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— Ah ! pardonnez-moi, dit-il enfin. Toutes ces veilles, ces émotions répétées, et la surprise de cette nouvelle si inattendue, m'ont troublé l'esprit. Mais je suis bien heureux de revoir cette fidèle amie. Je vous accompagne.
— Non, mon frère, dit fermement l'abbé ; M"*® Pons... Ah ! pardon. M"® Fabrège ne veut absolument voir que sa sœur et M"® Florine.
— Florine ? Mais quel rapport ?... dit Marthe.
— M"® Fabrége vous l'expliquera. Je viens de passer de longues heures auprès de la pauvre malade. Elle a horriblement souffert. J'espère que Dieu lui a fait la grâce de vouloir pardonner à ceux qui l'ont martyrisée. Mais si elle doit perdre toute volonté de haine et de vengeance, il faut que justice soit rendue à ceux qui ont été calomniés. Il parait que M"® Florine est nécessaire. Veuillez aller la chercher, je vous attends.
— Excusez-moi, Louis, dit Martiie en s'éloignant.
Le prêtre tressaillit en entendant cette appellation familière. Il s'assit, baissa les yeux et croisa ses mains sur ses genoux. Louis s'approcha de lui, les prunelles dilatées de colère et lui dit d'une voix sourde :
— Misérable tartuffe, si cette porte n'était pas ouverte et si cet imbécile de domestique ne rôdait pas dans la chambre voisiiw, rien ne m'empêcherait de t'étrangler.
L'abbé ne leva pas la tête, ses narines se dila-
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tèrent légèrement, il croisa ses mains avec plus de force et ne répondit pas.
— Au moins peux-tu me dire, maudit hypocrite qui viens jeter tes imbéciles superstitions dans les jambes des honnêtes gens, ce que tu entends par le pardon des injures ? Cela consiste-t-il à ne pas signaler le mal que vous ont fait les autres ou du moins à ne pas nommer ces autres-là ? Parleras-tu? s'écria Louis en secouant violemment l'épaule de son frère.
— Remettre à Dieu seul la punition des offenses, c'est la perfection, et notre devoir est de la conseiller. Mais ne pas même signaler à la haine et au mépris celui qui vous a martyrisé, est-ce possible? C'est bien votre question, mon frère ?
— Oui, et répondez-y, et vite, car ces -femmes vont vemr.
— Cela parait impossible à l'humaine nature.
Mais la grâce de Dieu est grande. Grande aussi est sa justice. Et malheur à ceux qui ont été désignés à ses vengeances par le pardon de l'homme martyr.
— Bon, dit Louis avec un rire amer, moi je demande seulement que les hommes , les femmes surtout, me pardonnent ; j'arrangerai mon afbire avec Dieu et je m'entendrai avec lui.
Le prêtre se leva en rougissant et se dirigea vers l'antichambre, dont il ferma la porte sur lui. Louis resta longtemps le front penché.
— Eh bien ! dit-il, je lutterai. Tout n'est pas perdu si cette femme tait mon nom. Si tout est
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perdu, d'ailleurs, je sauverai tout. Je me moque de cette Marthe stupide que je fais tourner- comme un toton. Mais je ne veux pas être vaincu et je ne le serai pas.
Il sortit avec calme et sourit à Nazaire qui avait les yeux rouges de joie.
L'abbé Briche avait dit quelques mots au cocher, qui arrêta la voiture devant une misérable maison de la rue de la Santé. L'abbé mena Marthe et Florine au fond d'une cour et les introduisit dans une pièce du rez-de-chaussée.
Le vieux Belenclos y était assis ; toute sa pose indiquait une préoccupation douloureuse. 11 détourna la tête, avec une sorte de honte, en voyant entrer les deux femmes, puis levant sur son fils l'abbé ses regards ordinairement si fiers, il lui dit d'une voix sourde :
— Je suis venu pour veiller, de crainte qu'un coup de désespoir ne fasse conimettre un nouveau crime. Et je voulais te parler. Mionnet m'a tout dit. Il a été appelé ce matin devant le procureur impérial. 11 m'a promis d'en dire le moins possible pour gagner du temps et de revenir m'avertir...
Marthe s'était avancée vers un enfant qui, debout devant une porte, dévorait les deux femmes d'un regard curieux et inteUigent. La jeune veuve s'arrêta une minute, puis, se précipitant sur la fillette, elle la serra dans ses bras et la couvrit de baisers en s'écriant :
~ Martille, ma pauvre petite Martille, comme
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tu ressembles à mon pauvre Pons. Ah ! comme je vais te rendre heureuse !
L'enfant éloigna doucement sa tête.
— C'est vous, madame, qui êtes ma tante Marthe, ma marraine dont maman m'a tant parlé ; je tous aime depuis longtemps. Je suis bien contente que ce soit vous. Je me disais quelquefois : Pourvu que ma marraine, qui ressemble aux marraines (te contes de fées, ne soit pas devenue pauvre, vieille, laide et méchante. Mais entrez vite, toute seule, pour un instant, car maman doit commencer par vous parler des affaires de notre famiUe. Moi je vais tenir compagnie à la dame.
"Marthe entra. Julia était assise sur son pauvre grabat. Elle tourna avec un embarras viable, v^ sa beUe-sœur, sa figure Même et ees grands yeux hagards. M°*® Romanelle courut vers le lit, puis s'arrêta. La pensée de son frère que cette femme avait déshonoré ^ichaîna l'élan de «a compassion. Elle jeita un regard autour d'elle, elle vit ces murs nus et froids, cette chambre presque obscure^ humide, sans meuble, tous les signes d'une misère longue, effroyable, se débattant entre la faim, le travail âpre et la maladie. Elle se précipita sur le pauvre Ut et couvrit de larmes et de baisers la face si douloureusement maigre de Julia, en murmurant:
— Ah ! pauvre sœur , comme vous avez dû souffrir !
— Et je ne suis pas aussi coupable qu'on Ta cru,
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dit précipitamment celle-ci. Il faut que je vous le dise. Cette pensée me dévore et me donne la fièvre. Au commencement^ j'éprouvais une sorte d'âpre bonheur à être calomniée» pour être mieux punie. Maintenant, il me semble que ma faiblesse est expiée, j'éprouve le besoin d'un peu d'estime. Voici la vérité, comme les mourants savent la dire : Je n'ai jamais aimé Pons, mais je le respectais et j'étais vertueuse. Quand vint Cyprien, je vis qu'il m'admirait. Il me le montra assez effrontément. Vous savez, cette république enivrait nos nouveauxmfkîtres; ils se croyaient fort au-dessus de la morale ordmaire. Ce: fut sa seule faute, d'ailleurs. Moi qui aumis dû comprendre combien cette passion était crimineUe et insolente, j'en fus flattée et je sentis que je l'ai** mai8* Pourtant» je combattais cette passion et j'en aurais triomphé. Il y avait, à côté de Cyprien, un autre républicain, son ami, son secréitaire, uu misérable q\ii est cause de tous nos maux.
— A côté de Cyprien ? demanda Marthe avec un léger tressaillement. — Vous savez que je n'étais pas alors au pays.— Comment le nommex-vous ?
Julia s'agita sur sa couche, une ombre verdâtra plus sombre monta à ses tempes, un rayon dû lumière plus vive traversa ses prunelles dilatées.
— Je veux pardonner pour être pardonnée, ditelle d'une voix plus sourde. Je ne puis pas pardonner. Je le veux, c'est impossible. Mais du naoins je ne le nommerai pas. Je laisse à Dieu la ,veh** geance, en oe monde ou dans l'autre*
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Elle fit signe à Marthe de lui donner une petite bouteille, pleine d'une boisson qu'elle porta à ses lèvres.
— Ceci ôte un jour de vie, mais donne une heure de forces. Qu'importe la vie, si Martille est heureuse, Cyprien justifié et ma mémoire moins maudite ! Écoutez. Voici tout : J'ai vu le temps où je serais morte plutôt que de faire cet aveu. C'est le souvenir, non la misère qui m'a tuée. Mais je n'ai plus de fierté, sans doute, dans ce squelette qui enveloppe ma pauvre âme lassée. Vous vous rappelez cette nuit de l'incendie, quand on vint mettre le feu chez nous ? Le feu était partout, partout des cris de rage et de haine. La frayeur me rendit quasi folle. Je tremblais à l'idée d'être brûlée vive et martyrisée par ces hommes qui hurlaient : « Mort aux Fabrège. » Le pillage commençait. Un homme se présenta. Il venait de la part de mon mari, disait-il, pour me conduire en lieu sûr. Je le suivis. Il me mena à la préfecture. L'idée me vint que c'était un émissaire de Cyprien, je l'avoue. Je le suivis néanmoins ; je confesserai tout. Ce fut là mon crime, mon seul crime. J'entrai dans les appartements de la préfecture. On me mena dans une chambre solitaire. Il y avait im homme. Celui-là m'avait fait la cour et je l'avais repoussé avec un mépris écrasant.
Elle s'arrêta, porta péniblement ses mains diaphanes et tremblantes à ses yeux sans larmes et continua d'une voix à peine perceptible :
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— Le brave Cyprien était alors occupé à diriger les secours destinés à arrêter Tincendie. Vqus devinez quelles paroles de haine et de mépris je trouvai contre le lâche qui m'avait attirée dans ce piège. Je sus sans doute trouver des paroles qui le mirent en fureur.
« — Soit, dit-il. D'ailleurs, la vengeance vaut mieux que l'amour. C'était Cyprien surtout que je voidais détrôner dans ton cœur en t'aimant, la belle. Maintenant, tu es mon esclave. Je suis maître de toi, puisque nul ne me pourra contredire, quelque récit que je veuille faire de cet aimable rendezvous. »
Il sortit en m'enfermant. Le lendemain, toute la ville apprit que j'avais passé la nuit à la préfecture. Vous savez ce qui arriva ! Le duel de mon mari, convaincu que je n'étais plus digne de lui ! Cyprien le tua ! Je me sauvai.
Dites à cette jeune fille d'entrer. Il n'y a plus rien dans mon histoire qui puisse blesser les oreilles d'une enfant.
Florine entra. Julia lui jeta un regard âpre et jaloux que la jeune fille comprit et qui la fit pâlir. Elle sentait que la malade voyait en elle une rivale; elle baissa les yeux, sous le coup d'une humiliation qui atteignait du même coup sa déhcatesse et sa fierté.
Le regard tristement jaloux de la malade s'était bien vite éteint. Elle tendit la main à Florine en
lui disant ;
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— Nous avons aimé toutes deux Cyprien, je le sais, et Cjrprien nous a peut-être aimées toutes deux. Je sais que moi du moins il m'a entourée d'une tendresse respectueuse mais passionnée. Dans notre rivalité, je suis la moins malheureuse, puisque je meurs la première et que la première je vais rejoindre notre ami.
Rien ne saurait rendre l'angoisse et la honte que Florine éprouva en entendant ces paroles.
. — J'ai expliqué à ma sœur la suite des tristes circonstances....
— Qui excusent Julia, dit Marthe à Florine, et qui lui eussent valu le pardon de mon frère, tout sévère qu'il fût. Mais l'équivoque de sa position effraya ma pauvre sœur....
— Maintenant, il faut.que je défende la mémoire de Cyprien, reprit la malade en remerciant Marthe d'un pâle sourire. Il fut toujours bon, délicat, pur, généreux. Il ne commit qu'une faute : il usa de son autorité pour enlever Martille qui était en nourrice. Je le lui demandai avec tant de prières ! D'ailleurs, est-ce im grand crime de rendre une fille à sa mère qui n'a plus en ce monde d'autre bonheur possible que la vue de cette enfant ! Quelques mois après ma fuite, Cyprien me retrouva à Paris. Moi, je l'aimais plus que jamais. Mais je résistai à cette passion. Le souvenir de mon mari.. Mais non, j'eus peur de perdre l'estime de Cyprien, et qu'il crût, les calomnies, hélas ! si vraisemblables de son ami. Lui, il était trop délicat pour user de
contrainte même morale. Il me respectait et m'honorait. Il se croyait la cause première de ma fuite et de tous mes malheurs. Nous renfermâmes notre passion dans les bornes de la tendresse fraternelle. Nous fûmes heureux ainsi ! Je vivais de son estime, de son respect. J'eus toujours la sagesse et la délicatesse de lui dissimuler l'énergie de mon affection. Oui, je souffris parfois, mais Tamitié me combla de félicité. Je devins sa sœur au point de ne plus rougir de vivre de son travail. Mais que je fus lâche ! Par combien de méchancetés et de crimes même n'ai-je pas récompensé cette généreuse tendresse 1 Son misérable ami était, lui aussi, i revenu à Paris. Oh I le monstre, plus cruel et plus vil que l'imagination ne peut le croire.
Julia se tut.
On devinait qu'elle essayait de triompher de la haine et de la colère qui s'élevaient en elle à la pensée de son ennemi.
— Il passait, je vous l'ai dit, pour être l'ami de Cyprien, qu'il enviait, qu'il raillait, qu'il détestait. Il avait vite compris et mon horreur pour lui et ma tendresse pour Cyprien. Il avait deviné que j'aimerais mieux mourir que d'être soupçonnée par mon fier et délicat ami. Savez-vous ce qu'il fit ? Il me força à devenir la compUce et l'esclave de sa haine sourde, de son envieuse jalousie. ,11 me volait le peu que j'avais. Il m'extorquait ce qui avait coûté bien des jours de travail à mon frère Cyprien. Il me forçait à lui dévoiler les projets et
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les espérances de Cyprien pour les contrarjL^r i^ jeter peu à peu mon ami dans la misère. Il me violentait au point que je lui fournis souvent les moyens de torturer, de calomnier, de déshonorer mon protecteur. Je luttais toujours, toujours j'étais vaincue, car il m'avait menacée de me calomnie auprès de Cyprien, et Marthe sait que cela lui était facile, et que mon ami, mou seul bien, eût été fort tenté de le croire. Oui, je consentais à tout plutôt que de voir troubler la tendresse confiante de Cyprien. C'est cette lutte qui me mène au tombeau, quand j'ai à peine trente ans.
— Reposez-vous, ma pauvre Julia, dit Marthe en essuyant la sueur qui coulait du front livide de la malade. Ce que vous nous dites nous suffit, et le pauvre Cyprien est complètement réhabilité dans notre esprit. Qui sait 1 peut-être n'est-il pp^ mort, et peut-être poiurons-nous le récompenser du bien qu'il vous a fait.
Julia secoua la tête et, d'une voix qui devenait de moins en moins distincte :
— Il faut que j'achève, dit-elle. J'ai bientôt fini. Je désire que vous me pardonniez ma faiblesse. Pensez que dans ce grand monde, j'étais si pauvre, aï abandonnée, si malade ! Je n'avais plus l'ombre de tous ces bonheurs sur lesquels, peu de temps auparavant, j'avais tout droit de compter ! Pensez que dans tout cet univers, abandonnée de ma famille, de mes amis, privée de toute espérance et de tout souvenir, je n'avais qu'une seule joie ! pen-
ste qu'il n'y avait' plus qu'un seul' homme' qui mé' respectât, qtd mé traitât comme ûnefeiimie, quand tout un pays nié maudissait, me méprisait, me jugeait comme la dernière des misérables ! Oh ! je n'ai jamais 0u le courage de perdre' cette dernière joie et ce dernier respect. Pauvre Cyprien ! Et moi, bien lâche ! murmura Julia' en se laissàiit' aller comme évanouie sur la couche.
Tandis que Marthe soulevait' la malade. Fibrine' courait chercher Martîlle qui était seule 'dans Taiitre chambre. Le vieux paysan, dit Tenfantj était parti aVed quelqu'un' qui était venu de là part du'père Ploiehaye. L'abbé était montiâ en voiture en disant qu'il allait raiiiener le plus grand médecin de Paris.
Cet illustre personnage ne tarda pas à entrer gravëinent; Après un examen attentif, il déclara discrètemôut à Marthe , en lui démandant son adressé,' qiie la malade étiait condamnée; qii'avéç des soins parfaits, on pourrait prolonger sa' vie de' plusieurs ' mois ; qu'après les émotions du jour, il fallait attendre au lendemain pour la transporter ailleurs. Jusque là, on devait la laisser tranquille, sans autre compagnie que celle de sa fillè^
Quand lés deux jeunes femmes remontèrent en' voiture, Marthe appuya sa tête sur l'épaule de Flôrine et pleura,
— Que de coups depuis peu de jours ! il me semble que tout mori oi^uèiï et toute ma force s'en sont allés ! Ce pauvre garçon, si généreux, si délicat, comme nous l'avons poursuivi dô notre haine.
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quand il méritait toute notre.., estime ! Et penser qu'au nom de cette haine, mon frère vient de l'attaquer, qu'il l'a tué, peut-être I qa'ils se sont entretués !! Ah ! s'il vit, il faut que nous l'aimions bien ! vous surtout, Florine, qui payerez notre dette.
— Y pensez-vous, madame, s'écria Florine avec ime sorte de colère ! Croyez-vous qu'on puisse oublier ce que je viens d'entendre, la passion qu'il a eue pour une autre femme et les droits que cette femme se croit sur lui. Il me semble que je frissonne de dégoût à l'idée de donner toute mon âme à un homme qui a donné tout son cœur à ime autre. Oh ! non, non, ce ne peut être là l'amour. . .
— On perd vite, hélas ! ces illusions de jeune fille ! Et quand il sera à vos genoux, vous jurant qu'il n'a jamais aimé quelqu'un comme il vous aime. . . .
Marthe se tut en rougissant. Florine rougit aussi et ne répondit pas. Mais quel pouvait être ce personnage odieux dont Julia avait parlé sans le nommer ? Il est impossible que ce soit Louis Belenclos, pensaient les deux jeunes femmes^ et pourtant !...