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seconder en la moindre chose. Il était né avec de bonnes qualités; mais sa tête, naturellement un peu faible, déjà fortement ébranlée par tous les malheurs qu'il avait éprouvés, reçut un coup funeste de la mort de sa femme, qu'il adorait. Sans être aliéné , il j avait chez lui de fréquentes absences de raison, qui le rendaient incapable de la moindre gestion. C'était un infortuné de plus à la charge de la pauvre Natalie.
Cet état mental de M. Ducluseau força la famille de choisir un tuteur pour surveiller les intérêts du père et des enfans. J'ai déjà dit que Natalie avait hérité d'un patrimoine assez considérable; à elle seule, elle était plus riche que tous les enfans de M. Ducluseau réunis. Le tuteur, homme peu délicat comme le sont tous les gens intéressés, et plus occupé des intérêts de sa propre maison que de ceux des pauvres orphelins dont le sort lui était confié , ne tarda pas à voir dans la jeune Natalie, qui venait d'atteindre sa dix-huitième année , un parti fort avantageux pour l'un de ses fils, et forma le projet de capter la jeune fille pour la faire eu-
trer dans ses vues. En conséquence, il nenégligea rien, dans les commencemens, pour se rendre digne en apparence de l'affection de sa pupille. Comme il s'était aperçu qu'un des plus sûrs moyens de gagner le cœur de Natalie était d'avoir des attentions et des égards pour la famille Ducluseau , il affectait une tendre sollicitude pour le malheureux père, et comblait de caresses ses jeunes enfans. Il envoyait fréquemment auprès d'eux le fils qu'il destinait à Natalie , espérant que celle-ci s'attacherait insensiblement à lui, et qu'elle irait peut-être au devant de ses vœux.
Mais les choses ne tournèrent pas au gré d'e l'égoïste tuteur. Malgré leur manège hypocrite, ni lui ni son lîl^ ne purent obtenir la confiance de la clairvoyante Natalie. Leur fausseté ne lui avait pas échappé ; et , quoiqu'elle ne pût en connaître le but, elle nourrissait à leur égard une secrète méfiance que sa noble franchise ne lui permettait pas toujours de dissimuler.
Quand le tuteur , que je ne nommerai pmnt, car il existe encore, eut reconnu:
qu'il n'y avait aucun espoir de succès dans les moyens doucereux qu'il avait d'abord employés, il crut devoir aller directement au but, et déclara positivement à Xatalic qu'il avait l'intention de la marier avec un de ses fils. Il s'imaginait qu'une jeune personne douce et simple, sans expérience, sans appui, sans conseil , céderait facile— ment à ses volontés, et se laisserait conduire sans résistance à l'autel, comme une timide victime. Mais Natalie était douée d'une ame fortement trempée ; chez elle la douceur se trouvait jointe à la force et à la raison. Pleine d^égards et de bons procédés pour tous ceux qui l'entouraient , elle était peu disposée à supporter , de la part de qui que ce fût, les moindres actes de tyrannie et d'oppression. Elle répondit donc avec fermeté à sontuteur qu'elle pensait que le mariage était une chose trop sainîe et trop sérieuse pour être traitée comme une simple affaire d'intérêt; qu'il fallait, avant tout, qu'il y eût convenance de caractères entre les époux; qu'elle n'en avait remarqué aucune entre celui de son fils et le sien ; et qu'elle La
priait de vaüloir bien ne plus lui parler de ce projet de mariage auquel elle ne consentirait jamais. Ce refus, énoncé d'une manière polie et respectueuse, mais d'un ton froid et ferme qui ne permettait pas d'insister, irrita le tuteur et remplit son cœur blessé d'un lâche ressentiment. Il se promit bien de tirer vengeance de ce qu'il appelait un affront.
Jusque-là, depuis la mort de madame Ducluseau, la famille avait continué d'habiter la maison dont nous vovons d'ici les tristes ruines. Secondée par de fidèles domestiques, Xatalie administrait, avec ordre et intelligence , tout ce qui était du ressort du ménage. Elle prenait le plus grand soin de tous les enfans , prévoyait tous leurs besoins , surveillait et dirigeait leur éducation. Son beau-père, dont la situation mentale ne s'améliorait point, était pour elle l'objet d'attentions vraiment filiales, et ne manquait pas , dans ses momens lucides , de rendre la plus touchante justice à sa chère Natalie. Enfin tout marchait dans la maison avec une régularité, une économie exemplaires. Mais le tuteur, que le dépit et
la rage excitaient, prétendit au contraire qu'une maison aussi importante, dont le personnel était si nombreux, devait excéder les forces et la capacité d'une jeune personne qui n'avait pas encore atteint sa dixneuvième année.
Cet homme méprisable avait changé de rôle. Des cajoleries qu'il avait employées sans effet, il se proposait de passer aux rigueurs , aux persécutions. Il est beaucoup d'hommes à qui ces transitions ne coulent guère. Mais, heureusement pour toute l'in« téressante famille, l'énergique résistance de Natalie vint encore s'opposer aux projets du tuteur.
Celui-ci^ mû peut-être par des désirs de vengeance, ou peut-être encore bercé par une folle espérance , conçut le dessein d'isoler la jeune personne du reste de sa famille. Voici comme il se promettait de consommer cet abus d'autorité. Toujours sous le prétexte calomnieux que Natalie était beaucoup trop jeune pour administrer la maison de son beau-père , il eut l'audace de proposer de mettre en pension dans divers
endroits les cinq jeunes enfans, et de prendre dans sa propre maison M. DucluseauetXatalie. D'après son plan, il fallait affermer l'habitation et toutes ses dépendances; et, selon lui , cet arrangement devait rapporter de quoi payer largement les pensions de tous les enfans. 11 avait présenté ses cal^ culs avec tant d'adresse et tant d'apparente bonne foi , que plusieurs parens , membres du conseil de famille , en avaient été ébranlés , et paraissaient très-disposés à lui accorder leur assentiment.
A cette nouvelle , Natalie refuse d'abord de croire à cet acte de méchanceté ; mais bientôt des preuves viennent l'éclairer: elle ne peut plus douter des intentions perverses de son tuteur. Un matin, celui-ci se présente; il fait demander Alexis, le jeune aveugle, et donne en môme temps l'ordre de préparer le linge et les bardes de cet enfant,, et d'en faire un paquet facile à emporter. Natalie, en recevant cet ordre, est d'abord atterrée ; mais sa fermeté ne tarde pas à lui revenir avec sa présence d'esprit. < Monsieur , dit-elle au tuteur , me sera-t-il per—
mis de vous demander quel est le but de la demande que vous venez de faire? — Je pourrais bien me dispenser de vous répondre , répond-il avec une impertinence ironique; mais, 4)our ne pas vous déplaire en vous désobligeant, belle demoiselle, je vous dirai que je suis autorisé à conduire votre frère Alexis en pension à Loudun. —J'admire votre sollicitude. Monsieur; elle n'en restera sans doute pas là ce serait s'arrêter en trop beau chemin. — ^Vous connaîtrez mes volontés quand il en sera temps.
— Vos volontés! Monsieur; eliî ne doivent-elles pas respecter nos droits? — Je suis autorisé par le conseil de famille. — Il ne peut autoriser une injustice, une tyrannie.
— Comme tuteur... — Comme tuteur, vous devez tâcher de nous faire oublier que nous avons eu le malheur de perdre nos appuis naturels , et non pas disposer de nous selon votre caprice ou vos calculs. Au surplus, Monsieur, trêve de débats. J'ai mes droits aussi , et je^ saurai les faire valoir. Je vous déclare donc que mon frère Alexis, ce malheureux, enfant que vous avez choisi
pour être le premier objet de votre despotisme ^ ne me quittera pas. 3Ia pauvre mère, à son lit de mort , me Ta- recommandé plus particulièreigpnt à cause de sa triste infirmité ; je le considère comme mon enfant , je ne souffrirai jamais qaon me l'enlève pour le remettre en des mains étrangères î
— S'il faut avoir recours à la violence
— Oh! je sais qu'elle esta votre usage
mais j'ose espérer que , dans une pareille extrémité, quelque autorité bienfaisante nous protégera contre celle que vous usurpez. Je vais de ce pas — Allons, pas
tant de façons! s'écria le tuteur écumant de colère, faites tout ce que vous voudrez! moi, j'emmène Alexis; k voilure est là qui nous attend. »
Alexis avait douze ans à cette époque; il était très-robuste pour son âge. Il venait d'entendre la défense chaleureuse de sa sœur, dont l'affection lui était bien connue. Cet exemple de résistance qu'elle venait de lui donner, et la craintede se voir séparer de tous les êtres qu'il chérissait, avait doublé ses forces et son,énergie naturelle. « Xon,
non , je ne quitterai pas ma bonne sœur ! dit-il en se cramponnant après elle; il n'y a que des méchans qui puissent vouloir nous séparer. » Les autres enfans , tous témoins de cette scène, jetaient les hauts cris; toute la maison était en émoi. M. Ducluseau luimême , qui se trouvait dans un de ces momens rares où la raison lui revenait comme par éclairs , ne put rester spectateur impassiîile des démonstrations brutales du tuteur. Indigné d'une telle conduite, il se leva violemment du fauteuil où il était assis, et, d'une voix tonnante qui sortait de son diapason ordinaire: « Que veut cet homme avec ses menaces? Serait-ce encore un sbire de la Convention? Après m avoir dépouillé de mes biens, viendrait-on m'enlever mes enfans ? Parle , quelle est ta mission ? Voudrais-tu m'arracher de cet asyle , le seul qui me reste? Ah ! c'en est trop ! je te le déclare, je saurai m'y défendre Je ne
quitterai point ces lieux c'est ici que je
veux mourir. » Et en parlant ainsi, la physionomie de M. Ducluseau, s'animant par degrés, avait pris une expression terrible:
ses lèvres tremblaient , les muscles de son visage s'étaient fortement contractés ; ilges?ticnlait avec force; son a<îcent était celui d'un maître irrité qui revendiquerait son autorité méconnue. Ses paroles, ses gestes, sa véhémence imposèrent un moment au tuteur pervers. Mais celui-ci se remit bientôt , et, s'approchant de M. Ducluseau qui était retombé dans son fauteuil , il lui dit avec un affreux ricanement ; « Reposezvous, bon homme; cela ne vous regarde pas! vousjn'avez pas la porole ici.... c'est à nous d'aviser. — Misérable! s'écria Natalie en se couvrant le visage , insulter si impitoyablement au malheur! *
Sur ces entrefaites, arriva le curé de la paroisse, qui avait l'habitude de venir visiter assez assidûment la famille Ducluseau. C'était un pasteur plein de zèle et de lumières , un homme vertueux et sensible. Dès que les enfans l'aperçurent, ils poussèrent des cris de joie, et coururent se jeter dans ses bras comme s'ils eussent dû y trouver appui et protection. Ils ne se trompaient pas. Déjà la wie du vénérable pasteur avait déconcerté
l'homme vindicatif, tout à l'heure si fier de son autorité. Il cherchait à halbutier quelques mots propres à justifier sa conduite. Mais Natalie ne lui en laissa pas le temps : elle instruisit le curé des actes d'oppression que méditait le tuteur, lui fit connaîlrc le \éritahle motif qui était le mobile de ses procédés à leur égard, et le conjura, les mains jointes, d'employer toute son influence pour les affranchir d'une telle tyrannie. « Oui, oui, mes enfans, répondit le bon curé tout ému , rassurez-vous , vous ne serez pas séparés ; ce qui vient de se passer ne se renouvellera plus. Quant à vous , monsieur, dit-il au tuteur en lui adressant un regard sévère, vous vous êtes rendu indigue du dépôt que l'on vous avait confié, vous avez trahi la confiance des personnes qui vous avaient remis la tutelle de cette famille. Ne soyez donc point surpris des démarches que je vais faire , soit auprès du conseil de famille , soit même auprès des magistrats, pour qu'elle vous soit retirée sur-le-champ. Comment ! Monsieur, parce que cette jeune Natalie , usant d'un droit sacré , n'a pas cru
devoir accepter la main de votre fils, vous croyez qu'il vous sera permis de la punir de sa lég'itime résisîanceî pour justifier des actes d'oppression , vous n'avez pas honte de recourir à une Lasse calomnie^ Pouvezvous , en conscience , dire que Naîalie est encore trop jeuüe pour être à la tète de cette maison; qu'elle ne saurait la diriger d'une manière convenable! Et cependant, depuis plusieurs années qu'elle seule administre tout ce qui est du ressort d'une bonne mère de famille, quel désordre, quel défaut d'économie avez-vous remarqué? Il faudrait avoir les yeux d'un lynx ou plutôt ceux de la haine pour trouver dans cette maison quelque chose qui mérilât le plus léger blâme. Ah! plût à Dieu, mon cher Monsieur, que toutes les familles de nos campagnes fussent gouvernées aussi sagement que celle-ci ! Il y a long-temps que je suis à même ^'en juger par mes yeux. Rougissez donc d'avoir voulu, dans votre propre intérêt, opprimer de pauvres enfans dont vous auriez dû au contraire admirer l'union et les douces vertus; repentez-vous, Monsieur.
de mon côté, je rais faire en sorte de vous meltre hors d'état d'exercer la moindre autorité sur la famille Ducluseau. Vous pouvez compter sur moi.
— Cela suffit , monsieur 1^ curé , je me retire! » dit le tuteur, dont le visage était pourpre de honte et de colère.
En sortant de la maison , cet homme cupide et méchant lança sur toute la jeune famille un regard de haine, et murmura entre ses dents quelques paroles de vengeance. Tartufe démasqué éclate presque toujours en menaces. Mais le curé n'était pas homme à se laisser intimider par les méchans; il monta aussitôt à cheval, se rendit chez chacun des parens qui composaient le conseil de famille, les convoqua pour un jour très-prochain, et alla, du même pas, rendre compte de ses démarches au premier magistrat de Chinon, qui approuva tout ce qu'il avait fait, et lui promit son concours s'il était nécessaire.
Le témoignage et l'éloquence du curé , surtout son caractère hien connu de franchise et de probité, n'eurent pas de peine à
détruire les préventions malveillantes répandues à dessein par le tuteur. Aussi , le conseil de famille n'eut qu'une voix unanime pour blâmer hautement cet infidèle dépositaire. La tutelle lui fut retirée , et on la remit entre des mains pures et honorables. D'ailleurs, on reconnut, peu de temps après , lors de la reddition des comptes de l'ancien tuteur, combien peu cet homme méritait la confiance dont on l'avait honoré; de graves erreurs, au préjudice des pauvres pupilles, furent signalées dans les mémoires qu'il produisit. Cette preuve combla la mesure de son indignité; on le traita sans ménagement ; mais il fallut le menacer de le poursuivre juridiquement pour l'amener à s'exécuter à l'amiable. Le fripon, voyant qu'il ne pouvait plus dissimuler ses basses turpitudes, restitua jusqu'au dernier sou ce qu'il avait soustrait des modiques revenus des orphelins; mais, dans cette dernière circonstance, plusieurs personnes remarquèrent avec effroi l'expression sinistre de ses regards, et ne purent s'empêcher de craindre de sa part quelque acte de vengeance. Aussi
— 28i — crut-on de la prudence de surveiller tou'es ses démarches pendant un certain laps de temps.
Immédiatement après la scène pénible dans laquelle le respectable curé avait paru comme protecteur de l'innocence opprimée , le calme s'était rétabli dans la maison de M. Ducluseau; Natalie s'était remise à la tète des affaires de l'intérieur, et, sous sa vigilante direction, tout avait, en un clin d'œil, repris son train accoutumé. Deux aniiées s'écoulèrent ainsi au sein d'une Sage et heureuse économie , mais sans événemeus qui soient dignes d'être rapportés. Toute la petite famille croissait à v ue d'œil. Clara , si délicate, si mignonne à l'époque de la mort de sa mère, venait à souhait. Ses trois jeu-^ nés frères étaient doués d'heureuses dispositions pour l'étude , et faisaient de grands progrès par les soins de Natalie, leur institutrice. Quant à l'intéressant Alexis, privé d'un organe bien précieux pour acquérir l'instruction que donnent les livres , il y suppléait par une prompte intelligence , par un jugement sain , par une imagination
active et curieuse. C'était dans ses conversations avec sa sœur Natalie qu'il puisait toute son érudition; et pourtant, chose étonnante , il parvenait par degrés à orner son esprit d'une foule de connaissances variées , et à meubler sa mémoire des meilleurs morceaux de notre littérature. Dans ses momens de loisir, il cherchait à deviner seul l«s mystères de la musique; et, secondé par la nature et par la solitude qui est Tame des beaux arts , il était parvenu, à force de travail, à se familiariser avec la plupart des instrumens , et même à trouver, dans plusieurs d'entre eux , des ressources et des effets qu'ignorent bien des artistes sans génie.
Au milieu de ses fonctions diverses de mère, d'institutrice, de ménagère et d'économe, Natalie arrivait à sa vingt-unième année. Déjà quelques personnes du voisinage , qui connaissaient tout son mérite , avaient parlé de la marier. Des partis riches s'étaient présentés ; mais la jeune fille les avait tous remerciés ; elle ne voulait prendre pour époux qu'un homme à qui elle pût
en même temps donner sa main et son:^^ cœur.
Natalie , du vivant de sa mère , avait eu fréquemment occasion de se trouver avec un de ses cousins nommé Darcy. On avait remarqué, dès leur premier âge, que ces deux enfans avaient un penchant décidé l'un pour Tautre. Quelquefois même, madame Ducluseau , charmée du bon accorda qui régnait toujours entre eux , se reposait avec un certain charme sur l'idée d'un mariage que les convenances de fortune ne rendraient pas impossible. Nul doute, sicette bonne mère eût vécu quelques années de plus , qu'elle aurait vu se réaliser ses riantes espérances.
Le jeune Darcy, malgré une assez longue abcenee nécessitée par ses études , étaitloin d'avoir perdu l'aimable souvenir de sa cousine Natalie. Dès qu'il fut de retour dans sa famille , il fit part de ses projets à son père, qui lui donna son consentement avec bien du plaisir, persuadé que Natalie ferait le bonheur de son fils, comme elle faisait déjà, depuis long-temps, celui de tous ceux.
qui Tentouraient. La demande ne tarda pas à être faite dans les formes ; quelques parens crurent même devoir l'appuyer de leur influence. Natalie répondit, la rougeur sur le front, qu'elle se tenait pour très-honorée et très-heureuse en même temps du choix de son cousin Darcy ; mais , qu'avant de rien conclure, elle avait à proposer quelques conditions très-importantes auxquelles son mariage serait toujours subordonné.
On devine aisément que le jeune Darcy s'empressa de souscrire d'avance à tous les vœux de Natalie. Mais il est bon de faire connaître la nature de ces conditions qu'elle voulait faire stipuler dans les bases de son eontrat de mariage; elles donneront une idée des sentimens généreux qui l'animaient.
D'abord, elle exigeait que son beau-père, M. Ducluseau, demeurât toute sa vie auprès d'elle , et qu'il lui fût permis en tout temps de prodiguer à cet infortuné les soins que réclamait sa triste position. Une clause tout à fait semblable concernait son frère Alexis. Quant aux autres enfans, ils de—
taient également rester sous les ailes de leur seconde mère , jusqu'au moment où ils pourraient en sortir pour un établissement quelconque. De plus, Natalie voulait se dépouiller en leur faveur du quart de sa propre fortune.
Ces conditions, loin d'êtire discutées, furent trouvées admirables, et mirent dans tout son jour l'excellent cœur de Natalie. Le contrat fut rédigé en conséquence , et revêtu de toutes les signatures nécessaires. On fixa ensuite le jour pour la cérémonie nuptiale. Natalie, par égard pour son beaupère, profita d^un moment lucide pour lui faire part de ces divers arrangemens qui ne devaient rien changer à leur situation présente. M. Ducluseau reçut cette nouvelle avec une joie presque enfantine : « J'avais pensé quelquefois , lui dit-il , que tu pourrais nous quitter pour te marier; et alors , je te le demande, que serais -je devenu? Mais, à présent, je suis content, puisque je reste avec loi î 0 ma chère Natalie , Dieu te bénira ; comme fille et comme sœur , tu as de grands mérites à ses yeux! Dieu te
bénira, mon enfant; il viendra danser à ta
noce nous danserons ensem&le Et
puis, vois-tu bien, les diables enrageront
de ne pas danser aussi ce sera un sabbat
infernal! » Sa pauvre {ê!e s'en allait par un effet de sa joie. Xatalie parvint à le calmer , en lui promettant bien de danser avec lui.
Cependant , à la veille de conclure d'une manière sainte cette union qui souriait à tous les membres de la famille, un affreux malbeur couvait en silence^ qui devait changer la face des choses. C'est ainsi que souvent les projets de l'homme sont réduits en vaine fumée par les vues profondes et mystérieuses de la Providence.
C'était pendant une des longues et froides nuits de décembre. La terre était couverte de frimas. On s'était couché fort tard dans la maison de M. Ducluseau; car la cérémonie nuptiale devant être célébrée le lendemain dans la matinée, il avait fallu s'occuper d'une foule de préparatifs indispensables. Xatalie était dans son premier sommeil. Tout à coup les cris au feu! au fhi !
se font entendre. Réveillée en sursaut, elle se lève sur son séant , pensant d'abord que c'était peut-être un des enfans qui demandait quelque chose. Elle prête un moment l'oreille ; les cris redoublent, ils sont effrayans ; ils partent du côté des écuries. Elle s'élance de son lit, court à la fenêtre, et voit l'horrible clarté de l'incendie. Soudain , sans plus attendre , elle appelle à grands cris les enfans et tout le monde de la maison, prend dans ses bras la petite Clara toute endormie; et tous ils se précipitent dehors.
Déjà Tincendie avait dévoré la grange , il n'en restait plus de vestiges; une partie des écuries était consumée. Les domestiques qui y couchaient avaient à peine eu le temps d'en faire sortir tous les bestiaux. Déjà la flamme attaquait avec violence le bâtiment dliabitation ; poussée par une bise impitoyable, elle s'élançait avec fureur sur la maison, tantôt comme un torrent dévastateur, tantôt comme un énorme serpent qui se précipite avec d'affreux sifflemens sur sa proie. Bfentôt plusieurs pou-
très sont embrasées ; le feu pénètre dans Tlntérieur ; on entend gémir la toiture sous le poids des tourbillons enflammés qui la pressent. Ce spectacle était affreux.
Malbeureusement, la maison de M. Ducluseau était isolée; il fallait aller chercher les secours au loin , et quels secours ! à peine si, pour tout l'arrondissement, il se trouvait une pompe en bon état , et des hommes capables de la faire manœuvrer utilement. Cependant le tocsin sonne dans la paroisse , d'autres communes lui répondent; mais le temps presse : de minute en minute le feu augmente ; les secours n'arrivent pas ; les chemins sont mauvais; la nuit est noire, excepté sur le théâtre de l'incendie. Hélas ! encore quelques instans , et c'en est fait de l'héritage de tous ces pauvres enfans qui sont là sur la neige , à demi-nus , presque morts de douleur et d'effroi.
Dès les premiers momens, Natalie n'avait été occupée que d'une seule pensée, celle de réunir sous ses yeux, auprès d'elle, tous les êtres chers à son cœur. Trompée, pendant quelques instans, par le désordre et
3a confusion inséparables d'un incendie qui éclate au sein des ténèbres de la nuit , elle crut d'abord qu'il ne reslait plus une seule créature vivante dans l'intérieur de la maison, et cette persuasion adoucissait pour elle l'horreur du désastre. Mais bientôt quand , au milieu des personnes qui se pressent de toutes parts pour tâcher de porter quelques secours aux malheureux incendiés, elle cherche à rassembler tous les siens, elle s'aperçoit de sa fatale erreur. t Mon beau-père! s'écria-t-elle, Alexis! où sont-ils? Alexis! Alexis! (Personne ne répond à ses cris.) Ah! sans doute ils vont périr! peut-être que déjà... » Elle ne prend alors conseil que de son courageux dévoûment, et, malgré les efforts que l'on fait pour la retenir , elle s'élance avec intrépidité dans l'intérieur de la maison qui vomit des flots de flammes et de fumée par toutes ses issues. Nul des assistans ne se sent la force de la suivre ; on admire son généreux sacrifice , mais personne n'est tenté d'imiter son exemple.
Ce moment fut horrible. Les enfans vou-
îaient courir sur les traces de leur sœur, ils se débattaient entre les Lras de ceux qui les entouraient ; ils appelaient en gémissant Natalie; et Nataiie avait disparu au milieu des poutres enflammées qui tombaient autour d'elle. On eût dit qu'elle marchait dans un fleuve de feu; il n'y avait pas d'apparence qu'elle put jamais revenir. A la lueur sinistre de l'incendie , on distinguait facilement l'anxiété et la terreur qui étaient peintes sur tous les visages.
0 prodige! Natalie a surmonté tous les obstacles , elle a pu se faire un passage par une porte de derrière ; la voilà tenant dans ses bras son frère Alexis ; son courage lui a donné des forces surnaturelles; elle court, chargée de son précieux fardeau, avec la légèreté d'Atalante. Ou l'entoure , on l'interroge : tous deux sont sains et saufs ; seulement leurs cheveux et leurs vêtemens sont restés à moitié dans les flammes. « Ce nest pas tout encore! s'écria Natalie, il faut que j'y retourne : je n'ai pu me faire entendre de ce pauvre M. Ducluseau ! L'infortuné n^* sait peut-être pas ce qui se pass^ autour
de lui; il va mourir victime de sa malheureuse sécurité. Je l'ai appelé de toutes mes forces; mais, soit que le bruit affreux des flammes dévorantes ait étouffé sa voix ou la mienue, je n'ai pas rencontré le moindre indice deson existence. Aussi j'étais si préoccupée par Alexis, que je tenais entre mes bras... Mais je vais tenter une seconde fois de pénétrer,.. — Nous ne le souffrirons pas, répondent de tous côtés les personnes présentes à ce triste spectacle ; nous serions coupables de le permettre. A présent que toutes les parties de la maison sont envahies , on s'exposerait à une mort infaillible et inutile en cherchant seulement à franchir le seuil de la porte. — D'ailleurs, ajouta-t-on, il est probable que M. Ducluseau aura mis sa vie en sûreté dès les premiers momens , mais que l'effroi l'aura peut-être poussé à fuir se cacher dans les environs. » Ces discours répandaient un peu de calme sur les inquiétudes de Natalie, mais ne pouvaient les dissiper entièrement.
Cependant le tocsin continuait de toutes parts à faire retentir au loin ses tintemens
lugubres. Le maire de la commune , ceux des communes les plus voisines, suivis d'un grand nombre d'habitans, étaient accourus. Des pompiers et des troupes venaient d'arriver de Ghinon et de l'ile-Bouchard. Tout le monde avait montré la plus active célérité; mais l'effroyable activité de l'incendie avait devancé tous les secours, et n'avait plus à leur offrir que des ruines fumantes. Il ne restait plus debout qu'une tourelle assez élevée, formant plate-forme à son sommet, reste de construction gotbique, qui avait tenu lieu de belvédère aux babitans de la maison. Cette tourelle, placée au centre du foyer, semblait suspendue au-dessus des flammes. Soudain, un bomme en cbemise paraît sur la plate-forme ; c'était l'infortuné Ducluseau, qui avait cru y trouver un refuge assuré contre le péril. « Le voilà, le voilà! s'écria Nalalie, au nom du ciel, secourez-le ! qu'on lui tende des échelles , qu'on lui jette dos cordes. » Mais ces cris se perdaient dans les airs; il n'y avait pas de moyens bumains de lui porter le moindre secours. Tous les cœurs étaient glacés d'ef-
froi et de compassion. On apercevait Ducluseau , à genoux , levant ses deux mains joinles et ses regards vers le ciel. Un instant après, la tourelle, minée depuis longv lemps par le pied, s'abîma avec fracas dans le brasier dévorant, et le beau-père deNatalîe disparut pour toujours.
Natalie n'eut pas la force de soutenir la vue de cet horrible dénoiiment ; son courage s'é'ait épuisé en même temps que son espérance ; elle tomba sans connaissance et presque morte sur la neige. Le bon curé, qui était accouru un des premiers , le maire et les autres personnes considérables des environs , offrirent à l'envi leurs maisons pour y recueillir les pauvres orphelins. Le bienfaisant pasteur oblint la préférence; il fit transporter aussitôt à son presbytère les cinq enfans et Naîalie qui, toujours froide , glacée, sans mouvement, n'avait pas encore repris l'usage de ses sens,
D*ordinaire , après quelque malheureux événement , on aime à en rechercher la cause. L'incendie de la maison Ducluseau donna lieu à une foule de conjectures. On
prétendit a^oir vu rôder autour de la grange, dans la soirée, un homme enveloppé dans un manteau , et que l'on n'avait pu reconnaître à cause de l'obscurité profonde de la nuit. D'autres, rapprochant certaines menaces sinistres de la circonstance du mariage de Natalie, murmurèrent tout bas le nom de l'ancien tuteur, et le désismèrent clairement comme l'unique objet de leurs soupçons. On remarqua aussi que, lors de la fatale catastrophe de la nuit , cet homme , quoique l'un des plus proches voisins de M. Ducluseau, bien loin d'accourir au secours des incendiés, n'avait pas même ouvert sa porte pour s'informer de ce qui se passait. Mais toutes ces allégations étaient des indices tien vagues. Pour donner suite à des soupçons de cette importance, il faut des preuves , et des preuves évidentes. On aima donc mieux croire généralement que ce déplorable incendie avait été le résultat de l'imprudence de quelque domestique. D'ailleurs, la famille Ducluseau , qui comptait , à son grand regret , l'ancien tuteur au nombre de ses membres, crut se devoir ä elle-
même de garder le silence. Mais revenons à Natalie et à ses petits compagnons d'infortune.
Le bon curé les avait tous recueillis avec une affection vraiment paternelle. En même temps que l'on fit coucher les cinq enfans dans de bons lits pour les réchauffer, on s'empressa de prodiguer les premiers secours à leur sœur aînée qui se trouvait dans un état alarmant. Un médecin, attiré sur Jes lieux par l'incendie, après avoir examiné la malade, déclara qu'elle était en danger de mort: que le sang, agité par les émotions fortes et successives qu'elle venait d'éprouver, avait réagi violemment sur le cerveau; qu'un épanchement était à craindre, et qu'il fallait procéder sur-le-champ à une copieuse saignée. Sans perdre plus de temps, l'homme de l'art mit à exécution l'avis qu'il venait d'émettre. Aidé du curé et de sa sœur qui lui servait de gouvernante, il ouvrit la veine , et fit appliquer des sinapismes à la plante des pieds. A mesure que le sang coulait^ la chaleur et la vie revenaient dans les membres de la malade ; elle
ouvrit même les yeux. On crut qu'elle allait parler ; mais ni la connaissance , ni la pa-^ rôle ne purent lui revenir, et elle tomba dans une sorte d'assoupissement léthargique. Dans un cas d'une telle gravité , le médecin n'augura pas mal de ces symptômes; il fit quelques recommandations à la sœur du curé , prescrivit surtout de laisser reposer la malade, et se relira.
Le lendemain matin , huit heures étaient à peine sonnées , qu'une voiture de voyage s'arrêta à peu de distance de la porte du èuré. C'était M. Darcy, qui, en se rendant à la maison Ducluseau pour y prendre la fiancée de son fils, voulait saluer le bon curé, son ancien camarade de collège.
M. Darcy, domicilié dans des terres situées à dix lieues de là, et ayant voyagé sans s'arrêter, ignorait complètement les malheurs de la nuit. Il se présente avec son fils à la porte du presbytère. Le curé les reçoit, la tristesse dans l'ame et sur le front. «Mon cher Darcy, lui dit-il en soupirant, que la volonté de Dieu soit faite ! Il a voulu que ce jour, qui devait être consacré à la joie et
aa bonheur, devînt un joîiT de deuil. — Que voulez-vous dire , monsieur le curé? expliquez-vous, de grâce! qu'esl-il arrivé? interrompit le jeune Darcy bouillant d'impatience. — Vous m'elfrayez, ajouta le père; quel incident fâcheux a donc pu survenir? — Une horrible catastrophe! reprit le curé en se cachant le visage dans ses deux mains , la maison de M. Ducluseau vient d'être réduite en cendres cette nuit ; il a été lui-même consumé par les flammes ; et sa bile est ici dans un état voisin de la mort. — Nataliel s'écria le jeune homme. — Hélas! oui, mon ami, votre admirable fiancée, après avoir fait des actes d'héroïsme pour sauver les jours des êtres chéris que le danger menaçait , est là gisante , sur le point d'être victime de son beau dévoûment. — Je veux la voir ! dit d'une voix altérée le jeune Darcy en se précipitant vers la porte qu'on lui indiquait. — Arrêtez, arrêtez, mon ami ! reprit le curé y songez bien que la moindre émotion la tuerait. On a surtout recommandé le calme et le repos ; vous ne pouvez la voir sans vous exposer à lui causer quelque crise funesle. »
Ces mots sufflrent pour arrêter le jeune homme. Le père et le fils étaient consternés des nouvelles faudroyantes qu'ils venaient de recevoir. Leurs larmes coulaient au récit détaillé des malheurs de la famille Ducluseau. Ils demandèrent au curé en quoi ils pourraient lui être uliles par rapport aux orphelins. « Celui-ci leur avoua franciiement que le séjour des enfans dans son presbytère pouvant nuire au prompt rélahlissement de Naîalie, il ne serait pas fâché de trouver une maison où Ton pût les loger et en prendre soin tant que durerait la maladie. — Eh bien , je vous remercie, répondit 3L Darcy, alors c^est chez nous qu'ils viendront; et vous pouvez être sûr qu'ils y seront bien choyés. — Comme à la maison paternelle, » ajouta le jeune homme avec vivacité.
Cet arrangement ainsi réglé , on se hâta d'habiller les enfans le mieux et surtout le plus chaudement possible; puis, on les fit monter dans la voiture. Comme ils connaissaient depuis long-temps les messieurs Darcy, ce voyage ne les effrayait pas; seu-
le ment il manquait], selon eux, quelqu'un dans la voiture: c'était leur bonne sœur Natalie qui les aimait tant , qui ne les avait jamais quittés , qui les avait accoutumés à ses soins et à ses caresses. On leur dit, pour calmer leur inquiétude, que leur sœur était indisposée , qu elle ne pouvait pour le moment supporter les fatigues du voyage ; mais qu'elle ne manquerait pas de venir les retrouver dès qu'elle irait mieux. Malgré ces assurances , la petite Clara , préoccupée par une idée fixe , était triste et rêveuse ; et , pendant la route , on surprit plus d'une fois sur ses lèvres enfantines le nom bien-aimé de Natalie.
Le départ des cinq enfans avec M. Darcy laissa au curé et à sa sœur plus de temps pour donner des soins à la pauvre malade, dont la situation n'avait pas encore changé bien visiblement. Le médecin , à sa seconde visite , reconnut tous les signes d'une fièvre cérébrale ; mais il laissa voir l'espérance qu'au moyen des précautions qu'il avait prises à temps , le mal pourrait bien ne pas atteindre un funeste développement.
Le médecin ne s'était pas trompé dans son heureux pronostic. Au bout de quatre ou cinq jours, un mieux sensible s'opéra dans la situation de la malade; tous les accidens graves disparurent, et la connaissance lui revint par degrés. D'abord elle promena des regards étonnés autour d'elle ; elle cherchait à se rappeler des événemens qui ne se retraçaient encore que bien confusément dans son souvenir. Jusqu'à ce moment elle n'avait point encore parlé; mais, après être restée quelques minutes plongée dans une sorte de méditation, elle répéta à plusieurs reprises : «Ah! Dieu soit loué! me voilà donc enfin guérie, parfaitement guérie! — Nous l'espérons bien, ma chère Natalie , lui répondit le curé qui était assis auprès de son lit. — Oh! oui , bien guérie , reprit-elle , et plus même d'esprit que de corps, — L'une et l'autre guérison viendront ensemble. — Oh! je sens bien, à mon état de faiblesse , que je ne possède pas la santé ; mais quant à la raison, je l'ai recouvrée. — Mais, mon enfant, vous ne l'aviez pas perdue. — Ahî pardonnez-moi, M. le curé;
ce mariage conclu, et sur le point d^êlre ce* lébré , était de ma part un acte déraisonnable. Le ciel m'a fait connaître sa volonté ; son avertissement a été terrible ; aussi l'ai-je Lien compris , et je me résigne sans murmurer. — Natalie, votre imagination frappée
s'exagère — Ne le croyez pas, Monsieur ;
je ne fais que reconnaître un devoir, un devoir sacré qu'une trop grande facili'é à suivre mon penchant allait me faire oublier. Quand on a contracté des obligations purement humaines, l'honneur prescrit de les remplir; il est d'autres engagemens d'un ordre plus élevé dont la voix de la conscience réclame aussi l'accomplissement.
J'avais promis à ma pauvre mère mourante de regarder ses enfans comme les miens , de réparer autant qu'il serait en moi la perte de leur meilleure amie , de leur faire oublier, s'il était possible, leur condiiion d'orphelins ; et cependant , malgré les précautions dont je cherchais à entourer mon mariage, quel préjudice ne leur eût-il pas causé ! — Mais vous n'auriez pas cessé d'être leur seconde mère. — Oui, sans doute, parla
volonté, mais non peut-être par le fait. Devenue mère à mon tour, qui peut me répondre que ma tendresse pour mes propres enfans ne m'eût pas fait négliger ceux qui m'ont été confiés? Ah! Dieu merci, ma résolution immuable m'affranchit de cette crainte. Mais où sont-ils, ces pauvres enfans ? je n'en vois aucun autour de moi, — Rassurez-vous! ils sont chez M. Darcy, qui a voulu les emmener pour que vous puissiez jouir ici de plus de repos. — Je lui sa's bien bon gré de son attenlion; je chérirai ie père et le fils toute ma vie. Mais, de grâce, M, le curé, faites en sorte que ce dernier ne reparaisse plus devant mes yeux ; employez votre conciliante médiation pour me ménager cette faveur: c'est à vous à m'aider à consommer ce sacrifice. — Oubliez-vous, Natalie, que ce jeune homme est votre fiancé ? ^ — Il n'est pas mon mari ; il ne le sera jamais , ni lui ni d'autres. — Abandonnez donc cette étrange résolution. — Je ne le puis, monsieur le curé, et vous ne pourrez la blâmer quand vous en connaîtrez les motifs. Avant l'incendie, les enfans de ma
mère possédaient quelque chose : la maison, les écuries, la grange composaient une bonne partie de leur patrimoine; à présent, il ne leur reste plus rien. Les regardant comme mes enfans, ma fortune doit devenir la leur ; partagée entre eux, la part de cha^ cun sera encore bien légère. Il faut donc que je m'emploie tout entière à leur préparer un avenir heureux. Dieu bénira sans doute mes efforts, et il me fera trouver ma plus douce récompense dans leur bonheur. — Vos motifs sont trop respectables pour que j'entreprenne de les combattre, répliqua le vertueux prêtre ému d^admiration ; ils font l'éloge de votre cœur... Mais avezvous mûrement réfléchi sur la tâche que vous voulez vous imposer? Avez-vous consulté vos forces? N'avez-vous pas pris un élan de votre bonté pour une décision prise irrévocablement? dans une affaire de cette
importance ?— J'ai tout examiné, tout
pesé; les difiicultés ne m'effraieront pas. Je sais que de pauvres orphelins , dont je suis la sœur, ont besoin de moi; cela me suffit. Le ciel m'a ouvert les yeux, il m'a
montré le chemin que je dois suivre ; je le suivrai. — C'est Lien, ma chère enfant ! oui, je le vois, vous agissez d'après une inspiration céleste; et, certes, ce n'est pas moi qui vous barrerai le chemin. Mais cette conversation a dû vous fatiguer; songez à réparer vos forces pour réaliser vos généreux desseins. Je vous promets que je ne négligerai rien pour amener les messieurs Darcy à comprendre , à respecter, à admirer les motifs qui vous déterminent à re-
noncer au mariasfe. »
Le curé tint religieusement sa promesse ; il alla trouver son vieil ami, M. Darcy, lui lit part de la résolution inébranlable de Xatalie , et l'engagea à préparer son fils à renoncer à la main de sa belle et vertueuse fiancée. Tout en regrettant vivement la perte d'une semblable belle-fille , le vieillard , touché de cette vertu résignée , se prêta de bonne grâce à tout ce qu'on exigeait de lui. Mais, craignant avec raison de briser le cœur de son fils en lui annonçant trop brusquement cette nouvelle, il aima
mieux recourir au temps et à l'absence : il
ïe fît Jonc partir précipilamment pour TAliemagne, avec commission expresse d'y ré- «j^ler des affaires importantes dont la conclusion devait être longue. Cet expédient fournissait les moyens de gagner du temps, et de faire naître des incidens qui, par degrés et sans violenîes secousses, porteraient le jeune homme à se détacher de ses projets de cœur.
Cependant Natalie se rétablit promptement ; le désir de rassembler plus tôt sa petite famille autour d'elle semblait hâter encore le retour de sa santé et de ses forces. Mais, pour opérer cette réunion, il fallait songer à se loger provisoirement ; car le presbytère n*avaii que fort peu de local , et Natalie craignait d'abuser de la complaisance du bon curé. 11 y avait à peu de distance, dans le village , une petite maison entièrement vacante , dont le propriétaire désirait tirer parti. Natalie la prit à location , d'après le conseil de ses parens, et s'y installa avec tous les enfans, que l'on avait fait revenir de chez M. Darcy.
Je ne m'attacherai point à dépeindre la
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joie des cinq enfans en accourant dans les bras de leur sœur chérie ; ce que j'ai dit jusqu'ici peut faire pressentir que cette scène fut attendrissante. Natalie songea d'abord à rétablir sa nouvelle habitation sur le pied de l'ancienne.
Mais elle nourrissait en même temps un autre projet qu'elle se hâta de mettre à exécution. Voulant se livrer exclusivement à l'éducation de ses enfans, elle désirait avoir une petite babitaîion isolée, où elle fut maîtresse de suivre ses idées sans avoir à redouter le contact journalier de voisins
quelquefois incommodes ou dangereux. En conséquence , elle fit construire , au sein même de ses propriétés, une charmante maison assez vaste pour recevoir une famille nombreuse; et elle s'attacha à l'entourer de tout ce qui constitue les agrémens de la vie , c'est-à-dire l'utile et l'agréable. Le triste souvenir de l'incendie ne fut pas une leçon perdue : on sépara du bâtiment d'habitation les écuries et la grange, ainsi que toutes leurs dép'éiidances. On y gagnait non seulement sous le rapport de la sécu-
rité , mais encore saus celui de la propreté. Par les soins et le bon goût de Natalie, ce séjour devint bientôt un petit paradis terrestre. Là, elle présidait à l'éducation de sa chère famille. Alexis, tout aveugle qu'il était, la secondait à merveille dans certaines parties de l'enseignement; il apprenait à ses jeunes frères les élémens de son art favori , de cet art enchanteur qui devait être pour lui une source inépuisable de consolations. Trois fois par semaine, Alfred , Joseph et Bernard étaient conduits chez le bon curé, qui se plaisait à leur donner des leçons de lalin. A leur retour, Natalie leur faisait faire leurs devoirs. Toutes les heures étaient régulièrement partagées entre les différentes occupations delà journée: telle heure était consacrée à la lecture ; telle autre à l'écriture , puis au desvsin, à la géographie, et ainsi de suite. Natalie avait établi pour tous ces exercices un petit règlement dont on ne s'écartait jamais ; mais les études étaient si bien combinées entre elles qu'elles semblaient délasser les unes des autres, et que les cnfans s'j
livraient avec autant de plaisir qu'à des jeux de leur âge. C'est un grand art que celui d'accoutumer les enfans à aimer ce qui doit leur être utile. La sage prévoyance de Natalie s'étendait à tout. La gymnastique ellemême, cette méthode si favorable à l'exercice des facultés physiques , qui était en si grand honneur chez les peuples de l'antiquité , et que le colonel x\moros a si habilement })crfectionnée de nos jours , avait trouvé place dans le règlement d'éducation rédigé par Natalie. Elle avait judicieusement pensé , à l'imitation des plus illustres philosophes, que, pour l'homme, les exercices du corps doivent être dans un juste tempérament avec ceux de l'esprit ; que s'il est bon que l'étude des sciences et des beauxarts adoucisse et polisse son caractère , il est essentiel aussi que la gymnastique fasse contrepoids et contribue à entretenir sa vigueur.
Quant à la petite Clara, bien qu'elle prit part aux principaux exercices de ses frères, elle était aussi l'objet de soins particuliers relatifs à son sexe. Xatalie suivait pour
elle le plan d'éducation qu'elle s'était formé pour les autres enfans; mais elle le modiliait quelquefois dans la forme , et l'accommodait à la faiblesse de la petite fille, à ses occupations naturelles, à ses devoirs, à son caractère , et aux goûts qu'elle voulait lui faire prendre. Elle ornait son esprit des con-naissances les plus solides , et la formait surtout à la justesse du raisonnement. Elle donnait à son corps toutes les grâces dont il était susceptible, et n'eût pas voulu confier à tout autre qu'elle-même ce soin si dangereux. Eile lui assurait une heureuse constitution par une nourriture saine, des promenades fréquent@^,et des exercices modérés. Elle ne négligeait pas pour elle les talens agréables , mais elle savait en tempérer l'usage, en le réduisant à un délassement passager. Elle lui faisait aimer Tintérieur de la maison, par l'habitude des travaux de son sexe , et le détail des soins du ménage. Elle voulait qu'on pût admirer ua jour dans son élève, ce que l'on avait pu si souvent admirer en elle-même , cette femme forte dont parle l'Ecriture, et dont
l'ame de Fénélon nous a tracé le portrait: cette femme forte, dis-je , qui trouve dans son courage et dans sa propre industrie la source des avantages qu'elle procure à sa famille. Elle lui inspirait le goût d'une parure simple et modeste , la seule qui , en ornant le corps autant qu'il convient, montre la candeur, la beauté de l'ame, et laisse voir un tout parfait. Elle l'attachait à ses devoirs, en les lui rendant faciles, et aux vertus, en les lui faisant paraître aimables; elle lui peignait toujours la sagesse à côté du bonheur; elle l'accoutumait à se vaincre dans les petites choses, pour ne pas être vaincue elle-même dans des occasions plus importantes, et savait lui rendre sensibles les avantages et le plaisir de la victoire. Elle lui apprenait à dédaigner les hommages frivoles, à apprécier le vrai mérite, pour être un jour en état de faire un choix, à juger par sa raison et non par ses yeux , à mépriser les fades galanteries et les ridicules d'un petit-maître. Comme on ne sortait guère de la maison que pour aller chez quelques parens choisis , elle n'avait point
à la prémunir pour le moment contre le ton du siècle et les airs à la mode , mais elle ne laissait pas de lui en toucher quelques mots pour l'avenir.
Elle lui faisait aussi regarder en pitié la légèreté précieuse , le langage recherché , les termes emphatiques pour ne rien dire , la déraison, les agaceries inconvenantes, l'afféterie , les grimaces et les mines qui sont le manège ordinaire des petites-maîtresses. Elle lui donnait les armes qui conviennent au sexe le plus faihle , et lui assurent l'empire qui lui est propre, celles de la douceur, de la pudeur et des grâces.
Ces excellens principes d'éducation ne pouvaient manquer de produire les- plus heureux fruits. Natalie eut le honheur de voir les jeunes plantes qu'elle cultivait répondre merveilleusement à ses soins et à sa tendre sollicitude. Ah! mon ami , quelle différence il y a entre ce genre d'éducation et celui qui est pratiqué dans beaucoup de collèges et de pensionnats! Dans ceux-ci , on apprend souvent à n'avoir que les apparences du mérite et de la vertu; l'autre, au contraire^
savait et sait encore former des enfans vraiment vertueux.
Il m'a été souvent permis , depuis que je suis pensionnaire de l'Etat , de venir passer quelques instans heureux et paisibles au milieu des aimables habitans de Beauséjour. Tu peux donc croire, mon cher ami, que jene les juge point par ouï-dire; sans quoi, mon admiration serait beaucoup plus restreinte. Cent fois j'ai élé le témoin des douces vertus qui font la félicité de cette intéressante famille ; cent fois j'ai vu avec quelle attentive délicatesse on y exerce la bienfaisance et l'hospitalité. C'est un véritable enchantement pour moi que de me trouver dans cette riante habitation , où tout respire l'honnêteté, la candeur, l'innocence et la paix. Là, je vois réunis des mœurs simples et. des manières prévenantes, la politesse et la franchise, la décence et les agrémens , le travail et les doux plaisirs, la sagesse et la liberté.
Je regrette bien que tu n'aies pu voir de près l'ange de bonlé qui a fait le bonheur de toute cette famille. Elle n'est plus dans
cet âge où l'on plaît par la figure et par les attraits ; mais elle sera long-temps encore dans celui où Ton intéresse par les grâces et par les sentimens. Une physionomie heureuse qui porte l'empreinte de la vertu ; un caractère de douceur répandu sur tous ses traits , quelque chose de vif et d'animé qui le fait ressortir davantage ; un ton de no^ blesse et d'aménité, qui, dans sa simplicité même , annonce l'élévation de l'ame ; des qualités solides , ornées de ces agrémens dont le charme est bien plus vrai que celui de la beauté , et subsiste quand elle s'efface ; des connaissances sans un air d'érudition; de l'expression sans jargon , sans emphase , telle qu'est l'expression de la nature; de l'esprit sans paraître le savoir, et moins encore d'esprit que de raison : voilàj, mon ami , ce que j'ai pu remarquer dans Natalie, Il est facile de sentir que , sous l'administration d'une femme d'un pareil mérite, la maison de Beauséjour ne pouvait que prospérer. C'est à l'économie que Natalie a su y établir dès le commencement , qu'elle doit d'avoir augmenté sa fortune , et d'avoir
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pu se servir de cet accroissement de bien§ pour doter convenablement ses frères et sa sœur Clara. C'est en faisant régner autour d'elle l'ordre, source unique et féconde du vrai beau en tout genre , qu'elle est parvenue à grouper autour de son habitation tous les embellissemens que l'on y voit aujourd'hui.
Tout, à Beauséjour, se ressent de la salutaire influence qu'y exerce sans cesse l'admirable fondatrice. Les domestiques euxmêmes semblent êlre les enfans plutôt que les serviteurs de leurs maîtres ; ils s'aiment , se secourent entre eux comme de bons frères , et prouvent d'ailleurs , par l'ancienneté de leurs services, la sagesse et la bonté de ceux à qui ils obéissent.
Quant aux jeunes enfans, tu as pu juger du soin avec lequel ils sont élevés. As-tu remarqué avec quelle gentillesse aimable et respectueuse ils ont couru vers moi dès qu'ils m'ont aperçu? Je ne puis les voir une fois sans être émerveillé de leur douceur, de leur docilité, de leur prévenance. La modestie lie leur maintien, l'honnête ingénuité qui
régne dans toutes leurs paroles; leur union entre eux; leur empressement à prévenir les volontés de leurs parens ; leur application constante à leurs études ou à des travaux faits pour leur âge , sont autant de sujets d'admiration et de surprise."
Natalie , dans l'éducation qu'elle leur donne , s'attache surtout à leur former un corps sain , un esprit droit , une ame forte , un caractère heureux et un bon cœur. Elle leur fait goûter de bonne heure , par ses leçons et encore plus par ses exemples , les principes de la morale, cette science des devoirs et des sentimens , cette science de la sagesse et du bonheur qui nous apprend à faire accorder notre véritable bien avec celui des autres, et à ne jamais regarder comme vraiment utile ce qui n'est pas honnête. Heureux, mille fois heureux les enfans qui ont des parens ou des instituteurs animés de ces sages et vertueuses intentions î Il y a vingt-cinq ans passés que Natalie fonda son école de famille. Aujourd'hui elle fait consister toute sa félicité à poursuivre son œuvre admirable. Ce ne sont plus les
mêmes élèves qu'elle dirige dans les sentiers de la vertu ; ce sont les enfans de plusieurs de ses premiers élèves. Son frère Alexis la seconde de son mieux dans plusieurs détails de l'éducation. Leur tâche semble n'être pour eux qu'un plaisir, un délassement. Tous les étrangers qui sont admis à pénétrer dans leur petit gymnase, en sortent émerveillés des instituteurs et des élèves. Tu viens de les voir aussi , mon ami , un peu à la légère, il est vrai, mais assez cependant pour en juger... Eh bien! parle franchement : mon récit est achevé ; penses-tu toujours que je cherchais à m'amuser à tes dépens? N'est-ce pas que notre Natalie est bien une autre rareté qu'une des fameuses aiguilles de Cléopâtre, et tant d'autres merveilles de la même espèce?
— 0 mon ami ! m'écriai-je, tu avais mille fois raison ! quel modèle intéressant de vertu , de résignation , de dévoûment î Oh î combien une si belle ame est au-dessus de tous les prodiges de l'art! Qu'il y a bien plus de mérite et de vraie ^^loire à bien faire qu'à bien direî Une vertu telle que
celle de l'admirable, de la modeste Natalie est au-dessus de toutes les merveilles de la nature, ou du moins a plus belle de toutes* Ton récit m'a fait sentir avec délices la vérité de quelques mots tracés sur un album qui appartenait à un vertueux jeune homme que j'ai eu la douleur de voir mourir dans mes bras. < O vertu ! science sublime des âmes simples , faut-il donc tant de peines et d'appareil pour te connaître ? Tes principes ne sont-ils pas gravés dans tous les coeurs? et ne suffit-il pas, pour apprendre tes lois, de rentrer en soi-même et d'écouter la voix de sa conscience dans le silence des passions? » Natalie! ame angélique, vous possédez cette science , vous la pratiquez ; tandis que tant de prétendus sages
— J'admire ton enthousiasme, mon vieil ami ; mais je dirai plus : connaissant ton cœur comme je le connais, j'étais sûr de l'exciter au plus haut degré.
— Je te remercie de la trop bonne opinion que tu t'es formée de moi. Mais j'ai à te faire encore quelques questions sur les habitans de Beauséjour. Natalie, si je ne
me trompe, est cette femme respectable qui n'a fait que paraître un moment dans le jardin
— Oui , sans doute ; et tu as vu suffisamment avec quelle sollicitude elle remplissait ses fonctions de garde-malade
— Et tous ces jolis enfans qui nous ont accueillis d'une manière si aimable ?
— Ce sont ceux de Clara et de Bernard qui se sont mariés fort convenablement et qui contribuent à augmenter la petite colonie de Beauséjour. Quant aux deux autres frères , ce sont aujourd'hui deux officiers trèsdistingués de notre jeune armée. La petite Clara est maintenant une personne accomplie , digne de celle qui lui a tenu lieu de mère et de modèle. C'est cette jeune femme que j'ai saluée lorsque nous sommes entrés dans la laiterie ; elle faisait mettre de côté la meilleure crème pour les malades de l'hospice de C binon auxquels ce breuvage peut convenir.
— Mais, Alexis! repris-je avec vivacité, cet aveugle si intéressant qui semble être.
après Natalie , l'ame de la maison ; je suis bien privé de ne l'avoir pas vu.
— Comment ! tu ne l'as pas vu ? reprit en riant le colonel; ali! parbleu! la cbose est comique! ce n'est qu'à lui que tu as parlé.
— Comment! c'était
— Oui , oui , c'était cet Orphée dont les accens t'avaient charmé. Comme tous les aveugles , il marche droit , la tête haute ; ses yeux sont fixes , mais n'offrent aux re»' gards rien d*extraordinaire ; l'assurance avec laquelle il va partout dans la maison est le résultat d'une habitude intelligenle. Voilà ce qui a pu te tromper. Si tu avais bien observé tous ses mouvemens
— En effet , j'ai cru remarquer
— Mais je m'aperçois que le soleil s'approche du terme de sa course ; il est temps que nous terminions aussi la nôtre
— Je suis heureux de l'avoir faite.
— Sans doute tu ne pourras pas dire qu'elle t'ait fourni beaucoup d'observations ni sur l'histoire naturelle, ni sur les beauxarts.
— Oui , mais je dirai que j'ai vu Beausé-
jour ; je dirai que j'y ai vu régner un ordre qu'on ne troure pas souvent ailleurs ; je dirai que j'y ai entendu exécuter la douce romance du Saule avec un charme inexprimable par un aveugle de naissance, virtuose habile, élève de la nature; je raconterai l'histoire de Xatalie , le parfait modèle des sœurs ; enfin je dirai que Be^iiséjour est le temple du bonheur et de la vertu; et j'espère bien que mon récit ne sera pas sans utilité.
— Bravo ! bravo î me dit le colonel en me pressant affectueusement la main.
Et nous reprîmes le chemin de C binon , en nous entretenant encore des habitans de Beauséjour, et surtout du généreux dévoû^ meut de Xatalie.