‹ Rose-des-CheminsChapitre 1 sur 25 · A L AIDE · texte numérisé non relu

A L AIDE

« Monsieur ne reçoit pas, je vous l'ai déjà dit!

— Je vous en supplie, mon maître se meurt, on m'a assuré que M. Grauville ne refusait jamais son aide... Allez le chercher, Dieu vous bénira! »

Ainsi parlait au concierge d'une superbe maison de la rue de la Faisanderie une vieille bonne, à la ligure honnête, à la tournure paysanne.

« Eh bien! montez vous-même, fit le concierge en repoussant la porte de sa loge d'un air bourru. C'est au premier étage, au-dessus de l'entresol.»

Et il ajouta, grognon :

t Si nous nous dérangions pour tous les intrigants qui viennent ennuyer ce bon docteur au milieu de la nuit, ce ne serait plus la peine de nous mettre au lit. »

Il était onze heures du soir. Raymond (irauville travaillait à une étude bactériologique et fouillait de son microscope les bouillons de culture dans lesquels croissaient les dangereux microbes.

C'était un homme d'une quarantaine d'années, grand, fort, bien découplé. La bonté était empreinte sur son visage, on aurait dit que le reflet

de toutes ses bonnes actions éclairait ses yeux et lui donnait ce doux regard. Penché sur son étude, il n'entendit pas le valet de chambre l'appeler deux ou trois fois en lui annonçant qu'on le demandait instamment. 11 fallut que celui-ci s'avançât jusqu'au milieu de la pièce pour distraire le docteur de ses sérieuses éiudes.

« Qu'y a-t-il? Pourquoi me déranger? Je n'ai que mes nuits pour travailler.

— Monsieur, j'ai cru bien faire.

— Enfin, que me veut-on?

— C'est une femme, une bonne, la domestique des locataires voisins.

— Ils sont riches. Je ne me dérange jamais pour les heureux du monde, la nuit.

— Monsieur, ce sont des locataires d'un petit logement au fond de la cour. La bonne supplie, pleure...

— Faites-la entrer dans mon cabinet. »

Le docteur ne travaillait jamais dans son cabinet. La pièce où il se livrait à ses études était nue et vide, dallée en marbre, avec de grandes bibliothèques, des tables de bois blanc et des sièges en canne. Pendant au mur, des cartes représentant la disposition des organes du corps humain; sur les tables, des scalpels, des pinces et tous les terribles instruments de chirurgie. Il ne se trouvait heureux et tranquille que dans cette modeste chambre.

La pièce dans laquelle le docteur se rendit pour recevoir la suppliante , différait totalement de celle-ci par sa somptuosité princière. Aux murs, de hautes tapisseries provenant d'un vieux château que possédaient en Champagne les parents du docteur, magistrats de père en fils, ce qui leur créait une sorte de noblesse, la noblesse de robe. On voyait d'ailleurs leurs portraits accrochés au mur, et leurs figures honnêtes et loyales assuraient de suite la sympathie pour celui qui était leur descendant.

« Qu'y a-t-il, ma bonne femme? dit-il en entrant brusquement dans le magnifique cabinet.

— Je ne puis vous expliquer au juste, monsieur le docteur, je suis une pauvre fille ignorante qui ne sait rien de rien. Mais mon maître crie, souffre comme un damné; sa femme et ses filles pleurent et prient.

— C'est bien! je verrai par moi-même. » Et appelant Joseph, son valet de chambre :

« Venez avec nous, dit-il; j'aurai sans doute besoin de vous. »

ROSE-DES-GHEMINS 9

Ils traversèrent, en sortant du cabinet du maître, deux ou trois salons en enfilade et tombèrent sur une vaste antichambre. Dans cette pièce, un domestique aidait un jeune homme mis à la dernière mode, freluquet de la tête aux pieds, à se défaire de son pardessus. Il apparut en costume de soirée, souliers vernis, fleur à la boutonnière, monocle vissé dans l'œil.

« Tu viens encore du cercle, mauvais sujet? lui dit le docteur.

— Oui, lui répondit le nouveau venu; mais semblable à un bon père de famille, je rentre et me mets au lit, à moins que je ne t'attende.

— Bonsoir, dors et bonne nuit, car je rentrerai tard, dit-il en fermant la porte d'entrée.

— Va donc encore t'éreinter pour des pauvres, imbécile ! Ah ! si j'avais ta fortune! » grommela le gandin entre ses dents.

Cet élégant, c'était Lucien, le frère cadet du docteur Grauville, — le point noir de l'existence de Raymond. — « Gain et Abel, » comme les appelaient tout bas entre eux les familiers de la maison.

Le docteur, avec les deux domestiques, descendit en courant l'escalier monumental, traversa, précédé par la bonne, une vaste cour et arriva au pied d'un escalier qui conduisait « aux petits appartements », comme disaient avec mépris le concierge et les fournisseurs.

« Montez, monsieur le docteur. C'est au cinquième, à gauche. Je prends l'escalier de service, et je cours vous ouvrir la porte. Suivez-moi, » dit Véronique (car Véronique était le nom de la bonne) au valet de chambre immobile.

Le docteur monta l'escalier précipitamment et sans doute d'un pas plus agile que Véronique, car lorsqu'il sonna suivant les indications données, au cinquième, la porte de gauche, ce fut une grande et belle jeune fille qui vint lui ouvrir.

« Oh! merci, merci, monsieur le docteur! s'écria-t-elle. Vous voilà, mon père est sauvé !

— Mademoiselle, n'allons pas si vite en besogne. Je le soignerai et Dieu le guérira, s'il le veut.

— Oh! monsieur, nous l'avons tant prié! et c'est Lui qui m'a envoyé l'inspiration de vous faire demander de venir. Mais je vais vous introduire près du malade. Il est un peu mieux maintenant, il repose.

— Mademoiselle...?

— Mademoiselle Louise de Sivry, monsieur.

— Mademoiselle Louise, dit d'un ton familier le docteur, je vous suis.

— Eh bien! qu'apprends-je? dit en entrant le docteur, j'ai des voisins qui se permettent d'être malades dans ma propre maison sans m'en avertir. Heureusement que j'ai une police bien faite, un concierge stylé, et que je viens par moi-même juger de la maladie.

— Monsieur, dit en s'avançant vers le docteur ému une femme grande et belle, au port de reine, aux cheveux blancs relevés en racine droite sur un front olympien, soyez le bienvenu dans notre maison. Avec vous, ajoutât-elle en lui tendant les deux mains, c'est le bonheur, c'est la guérison qui entrent dans notre modeste logis. »

Elle disait « notre modeste logis », et ce mot dans sa bouche semblait signifier un palais, tant elle avait de grandeur, de majesté, d'aisance en le prononçant.

Le comte de Sivry, affaissé dans son lit, poussa un gémissement indéfinissable de satisfaction et de douleur et tourna faiblement la tête vers le docteur.

« Allons, ne vous dérangez pas. Expliquez-moi, je vous prie, madame, la marche de la maladie, dit-il en s'adressant à la comtesse de Sivry.

— Monsieur, répondit-elle, mon mari se plaignait depuis longtemps de violentes douleurs d'estomac, lorsque aujourd'hui, en sortant de table, il fut pris d'une crise subite. Il n'eut que le temps de courir à son lit... »

Elle fut interrompue par les cris que 'se mita pousser le malade.

« Tenez, docteur, la crise recommence. »

Il ne fallut pas longtemps au docteur pour voir ce dont le malade souffrait.

« Ne vous inquiétez pas: ce sont des crampes d'estomac. C'est très douloureux, mais ce n'est pas mortel. Joseph! cria-t-il, courez chercher dans mon cabinet de l'élixir parégorique, et revenez plus vite encore; ne perde/. pas une minute. En attendant, je vais lui mettre des linges chauds sur l'estomac.

— Voilà, monsieur, » dit Joseph, rentrant tout essoufflé au bout de quelques minutes.

Le docteur Raymond administra une cuillerée d'élixir au malade, puis une deuxième, voyant que la crise se prolongeait, et le résultat bienfaisant ne se lit pas attendre.

« Maintenant dormez, dit-il au malade, et madame va me continuer le récit qu'elle avait commencé tout à l'heure. »

Mme de Sivry reprit le récit au point où elle l'avait laissé. Elle raconta que son mari soutirait fréquemment d'une douleur à l'épaule, que de temps à autre il avait des crachements rosés et, d'une façon presque suivie, un manque d'appétit, une lourdeur d'estomac dont la constance le décourageait.

« Mais vous le sauverez, docteur, vous le sauverez.

— Dieu seul le peut, chère madame. Allons, à demain, dit-il, et dormez tous tranquilles. »

Ce que le docteur ne disait pas, c'est que le malade était perdu, c'est (ju'il avait un cancer à l'estomac et que tout ce qu'il pourrait faire, c'était de le prolonger le plus longtemps possible.

Lorsque Raymond se réveilla le lendemain matin, il se sentit gai comme à l'approche d'un grand bonheur.

« Qu'ai-je donc? se dit-il en sonnant son domestique, il me semble que j'ai vingt ans. Hélas! non, poursuivit-il en se regardant à la glace, j'ai quarante ans et bien sonnés. Allons! pas de coquetterie, mon ami, et courons à nos malades. »

La première visite fut pour la famille de Sivry.

« Monsieur est beaucoup mieux, lui cria Véronique en lui ouvrant la porte.

— Je vais en juger, » dit- il en se dirigeant vers la chambre du malade. Le soleil entrait à fïots dans la pièce aux deux fenêtres largement

ouvertes, et c'est dans l'encadrement de la baie, ses beaux cheveux blonds nimbés par le soleil, que lui apparut, grande et svelte, semblable à une divinité antique, Paule, la fille cadette de M. de Sivry, — Paulette, comme on l'appelait couramment.

Le docteur s'avança vers son malade, sans tourner les yeux vers Paule.

« Gela va mieux, m'a-t-on dit?

— Oui, docteur; décidément votre police est bien faite, dit gaiement le malade.

— Ma police, ma police, c'est Véronique tout simplement, dit-il en coulant un coup d'œil malicieux vers Paulette intimidée. Elle m'a reçu avec une figure si radieuse, que j'avais diagnostiqué votre état avant qu'elle eût ouvert la bouche.

« Allons, je vais vous faire une ordonnance. »

Il regarda autour de lui et s'aperçut seulement alors que la plus scrupuleuse propreté parvenait seule à cacher la pauvreté de l'ameublement. Il sentit Paulette gênée par ce regard.

« Au fait, dit-il brusquement, j'ai dans ma poche tout ce qu'il me faut pour écrire. Je l'avais oublié. >

Et il écrivit sur ses genoux une ordonnance qu'il tendit à Paulette. Puis, se ravisant et vivement, comme il faisait toutes choses :

« Je la porterai moi-même. Mademoiselle, quel superbe point de vue! » dit-il en s'approchant de la jeune fille interdite.

Devant eux s'étendait, à perte de vue, la masse sombre des arbres du bois de Boulogne. Au delà, les hauteurs de Suresnes, aux contours indécis, estompaient légèrement le ciel gris-bleu. Un pâle soleil de printemps, doux mais déjà joyeux, éclairait le panorama splendide qui se déroulait devant eux.

« Mais, dit le docteur, je changerais volontiers mon grand appartement du devant contre le vôtre. Vous avez découvert un paradis, gardez-le précieusement.

— Oh! monsieur, voici l'ange à la porte, avec son épée, dit la jeune fille en montrant des ouvriers à blouse blanche qui creusaient des fondations dans un terrain vague du boulevard Flandrin.

— Allons, au revoir! dit Raymond, je m'en vais voir des malades plus malades que vous. Je reviendrai cef après- dîner, et je vous emmène avec moi dans ma voiture. Pas de résistance! Suis-je le maître ici, ou non? »

Vers deux heures de l'après-dîner, Joseph, le valet de chambre de Raymond, sonnait à la porte de l'escalier de service du comte de Sivry. Il priait M. le comte d'excuser le docteur ; mais le docteur ne pouvait accompagner monsieur, appelé près d'un enfant atteint du croup.

« La voiture attend M. le comte en bas; M. le docteur espère que M. le comte voudra bien s'en servir. »

M. de Sivry, soutenu par ses deux filles, descendit l'escalier et monta dans le coupé de maître avec elles. Paulette, en levant par hasard les yeux vers la fenêtre du docteur, aperçut derrière le rideau à peine soulevé un visage crispé et mauvais.

« Qu'est-ce encore que cette nouvelle lubie de mon frère? dit Lucien

Grauville, — car c'était lui, — et ne suis-je pas plus intelligent en dépensant mon argent aux courses et au jeu? Mon frère ne ferait-il pas mieux de me donner son surplus, au lieu de le gaspiller pour des intrigants de bas étage? »

Lucien oubliait que son frère avait payé la veille pour lui, sans faire un seul reproche, une dette de jeu de cent trente mille francs.

Lucien Grauville, le frère cadet de Raymond, avait hérité pour sa part, de même que le docteur, de ses parents, de sept à huit millions. Se trouvant à dix-huit ans maître d'une si grosse fortune, il s'était lancé à corps perdu dans le tourbillon mondain. Il eut une foule d'amis, de flatteurs, d'hommes tarés qui vécurent à ses dépens et qui l'aidèrent à jeter royalement par les fenêtres l'argent amassé par ses parents. Si ceux-ci eussent consenti à ne lui faire perdre que son argent, ce n'eût été que demi-mal; mais ils en firent, par leurs mauvais exemples, par leurs décevantes doctrines philosophiques, un homme sans foi ni loi, incapable de distinguer le bien du mal, se dirigeant par son seul plaisir et prêt au besoin pour le satisfaire à toutes les plus lâches compromissions, au crime même, s'il l'eût fallu. Au train qu'il menait, Lucien eut vite dissipé la fortune paternelle, et il revint à son frère Raymond, pauvre et non repentant.

Il se soumit difficilement au doux joug que ce dernier lui imposa et n'eut jamais de reconnaissance pour l'argent que son frère lui donnait sans compter.

« Il n'a nul mérite, disait-il à un de ses mauvais conseillers, le comte de Maurepas; il n'a besoin de rien. »

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