LE CINQUIÈME ACTE
Lorsque Marthe rentra, elle apprit que Louis
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Betoncloi^ l'attendidt au dalon. La plus grande par* tie des soupçons qu'elle avait conçus contre lui s'évariouirent. Et pourtant cet ami de Cyprién, oô compagnon de sa vie politique, quel autre pouvaitce être ! Mais aussi était-ce possible que ce Louis, si charmant, si intelligent, celui-là même auquel elle avait promis sa main, était-il poi^ible que ce fût là ce misérable dont les crimes et les bassesses épouvantaient l'imagination ?
Elle lâ'avança vers lui en baissant les yeux.
Louis était calme ; il n'était inquiet que de Sâ^ vioir sur quel terrain il allait Kvrer, non pas la dernière, mais la plus rude de ses batailles. Il fixa son regard aigu et pénétrant sur la physionomie de la jeune femme. Elle est plus embarrtussëe qu'il*ritée, pensa-t-il ; on ne m'a pas nommé, m^il^ Seulement désigné.
— Je me suis hâté de revenir^ dit4l ttYètt Une douce gravité. Je comptais que vous âloiétiëHéfii Écm^ vous cette chère Julia, que je n'âd pa« vuedepui» si longtemps.
— Écoutez-^ôi sâus colèfre, dit Marthe âA^ précipitatioui Je^ ne veux pas vous blesser. Sk je le fais^ songez t}ile depuis plumtdtifs puni j'ai wïé âôvre qui me trouble l'esprit. Mais j'dî Phorretç* du doute:. Pardonnez-moi encore. Julia m'a rzieoiïté te vie. Elle noUift a parié d'un anii de M. Oyprieik qui s'est conduit d'une foçon odleîifte...
~ Ah ! dit Louis en secouant trirtesteent la tète. M^ voiiis a nommé ce Fënditiând Laelo», le sèeré^
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taire de Cyprien, tandis qu'il était là-bas. On nous disait, en effet, que c'était un vilain personnage, et Cyprien, qui est faible autant que généreux, se plaignait souvent. ...
— Ferdinand Laclos ? Je n'en ai jamais entendu parler.
— Ah ! en effet, vous n'étiez pas auprès de messieurs vos frères en 1848. Je vois que je viens d'être indiscret. Mais le mal n'est pas grand, je crois, le misérable est mort. Parlez-moi de Julia, je vous en prie.
Marthe leva les yeux. La physionomie de Louis ne trahissait rien qu'un intérêt touchant, accompagné peut-être de cette surprise attristée de l'homme innocent qui commence à entrevoir une injuste accusation dans l'esprit de son interlocuteur.
— Ferdinand Laclos ! murmura-t-elle en baissant de nouveau les regards. Oui, il faut que ce soit lui; mais quelle série d'étranges coïncidences I
Louis s'approcha d'elle, lui prit doucement la main et dit d'une voix émue :
— Je crois vous comprendre. Il est impossible que rien de vous ne m'irrite. Je suis seulement malheureux, bien malheureux de voir disparaître si vite un rêve qui était si doux.
— Que voulez- vous dire ?
— Les hommes de mon âge, reprit Louis, avec un triste sourire, n'ont pas la prétention d'être aimés, mais estimés. Trop de grandes et tyranniques pensées occupent notre intelUgence pour que nous
puissions être tout entiers à l'amour, même le plus énergique. Et quand je vois combien aisément on peut ébranler votre estime, sur quoi voulez-vous que je puisse fonder mes espérances ?
Il cacha son front dans une de ses mains et laissa échapper un soupir, im de ces soupirs haletants qui sont les sanglots des honunes forts et vaillants.
— Mon ami, s'écria Marthe en lui saisissant la main à son tour, ne vous ai-je pas dit que j'ai l'esprit troublé, que je me défie de tout, de mon intelligence même ! Il me semble que je vis dans un cauchemar.
— Tenez, dit Louis en lui remettant la lettre qu'il avait fait écrire à Julia. Voici ma vengeance., et mon adieu. Je voulais garder pour moi cette preuve ; je trouvais peu délicat de me vanter, même à vous, du bien que j'ai pu faire ; je le croyais . inutile aussi. Inutile ! Et vous, vous qui étiez le but de mes espérances, la cause de ma fierté, vous m'avez pu confondre avec ce misérable Ferdinand ! Si du moins j'emportais pour dernière consolation la pensée que vous aUez fuir en toute hâte cet enfer où votre noble cœur devient si cruel, où votre brillant esprit s'obscurcit, où vous allez perdre votre beauté avec votre santé !
— Ah ! Louis, mon bon, mon noble Louis !
s'écria Marthe après avoir parcouru rapidement le billet. Ah ! si vous saviez comme j'ai été coupable, et de quels horribles crimes ma pauvre tête perdue vous a soupçonné ! Mais ne me quittez pas, ne
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m'abandonnez pas. Je deviens folle. Eh bien ! oui, vous avez raison, il faut que je fuie cette atmosphère de fièvre, pour quelques jours du moins. Je sens que je ne vois plus clair à rien. Vous, vous qui êtes le meilleur de mes amis, vous mé remplacerez... Ah ! pauvre JuUa ! Oui, c'est bien sa petite écriture, si fine et si serrée, si tremblante ! Ah ! toi aussi tu as été bien calomniée !
Elle ouvrit la lettre en rapprochant de ses lèvres. Tout-à-coup, elle tomba comme affaissée sur un fauteuil et se releva subitement. Ses regards étincelaient de colère.
— Misérable ! s'écria-t-elle ; oui, c'est lui, c'est bien lui !
Elle jeta un nouveau regard sur le papier. Louis s'approcha vivement, lui arracha la lettre des mains et lut en haut du verso de la première page : « Cette lettre m'est extorquée par la violence. Louis Briche est un misérable. »
— Ah ! sacrebleu ! s'écria Belenclos. C*est pendant l'instant où j'ai eu le dos tourné pour aller à la porte ! Bon ; aveu de clerc, trop clair.
Il regarda pendant un instant Marthe, qui avait retrouvé toute l'ardeur de son sang méridional, et fixait sur lui ses prunelles dilatées par la colère. Il éclata de rire.
— Adieu, Marthe, j'ôte mon habit de berger. Je n'ai pas le temps de chercher à le raccommoder. J'y ai fait un trop large accroc. Je reprends ma r)eau dé loup.
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Marthe sonna violemment, Nazaire apparut.
— Prenez garde, dit Louis à voix basse, il y va de votre honneur et de la vie de votre frère.,. Nazaire, continua-t^il en profitant d'un moment d'hésitation de la jeune femme, tenez-vous dans l'antichambre. Madame a une commission à vous donner., pour la poste... aux chevaux.
Le domestique s'éloigna. Louis tira de sa poche un gros paquet de lettres.
— Voici la correspondance de la jeune et tendre Marthe avec Lazare Pastalès, le beau forçat.
— Mon Dieu ! dans ses mains !
— Propres. Le seigneur Ramon m'a confié ces épîtres d'Héloïse à Abailard, pour me remercier de lui avoir fourni les moyens d'exterminer notre ami Cyprieh. C'est avec l'aide de ces modèles d'éloquence ardente que je me propose de conquérir, non votre cœur, je vous le laisse, mais votre main.
— Ah I j'aimerais mieux mourir !
— C'est à voir. Il ne vous reste guère, en effet, d'autre alternative : devenir ma femme ou vous tuer.
Marthe approcha la main de la sonnette.
— Attendez donc. Je n'ai pas envie de vous faire violence. Expliquons-nous , comme deux hommes d'affaires. Voici l'exposition du poëme tragique. Le sire Ramon et le seigneur Lazare se sont rencontrés l'autre soir et se sont distribués généreusement quelques coups de couteau. Votre ami Cyprien, — je ne sais pourquoi, j'ai toujours
cru que vous raimiez autant que vous le haïssiez, en a reçu sa part, soyez tranquille. On a pris mes deux gladiateurs et on leur fera leur procès. Fiezvous à moi pour que ce procès attire l'attention du monde entier, et pour que tous les journaux de France et d'Europe racontent les amours (avec illustrations gracieuses et photographies) de la tendre Marthe et de Lazare, le brillant galérien. De plus , pendant tout le temps que durera ce procès, chaque jour, dans un journal ou un autre, clandestinement ou autrement, je ferai paraître une des lettres de cette correspondance. Vous vous rappellerez que ces lettres sont vives. Après quoi, je vendrai le tout à un libraire de Bruxelles, qui m'en donnera 20,000 francs et en tirera, cent mille exemplaires.
— Eh bien ! dit Marthe d'une voix sourde. Oh l c'est afÉreux, il me semble que je suis dans un cercle de flammes.
— Justement. C'est l*image que je cherchais.
Vous êtes vraiment inteffigente, nous pouvons nous entendre.
— Rendez-moi ces lettres, et je vous donnerai... Que voulez-vous ? la moitié de ma fortiine ?
— Je la veux tout entière avec Votre main, en guîse de denier à Dieu. Ce n'est pas galant, mais...
— Non, jamais, oh ! mille fois non ! Comftient ! osez-vous...
— Je ne suis pas brutal, belle dame ; je dis votre main. Il faut que vous soyez ma femme, mais ma
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ferame... de paille. Je ne vous aime pas, je n'aime personne ; toute ma passion est dans mon ambition. Je rêve de grandes choses. J'ai besoin d'ime femme comme vous, mais à titre de pavillon; vous savez, le pavillon qui couvre la marchandise. Il suffit que vous soyez dans mon voisinage, rien de plus.
— Eh bien, s'écria Marthe en se levant d'un air égaré, non, plutôt mourir. Oh ! mon Dieu 1 — et elle retomba, — mon Dieu ! qu'ai-je donc fait pour souffrir ainsi depuis tant de jours ! Vous voyez bien que je ne puis plus retenir ma raison ; ma volonté s'en va, je ne sais plus que croire ! Mon Dieu ! ne viendrez-vous pas à l'aide, à l'aide, mon Dieu!.., .
— Ne vous étouffez pas. Je veux bien laisser à votre Dieu quelques minutes pour réfléchir et se demander s'il doit venir à votre aide ou non. Tenez, on frappe à la porte. C'est peut-être lui qui vient. Moi, j'aime les combats loyaux.
La porte s'ouvrit. Le vieux Belenclos entra, accompagné d'un jeune homme de vingt ans. Le vieillard avait perdu sa fière et emphatique prestance ; sa taille se courbait et son austère visage semblait abattu. Marthe se leva d'un bond, courut à lui et se jeta dans ses bras en criant :
— Sauvez-moi, je deviens folle. Il me torture.
— Elle aussi, murmura tristement le vieillard en posant doucement la jeune femme sur un canapé. Mon fils, Pierre-Jean, reprit-il en se tournant vers le jexme homme, je t'ai amené ici, avant de te ramener chez nous^ afin que tu n'oublies jamais cq •
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que tu vas entendre, afin que si Paris t'a commencé à corrompre, tu te corriges. Et puis, il n'aurait pas rougi devant moi ; devant toi, il rougira peutêtre ; et la honte, c'est le commencement du repentir. Cet homme-là que tu vois, si bien vêtu et si insolent, il n'y a point de crimes qu'il n'ait commis ou voulu commettre....
— Père Belenclos, dit Louis avec impatience, vous vous trompez, il y en a im, c'est de maltraiter l'autem* de mes jours. Ne me forcez pas à commencer.
— Il n'oserait pas le lâche ! s'écria le 'vieux soldat en se redressant. C'est par pure lâcheté. Malgré mon âge, je retendrais là et je le fouetterais comme un goujat. Ah ! Seigneur, pardonnez-moi de me mettre en travers de votre justice, mais laisser monter mon nom sur l'échafàud ! je le voulais, je n'en ai pas le cœur.
— Hein ? fit Louis en devenant attentif.
— Madame, si vous voulez être vengée, écoutez; toi, mon fils, Pierre-Jean, si tu as jamais à te consoler de rester pauvre, écoute-moi. Je dis que votre frère, madame, a laissé ime lettre chez un notaire en disant : « Si je ne lai pas reprise lundi soir, c'est que ce misérable m'a trompé ; portez-la chez la justice. » On l'a portée... Elle disait, cette lettre, que c'était Louis Belenclos, — mon nonii Seigneur, ayez pitié de moi I — qui l'avait envoyé, lui, Ramon Fabrége, pour tuer Cyprien Framery.
— Bah 1 dit Louis en tressaillant, c'est un fou !
— Et il y a les preuves à Tappui. Je dis que Lazare Pastalès est mort ; et avant de mourir, il a avoué que c'est Louis Belenclos, — toujours lui, Seigneur ! — qui Ta envoyé, lui Lazare Pastalès, pour tuer Cyprien Framery et M"® Julia Fabrège.
— Allons donc, dit Louis d'une voix moins ferme, un forçat I
— Et il y a les détails à Fappui. Je dis que la justice a envoyé chercher Barthélémy Ploiehaye et qu'elle Ta interrogé. Il avait tout entendu dans un cabinet noir qui touche au cabinet de son maître.
— Ah ! le vil coquin ! Un domestique chassé, bah!
— Je dis qu'on cherche Stanislas Cocquempoix, qui a disparu. Je dis que le père Ploiehaye est allé chez Louis Belenclos pour chercher 10,000 francs et qu'on ne l'a pas laissé sortir. Et un homme malin, qui est de chez nous, m'a dit qu'on a tendu une sourisière dans la maison de la rue de Tournon. Mon Dieu, pardonnez-moi d'engager le misé^ rable à fuir. Il y a longtemps que je l'ai renié et maudit, mais je n'ai pas le courage de laisser déshonorer mon nom !
— Sacrebleu, mon père, on a raison de dire que la vertu est toujours récompensée. Vrai, je vous aitoujour» aimé et respecté, et j'espérais arriver à vous éblouir et à vous rendre fier de moi. Vous venez de me rendre un fameux service. Adieu* Voyons, j'ai envie d'être héroïque et de vous res-
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tituer ces lettres, aimable Héloîse, dont je n'ai plus besoin. Oui, je vous cède ce paquet au prix de librairie, 20,000 francs, que vous me jurQz d*envoyer, à première réquisition, à mon adresse en Amérique.
— Oh ! je le jure, s'écria Marthe en saisissant le paquet.
— J'ai envie de demander un baiser, comme arrhes ; mais je n'aurais pas le temps de le savourer comme il le mérite. Mon père, je vous bénis. Je ne pars pas les mains vides, conclut le drôle en montrant un portefeuille rebondi, j'espère que cette pensée consolera votre cœur paternel quand il songera à son dernier né traversant les flots de la mer en courroux et des Yankees, plus trompeurs que rOcéan. Nous allons rire, et honorer la France. Je vais conquérir les États-Unis.
Il disparut en riant. Marthe courut vers le feu et y jeta le paquet. Elle se dirigea ensuite vers le vieillard et se serra de nouveau contre son sein en éclatant en des sanglots nerveux.
— Il vaut mieux que vous alliez rejoindre Florine, dit le vieux soldat, d'une voix huihMfe. J'ai vu le temps où je savais consoler les gens. Mais c'est fini. Tout est fini pour moi. J'avais trop de fierté. Maintenant, je n'oserai plus regarder un honnête homme. Ah ! c'est bien dur. Laissez-moi encore quelque temps, là, dans l'antichambre ; j'ai une idée. Ah I que je vous dise. Je n'ai jamais voulu demander une pension ; c'était à mes amis et
voisins à me soutenir, et non point à ces gens de Paris. Mais je \ais en demander une, et vous la garderez en déduction de Targent que vous enverrez à celui qui vient de partir. C'est tout ce que nous pourrons jamais vous rendre, à moins que mon pauvre fils Tabbé devienne évêque. Mais il ne faut point y compter.
Marthe s'éloigna en haussant les épaules. Le vieillard et son petit-fils allèrent s'asseoir sur un banc dans l'antichambre, et y restèrent plusieurs heures, tous deux muets, le vieillard tressaillant au moindre bruit.
Vers le soir, un monsieur très poU, bien couvert, et décoré, vint sonner. Il dit à Nazaire qu'il était engagé dans une aflEaire de mines très importantes, en compagnie de M. Belenclos. Il avait été chez lui, l'avait attendu, et comme le renseignement qu'il avait à lui communiquer était pressant, il avait demandé où il aurait chance de le trouver. On lui a^ait indiqué l'adresse d'une de ses parentes, M*"® Romanelle.
Le vieux Nazaire protesta naïvement contre la parente.^ répondit sincèrement qu'il venait de partir, il y avait. . . Le père Belenclos intervint làdessus. Il dit, en déployant toute la naïveté du patois picard, que son pays Louis-Marie Briche venait de partir pour aller aux environs de Melun — hé, petit ? — où justement il avait des affaires de mines, probablement les mêmes que celles dont ce monsieur parlait.
Ce monsieur, décoré de plusieurs ordres... de la police, sourit finement de la sottise champêtre et se retira. Le vieux paysan le regarda partir avec clignement d'yeux. Puis il poussa un soupir.
— Mon fils Pierre-Jean, dit-il, j'ai encore à revenir ici, demain matin, pour faire la commission de mon compère. Après ça, nous irons nous cacher diez nous. Tu travailleras à la terre.
Le lendemain matin, en effet, le vieillard revint, il portait un crêpe à son chapeau et avait enlevé sa médaille de Sainte-Hélène : il voulait renoncer à toutes les pompes de ce monde.
Cyprien Framery l'accompagnait , Cyprien , à peine reconnaissable , avec sa figure maigre et brune, sa physionomie virile, aux traits arrêtés, avec sa démarche f^me et leste. Ses yeux surtout avaient perdu leur expression vague et languissante; et ce qu'ils avaient conservé d'un peu rêveur était noblement relevé par une longue balafre qui lui divisait le front. Il avait quitté l'habit miUtaire, un bout de ruban rouge ornait la boutonnière de sa redingote et il portait le bras gauche en écharpe.
Les deux personnages, après avoir été annoncés, entrèrent chez M"® du Bellannoy. Celle-ci s'avança vers Cyprien, les bras tendus, la figure riante.
— Ah ! mon cher Cyprien, je vous revois donc ! Je n'ai jamais été bien inquiète, - moi ; je savais bien qu'il était impossible que nous ne nous retrouvions pas.
Cyprien était tombé à ses genoux.
— Pas de reproches^ pas l'ombre d'une accusation contre moi, contre ma conduite si niaise, si cruelle, si incompréhensible ! ma belle et noble Florine, m'avez-vous donc pardonné ?
— Un bras en écharpe I Comme vous avez dû souffrir mon pauvre Cyprien, depuis ces trois ans. Je n'ai pas eu besoin de vous pardonner; j'ai souffert, mais je n'ai jamais été irritée ; relevez-vous, je vous en prie.
— Bon, dit alors le père Belenclos, je crois qu'on m'a chargé d'une bonne commission. Vous savez, Florine, que c'est moi qui suis resté le dernier au lit de mort de mon compère Jean du Bellannoy, et il m'a dit : « Je ne veux point faire de la peine à Florine, mais, quand tii jugeras le temps venu, il faut que tû ailles lui dire que je ne veux point qu'elle reste fille ; et, si elle n'a personne de mieux dans l'idée, c'est Cyprien Framery que je lui veux pour mari, et qui lui convient malgré tout. » Voilà ce qu'il m'a dit ; je lui ai fait la promesse ; il n'a point oublié de me laisser quelque chose par testament, et quand j'ai su que Cyprien n'était pas mort, je suis venu. C'est Dieu qui l'a voulu. Maintenant, je m'en vais. Tout est dit pour moi.
— Restez, mon bon père Belenclos, vous avez toute ma confiance comme vous aviez celle de mon grand-père.
— Je n'aurais jamais osé ambitionner autre chose que mon pardon, Florine, dit Cyprien en rougissant. Mais maintenant que le vœu de celui
que vous respectiez tant me donne un peu d'audace, me laisserez-vons dire que c'est à vous que je pensais au milieu de ces longues heures de solitude ; c'est pour vous que j'étais brave et que je voulais devenir glorieux.
Florine l'embrassa de son regard doux et pur.
— Pour moi, pour moi seule ? demanda-t-elle.
— Eh qu'importe les souvenirs éteints, et les pensées vagues qui traversent l'imagination surprise?
— Asseyez-vous, mon ami. Je vais vous raconter en peu de mots l'histoire de mon cœur, et vous jugerez vous-même de ce que je dois faire. Les premières et vagues pensées d'amour qui me soient venues, c'est Eugène Malahieude qui me les suggérait. Pourquoi ne l'aimai-je pas ? Il était bizarre. Puis la vanité remplit les cœurs les plus simples, et Eugène m'avait engagée à lire des livres de poésie et de romans, qui me retirèrent le bon sens et la sagesse chrétienne. Je voulais aimer un héros. Vous étiez un héros, vous occupiez toute mon imagination, et quand je vous vis, je vous laissai voir que je vous aimais. Je le croyais et je voulais tout sacrifier à cet amour, à l'amour dont je faisais une idole cruelle, avide de tout sacrifice et de toute douleur. Oh ! comme je souffris dans mon cœur, dans ma candeur, dans ma délicatesse, dans ma fierté ! Vous savez que je fus folle.
— Je Tai appris, murmura Cyprien en baissant le front.
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— Je maudis Famaur. Mais j'avais horreur de la solitude, je ne me sentais pas la vocation d'être religieuse et je ne voulais pas rester vieille fille. Je pensai que j'épouserais un homme bon et estimable , pour qui je ne ressentirais pas Tombre d'amour. J'étais presque mariée avec ce pauvre Stanislas, lorsque je revis Eugène Malahieude. Je ne saurais vous dire le grand trouble qui s'éleva dans mes idées ; et depuis lors toutes les circonstanses ont contribué à éclairer mon cœur et mon esprit ! Oh ! oui, je compris la beauté et la vérité de l'amour pur, et grave et dévoué, que la religion purifie encore et rend durable. Je compris que ce n'était pas une illusion de mon orgueil, mais un instinct divin de notre âme que ce besoin d'être aimée par un homme qui n'a jamais aimé que vous et n'aimera jamais que vous ; qui peut sacrifier tout, sa fortune, son repos, sa vie ou sa mort, son amour même pour l'amour de la femme qu'il aime.
— Florine, Florine, je vous en supphe, achevez : j'ai le cœur déchiré. Jusqu'ici j'avais espéré, malgré mon indignité ; je me disais... que sais-je, qu'importe ! Mais je vous en conjure, achevez. Ohl c'est une pénitence et une dernière épreuve, n'estce pas ? Il n'est pas possible que ce petit rapin obscur et comique...
— N'en dites pas davantage ! s'écria Florine avec cqlère. Quand, dans trente ans d'ici, vous arriverez à commander je ne sais pas quoi, une compagnie, un régiment, vous ne serez pas aussi
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glorieux que ce rapin obscur Test à rhejire même. Et ce rapin comique, quoiqu'il vît en vous un rival préféré, n'a pas hésité un seul instant à aller, sur ma demande, risquer sa vie pour protéger la vôtre. Il était bien pauvre, il avait tout sacrifié pour venir, en m'obéissant, vivre ici dans le travaQ solitaire, dans la misère et l'angoisse, et il a mis en gage son dernier bijou pour venir à votre aide.
— Eh bien ! c'est un brave homme, dit le vieux paysan, qui, appuyé sur son long bâton, écoutait avec une curiosité mélangée de tristesse ; oui, un brave garçon, et je donne mon consentement.
D'ailleurs, Florine a raison. J'ai vu le temps où je savais tout, maintenant je n'ai plus le droit de rien savoir, mais je parlerai tout de même, puisque je représente mon compère. Oui, il y a des gens qui veulent se tuer d'amour, ils s'arrachent les cheveux à poignées, ils se jettent dans les mares où il n'y a point assez d'eau, et quand ils ont la femme qu'ils aiment comme des enragés, au bout de peu de temps ils la battent, et reluquent les autres femmes. Il y a d'autres gens qui disent : « Autant nous marier qu'autre chose, et autant cette fille-là qu'une autre. » Eh bien ! ça, c'est le contraire et c'est mal aussi, parce qu'on sent bien que l'homme et la femme sont faits pour avoir d'autres sentiments l'xm vis-à-vis de l'autre que deux amis et camarades. Il y a une troisième chose qui est la vérité...
— Madame sçpelle mademoiselle et ces messieurs
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au salon, vint dire solennellement le neveu de Nazaire.
Cyprien redressa le front, offrit le bras à Floriiie avec un triste sourire. Quand les trois personnages entrèrent, Eugène était à côté de Marthe, qui sanglotait et gémissait- Elle releva ses paupières chargées de larmes et tendit silencieusement la main à Cyprien. Celui-ci s'approchant d'Eugène, lui dit d'une voix entrecoupée :
— Vous vous êtes conduit avec une générosité et une noblesse que je n'oublierai jamais.
— Merci, dit brusquement Eugène. Vous ne me devez rien : j'ai obéi à M"® Florine, pour qui votre salut était la chose la plus chère du monde. Je ne regrette qu'une seule chose, c'est d'être arrivé trop tard dans l'endroit où se faisait la grande distribution de coups de couteau. J'en aurais probablement reçu un, et, avec un peu d'aide de la part de la médecine... Enfin, vous voici gaillard, Cyprien, je ne vous en veux pas, mais c'est encore une illusion que je perds : Je songeais à me faire soldat ; il parait que la guerre est encore une médiocre invention pour se faire tuer. Adieu I Florine, soyez heureuse. C'est le refrain, voyez-vous.
— Comment, adieu ! mais j'espère bien que vous assisterez à mon mariage.
Lo pauvre garçon -fit un bond.
— Eh bien ! s'écria Marthe, j'aurai le courage de tout entendre. Vous aussi, mon pauvre monsieur Cyprien , vous avez été blessé. Vous lui
pardonnerez, n'est-ce pas? la naort efface tout. Ah! pauvre, pauvre Ramon !
— Mort ! s'écrièrent Florine et Cyprien-
— Oui, dit brusquement Eugène ; et Robertine est partie avec Mionnet et le caporal Catrou pour veiller à ce que...
— Voyons, Cyprien, racontez ce que vous savez, dit le vieux paysan.
— Soit ; du reste, mon récit ne sera pas long. Ce Lazare que nous rencontrâmes et qu'on avait chargé d'une si vilaine mission, était loin d'être aussi corrompu qu'on le supposait. Il se rappelait bien que je lui avais sauvé la vie en Italie, un jour qu'on voulait le pendre comme espion. Mon compagnon Catrou vous a raconté comment ce brave coquin, craignant qu'on n'eût chargé d'autres encore de m'envoyer... Je suis fort embarrassé, car je voudrais ne rien dire qui réveillât vos douleurs, madame, ni les vôtres, père Belenclos.
Nous avions fait près d'une lieue, je crois, le long de la route où il me guidait. La lune brillait très claire, nous étions gais, j'espérais revoir bientôt les gens qui me sont chers, et lui était trop joyeux d'avoir, habilement et sans se compromettre, dénoué les fils de l'intrigue, lorsque, du côté gauche de la route, un homme se précipite le couteau levé. Lazare se retourne au bruit, l'homme était tête nue.
— Ramon Fabrége ! m'écriai-je.
« —-Ah ! Ramon Fabrège ! s'écria à son tour
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mon compagnon d'une voix furieuse. Tu n'échapr peras pas cette fois à Lazare.
— Lui , Lazare, ah ! tous nos ennemis ! cria l'autre. »
Ils se jetèrent l'un sur l'autre. Je m'approchai. L'un des deux tomba ; celui qui restait debout se précipita contre moi avec tant de violence qu'il m'abattit. Il se sauva, en courant et en poussant des cris de triomphe, vers Melun. Je me relevai. J'avais la manche gauche déchirée, et le bras saignant d'une blessure légère ; le couteau avait glissé le long de l'arriére-bras. Le pauvre Lazare était étendu, saignant abondamment, et évanoui. J'essayai de tamponner la blessure large qu'il avait au côté ; je le pris sur mes épaules et je ne tardai pas à rencontrer une charrette dont les conducteurs consentirent à mener le moribond jusqu'au premier village. Le pauvre diable était mortellement atteint- Il eut à peine le temps de me raconter sa vie, de me renseigner sur tout ce qui était mystérieux pour moi dans cette aventure, et de faire devant le maire une déclaration circonstanciée. Je n'ai pas su ce qu'était devenu M. Ramon.
— Je suis resté en prison avec lui, dit Eugène, jusqu'au moment où, se sentant mourir, il voulut lui aussi faire sa confession au substitut. Jiik(]U6lâ, nous avions caché nos noms. Il n'y avait plus de raisons qui pussent m'engager à garder l'incognito. L'on me relâcha assez aisément. J'ai promis au substitut que je lui fournirais le moyen do cul-
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tiver ma connaissance. Et ne vous étonnez pas si vous voyez un de ces jours le pompier, mon confrère le peintre-vitrier, venir vous demander une récompense honnête. Adieu, madame. J'ai fait ce que j'ai pu pour votre frère, et je vous jure bien que j'ai prié Dieu, avec une ferveur sincère, de transporter dans mon flanc le coup qui avait atteint le sien. Mais ce siècle est pitoyable, on ne peut plus se procurer le moindre miracle.
— C'est, dit tristement Cyprien, que vous manquez de foi. Dieune transporte plus les montagnes, mais il transporte encore, quand on le prie bien, les amours d'un cœur dans un autre. Demandez à Florine pourquoi il est si nécessaire que vous assistiez à son mariage.
Florine rougit ; elle tendit la main à Cyprien et lui dit à mi-voix i
— Marthe ne pleurera pjts toujours. Rappelezvous la plaine de Questrecques. Souvenez-vous de sa rougeur et de la vôtre. J'ai deviné, ce jour-là, que vous étiez faits pour vous aimer. La Rose-de- Noël serait bientôt morte dans la serre-chaude où TOtre orgueil eût voulu la mettre.
COKCLUSION
e mariage de Florine et d'Eugène faillit ren- % santé à Julia. C'était la jalousie contre Rose-
de-Noël, bien plus encore que les persécutions de Louis Belenclos, qui avait porté ce coup à la pauvre femme. Mais le coup était décidément mortel, et après quelques mois d'espérance, durant lesquels elle songea bien souvent qu'elle pourrait redevenir belle et aimée, elle comprit qu'il fallait perdre toute illusion. Toujours jalouse autant que dévouée, ignorant la tendresse de plus en plus grande et toujours combattue que Marthe et Cyprien éprouvaient Tun pour l'autre, elle voulut que son ami tînt de sa main la fortune qu'elle n'avait pu lui donner, et une épouse que, selon elle, il ne saurait jamais aimer. Elle parvint, à force de supplications, à extorquer de sa belle-sœur la promesse qu'elle épouserait Cyprien. Elle lui fit comprendre qu'après tout celui-ci avait été bien plus victime que coupable, qu'il s'était toujours contenté de se défendre, et que s'il y avait eu persécution dans cette affaire des Fabrège, c'est lui qui l'avait subie. Ce mariage consola Martille de la mort de sa mère ; et l'enfant parut bientôt oublier les misères qui avaient accablé son enfance.
Louis Belenclos devint, en Amérique, un gros personnage. Il revint en France en 1871, avec beaucoup de salaisons dont il combla les Parisiens affamés. Je ne veux pas dire dans quel conseil municipal il jouit de la plus grande autorité, mais quelques-uns de mes lecteurs l'ont reconnu sous le nom dont je l'ai affublé.
L'illustre critique d'art qui salua la gloire nais-
santé d'Eugène se plaint vivement que le mariage et le bonheur aient rendu notre ami paresseux, et s'il n'avait pris l'habitude de venir fréquemment diner chez lui, il lui souhaiterait volontiers de perdre du même coup sa femme et ses enfants. Le critique est injuste. Eugène, malheureux, fût peutêtre devenu un grand peintre ; il avait aussi de grandes chances de mourir de faim ou de folie ; il n'arrivera qu'à l'Institut, non à la postérité. Mais piorine est toujours belle, toujours charmante, et elle l'aime tant I et ses enfants ont un si gentil cœur !
On dit que Stanislas est entré dans les ordres, et l'on m'assure qu'il était un des missionnaires qui sont partis dernièrement pour étudier et évangéliser le centre de l'Afrique.
Mionnet est adjoint au maire de Questrecques. Son oncle, apprenant que Louis se sauvait en lui emportant 10,000 francs, s'était laissé mourir, et notre Mionnet, devenu im richissime personnage, avait été reçu à bras ouverts par Fideri Longuaveine. Son mariage avec Robertine n'avait pas tardé à être célébré. Le brave garçon n'est pas très rassuré sur l'origine de la fortune de son onde, il n'aime point qu'on parle d'usuriers en sa présence, mais il fait des aumônes en conséquence : ainsi, tandis que sa position l'autoriserait à donner un double ôentimé à k quêté du dimanche, il ne craint pas de risquer le sou' tout entier. Et vraiment c'est une privation, car Robertine tient les clefs de la
bourse et ces trois centimes de générosité ont fait souvent retentir dans le ménage Taccusation d'ivrognerie.
Mamzelle n'est point colonel ; il est, à titre de maître-labourier, aux Haubersacques, le second souflBre-douleur de dame Robertine. Il est vrai qu'il va se marier, et qu'il se revengera, dit-il. L'abbé Briche n'est point évêque, mais le père Belenclos, en devenant très vieux, a retrouvé sa science universelle. Il l'applique dans une petite ferme que Florine a confiée à Pierre-Jean, le petit-fils du bonhomme.
Il a promis sa protection à Cyprien, qui est rentré dans la vie politique et qui songe à la députation.
— Soyez tranquille, lui dit-il ; je réponds de tout. Il n'y a point un ouvrier à deux lieues à la ronde qui ignore que je sais tout. Vous serez nommé. Je le veux, parce que si vous avez commencé à aller im peu de travers, c'est la faute de notre sang. Nous sommes habitués, nous autres gens du village, à obéir plus qu'à nous conduire. Mais vous vous êtes redressé avec courage, honneur et sacri- ' fice ; et autant que Louis-Marie les a déshonorés, il faut que vous honoriez les Paysans parvenus.
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