CENT
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A Madame A. AUBBY, née VITET.
Madame ,
J'ai promené longtemps dans mon imagination le roman qui parait aujourd'hui. Je savais fort bien ce que Je voulais faire. Le sujet avait la fortune rare de pouvoir se résumer en une formule concise et mathématique : Première partie : Comment les paysans sortent^ du village ; Deuxième Partie : Ce qu'ils deviennent dans la grande ville.
Mais ce sujet si simple était d'une largeur désespérante. La plupart de ces paysans devien-
ent balayeurs. Mais les hommes et les femmes duruisseau Aze me disent rien. Quelqu' autre de ces
paysans devient millionnaire , dit-on. Mais cela *^est si peu commun que f eusse eu Vair de faire une biographie ou une légende.
PuiSj malgré la tendance^ hélas! bien caractérisée ^ qui mène les paysans hors des champs^ il faut pourtant un brusque et puissant mouvement du dehors pour faire sortir du village un groupe nécessaire à V intérêt du roman ^ et pour le caser dans les villes asse^ vite pour que Inaction ne se traîne pas péniblement.
Vous savej9j Madame^ tout ce que votre illustre frère m* a prodigué de précieux conseils^ d'affectueuse bienveillance. Personne plus que moi n'a pu apprécier la rare délicatesse de son goûtj la lumineuse pénétration de son jugement, cet esprit si harmonieusement équilibré et le don particulier qu'il avait pour maîtriser la langue Jrançaise , toujours coquette, souvent en révolte, inflexible, et vous attirant, avec une malice de lutin, vers ces deux excès qu'elle déteste pourtant au-dessus de tout : le précieux ou le vulgaire.
Plus tard, quand Vitet me permit de pénétrer dans son cœur comme il m'avait laissé entrer dans son esprit, je compris que ces qualités fines et nobles de l'intelligence étaient le reflet
de l'âme la plus délicate^ la plus sensible j la plus honnête et la plus élevée qui fut jamais.
Vous save^ aussi, Madame^commeje suis resté fidèle à sa mémoire et comm£ je garde pieuse^ ment le souvenir de ces conseils qu'il me permettait , par une infatigable affection, de lui demxmder.
Il approuvait fort le plan de ce roman. Il me conseilla de le limiter, enprenant mes personnages dans la bourgeoisie champêtre et en les amenant dans la bourgeoisie parisienne. Il me conseilla aussi défaire tourner l'action dans le mouvement de la Révolution de Février : je pourrais ainsi conserver encore quelques restes des vieilles mœurs champêtres. De plus, je ne serais pas absolument infidèle à cette étude de la Révolution à laquelle, il le savait^ je voulais désormais consacrer ma vie.
Il eût désiré que je donnasse à ce roman son vrai titre : Les Paysans parvenus. En cela seule-' ment je ne lui obéis pas, un peu par une faiblesse, assez rare en moi — je m'en vante — pour le goât de la joule, qui n'aime pas les titres philosophiques.
Il avait en main les premiers chapitres de ce
roman quand il mourut: il y avait ajouté quelques notes de sa vive et fine écriture , un peu plus irrégulière encore qu'elle n'était habituellement. Je fus longtemps sans pouvoir l'achever. Je ne pouvais m£ remettre à ce travail; et je ne me consolerai pas d'avoir perdu ce maître dont le cœur était si doux et Vintelligence si vigoureuse. '
Enfin ^ voici l'œuvre. Perm£tte3 que ce soit à vous y Madame y que je la dédie. Je pense à lui, sans doute j et j'ai le cœur bien gros en revenant sur tous ces chers souvenirs , mais cette tristesse n'est pas sans un sourire : je pense que vous ave^ daigné m'accorder un peu de la bienveillance qu'il avait pour moi. Que cette dédicace vous en témoigne toute ma reconnaissance.
Ch. d'Héricault.
PRËMIÈBE