‹ Rose et Blanche, vol. 2Chapitre 3 sur 5 · VU · texte numérisé non relu

VU

Comment sc pourrait faire Qu'en telle mansion Le fils de Dieu mon père prît sa carnation?

Car, monsieur, de ma vie Je n’eus intention D'avoir d’homme lignée jNi coopnlution.

Réponse de l’Ange*

iVïarie ne il* soucie ,

C*cst l'opération Du Saint-Esprit , ma mie,

Et robomhration.

G est bête et dégoûtant! dit Rose en sortant de la bibliothèque sacrée.

Je ne croyais pas que ces gens-là missent la dévotion dans leur libertinage... Gomme on m'a trompée sur le compte de ma protectrice !

Elle mit en délibération si elle ne fuirait point cette maison perfide; et rentrée dans sa chambre le soir, elle s y enferma à double tour. Le lendemain elle était triste et décou-

ragée. Elle disait que ce n’était pas la peine de fuir sa mère, et d’aller se mettre sous une dépendance étrangère, pour retrouver partout les pensées et les images qui lui causaient tant de dégoût.

Elle rêvait à son sort avec inquiétude, lorsque mademoiselle Lenoir vint, d’un ton sèchement poli , où elle crut démêler le triomphe de la vengeance, La prévenir que mademoiselle Gazalcs était arrivée et voulait lui parler. Rose mit une épingle à son petit châle, lissa ses cheveux sous son peigne de corne, et descendit résolue à ne pas supporter la moindre humiliation. Mais toute la fierté courageuse dont elle

s’était armée faillit s'évanouir à l’as* pect d’une petite bossue horriblement laide, qui lui jeta un regard curieux: oar-dessu.s la moins élevée

de ses épaules difformes. — Il est impossible, pensa Rose, qu’une créature ainsi faite ne m’abhorre pas au premier coup d’œil.

Cependant Je ton de mademoiselle Gazalès fut plus doux qu’elle ne s’y attendait. — Bonjour, Mademoiselle: n eut-on savoir ce qui me

procure l’honneur cle vous posséder chez moi?

Rose leva les veux avec assurance.

S’il v avait de l’ironie dans ces n

rôles, la physionomie de mademoiselle Cazalès n’en trahissait rien. La

jeune fille lira ci e son sein une lettre qu’Horacè Tavait chargée de remettre à sa soeur. Elle était ainsi

conçue :

« Ma bonne sœur,

» Je t adresse une personne intéressante à laquelle lu voudras cire utile, quand tu sauras que, destinée à la corruption par une mère infâme, elle a su résister à tous les dangers de sa position, et se conserver pure au milieu des exemples et des leçons du vice. Fais-toi aimer iVelle, cela ne te sera pas difficile; il suffira qu’elle t’entende et qu’elle voie ta conduite pour adorer en toi la vertu. Je ne ïa recommande point

à ta générosité ; j’ai pourvu à ses besoins, et je me suis chargé de son avenir sous ce rapport. Que tes conseils la dirigent seulement dans le choix de sou existence, et que ta prudence rétablisse d'une manière convenable. Tu me verras dans huit jours. Je t’engage à te hâter d’accomplir la bonne œuvre que je te recommande; tu dois désirer autant que moi que je ne me trouve point chez toi en même temps que notre protégée, afin d’éviter de sots propos et cV absurdes commentaires à tes voisins et à tes geus. »

À cette lettre était jointe la donation d’un capital que M. Gazalès avait en portefeuille, et qui constituait à Rose 3 ? ooo fr. de pension.

Matlem oisel ! e Len oi r se taî 1 1 exui e

debout dans un coin de i apparie-

ment, durant la lecture de ce billet.

Elle feignait d’arranger une tenture,

mais die attendait le résultat de la

lettre, et se flattait de voir écon-

duire la oeuvre B ose comme une

intrigante. Son espoir fut cruelle**

ment déçu , lorsque mademoiselle

Cazaïès, jetant sur l'ose un regard

de bonté, lui dit de s’asseoir, et or-

donna d’un ton doux, mais absolu ,

à sa demoiselle de compagnie de se

retirer.

Alors la pauvre enfant dont îe

cœur battait involontairement de

trouble et de crainte, se sentit sou-

lagée d’un poids immense. La lai-

t ]eur de mademoiselle Gaza tes avait disparu. Il y avait dans sa figure mince quelque chose de souffrant et de doux , de mélancolique et de bienveillant qui réparait toutes les injustices de la nature à son égard.

On ne bavait pas plutôt vue qu'on l’aimait; sa difformité n’avait pas le temps de vous repousser. Ifose saisi L viveinent la main longue et sèche quelle lui tendait et la porta à ses lèvres avec une effusion de honneur

et ue reconnaissance.

Vous avez donc éprouvé déjà

bien des chagrins, ma encre petite r dit mademoiselle Gazalès; en ce cas, je suis toute à vous, nia vie est consacrée au soulagement des affligés ?

et vous avez droit à mon interet.

Mon frère, d’ailleurs , désire que je vous serve : je veux le faire clés aujourd’hui , en causant avec vous de vos affaires et de vos projets. Ditesmoi un peu comment vous envisagez l’avenir?

— - Comment vous le dirai-je, mademoiselle? répondit Rose ; je n’en sais rien; je ne connais personne; j'ignore ce qui me convient, ce qui me rendra heureuse; je sais seulement que vivre dégradée est une affreuse destinée...

— Chassez ces tristes retours sur le passé. Désormais vous êtes à même de suivre vos penchans vertueux , et puisque vous semblez con-

suites mon expérience , je vous conseillerai du fond du cœur d’entrer

dans un couvent.

Rose tressaillit involontairement*

On m’a sou vent dit. répondit-elle»

qu’il n*v avait pas de cnoix pour une

orpheline ( et c’est ainsi que je me considère') entre la défaveur publia

que et la retraite absolue. Ma mère rne menaçait du couvent , lorsquelle voulait me dégoûter de quitter son état, et je vous avouerai franchement qu’une réclusion ua

peu

moins austère me causerait

moins d’effroi.

VJ

est im enfantillage, ma belle petite. Le couvent n’est pas ce que vous croyez : votre mère ne le con-

naissait point ou elle tâchait de vous faire peur avec ce mot. Vous ibavez pas de meilleur parti à prendre, et vous verrez que, loin de vous y déplaire, vous vous y trouverez parfaitement bien.

Rose raconta ingénueinent sou voyage avec des soeurs de charité ; sœur Blanche lui avait inspiré une vcntahle sympathie ; mais toutes les autres ne lui avaient donné que le dégoût de ia vio monastique.

—Je le crois bien, dit mademoiselle Gazai és eu souriant. Il faut, dans i ordre des sœurs hospitalières, une énergie de vertu qui se concilie

rarement avec un caractère timide

et un esprit délicat. Vous avez vu la

religion sous son coté 3e plus rude ; vous ia trouverez plus douce et plus aimable dans un ordre moins méritoire et moins sublime. D’ailleurs, je ne vous parle nullement de vous

taire religieuse, songez-y bien; je

seulement à entrer

vous engage

comme pensionnaire dans une maison d’éducation où vous passerez quelques années , quelques mois , quelques jours si vous voulez. Il ne s’agit que d’essayer, et comme je connais le charme de ces habitations précieuses, je suis sûre qu’avec le

goût de la vertu que vous manifestez, vous y trouverez une vie de

bon h oui

et ne cal me.

Si j’y dois trouver des per-

sonnes qui me traitent avec tant de douceur et de bonté que vous, mademoiselle , j y passerai certainement ma vie sans regret... Cependant...

— Je suis heureuse, interrompit mademoiselle Cazalès, d’avoir une si bonne occasion pour vous faire trouver toute sorte d’avantages dans votre résolution; après demain, monseigneur l'archevêque de V*** vient clans cette paroisse donner la Confirmation : c’c-st pour moi un ami respectable et plein d’indulgence. Nous aurons le bonheur de le garder un jour ou deux parmi nous. Vous le consulterez vousmême, et je vous promets d’avance

qu’il vous fera entrer dans îa meilleure communauté de France : car il est tout-puissant auprès du clergé comme auprès des premières autorités séculières de l’État.

Mademoiselle Cazalès s’occupa sur-le-champ de faire habiller Rose d une manière convenable pour paraître au gaîa ecclésiastique qui devait avoir lieu le lendemain, Mademoiselle Lenoir fut chargée de la

conduire à Nérac en cabriolet et de l'aider dans ses emplettes. La haine de la duègne s’cn accrut, mais trop habile pour la manifester hors de saison, elle joua son rôle de gouvernante affectueuse avec souplesse* Rose choisit une jolie étoffe de soie r

( Go )

bien fraîche , mais d’une couleur sombre, parce qu’elle comprit que sa parure devait avoir quelque chose do sévère et de mystique. Elle prit une ouvrière pour l’aider, et dans sa journée elle coupa elle-même, inventa, disposa et fit exécuter sa robe dans un goût de jeune prude qui la rendit délicieuse; lorsqu’elle parut dans le salon où l’honorable société des environs venait de s’assembler pour attendre monseigneur, ses larges manches tombant avec

une grâce négligée, sa guimpe de

tuile blanc dessinant sa poitrine large, ses belles épaules et son fia corsage, sou petit pied pressé clans mi soulier de prunelle, et ses ch e-

( Gi )

veux noirs formant; an b a udcau lisse et brillant sur son front, elle sembla si jolie, si élégante, si convenable , que mademoiselle Gaza lès

put recueillir sur tous

O V iZuA

ges

leloge cle sa protégée. Les petites choses ont Unit d’importance que Rose eût été fort mal accueillie dans cette noble compagnie avec une robe de couleur claire au lieu d’une robe feniile-inorîe; avec un collier de perles, au lieu dhme jeannette serrée au cou par un ruban de velours noir. La petite comédienne avait pourtant, malgré sa décence naturelle, une réminiscence du rôle de Nanine dans sa toilette et dans son maintien 5 mais toutes les ima-

filiations qui s'exercaient sur son compte étaient bien loin de cette Idée : car outre qu'aucune des personnes pieuses qui l’examinaient n’aliait point au spectacle, le théâtre le plus voisin sur lequel Rose eût paru était celui de Tarbes, à plus <le trente lieues de là.

CHArj-mE 221.

La seule personne sur qui l'apparition de Rose fit une impression défavorable, fut Laorens. Assis dans un coin du salon, il ne fut pas lou^-

le ni 03 sans ressaisir au milieu des

vaporeux souvenirs de l’ivresse, l’image de celle qui s’était prêtée à ce

qu’il regardait comme une mystification. Laorcns était peu capable de ressentiment; dans ses altercations

avec Horace, c’était toujours lui qui revenait le prem ier. Cette fois comme de coutume, il n’avait pu se maintenir deux jours entiers dans une disposition hostile; retournant à Paris et passant à quelques lieues du château de Mortemont, il n’avait pu se décider à manquer l’occasion de faire sa naix avec Horace.

— Cet animal-là, pensa-t-il, avec humeur, me laisserait partir ainsi sans m'adresser un mot d’excuse. C’est

lui qui a tort, et comme de coutume ii faudra que je m’accuse le premier.

aurai raison jusqu'au bout, je serai sans rancune , j’irai féru brasser. S’il me repousse...

Laorens savait bien que Cazalos ne le repousserait point. Il savait quecet être si facile à blesser était encore plus facile à ramener. Bans son repentir mil notait plus affectueux.

Je crois que Laorens se fâchait quelquefois pour avoir le plaisir de lui faire demander pardon.

Aussitôt sa résolution arrêtée, iî prit la route de Morte mont , et ar ■ riva une heure avant rarchevéqr Il n’était nas très-Iië avec mademoi-

selle G nzaîès , et la difformité de cette

dernière l’avait prévenu contre elle.

Lorsqu’il sut que son ami ne devait revenir qu’au bout de quelques jours , i! voulut donc se retirer. Mais mademoiselle Cazales lui fit des instances si pressantes, qu’il fut enfin sensible a la grâce incroyable de celte femme contrefaite et repoussante au premier abord. Et puis une

autre circonstance le décida. La pre-

mière personne qu’il avait rencontrée dans la cour du château était un de scs anciens camarades d’enfance,

franc, spirituel et ignorant comme l’est la jeunesse méridionale de France; Lespinasse avait servi l’usnrpateur dès qu’il avait eu la force Me porter un mousquet : sous-lieu te-

liant à vingt ans , il avait vu s’ouvrir

devant lui une brillante carrière, niais la restauration qui détruisit tant de choses détruisit son avenir.

Il voulait s’embarquer et chercher les hasards de la fortune dans une

autre contrée , lorscme sa mère rovas-

liste et dévote le décida par prières - * larmes et menaces à solliciter de remploi. Il fallait vivre. Lespi nasse fut forcé de se trouver très -heureux d’une lieutenance de gendarmerie où

depuis dix ans il était oublié!

C’était peut-être un bonheur pour lui; car sous un régime monarchique et religieux , sous un ministère dé—

KJ '

vol et méfiant, avec un caractère aussi peu hypocrite que celui de Les-

pinasse, avec un cœur aussi peu gendarme et des habitudes qui rappelaient le sous- lieutenant de hussards bien pins que le soutien du trône et de l’autel, les notes devaient être peu favorables ; cependant sa mère, liée assez particulièrement avec mademoiselle Cazalès, avait prié celie-ci de recommander son fils à l’archevêque, et les femmes de sa famille, partie si influente et si opiniâtre dans toutes les causes qui nous intéressent, avaient décidé le lieutenant à

v a i n cre s a e j e p u gn a n c e p ou r c e g e n r e de protection.

U était donc là dans une situation

assez comique; se moquant de luimême autant que des autres, jouant

aux yeux cle Laorens le rôle d'un damné hypocrite* à ceux des dévots de l’en cl roi t le rôle d’un impie fourvoyé en bonne compagnie.

Tu m’amuses bien , lui disait Laorens, avec ta mine de loup apprivoise. Parole d'honneur 1 je ne te

comprends pas!... tôt empoïgneur toi dévot! ah ! fi !... si je ne te savais pas au fond du cœur plus ivrogne et plus libertin que jamais, je ne Pau-

rais pas parlé

Mais l’arrivée de Rose dans le sa-

lon interrompit leur entretien. Lespinasse, admirateur provincial de tout ce qui avait une tournure parisienne et une toilette de bon goût, fit un cri d’admiration et Laorens une grimace ironique.

Oh ! o h! pensa-t-il, ceci est un peu fort! Faire voyager sa maîtresse sous la garde de quatre religieuses, passe!

mais l’envoyer ici, à sa sœur! la faire

aJ

passer pour une vertu ;... car sur quel pied serait-elle clans cette maison?...

serait-ce une conversion que les bonnes aines auraient entreprise et dont on ferait la galanterie à monseigneur?... Bah! c’est aussi par trop bête au temps où nous vivons ; mademoiselle Cazalès est dévote, mais elle n’est pas bornée, tant s’en faut, ïi faut qu’on fait trompée.... Cette petite intrigante se sera targuée de la protection d’Horace pour s’introduire ici.... Protection i dit-il tout haut dans sa préocupation , le mot €ât divin !...

. — Quoi donc, dit Lespinasse?

— Ah ! parbleu ! dit Laoreus , c’est une bonne plaisanterie!... Gomment trouvez-vous cette belle personne?

— Adorable !... Quel maintien !

quelle tournure!... ccn est pas là une provinciale, je le parlerais.... Quelle démarche noble et distinguée !

— C’est ma foi vrai ! dit Laoreus en

Fexami nant.

Rose, en effet, s'était présentée avec cet aplomb qu’il lui était facile de mettre à profit dans la circonstance. Sans avoir de talent, elle avait

du moins Finteiligence de ses rôles et l’habitude de la scène; elle était comédienne sans chaleur et sans énergie, mais. sans affecta! ion et sans

mauvais goût. Sa révérence parut parfaite, et Laorens fut frappé de cette décence naturelle qu’il prit pour un effet de l'art le plus consommé.

Par quelles poétiques inventions, pensait-il, cette petite comédienne de Tarbes:; s’est-elle impatronisée clans l’illustre et dévote société de N crac ?... Oh ! vive Dieu! je le saurai.... J’ai pardonné à Horace, le dieu des fous me devait cette compensation..,. Oui, oui, je consens bien à perdre ïe mérite de ma générosité, si mademoiselle Rose veut l’acheter.

Nous allons voir:... mais en attendant amusons-nous de b inflammable gendarme.

G gendarme trop combustible 1 dit-il, tu as un merveilleux tact pour deviner les femmes comme il faut.

S est-il pas vrai que rien de ce que nous voyons dans le département de Lot-et-Garonne ne peut se comparer à l’élégante Parisienne? C’est , comme nous disons dans notre état r un certain chic , que le vulgaire ne remarque pas, mais que le véritable connaisseur saisit du premier coup d’œil.

Tu connais cette charmante per« sonne, dit Lespinasse, bien plus oc* cupé déjà du joli minois de Rose que (le la protection de l’archevêque.

Parbleu, certainement, elle est de

grande maison , vois-tu : pas riche % mais noble. Àh , noble !...

— Tant pis.

— Tant pis, vraiment, sans cela, je t’aurais engagé à la demander en mariage. Mais ce serait diablement difficile; on a des prétentions si élevées pour elle 1

— Tu crois ?

* — -Oh! rien moins qu’un duc et pair, je le parie.

Diable ! eh bien , j’en fais mon compliment à celui qui l’obtiendra.

Laorens, riant dans sa barbe, s’approcha de liose dans un moment où elle était isolée des autres groupes.

Ii croyait que son apparition la glacerait de terreur; mais elle répondit

d’un air étonné à son salut, et le regarda d’une manière si simple et si calme que la parole expira sur ses lèvres.

En effet, Rose se rappelait. à peine ses traits; elle ne l’avait presque pas regardé, et ce ne fut qu’au bout d’un instant qu’elle le reconnut. Alors elle déguisa la contrariété qu’elle éprouvait sous son maintien froid et sévère qui lui en imposa.

Allons , que je suis sot , pensa-t-il, comme je me laisse prendre à un regard de vipère !

Mademoiselle, dit-il enfin, j’ai eu le bonheur de vous voir dans une circonstance bien différente de celleci; suis-je assez malheureux pour que

vous l’avez complètement oublié?

Bosc leva sur lui son œil attentif, et comprit qu’iS !a raillait.

Non 7 monsieur, dît-elle, je ne l’ai pas oublié, et ne Poub lierai de ma vie.

Ce ton franc et assuré recula encore de deux pas la marche de Laorens; cependant il tenta encore d’être ironique.

Vous devez vous souvenir, en effet, des |ours de vos victoires, et, à mon égard, ce doit être avec quelque remords.

— Pourquoi, monsieur?

Vous le demandez ! vous n'avez fait qu'un heureux ce jour-là : une personne aussi pieuse que vous se

contente-t-elle d’un acte de charité par jour?

Je comprends fort bien que vous m’insultez de tout votre pouvoir \ mais je sens que vous n’y réussirez pas.

— Vous devez avoir, à cet égard y une assez jolie expérience pour votre âge ; aussi ce n’est pas votre ame forte que j’essaierai d’ébranler par des sarcasmes. II en est ici de moins aguerries...

— Gomment?

Mademoiselle Cazalès pourrait bien être plus accessible que vous au langage de la vérité.

— Des menaces!... Pourquoi ?.„ Attendez, monsieur, je crois vous

entendre. Vous croyez que j’ai manqué de franchise en entrant ici?

— La franchise quelquefois

c’est une vertu difficile, impossible meme en certaines circonstances,

—Elle ne la pas été ici, monsieur; il ne tient qu'à vous de vous en as* surer.

Elle s’éloigna avec calme, et le laissa stupéfait... Qu’est-ce que cette fille- là ? se dit-il; voyons un peu ce qu’elle fait ici.

— Comment nommez-vous cette belle personne? demanda - 1 - il à la maîtresse de la maison.

Mais vous le savez sans doute mieux que moi , répondit mademoi-

selle Cazalès; c’est tout au plus si j’ai songé 4 le lui demander.

— Tous ne savez pas son nom?

— Son nom est désormais mademoiselle de Beaumont; tenez -vous cela pour dit, mauvaise tète!

Puis, le regardant avec une physionomie spirituelle et douce:

— Je sais tout, dit-elle; la chère infant m’a tout conté. Tous étiez à Tarbes! Ce serait outrager votre clé-

iicalesse que de vous recommander le silence. JJose mérite, par sa conduite, les hommages qu’on rend ici à sa jolie figure, à la charmante petite robe qu’elle a achetée hier, et au nom tout-4-iait convenable que je lui ai trouvé ce matin.

A la bonne heure, ditLaorens, cette dévote-là est d une indulgence

qui fait mentir l’expérience de tous les siècles.

Pendant ce temps , Lespinasse avait abordé Rose avec cet empressement provincial , qui ne craint pas de se prodiguer et de se manquer k soi-même comme la réserve des salons de Paris; il était étonné de la simplicité de son langage et de ses ma-

nières. Il était surpris et même trèscontent de nV pas voir cette recher-

che que les exagérations de Laorens

I u i a v a 1 e n t f a i t p r c s s e n t i r . I i 1 a t r o u v a i t de plus en plus aimable et naturelle.

II avait fait pour elle une provision cTesprit dont elle semblait n’exiger

nullement les frais. Il se sentit donc à son aise, du moment qu’il put être lui même.

C’est une grande souffrance pour un homme dont l’éducation a été

toute spéciale, toute militaire, que de se trouver en présence d’une jolie femme qui possède tout ce qui lui manque, et devant laquelle il craint à tout instant de placer une leiîre d’une façon malheureuse à la

fin d’un mot, ou de laisser prendre

la volée à une pensée trop naïvement exprimée. S’il s’aperçoit quelle est bien décidée à ne remarquer aucune bévue, à accueillir avec indulgence tous ses efforts pour lui plaire, il est reconnaissant; et si cette femme est

jeune et jolie, il en est amoureux.

C’est ce qui était arrivé à Lespinassc au bout de cinq minutes de couver* sa t ion.

En ce moment , un grand bruit dans la maison annonça I arrivée de monseigneur. Les portes s’ouvrirent a deuxbattans.Tons les cœurs d’hom-

mes en place palpitèrent de crainte et d’espoir, tous les visages prirent une expression de recueillement et de respect. Le prélat s’avança, hâtant le pas pour abréger, par politesse, l’attente des.. personnes qui se tenaient debout, et, s’efforçant de saluer à droite et à gauche, mais

empêché de se courber par la proéminence abdominale qui refoulait

le sternum. Derrière lui, marchait tm cortège de personnages vêtus de noir, îe grand-vicaire, deux al)bés, un secrétaire ecclésiastique , M. le curé de Nérac et celui du village de Caznlès.

À force d’en f endre parler avec vénération de monseigneur de V.,Iiose avait fini par se pénétrer aussi de respect pour une dignité qui procurait les movens de faire tant de bien,

.Elle fut surprise de ne rien éprouver de semblable à la vue d’un homme court et gras, à figure ronde et bourgeoise, taillé pour faire un épicier, un voltigeur de la garde nationale ou un adjointde village. Sa robe violette, costume si noble et si

beau sur un homme pâle et élancé, ressemblait sur lui au premier four-

reau d’un gros marmot; sa ceinture de moire était perdue sous rempie te meut du ventre sur la poitrine, et sa croix d’or, cherchant en vain sa place entre un cou qui n existait pas et un estomac qui n’existait plus, occupait tout Fespace intermédiaire

entre le menton et Fombilic.

Il était si

essoufflé

d’avoir traversé

l’antichambre à pied, qu’il eut d’abord beaucoup de peine à répondre à Faccueil doux et aisé de mademoiselle Cazalès. Il balbutia quelques

paroles épaisses et muqueuses que personne ne comprit, et lui tendit la main. Rose vit avec une extrême

surprise la maîtresse de la maison porter cette main à ses lèvres sans que l’archevêque s y opposât, et baiser religieusement une grosse amétliisle enchâssée dor qu’il portait au petit doigt.

Mais sa surprise augmenta, lorsqu’après une courte négociation à voix basse entre le sous-préfet, le procureur du roi, la maîtresse de la maison et le prélat, tout le monde se mit à genoux autour de lui Elle seule restait debout.

— Allons, mademoiselle, lui dit tout bas Laorens en lui donnant 1 exemple, mais d’un air de dérision comique qui la fit sourire malgré

elle, il faut hurler avec les loups et se prosterner avec les dévots.

Alors le saint homme allongea la main, ferma les yeux, et murmura quelques paroles latines, après les-

quelles toute la société se releva radieuse, reconnaissante, indnlgeaciée et les genoux poudreux.

Puis, mademoiselle Cazalès, après avoir nommé et recommandé successivement tous les dignitaires de P endroit, tous les fonctionnaires de la province, excepté Lespinasse, dont le moment n’était pas venu, présenta Rose a une façon particulière en disant : "Voilà une jeune per-

sonne qui mérite tout votre intérêt, monseigneur , et qui l'obtiendra ,

j’espère, quand vous aurez eu un moment d’entretien avec elle.

Je lui promets sur-le-champ tout mon zèle, répondit l’archevêque en tendant à liose sa main qu’elle nosa pas presser dans la sienne, et qu’elle ne voulut pas toucher de ses lèvres. Un instinct involontaire lui £t rencontrer les yeux de Laorens. il faillit que tout ie courroux de liose cédât à l’air d’amicale intelligence de la seule personne qui pût comprendre ce quelle éprouvait en ce m o ineni. Lorsqu’il se rapprocha d’elle , il lui fut impossible de se défendre de sa gaîté, et au bout de peu d’instans, elle avait oublié malgré elle son ressentiment.

Je ne sache personne qui, placé en dehors d’une situation ridicule, ne sente le besoin (le s’en moquer avec quelqu’un , fut-ce avec son plus mortel ennemi. Le rire est un mal contagieux , et rien ne lui résiste. Un

instant auparavant Rose ressentait avec fierté Tin justice que Laorens s’efforcait deîuifaire.Frappée de l’absurdité des choses qu’elle voyait, elle se laissa joindre par lui dans le jardin pour en causer, et finit par accepter son bras sans s’en apercevoir* Il se repentait déjà, sans doute, d’avoir jugé Rose trop sévèrement; du moins , dit-il, elle n’est pas trop hypocrite, Horace s’est amusé à mes dépens; il m’a fait croire que je se*

rais le héros d une fête qu’il m’a donnée à son profit : après tout , c’est lui qui la payée. Mais quelle extravagance est-ce là? ah! je devrais bien connaître ses idées fantasques ?

mais chaque jour elles m’étonnent.

Envoyer cette petite à sa sœur, pour quelle en fasse.... quoi? une femme de chambre! c’est déjà bien hardi;...

niais , non , mademoiselle de Beaumont ! Et cette sœur, qui se prête à tout de bonne grâce !

Puis } Laorens se demandait' comment mademoiselle Gaza les pouvait se laisser tromper ainsi sur la nature de l’intérêt de son frère pour Rose; l’idée plus naturelle de la vérité

lui venait bien quelquefois ? mais

il la repoussait. Non , pensait-il , Horace n’est pas capable de tant de vertu ; moi, tout au plus, quand je suis bien à jeun; mais lui, si profondément démoralisé : ce n’est pas possible. Il y a deux ans, je lui aurais confié ma sœur; maintenant je ne lui confierais pas la sieime.

Alors, il entreprit de faire la cour à B.ose; elle était fière , il fallait s y prendre avec adresse. II ménagea son amour-propre, s’efforça de détruire le mauvais effet de ses premiers propos , et finit par la trouver douce, et oublieuse de ses ressentimens; mais quand il voulut devenir plus clair, Hose redevint forte de sa conscience.

« Je vols bien , monsieur, lui ditelle tout à coup , que vous vous méprenez étrangement sur mes rapports avec M.Cazalès; au fait, ce que vous imaginez est peut-être plus vraisemblable que ce qui est : sachez pourtant la vérité. Ce n’est pas pour mon honneur que je tiens à vous

le dire : une pauvre iule comme moi ne doit pas espérer d’être crue sur sa parole; mais, pour l’houime que je bénis, sachez qu’il n’a point voulu abuser de ma misérable position ,

n’ai acheté ses bienfaits

par aucun sacrifice. »,

Il y a dans l’accent du cœur, une

force de vérité à laquelle rien ne résiste. Les masses se laissent entrai-

lier par un mouvement de chaleur enthousiaste; un homme , à moins d'être corrompu au point d’avoir perdu toute sympathie d’honneur, ne sait pas se défendre d’un appel fait à son cœur par une femme. Il regarda Rose, ses joues étaient animées , son regard brillait de ce feu sacré, que le vice imite , mais qu’il ne sait pas rendre pénétrant comme une âme sincère. — Diable m’emporte, si elle ne dit pas vrai ? pensa Laorens; si elle me joue, elle est de première force. Bah! quand on a du talent comme cela, on débute à l’Odéon ou aux Français; on ne s’amuse pas à tromper en province de pauvres diables comme moi... Cet original de

Cazalès ! Un trait de vertu du fond de l'abîme où il s’est jeté ! S’il pouvait se convertir; je 1’ aimerais mieux. Tl était bien plus aimable , alors qu’il n’avait pas songé à le devenir.

Lespinasse vint les joindre, et en attendant le dîner , ils causèrent assez gaîment des choses qu’ils voyaient; le lieutenant de gendarmerie connaissait sa province, il en faisait les honneurs avec aisance.

— Eh bien ! mademoiselle, disait* il , ce dîner qui nous promet une soirée divertissante , va décider des intérêts de tout le pays , monseigneur est un fort bon enfant après boire : si le sous-préfet de C*** n’est pas trop bête, ( et je tremble pour

lui qu’il ne Soit dans un jour de redoublement ), il pourra être, l’armée prochaine, préfet avec trente mille francs d’appointemens; le procureur du roi de D *** que vous voyez aussi humble que l’on de ses prévenus „ sera substitut à Bordeaux; qui sait, avocat-général à Toulouse, peut-être, et cette ve uve d’officier de 1 ancienne armée, que vous voyez si soumise auprès de mademoiselle Lenoir, que croyez- von s qu’elle ambitionne? tins pension sur la liste civile, un bureau de tabac, de loterie? pas du tout, elle vou clraît être femme de confiance dans le palais archiépiscopal, si vous aimez mieux, servante de monseigneur; car de toutes les

grandeurs de ce monde, nulle ne

procure les avantages qu’une éme béate goûte dans la servitude ecclésiastique, et la maîtresse d’un roi n’a jamais connu toutes les douceurs de la vie comme la gouvernante

d’un curé.

Proche parent d’un homme longtemps puissant et tristement célèbre, monseigneur de Y*** usait largement du privilège qu’on a de pouvoir être nul, quand on est cousin d’un ministre; simple abbé, il avait prêché un carême à la chapelle du roi Louis XYIÏI , sans faire aucune faute de français et presque point d’anachronisme ; le saint roi qui assistait au sermon, mais qui ne l’écou-

tait point, répondit à son altesse royale, le duc d’Àngoulême, qui l’interrogeait un jour sur le talent de monsieur l’abbé de Y***, qu’il le trouvait très-élégant et très-pur. Depuis ce moment l’abbé fut reconnu pour un prédicateur distingué, son éloquence fut avérée, sa science profonde, son caractère vénérable, sa manière cF officier noble , sa voix très-forte et très-étendue; Bourdaloue n’eut jamais tant de succès. Les plus belles dames de la cour voulurent se confesser à lui, et Madame le nomma son aumônier.

Louis XVIII qui laissait faire des

fortunes afin de les renverser ensuite impunément, laissa nommer

I abbé de V*** à l'évêché de... cToù il envoya des bénédictions el: des dragées aux belles dames qui lavaient protégé.

Sous le règne transitoire du ma!-

heureux Charles , l’évêque de... vit

grandir sa fortune; nommé à un des premiers sjeges archiépiscopaux de France, il eut long-temps l’honneur

dérisoire detre prélat in partiras ?

c est-a-dire , d etre assis entre deux trônes, ce que beaucoup de gens désignent par un proverbe plus expressif, mais moins élégant; enfin, grâce à un témoignage éclatant de l’affection de son bon parent, prédécesseur à l’archevêché de *** lui céda la place, et Fabbé de Y*** pat

son

Tenir passer un ou deux mois de la belle saison en province et manger à Paris, le reste de l’année, les cent mille livres de rente que lui payait la nation pour daigner porter le titre de monseigneur, donner la confir-

mation tous les trois ans dans son diocèse, et envoyer, du fond de son lantîaw , sa bénédiction pastorale aux passans que deux gendarmes, courant devant le carosse, faisaient

préalablement mettre à genoux sur

la route.

Monseigneur trouva FarchevècLé

meublé à î antique et dans un mau- Tais goût; il le fit renouveler du haut eu bas. Aubusson envoya ses plus

beaux tapis. Commenteras, ses plus

belles glaces, Lyon ses ] lus riches; tentures. Pendant le dîner, monseigneur raconta à mademoiselle Cabales qu’il n’avait pas dépensé plus*,' de quatre - vingt mille francs pour s’installer dans son palais archié-

— Je n’ai pas voulu de luxe, dit-xï^ ces vanités ne conviennent point aux personnes du clergé, et le h-azc£ clergé surtout doit donner l'exem-

ple de la simplicité. Mais j'ai vouîte avoir les meilleures productions des*

manufactures de tout genre. Cela-' fait un bon effet; on remarque ensuite qu’eu dépit des déclamations

des libéraux et des jacobins, îb clergé encourage l’industrie. Oh!- je

suis très- aimé des commerçans et des ouvriers de mon diocèse; je favorise aussi les arts. Il v avait à Far-

chevêche de vieux tableaux des anciens maîtres ; ils passaient pour assez bons : je crois qu’il v avait des

Yanîoo, ou des Lesneur,je ne me rappelle plus,... mais ces ouvrages avaient perdu leur éclat, leur coloris;... je les ai fait reléguer dans une chapelle des environs, et j’ai commandé des tableaux aux artistes de ma province ; j’ai choisi moi-même Ses sujets. Tout cela est très-frais, très-éclatant , magnifiquement encadré; et pour fort peu d'argent j’ai fait bien des heureux!...

L’archevêque ht cette réflexion

avec un sourire si béat, et d’uu air si pénétré de reconnaissance envers lui-même , que Rose fut tentée de le croire sur narole. Au reste, mon-

seigneur de V... n’ajouta pas qu’il avait voulu ériger en monopole la jouissance d’un superbe jardin qui

s’étendait, avec ses massifs de feuillage et ses bouquets de fleurs, sous les fenêtres de sou palais; qua les habitons égoïstes de sa bonne ville la lui avaient opiniâtrement disputée ? et qu’il n’avait pu obtenir de leurs exigences peu chrétiennes que quelques arpeus qui longeaient son hôtel, et où il pouvait, chaque manu, respirer l’air et lire son bréviaire, séparé de sou troupeau pro-

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îsme par une belle grille aux tiges •de bronze et aux flèches dorées.

Le grand-vicaire, assis à la seconde place d'honneur, était ua homme de cinquante ans environ, grand , sec , jaune , bilieux, doucereux avec les uns , réservé avec les autres; flattant celui-ci, effrayant celui-là, écoutant d’un air attentif la personne qui lui parlait, et ne •perdant rien de ce qui se disait ailleurs : souple, spirituel , tolérant en

dehors; rude , morose, implacable æu- dedans.

Voyez- vous, dit Lespinasse k llose, auprès de qui il avait réussi à se placer, en ôtant furtivement de

son assiette le nom d’un jeune abbé destiné à ce plaisir mondain , voyezvous ce grand oiseau de proie dont le regard plane sur nous et fascine tous les étourneaux de la plaine? remarquez-vous qu’on lui fait la cour bien plus qu’à monseigneur? On l’accapare bien plus difficilement,, et on le craint à plus juste titre:

c est le mauvais génie qu’on redoute et qu’on invoque. Car, sachez qu’il est famé de l'archevêché, le grand pouvoir occulte , le chef de la police ecclésiastique , et l’esprit de monseigneur. C'est lui qui relève les confesseurs du secret prescrit par les sainîs canons , c’est lui qui composes les uiandemens, cest lui qui nomme:

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et qui destitue, qui appelle et qui renvoie, qui noue et délie, qui donne ou refuse, qui conserve ou qui retire, qui rit et qui pleure, et quand monseigneur dit une bêtise, maladie à laquelle il est assez sujet, c’est lui qui est chargé de la rendre spirituelle, en lui donnant un sens

queue ne vouant pas avoir, et en lui appliquant une pointe dont monseigneur rit à gorge déployée, comme s’il en était l’autour ou du moins le

complice, ienez, voyez- vous sur quel gibier il est en arrêt maintenant? Vovez la odieuse figure du

contrôleur; il a laissé échanger une

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ombre d'idée libérale , et il sent qu’il est perdu. Il fait tout son pos-

sibïe pour atténuer ce qu’il vient de dire, mais il est trop tard. Il est tombé dans un sable mouvant:

plus i! fait d’efforts pour s’en tirer, plus i! s’y enfonce. L’aigle cîu diocèse le lient dans ses serres et ly broie*

Vous me faites rire avec voire indépendance , dit Rose. Hans un instant votre tour viendra; je m’amuserai bien de voir comment vous

vous en tirerez.

Moi 1 je serai plus tartufe que les autres! quand on se jette dans la

noirceur, il ne faut pas s’en rneier à demi. Avez-vous vu quel signe de croix j’ai fait à îa bénédiction pastorale ? Et vous allez me voir dire mes

grâces en sortant de table. Si vous me défiez , je me confesse ce soir au grand- vicaire ou à ce gros joufflu d’abbé, fleur de pêcher, qui jette de temps en temps sur vous un céleste regard auquel vous ne prenez pas garde*.. Mais à quoi songez-vous donc? vous dédaignez le clergé! vous ne er ez jamais fortune.

— On me l’a toujours dit, répondit Rose avec un sourire triste... Elle pensait à sa mère, et cétai't le mal de sa vie.

Lespinasse devenait de plus en plus amoureux de Rose, et le désir de plaire le rendait aimable. Il cherchait à l’amuser de ses fanfaronnades

d'hypocrisie : mais on verra bientôt qu’il se vantait.

Auprès du grand-vicaire, véritable spectre, renouvelé des beaux jours de l'inquisition , la jolie figure du second abbé offrait un contraste remarquable. C’était un jeune homme élancé , brun , à l’œil de feu , aux lèvres discrètes, aux mouvemens brusques et pétulans , réprimé par l’usage du monde et la volonté ambitieuse de se maintenir extérieurement dans l’esprit de son état. — Celui-là, dit le lieutenant à sa voisine, c’est le Gondi de Retz du diocèse.

— Je ne sais pas ce que c’est, dit Rose qui avait le bon sens de ne pas rougir de son ignorance.

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Je vais vous l'expliquer, répon* dit-il. Ce jeune homme est le dernier des fils de la noble maison de R... Il a suivi les anciennes coutumes de ia noblesse, et s’est mis dans les ordres pour arriver à une position brillante dans le monde. Avant dix ans vous le verrez coadjuteur, puis archevêque, puis cardinal, qui peut dire? peut-être pape. Les hommes de sa trempe doivent parvenir à tout ce qu’ils entreprennent. Celui-ci n’est pas dévot, mais il sait le paraître ; il est libertin , mais il sait le cacher. Il est emporté, vindicatif, mais il sait se contenir et pardonner.

Oh ! c’est un habile earcon ! Peu de

femmes lui résistent, aucune nose

le trahir ? pas meme celle qu’il rend jalouse et qu’il sait apaiser ; il fait des armes, il chasse, il nage mieux que personne..,.

— Oh ! mon Dieu! dit Rose, il me semble que je le reconnais; eu effet c’est lui que j’ai vu à Bagnères. Il montait toujours les plus beaux chevaux du pays et les plus difficiles.

Il caracolait sur les promenades de Coustoux avec plus de grâce et de hardiesse qu’un officier de hussards; sa soutane et son chapeau faisaient un drôle d’effc-t dans ces momens là.

— C’est lui! il a fait plus d’une malheureuse à la dernière saison des.

eaux. Mais depuis ce temps, il s’est un peu rangé. Monseigneur, qui.

Faillie d’un attachement extraordinaire y a obtenu cie lui par la douceur (car c’est un enfant gâté qu’il n’ose pas gronder ) qu’il ne monterait plus à cheval en plein jour, et qu’il irait en bonne fortune en habit séculier.

J’ai plus de mépris pour les libertins hypocrites que pour les libertins grossiers.

Oh, oh, prenez garde à vous, belle Rose ! Je ne répondrais pas que ce Lovelace tonsuré n’eût jeté les yeux sur vous : il est assez habile pour que vous ne vous doutiez de son projet qu’au moment d’y succomber. J’ai vu de ses tours, et s'il faut vous dire toute la vérité , j’ai souvent fait des folies avec lui. C’est

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