de sa mère , se mit en devoir de commencer la tâche qu'elle avait acceptée. Elle fit, pour ainsi dire, violence à sa douleur, et s'occupa de remettre tout en ordre dans la maison, qui en avait besoin ; car on concevra facilement que, durant ks derniers jours de la maladie de madame- Ducluseau , on avait dû négliger une fouie de détails fort essentiels dans tout autre moment.
Natalie se mit donc à la tête de la maison. M. Ducluseau n'était pas homme à la