CHAPITRE PREMIER
€a lîouicr.
Cependant ? qu’était devenu Laorens? Après avoir dormi profondément pendant deux heures, il s’était soulevé un peu rafraîchi sur sa
couche de verdure. Il s’était rappelé Rose confusément d'abord, puis tout d’un coup , avec effroi , avec remords , avec inquiétude, il avait cherché le pavillon, et l’avait trouvé fermé, silencieux. Il n’avait pas osé retourner dans la salle du souper, craignant d’y jouer le plus ridicule de tous les rôles; seulement, après s’être assuré, par les fenêtres, que Rose et Horace n y étaient point rentrés, il s’était reconnu mystifié, et avait pris le parti de gagner le buisson, la rue et la campagne.
Mais comme il éprouvait encore un impérieux besoin de sommeil , et qu’il ne pouvait retrouver l’hôtel de France, sentant fuir la terre sous
ses pieds comme un passager qui descend d’un navire au long cours* ii résolut de dormir quelque part, et employa le peu de raison qui lui restait à trouver dans un pré, hors la ville, un coin abrité où il pût incognito achever la pacifique expiation de ses folies.
Un rayon du soleil , qui tombât d’aplomb clair et vermeil sur le front du dormeur, le tira de sa léthargie.
Ua rosée brillait en diamans suspendue aux grappes du maïs, et la cigale commençait à secouer ses jolies ailes de gaze gommée qui reprenaient 1 irisation du prisme avec Téclat du jour. Le pauvre Laorens tâ- y cha de soulever aussi ses membres
engourdis, de les étendre et de re*
trouver félasticité et la vie ; niais ce ne fut qu’a près d’m croyables efforts de volonté qu’il parvint à se mettre sur ses ïambes.
Voilà donc, se dit -il, le service qu’IIorace m’a rendu ! la partie de plaisir dont j’ai été le héros! Il ine le paiera, j’en lais le serment! Me ■voilà dans un joli état , moi qui avais juré de ne jamais faire d’excès, de ne pas user en de vaines folies l’énergie de mes pensées et la rectitude de mon coup-d'œih Quand pourrai-je reprendre mes pinceaux, maintenant I J’aurai les nerfs ébranlés pendant huit jours. Horace a cinquante mille livres de rente, et moi
je n’ai que mon travail. Et tout eu se désolant de la sorte, il s’approcha du premier groupe de maisons qui s’élevait dans la prairie.
Sons le ciel en feu , sur la verdure sombre etvigourense.se détachaient les formes pales et sveltes d’une chapelle du moyen âge, diaphane et
grisa'rc .
dont le pignon tremblait reflété dans beau courante. Laorenâ essaya d’admirer ce tableau rustique;
mais U n’élait plus artiste, il était dé avisé seulement, et cherchait vai-
■ne ment son ame dans sa tète vide
et épuisée.
l! s’arrêta pourtant devant le porche de cette église, qui s’ouvrait smv le chemin bordé d’aubépine et de
^saules bleuâtres, L’Angélus sonnait la prière, et des figures pales et lentes s’agenouillaient autour des pibers, C était I église de l’hospice 5 et iî y avait quelque chose de touchant dans la prosternation de ces couva les ce ns qui venaient remercier Dieu de leur avoir rendu le printemps el le soleih Le vieux sacristain , qui sonnait la cloche, avait une de ces figures moutonnes, si douces et si avenantes, qu'on n a pas le courage de les trouver botes.
Quoi beau mouvement d’architecture, quels groupes pittoresques , quel beau ton dans i air! pensa 1 artiste ; quel dommage que les yeux me cuisent, que les oreilles me tin-
tait y et que les jambes me manquent ! Il n’y a pas moyen d’avoir de l'enthousiasme avec un mal d’estomac comme cela. Il s’assit sur le fut d’une colonne anguleuse, à la porte de l’église, cherchant à se donner la contenance d’un homme qui regarde et qui réfléchit, mais, à coup sûr, vivant tout entier dans la cruelle sensation d’une migraine insupportable.
Cependant, a quelques pas de lui, il eut pu admirer la plus ravissante figure que son pinceau eût jamais
cherchée. C’était un de ces modèles
que le peintre possède depuis longtemps dans son cerveau, et que sa main a tant de peine à reproduire
aussi beau qu’il l’a rêvé 5 une de ces vierges gracieuses, plus vivantes que celles de Raphaël, plus saintes que celles du Guide, une de ces têtes ovales, à la fois sublimes et mignonnes , gentilles et célestes comme Léonard de Vinci devait les imaginer avant de les produire. Cette beauté, encadrée dans une coiffe de linge blanc , affublée des gros plis de f etamine, était comme ces fleurs charmantes que l’on découvre au fond des eaux , cachées sous les parasols de leurs larges feuilles, fuyant le regard du soleil et celui des hom-
Lmes.
C’était une novice de l’ordre des sœurs de Charité. Elle priait comme
les anges prieraient s’ils avaient quel’ que chose à demander. Mais au milieu de son oraison , son regard doux et mélancolique tomba sur Laorens, et ce fut fait de sa prière. D’abord la novice essaya de remonter aux
deux ; mais involontairement elle redescendit sur la terre, et ses yeux bleus, voilés de longs cils noirs, s’abaissèrent de nouveau sur l’étranger. Un homme si bien mis, en habit noir, en gilet blanc, et à cette heure, dans une église, cela parut bien édifiant à la jeune novice !
Quelle piété rare clans un mondain !
Elle le regarda encore pour son édification particulière.
Et elle remarqua sa pâleur, sespau-
pièces fatiguées, une légère nuance d’indigo autour de ses yeux tristes et abattus, ses cheveux blonds dans un désordre qui en déployait la profusion, son gilet dérangé qui laissait voir une chemise froissée et une poitrine blanche... La novice baissa les yeux et sentit la rougeur lui monter au front. Puis elle se reprocha cette honte coupable, car elle était sœur de charité, et elle devait s'habituer à voir et a ne rien sentir. Elle s'accusa d’avoir remarqué la jolie figure de l’étranger, et en même temps quelle en demandait pardon à Dieu, elle se surprit à la contempler encore.
Hélas! pensa l'innocente novice,
que ie démon est malin et cruel! que n’imagine Nil pas pour distraire une pauvre tille de son salut, et lui faire perdre en de -vains combats le peu de temps qu’elle a pour faire sa prière !
Eüe se leva résolue de chan-
ger de place, certaine d’oublier cette figure d’homme en cessant de la voir. Mais il fallut passer devant Laorens pour sortir du coin où elle
s’était agenouillée dans l’ombre, et, en approchant de lui , le cœur lui battit avec violence. Elle s’imposa de fermer les yeux ; mais la peur quelle •avait de la tentation fit qu’elle perdit la force d’v résister, et ou’elle tomba dans l’affreux péché de regar-
der un homme et de le trouver beau.
Alors une pensée subite ranima banie timorée de la jeune fille.
Indubitablement cet homme était I
malade. Cette secrète inquiétude ; qifeÜe éprouvait à cause de lui, ce n était pas l’œuvre du démon, mais l’avertissement de son bon ange qui Un désignait un être à soulager, un devoir de sa profession à remplir. En effet, comme il était pâle!
comme il semblait souffrir! comme sa tête retombait sur son sein avec fatigue! Il semblait pâlir de plus eu plus, il était peut-être en défaillance.
La jeune fille reprit l’aplomb d’une religieuse; ce n'étâit plus un homme qu’elle devait fuir, c’était un poitri-
naire ou un blessé qu’elle devait soulager.
Elle approcha donc et se pencha vers lui, mais il n’y prit pas garde; elle parla , il n’entendit pas. Un arrière de sommeil pesait encore de temps en temps sur ses sens.
Elle crut sérieusement qu’il était évanoui et posa sa main sur l’épaule du jeune homme qui tressaillit, frissonna et jeta sur elle le regard hébété et ravi d’un homme qui s’attend à voir son créancier et qui voit sa maîtresse.
— Vous êtes malade ? dit la sœur. Laorens, étourdi d’abord d’une pareille apparition, répondit sûr-le-
champ comme s’il n’avait pas eu d’autres moyens de la prolonger.
—Certainement, dit-il, je souffre beaucoup.
— Est-ce que vous êtes seul ici?
dit-elle, inquiète de ne pouvoir céder à personne l’intérêt trop vif qui s’emparait de son cœur,
• — Je suis seul, répondit Laorens, et il feignit sans peine de ne pouvoir se relever,
La sœur lui tendit son bras, essayant de se donner l’insignifiance d’une machine qui obéit à un ressort; mais ce fut en vain : son bras était jeune et rond sous une large manche noire qui faisait ressortir la blancheur transparente de $$
main. L artiste se sentit aussi enchanté, aussi fort, aussi enthousiaste que s’il eût veillé dans la cellule ascétique d’un anachorète ; le contact électrique d’une femme rappela la vie clans sa poitrine : il n’était plus malade.
Elle l’aida cependant à traverser' l’église et le fit entrer par une petite porte latérale dans un préau rempli de fleurs. Il fut obligé de.
marcher lentement, de conserver un air languissant et de s’asseoir sur un banc qu’elle lui approcha.
— Qu'est- ce qui vous . fait mal dans ce moment-ci? lui dit-elle naïvement.
Un cruel rhumatisme, répondit-
il, tout honteux de se trouver en présence de la sainte fille* au sortir d'une débauche.
•Vous allez prendre un calmant, je vais appeler sœur Marthe...
-Non, non, ma petite sœur, nap pelez personne.... Je ne veux rien... absolument... que me reposer un peu ici, si vous le permettez.
—Oh î nous sommes faites pour assister les personnes souffrantes, dît la novice émue , rouge comme une cerise; son cœur battait avec violence, elle ne pouvait s en aller ni rester : le regard de son malade la tenait palpitante et immobile comme la perdrix sous le magné-
tisme du chien de chasse : Laorens la dévorait.
Corrège, Àibane, Guercliin , Schi* doue, Gtorgion ! pensa-t-il, vous êtes tous des misérables!
Sœur Blanche!
dit une crosse
VOIX qui
i 1 h os ni ce.
partait de rintcrienr de
La novice tressaillit, pâlit, comme
si on l’eut surprise dans le crime
et s’élança vers le bâtiment. Une
grande religieuse, sèche et virile* en sortait, un fouet à la main...
Allons donc, ma chère fiüc I nous partons, la voiture est prête, elle est là , à la porte. Vous achèverez:
vos prières mentalement... pendant la route.
Ma bonne mère, c’est im malade que j’assistais.
Àh! ali! dit sœur Olympie en a p p ro chant de Lao rc n s et! e r e .era r-
dant sous le nez. Qu’est-ce qu’il a ce garçon-là? De quoi avez-vGUS besoin , mon cher enfant? Mais au fait, il a bien mauvaise mine! ses babils sont tout salis.... vous l’avez trouvé par terre? dit-elle en se retournant vers la novice et tâchant de diminuer le rude volume de sa voix. C'est
Je ne sais pas... je ne crois pas...
dît sœur Blanche intimidée.
Elle ne sait pas!... Vous ne lui avez pas fait donner de l’éther, un peu de laudanum ! Mais à quoi peu-
sez-vous donc? Cette pauvre enfant, ajouta-t-elle en passant sa main rude et velue sur le front de Laorens, elle n'ose pas toucher à un homme, elle ne sera jamais bonne à nen! Allez
chercher sœur Marine , il faut abso-
lument que nous partions.
Au moment où la novice allait disparaître, une autre femme, jeune, jolie, leste, pétulante, s’élança au devant (Telle et sauîa à son cou.
— Allons , allons , en route, ma petite sœur Blanche, nous parlons ensemble !
— Ah! mon dieu ! dit la sœur, c’est vous. Comment cela se fait-il?
“ Je vous conterai cela. Je suis
bien contente de m’en aller avec vous.
— Oh! et moi!... Est-ce que vous allez vous faire religieuse aussi?
— Oui! oui! dit la jeune fiüe en riant: et elles disparurent ensemble.
— Est-ce un rêve? s’écria La orens en échappant h la sœur Olympie pour s’élancer sur leurs traces.
— - Doucement, doucement, monsieur, dit !a noue en le retenant avec vigueur, les hommes ne vont point par ici. Si vous vouiez sortir, voilà la porte qu’il faut prendre.. , Eh ! eh!
vous ne tes pas si malade que je crovais.
Laorens sortit par la porte qu’elle lui montrait. Il traversa des salles,
( aI )
des cours, des guichets, et il se trouva dans le faubourg... Incertain* il franchit une ruelle, longea plusieurs jardins, et vit un char à-bancs qui partait rapidement vers la route du Nord. Sœur Olympie tenait les
rênes, trois novices occupaient les sièges derrière elle, et une quatrième jeune fille qui s’appuyait sur l’épaule de sœur Blanche ressemblait tellement à Rose, !a petite actrice, qu’il s’écria les bras pendans, l’air ébahi...
— Pour le: coup, je suis ivre mort, car je vois un salmis d’anges et de diables danser pêle-mêle devant
moi !
tes jritn'fa-S’atnb.
La ville d’Àucli possède une belle cathédrale, sorte de colifichet fort à la mode dans ce temps- ci ; c’est du reste une des plus laides villes de
France et ce lie où l'accent gascon a conservé toute sa pureté classique.
Horace et Laorens y étaient arrivés ensemble et s’y étaient séparés pour aller, chacun de son cote, refaire connaissance avec d’anciennes ami-
tics
Horace Chzalès et Laorens Armagnac é ta i en t c o m p a ir i o t es . N é s a u p i e c 1 des Pyrénées, Lun riche, l’autre pauvre, ils s’étalent retrouvés à Page où les passions se développent, où les amitiés se forment. Une étroite intimité les avait rapprochés, mais, en dépit de leurs efforts pour s'aimer autant qu’ils l’auraient voulu, je ne sais quoi de susceptible et tVirrioble sVdaït élevé entre eux tontes
les fois qu’une occasion sérieuse avait demandé l’accord de leurs volontés. Ils se ressemblaient en apparence sous tant de rapports qu’il leur était impossible de ne pas se •disputer; l’expérience universelle peut senie résoudre ce paradoxe de la vie humaine.
Mais la chose dont U fallait le plus s’étonner, lorsqu’on avait pénétré toute Ieurame, c’est que deux êtres aussi dissemblables pussent avoir un continuel besoin de se réconcilier.
C’est alors que, dans la sincérité de leurs cœurs, ils cherchaient la cause
insaisissable de leur irritabilité mutuelle : Laorens imaginait que la différence de leurs fortunes établis-
sait, en dépit d’eux-mêmes, une différence de cœur : Horace pensait que celte dissidence de sentimens était innée chez eux et subsistait indépendante des raisons de fortune et de position.
Exilé depuis long-temps de son pays, Laorens avait voulu consacrer quelque temps à le revoir et à renouveler ces souvenirs toujours si chers au cœur de i’homme; peutêtre eut-il tort, peut-être les déflora-t-il en les ressaisissant.
Son projet avait coïncidé avec un des IVéquens voyages qu’Ilorace faisait dans le midi, où l’appelaient ses intérêts et l'amitié qu’il avait pour sa sœur, fixée en province dans leurs
propriétés communes. Les deux amis avaient parcouru ensemble les beaux sites des Pyrénées; Laorens les revoyait avec l’orgueil d’un montagnard et l’enthousiasme d’un peintre, mais la société de son ami , dont il s était promis tant de plaisir, avait réduit le sien à la simple expression de tous les plaisirs de ce monde* Ils s’étaient querellés tout le long du chemin : ils se séparèrent vivement piqués, P un d’avoir compté sur une bonne fortune et de n’avoir conquis qu’une entéro-gastrite , l’autre de u avoir pas pu se dérober au ridicule d’une bonne action.
Ce dernier laissa Laorens, en lui disant froidement qu’ils se retrou-
veraient à Paris clans quelques mois; et, lorsque Laorens lui demanda où il allait présentement, il répondit qu’il n’en savait rien. C’était la vérité, mais Laorens y vit une injure et lui tourna le clos.
De son côté la sœur Olympie et son joli état-major étaient arrivés à Auch. Laorens au moment de quitter cette ville , les vit descendre à la porte de l’hospice, établissement où de ville en ville, les sœurs voyageuses trouvaient leur billets de loge-
ment , leur souper frugal et leur caquetage de religion, insipide comme leur innocence. La pauvre Rose eût trouvé dans l’activité de cette vie errante , la seule chose qu’elle aimât
dans sa vie passée. Mais la société nés non es lui déplaisait involontairement. Le chaste cynisme de sœur
Olympie la choquait. La niaiserie de ses compagnes, (dont elle exceptait pourtant la gentille sœur Blanche,) lui causait un ennui mortel. Jtlose avait rêvé la vertu si Belle, si élevée, si poétique, qu’elle éprouvait une déception cruelle à la trouver si étroite et si triviale. Elle désirait voir
finir ce voyage quoique parfois son impatience ne fût pas sans inquiétude , lorsqu’elle entendait louer la dévotion de mademoiselle Cazrdès,
sa future protectrice. Cependant elle pleura en embrassant sœur Blanche?
qui réellement lui avait inspiré de
rattachement. Elle trouva à Agen le vieux domestique d’Horace, qui l’attendait de la part de son maître avec
sa chaise de poste.
Il y avait deux jours que Rose était au château de Mortemont, sans que la maîtresse du lieu fut de retour.
La vieille demoiselle de compagnie , curieuse comme !e sont les personnes désœuvrées , avait reçu la jeune
fille d’abord avec affabilité, autant.
pour se conformer aux intentions de M. Cazalé s que pour gagner une
confiance qui lui promettait la confidence d’un secret quelconque. Mais malgré la candeur de Rose, il y avait en elle je ne sais quelle fierté innée qui lui donna sur-le-champ l’instinct
île la défiance et de 1 eioîgnement
contre mademoiselle Lenoir. Elle refusa donc de s’expliquer, et son inexpérience lui ni commettre la faute de ne pas trouver à son silence un prétexte qui en sauvât l'humiliation à la duègne. Elle crut que sa simple volonté, exprimée poliment, devait suffire pour repousser les investigations indirectes, sans blesser T a mou impropre, et dès le premier jour elle s’était fait dans cette maison une ennemie irréconciliable.
Que Von s’imagine en effet l’étonii e me lit , 1 mqiuétude et les soupçons dune subalterne dévoie qui régnait depuis quarante ans dans l’intérieur de ia famille, en voyant descendre
d’une chaise de poste, où l'on s’attendait à trouver M. Cazalès. mie fille de dix-sept ans , qui paraissait bien en avoir dix-neuf, jolie, triste, réservée, qui semblait pénétrer de droit dans l’empire de mademoiselle Lenoir, ne faisait aucuns frais pour obtenir sa protection, ne demandait rien , et s’asseyait dans rantichambre pour attendre qu’on préparât son domicile. Et eet air de princesse en voyage, ce calme, cette politesse laconique, cette aménité froide, sous un petit jupon de taffetas noir, unpetit châle râpé , et un petit chapeau rose extrêmement fané! Quel triomphe, quelle vengeance pour la gou-
vernante, si elle eut deviné la jeune
première d’une troupe de comédiens de province , sous cette dignité modeste qui lui imposait malgré die !
Mathias, ïe vieux domestique d’Horace, avait donné des ordres à mademoiselle Lenoir , au nom de son maître, et il s’était réservé le plaisir d’en presser Fcxécution , car il était malin sous ses cheveux blancs , le bonhomme; il savait que la Lenoir le détestait cordialement, et il ne perdait nulle occasion de lui faire sentir un pouvoir qui balançait îe sien. C’était un de ces serviteurs qui ont vu naître les enfans de la maison, qui les élèvent, qui les voient grandir , qui vieillissent de leurs chagrins , se rajeunissent de leurs
plaisirs : serviteurs qui grondent et se dévouent , qui commandent et se sacrifient, toujours fidèles après les longs jours d’orage, seuls débris vivaus qui échappent aux vicissitudes de la destinée , et qui souvent restent vieux et cassés à pleurer tout seuls sur la tombe de leurs maîtres.
Je ne sais quelle opinion il s’était formée de Rose ? mais son opinion habituelle était qu’il n’en devait point avoir sur le compte de son maître : il obéissait et ne jugeait point. I! ne sortait de ce système de soumission passive que lorsqu’il îe voyait exposer sa santé ou sa vie ; alors il redevenait grondeur et bourru. Il s’amusait donc à tourmenter
mademoiselle Lenoir , à lui faire malicieusement entendre que cette jeune étrangère, si mincement parée, était désormais pour la famille une personne de la plus haute importance.
Rose, devenue libre et seule, par le dépit de la gouvernante , parcourut le jardin de la maison avec la curiosité d’un enfant qui n’a rien vu ; le grand salon, meublé à l’antique, les portraits de famille, la tourelle,
la pièce d’eau, le parc avec ses vieux chênes mélancoliques , qui semblaient pleurer sur les générations ^éphémères de l’homine, tout cela lui plut un instant ; à chaque pas elle trouvait une invention du luxe
dont elle ignorait l’usage , parce qu’elle ignorait tes besoins de la richesse. Mais , au bout d’une heure , le silence de cette habitation, la gravité compassée des êtres qui l’occupaient, la couleur grise des murailles, la vétusté des meubles et celle des figures, le froid graciai du repos et de la solitude tombèrent sur son cœur jeune et actif. El le s’effraya de la vie qu’on menait clans ce lieu; mais une peine secrète lui fit réprimer celte répugnance; et pais, une sensation de joie indicible la fit tressaillir en entrant dans un cabinet attenant à l’appartement qu’on lui avait préparé, lorsqu’elle vit sur un des rayons disposés symétrique-
ment , une quantité de livres, dont l'existence lui eût semblé problématique auparavant.
' — Comment, s’écria-t-elle! il y a
tant de livres dans le monde, et je n’en ai jamais lu qu’un seul! — elle s’élança ravie , et crut que cent ans de réclusion dans ce cabinet pouvaient passer désormais pour elle connue un jour de fête.
A quatorze ans, Rose savait à peine lire; toute .son éducation s’était bornée à réciter, comme un perroquet, les rôles que lui soufflait sa mère, et dont à coup sur elle ne comprenait souvent ni le sens, ni l’esprit. À cette époque, mademoiselle Primerose, effrayée du peu de
développement cle l'intelligence de sa fille, avait consulté un comédien, sou amant, génie de la troupe, qui lui avait conseillé de mettre entre les mains de Rose quelque livre érotique, propre à agrandir ses idées et à favoriser l’essor de son imagination. Alors, dans je ne sais plus quelle ville de province, la Primerose était entrée dans ia boutique d'un libraire, et lui avait demandé un livre qui ne traitât que de Pain o u r .
Le libraire , en bonnet de coton et en redingote de camelot , avait
posé sa pipe sur le comptoir, et lui avait présenté gravement la Nouvelle Héloïse. La Primerose, en ou-
vrant le livre, avait trouvé, dès la première page : « Toute fille qui lira ce livre est perdue », et elle était accourue vers la sienne, triomphante comme une mère qui a découvert un remède infaillible pour la maladie de son enfant.
Mais, comme le grain de la parole de Dieu qui ne produit que l’ivraie en tombant sur une mauvaise terre et qui fructifie au centuple en germant sur une bonne, le livre de Jean-Jacques avait sauvé Rose en l’éclairant. D’abord elle avait com-
pris l'amour, large, brûlant, effréné, puis la vertu sublime, constante,
stoïque; sans savoir si le livre était bien écrit , sans savoir meme ce que
c’était qu écrire, elle s’était enivrée de la magie de celui-ci il était de-
venu sa passion, son rêve, sa vie; comme celui de F énr-fon était devenu la passion de Sophie, sa vie et son rêve; et voilà pourquoi , depuis lors, le caractère de Rose était une invraisemblance clans sa destinée.
La Primerose voyant que, loin de développer l’activité de cette jeune tête dans le sens qu’elle l’eût voulu, la lecture était devenue pour elle une passion exclusive de toute autre, lui avait arraché ce livre quelle savait heureusement par cœur, et s’était opposée à ce qu’elle s’en procurât jamais d autres. Rose croyait donc que tous les livres étaient bons
et enivra ns comme celui de Rousseau ; elle regrettait amèrement de ne pouvoir s’cn rassasier, et, lorsqu'elle se vit seule et libre dans une bibliothèque, elfe crut réaliser un des plus doux songes de sa vie.
Le premier qui lui tomba sous la main fut V Esprit de saint Françoisde -Sale. Elle l’ouvrit avec ardeur et lut au hasard ce qui suit :
« Pour ce qui regarde la tentation » contre la chasteté, que cette bonne came ne s’étonne point, si la peine » lui tient au sentiment , comme il » semble qu’elle le marque; qu’elle » change d’exercice corporel, quand » elle en sera pressée ; si elle ne peut » bonnement changer d’exercice,
» quelle change déplacé et de pos- 3) turc, cela se dissipera par ces di- » versions. »
Rose , étonnée de se sentir rougir, tourna quelques feuillets et tomba sur ce passage :
« Mais, le vœu étant fait, il faut » que vous ne permettiez jamais à j.' personne de vous tenir aucun pro- » pos contraire, mais que vous ayez » un grand respect pour votre corps, » non plus comme votre corps, mais » comme un corps sacré et une très- » sainte relique; et comme on n’ose u plus toucher et profaner un calice «après que Févèque Ta consacré, » ainsi le Saint-Esprit ayant consa- » cré votre corps par ce vœu , il faut
» que vous lui portiez une grande » révérence. »
C’est singulier , dît Rose, toujours le corps !... c'est peut-être cela quon appelle le matérialisme; j’ai vu ce mot dans une lettre de Saint-Preux...
Voyons si je comprendrai mieux ce chapitre,
« De la patience clans les maux 3> de tête;
« Vous ne serez jamais épouse de
» Jésus-giOrifié , que vous ne Rayez « été premièrement de Jcsu s-cru ci- » né, et ne jouirez jamais du lit
» nuptial de son amour trimphant, » que vous n'ayez senti l’amour af- » fligeant du lit de sa sainte croix. »
Ab! dit Rose, en fermant le livre,
je vois bien ce que c'est ; c'est un livre pour tourner la religion on ridicule... Je ne suis pas dévote, mais je ne suis pas impie !...
Elle en chercha un autre.... Elle ouvrit l 5 Imitation de Jésus- Christ:
<c Vous devez user quelquefois de » violence et combattre avec cou- » rage les désirs des sens, afin que » sans prendre garde à ce que la » chair veut ou ne veut pas, vous » travailliez à l'assujettir. »
— • Est-ce que mademoiselle Cazalès a besoin de conseils si bu milians ? dit Rose en jetant ce nou-
veau livre. Voilà de singulières iec
tures pour une personne si sage !
Voyons donc ! Est-ce que je
ne
trouverai pas ma chère Julie dans tout cola? Il me semble que dans une maison si honnête, un livre si vertueux doit être recherché... Àh!
voici des vers! c’est ennuyeux, les vers! surtout les vers de M. Racine; 3e rôle d’Iphigénie ! Dieu , que cela m 9 a ennuyée!... Tiens, ceux-ci nesont pas si longs!... cela ressemble à des couplets : des chansons, chez une dévote !
Noël ancien sur le Mystère cle l’Annonciation.
Chantons je vous en prie Par exaltation,
En l’honneur de Marie Vierge de grand renom.
Marie fui nommée Par destina lion De ravale lignée
Et génération.
Était en Galilée Plaisante région,
En sa chambre enfermée En contemplation.