CŒUR BRISE
La famille de Sivry était originaire de la Bretagne. Marins de père en fils. C'était chez eux comme une sorte de sacerdoce auquel se soumettait l'aîné de la famille. Un de leurs aïeux avait, disait- on, combattu sous Louis XIV, aux côtés de Duguay-Trouin. Mais, comme chacun le sait, l'état militaire n'est pas une source de richesse, et le beau château que les de Sivry possédaient en Bretagne fut bientôt tout ce qui resta à la noble famille. Le comte de Sivry, celui que nous avons vu au commencement de ce récit, fut obligé, à contre-cœur, disons-le, de suivre la carrière tracée par ses aïeux. Au retour d'un de ses voyages, il' épousa une cousine éloignée, assez riche pour redorer un peu son blason et lui permettre de quitter cette vie d'aventures et de voyages pour laquelle il n'était point fait. Ils se consacrèrent à l'éducation de leurs deux filles, Louise et Paulette. Avec les trente mille francs de rente qu'ils possédaient, il eût été facile aux de Sivry de vivre et de doter assez largement leurs filles ; mais M. de Sivry, naïf et crédule comme tous les honnêtes gens, se laissa enjôler par des financiers douteux. Il leur confia une partie de son capital, espérant ainsi doubler la fortune des enfants qu'il adorait. Il gagna une première fois, et, cette chance inespérée lui donnant de la hardiesse et du courage, il tenta de nouveau la fortune, perdit une grosse somme, la regagna, et ainsi de suite jusqu'au jour où il vint échouer, avec ses deux filles, dans cet appartement ensoleillé de la rue de la Faisanderie.
Il leur restait environ trois mille francs de rente ; mais la dot des enfanls
était perdue, et il fallut vivre avec la plus stricte économie. M. de Sivry essaya d'abord de se procurer une place; l'état de sa santé ne put lui permettre de continuer ses recherches. Les deux jeunes tilles, élevées comme des entants riches, savaient de tout, mais rien à fond ; il fallait pourtant travailler, elles entreprirent des ouvrages de lingerie.
MIIM de Sivry se mirent à l'ouvrage avec ardeur. Elles sortaient peu, se contentant d'une messe matinale et d'une promeuade au Bois, le dimanche. Leur seule distraction était la visite de leurs deux cousins, Jean et Gaston de Montluçon, tous deux anciens élèves de Polytechnique. Jean, sorti le premier de l'École, était à peine âgé de vingt- quatre ans et un des plus brillants ingénieurs de L'État. Son frère Gaston, plus âgé que Jean de cinq ans, avait suivi la carrière militaire et était capitaine au comité d'artillerie de la place Saint-Thomas-d'Aquin. Il avait fait de remarquables découvertes dans les instruments de précision , et il était proposé pour la Légion d'honneur.
Sans s'être rien dit, sans s'être engagé, il y avait comme une entente tacite entre les jeunes gens et les parents. On savait que Jean épouserait sa cousine, la belle Paule, et que Gaston épouserait Louise.
Les âges concordaient d'ailleurs, Paulette ayant dix-huit ans et Louise vingt- deux. Il n'y avait qu'un point noir à l'horizon : c'était le manque de fortune de part et d'autre ; il fallait une dot à Louise pour épouser un officier et une à Paulette pour épouser un ingénieur qui avait beaucoup de talent, mais peu de gain. Aussi elles travaillaient de toutes leurs forces, les gentilles enfants, pour amasser cette dot fabuleuse, enlever au bout de l'aiguille les trente mille francs qu'il faut à la fiancée d'un officier. Leur index, criblé de petites piqûres, racontait mieux que personne l'ardeur qu'elles mettaient à amasser cet argent. Véronique les secondait; elle faisait les courses, le ménage, et travaillait à ses moments perdus et même fort avant dans la nuit.
Tel était l'état de famille dans laquelle se trouvait le docteur Grauville , brusquement introduit au milieu de la nuit. Il ne se doutait guère, en sonnant gaiement à la porte de ce modeste appartement, par ce clair matin d'avril, que le sort de sa vie allait s'y décider définitivement.
Une douce intimité s'établit entre le docteur et les de Sivry. Il trouvait chez eux le foyer qui manquait à son riche intérieur. Il fut invité, avec la plus grande simplicité, à partager avec Jean et Gaston le repas de famille du
dimanche, et il accepta très bourgeoisement. Véronique s'y multipliait; elle déployait ses plus fins talents de cuisinière pour son cher docteur, l'homme célèbre qui l'avait si poliment accueillie le soir où, désolée, elle sonnait à sa porte.
Un jour, Véronique accourut en pleurs, le bonnet de travers, chez celui qu'elle appelait « le grand savant ».
« Monsieur sait sans doute que nous ne sommes pas riches. Trois mille francs de rente environ. »
Ici le docteur fit un haut-le -corps; il n'avait pas soupçonné pareille pauvreté chez des gens qui savaient encore tenir un certain rang. Il se représentait les privations auxquelles ils avaient dû s'astreindre, et il était tout attristé par cette subite découverte. Il le fut encore bien plus lorsque Véronique, continuant son récit, lui confia que les nobles demoiselles faisaient des travaux de lingerie pour de grands entrepreneurs de la rue du Sentier.
Elle raconta les économies faites sou à sou pour amasser une dot à la fiancée du capitaine Gaston.
Le docteur, atterré, écoutait sans interrompre.
« Et voici pourquoi je suis venue, conclut Véronique. Le petit capital restant à M. de Sivry avait été confié à un banquier qui, se chargeant de le faire fructifier, versait annuellement un revenu de trois mille francs. Ce matin M. de Sivry, se rendant chez lui, trouva les portes fermées, une foule amassée à la porte criant : « A mort, à mort, le lâche, le maudit, le voleur ! »
« L'infâme s'est enfui, emportant avec lui la fortune, le dernier morceau de pain de mes bons maîtres. Vous êtes un grand savant, monsieur, et vous saurez trouver le moyen, vous qui savez tout, de nous faire ravoir notre argent.
— Hélas! ma pauvre fille, en matière d'argent je suis un ignorant. C'est à vous que je m'adresserais, au contraire, pour vous prier de m'enseigner un moyen de donner à vos maîtres l'argent qui leur fait défaut.
— Monsieur, c'est impossible, ils n'accepteront rien.
— Alors revenez ce soir, à six heures. J'aurai réfléchi d'ici là. »
En effet, le docteur réfléchit, et il réfléchit si bien et si longtemps que toute son après-dîner il resta plongé, la tête dans ses mains, en songeant, peut-être pour la première fois de sa vie, à autre chose qu'à ses travaux. Et ce qui passait et repassait devant ses yeux demi-clos, c'était la gracieuse silhouette de Paulette. 11 la voyait toujours dans l'encadrement de
« Mon père, vous avez bien fait, je vous obéirai. »
ROSE-DES-CIIEMINS 19
la fenêtre, dorée par le soleil, ainsi qu'elle lui était apparue la première l'ois, et dans son cœur se confirmait le sentiment qui y germait indécis depuis longtemps. Il aimait Paulette, lui le vieux savant de quarante ans; il la voulait pour femme; il en voulait faire l'ange de son foyer, la mère de ses enfants.
Par un scrupule inexplicable, par une prescience instinctive, Véronique n'avait pas parlé au docteur des liens qui unissaient Jean et Paulette et des promesses tacites échangées entre eux.
A six heures, lorsque l'exacte Véronique se présenta, la résolution de Raymond était prise.
« Dites-moi à quelle heure et à quel moment je pourrais trouver M. de Sivry seul.
— Monsieur est seul maintenant.
— Eh bien! Véronique, je vous suis; annoncez-moi à votre maître. J'espère que tous vos maux vont finir. »
En ce moment on entendit, dans la pièce voisine, le bruit d'un meuble renversé :
« Qu'est-ce donc? dit vivement le docteur. On croirait qu'on nous écoute. »
Il souleva d'un geste brusque la portière en velours de Gênes réséda éteint et ouvrit la porte qui donnait sur le petit salon voisin.
Un vase de fleurs brisé gisait à terre, à côté de la petite table à incrustations de nacre sur laquelle il était posé. Un gros chat angora, le favori du docteur, Brisquet, se léchait tranquillement les pattes, très fier du dégât, dont il était sans doute la cause.
« Ah! c'est encore toi, Brisquet, qui fais des tiennes! dit Raymond. Je serai obligé de te remettre à la raison, car tu ne me laisseras pas un meuble intact. »
« C'est égal, dit-il à part lui, j'ai eu peur. Comment! vous êtes encore là, Véronique! Allez donc, je vous suis. Que tout le monde ignore toujours votre démarche, » ajouta le généreux docteur.
Il partit rassuré. Il se trompait : ses deux conversations avec Véronique avaient été surprises par Lucien.
Dissimulé derrière la porte entre le cabinet et le salon, dans un mouvement violent qu'il avait fait pour se retirer, il avait renversé le vase posé sur la table et n'avait eu que le temps de se cacher à l'abri d'un
paravent étendu près de la cheminée. Le chat le sauva et détourna les soupçons.
« Ah! mais, j'ai bien fait d'écouter, pensa-t-il. Il n'est pas difficile de voir quelle résolution il va prendre. Il s'est certainement laissé captiver par une de ces aventurières. Il en épousera une et mariera richement l'autre à un des cousins. Hé! mais, pourquoi ne serais-je pas celui-là? Il faudra voir et ne pas me laisser flouer. A nous deux, mesdemoiselles! Lucien n'a pas dit son dernier mot. »
M. de Sivry, atterré par la terrible nouvelle, était affaissé dans un fauteuil quand le docteur entra.
« Monsieur Grauville, dit-il en tendant la main, quelle bonne inspiration vous conduit ici?
— Monsieur, dit ému le docteur, c'est tremblant, c'est en solliciteur que je viens...
— Gomment! vous, le grand docteur, le grand savant, avez quelque chose à solliciter de moi?
— C'est le bonheur, c'est la joie de ma vie que vous tenez entre vos mains.
— Parlez, monsieur, vous piquez ma curiosité. S'il est en mon pouvoir de vous rendre heureux, c'est fait, je vous prie de le croire.
— Monsieur, j'irai droit au but...
— Je vous écoute, parlez.
— Enhardi par votre promesse, monsieur, j'ose me déclarer. J'aime M"e Paulette et je vous demande sa main. »
Le premier mouvement de M. de Sivry fut un mouvement de refus; puis, en une seconde, il se vit ruiné, le mariage de Paule et de Jean rendu impossible, ses filles livrées à la misère ou condamnées à un travail quotidien. Un changement rapide s'opéra dans ses idées, et ce fut le cœur joyeux, la main tendue, qu'il dit à Raymond :
« Monsieur, je n'étais guère préparé à cette nouvelle; mais tout le bonheur est pour nous. J'accepte au nom de ma femme et au mien.
— Il faut aussi consulter un peu M110 Paule, interrompit le docteur.
— Paulette est une enfant qui ne voit que par nous et qui aimera le mari que nous lui choisirons. Ces daines vont rentrer certainement, et je préfère qu'elles ne vous trouvent pas ici. Au revoir, cher docteur, et revenez, ce soir, voir votre fiancée. »
Dix minutes après le départ du docteur, Mmo de Sivry rentrait avec ses enfants. Le père appela sa lille près de lui et lui dit d'un air radieux : « Paule, grâce à toi, si tu le veux, nos chagrins sont finis.
— Que dites-vous, mon père? dit Paule interdite.
— Rien que la vérité, mon enfant. M. Raymond Grauville, notre richissime voisin, le grand docteur renommé dans le monde entier, nous fait l'honneur de demander ta main,... et je la lui ai promise! »
Paule eut un mouvement de recul. Gomment! on disposait ainsi d'elle? Elle eut envie de crier : « Non! non! mille fois non! Que m'importe la pauvreté? Je travaillerai et je serai fidèle à Jean. »
Mais elle jeta un regard sur son père vieilli, affaissé, attendant sa réponse avec anxiété. Elle songea à sa mère, si fatiguée par cette lutte de tous les instants, par le coup reçu le jour même; à sa sœur Louise sans dot, et, refoulant les sentiments de révolte qui bouillonnaient en elle, elle répondit :
« Mon père, vous avez bien fait, je vous obéirai. »
Elle courut dans sa chambre et, fondant en larmes, elle pria de tout son cœur. Le coup de sonnette annonçant la visite du docteur Raymond la tira de son affaissement.
« Allons, dit-elle, il faut boire le calice jusqu'à la lie. Mon Dieu, donnez-moi le courage ! »
Et, ferme et résolue, elle entra dans le salon où Raymond et Lucien Grauville l'attendaient.
Voici comment Lucien avait pris la résolution d'accompagner son frère.
En rentrant chez lui, celui-ci, joyeux et léger comme un jeune homme de vingt ans, fort de la promesse faite par M. de Sivry, ne put se contenir et confia à Lucien son futur mariage.
« Oui, je la ferai riche, je la ferai heureuse. Je veux que tout le monde participe à notre bonheur. Toi, Lucien, tu ne nous quitteras pas, tu vivras près de nous toujours, et tu ne manqueras.de rien, mauvais garnement. »
Lucien dissimula mal une grimace de dépit.
« Je veux faire les choses grandement. Je reconnaîtrai deux millions à ma chère Paulette, et je donnerai un million de dot à Louise pour qu'elle puisse épouser Gaston. Je ne veux que des sourires heureux autour de moi. »
Ainsi parlait le docteur dans l'abondance de son cœur, pendant que Lucien pensait :
« Ah! tu ne me donnes rien, tu me jetteras les miettes de ta table et tu doteras des inconnus! Mais tu verras, mon bon! »
Et un plan machiavélique s'échafaudait dans sa tête. Pourquoi ne serait- il pas celui-là qui épouserait Louise? Il y avait bien Gaston; mais Gaston pouvait disparaître, et à lui la dot colossale, la liberté assurée...
Mais il fallait jouer serré.
« Quelle bonne idée! dit-il à son frère. Je te reconnais bien là; c'est beau, c'est généreux, ce que tu fais. Laisse-moi t'accompagner pour jouir du bonheur de M"e Paulette. Quelle joie elle aura, la pauvre fille, et quelle reconnaissance elle te devra !
— Gomment! c'est moi qui lui suis reconnaissant d'accepter un vieux bonhomme comme moi.
— Allons donc! épouser un homme riche, c'est le rêve de toutes les jeunes filles, et si je ne plaçais M"e Paulette au-dessus de tous les calculs, je supposerais qu'elle a manœuvré habilement pour te faire tomber dans ses filets. Oh! je ne dis pas cela pour elle, dit-il en coupant court au geste de dénégation de son frère; c'est un ange, et je suis fier de l'avoir pour belle-sœur. »
Néanmoins il avait son but et avait jeté dans l'esprit de son frère une semence de doute qu'il espérait y faire fructifier.
Paulette alla à Raymond la main tendue.
« Voici ma main, monsieur. C'est la main d'une femme loyale qui fera tout son possible pour vousrendre heureux.
— C'est trop de bonheur, dit Raymond d'une voix entrecoupée; je ne sais comment vous remercier. »
La soirée se passa douce, en famille. Paule, aimable et gracieuse, allait de l'un à l'autre, et nul, sauf Louise, ne se douta du déchirement affreux de son cœur.
La cérémonie eut lieu à Saint-Honoré d'Eylau. Le contrat, signé deux jours auparavant, avait été tel que l'avait annoncé M. Grauville.
Les deux sœurs eurent, à la cérémonie, un gros chagrin. Aucun des cousins n'y assista. Jean, quand il avait appris le mariage, n'avait pas eu le courage de reparaître chez les de Sivry. 11 aurait fait à Paule des
reproches qu'elle ne méritait pas, puisqu'elle n'avait rien juré, et il comprenait si bien les mobiles auxquels elle avait obéi!
Quant à Lucien, il ne voulut pas céder sa place à Gaston, et c'est à son bras que Louise suivit sa Paule à l'autel.
Jean ne pouvait supporter la vue du bonheur de Raymond.
Il s'enfuit.
Muni des pleins pouvoirs du ministre de Chine à Paris, Jean de Montluçon fut bien accueilli par tout ce que la ville de Chang-Haï comptait de riches industriels et de fonctionnaires notables.
Mais, plus que tous les autres, M. Parnell, un riche Américain, qui avait fondé à Chang-Haï la ligne du Pacifique, lui ouvrit les portes de sa maison.
Il avait deviné, dans le jeune ingénieur français, un de ces travailleurs intelligents et infatigables qui surmontent toutes les difficultés. Il lui fit épouser sa fille, miss Arabella Parnell, dont la beauté et la dot énorme attiraient tant de soupirants.
Une année plus tard, le vieux Parnell berçait dans ses bras un bel enfant, Harry, le fils de Jean de Montluçon et de sa chère Bella.