ÉDITEUR
a^'^i, Tassage Choiseul
> ^i-il
'RJDSE-LISE
CHERTÉS, me dit Évonyme, en secouant les cendres de sa pipe, j'étais bien gauche et bien naïf quand je vins, à dix-huit ans, passer mon baccalauréat à Paris; mais comme je donnerais volontiers mon expérience et mon aplomb d'homme mûr pour me retrouver à l'dge où j'arpentais nerveusement le pa^é inégal de la grande cour de la Sorbonne, pendant l'heure qui précéda
l'examen orall Tandis que je répondais cahin-caha aux questions insidieuses d'un professeur quinteux, un orgue de Barbarie jouait dans la rue Saint-Jacques la ronde des Filles de marbre : « Aimes-tu, Marco la belle?... » et quand, aujourd'hui encore, je fredonne cet air oublié, il me semble voir mes espérances d'autrefois, déjà à demi méconnaissables, se lever comme des fantômes dans la brume. Pareil à certain héros de Jean Paul Richter, je plonge dans mes souvenirs « comme au fond d'une vallée d'Arcadie déjà couverte par l'inondation des années survenantes » ; et je m'aperçois moi-même, dans le torrent, « avec mes jeunes désirs frais éclos, au milieu du groupe de mes amis maintenant défunts, ouvrant pour contempler toutes choses des yeux éblouis et confiants... »
La vie alors fermentait et pétillait en moi, comme le Champagne dans la bouteille dont le bouchon va sauter ; les aspirations,
les illusions, les projets chimériques montaient en bulles d'or ; à peine Tune d*elles avait-elle crevé à la surface, que cent autres se reformaient au fond et recommençaient leur danse joyeuse.
Je me vois toujours débarquant au quartier Latin : — maigre et quasi imberbe, sauf un soupçon de moustache aux coins de la lèvre supérieure ; — vêtu d'une redingote marron coupée par le tailleur de la famille dans un manteau de mon père ; ladite redingote, trop courte de taille et trop ample de jupe, m'engonçait et me donnait, vu de dos, des airs d'ancêtre; avec cela, j'étais à la fois très timide et très fier. Sentant la province d'une lieue, je mettais tous mes soins, j'apportais toute mon attention à ne pas avoir la mine provinciale; de sorte que cette constante préoccupation de ne point paraître ridicule me rendait encore plus guindé et empêtré que je ne l'étais naturellement. — Après
rexamen, des étudiants, mes compatriotes, me conduisirent dans un étroit restaurant situé au haut de l'ancienne rue La Harpe, où les plats étaient d'un bon marché fabuleux. C'était la première fois que j'entrais dans un restaurant parisien; l'intérieur de celui-ci me parut presque luxueux et bien supérieur à la ialle à manger du principal hôtel de ma petite ville. Tout m'y semblait nouveau et charmant : — la gaieté familière des jeunes gens qui le fréquentaient et qui presque tous ne bu-
valent que de l'eau, les vestes noires et la dextérité des garçons qui s'entre-croisaient sans jamais se bousculer, la variété des plats, et jusqu'au comptoir, voisin de la porte d'entrée, où, encadrées entre deux urnes en plaqué, la femme et la fille du restaurateur alignaient des assiettes de fruits, comptaient les morceaux de sucre, et réglaient les notes des clients avec un sourire stéréotypé au coin des lèvres.
Les yeux écarquillés, j'observais toutes choses, cherchant à me rendre compte des moindres nuances de cette curieuse vie parisienne à laquelle j'étais mêlé pour la première fois. Qpand je me levai de table pour payer mon dîner : — deux plats, un dessert et une carafe d'eau, — je remarquai un détail qui ne laissa pas de m'intriguer ; chacun des dîneurs s'approchait du comptoir, et, après un colloque très court avec la fille du restaurateur, glissait dans l'une des urnes argentées des
pièces de monnaie qui tintaient en tombant. N'étant jamais sorti de la maison paternelle, je n'avais aucune notion du pourboire ni des usages de la vie de café ou de restaurant. — Peu à peu le mystère de ces pièces de monnaie jetées dans ce singulier vase de métal commença de me trotter dans la tête, et mon imagination se mit à travailler. — A Paris, où l'on ne fait rien comme ailleurs, c'est sans doute une mode ou un genre de glisser ainsi discrètement le prix de son dîner dans la caisse du restaurateur. — « Attention I me dis-je, n'ayons pas l'air plus sot que les autres 1 » — Là-dessus je m'avance vers le comptoir et je demande l'addition. J'en avais pour dix-neuf sous. Je prends ostensiblement une pièce blanche et du billon dans mon porte-monnaie, je salue et je dépose gravement mes dix-neuf sous dans le tronc du service... Non, jamais je n'oublierai la tête ébaubie du garçon, ni les
mines poliment railleuses des dames de la caisse. Mes camarades pouffaient de rire ; ils m'entraînèrent dehors et m'expliquèrent ma bévue. Le rouge me montait au front, j'en avais une sueur dans le dos, et il me semblait de la rue entendre tout le personnel du restaurant s'esclaffer à mes dépens. Cela me gâta le reste de ma soirée ; mais, à l'âge où j'étais, on reprend vite son aplomb, et, le lendemain, des impressions toutes neuves eurent bientôt effacé mon humiliation de la veille.
N'étais-je pas bachelier, c'est-à-dire débarrassé des entraves universitaires et de tout le fatras classique qui, pendant des années, m'avait pesé sur le dos comme une chape de plomb? ÏTallais-je pas entreprendre un lointain voyage à travers des pays nouveaux ? Il avait été décidé en famille que, si je réussissais à mon examen, j'irais passer trois mois de vacances chez un mien oncle, qui était receveur
des finances à Saint-CIémentin, au fond du Poitou ; et, quand un matin je m'installai dans un compartiment de troisième où je devais être confiné jusqu'à Poitiers, j'avais l'air triomphant d'un aventurier partant pour la conquête d'une féerique toison d'or. Songez donc ! jusqu'à dix-huit ans je n'avais pas fait six lieues hors de ma ville natale, et je me voyais tout à coup maître de mes actions, le gousset honnêtement garni, et en route vers l'in- ^nnu. J'étais dans la situation du « rat de peu de cervelle » de La Fontaine,
La moindre taupime était mont à mes yeux.
Quand, penché à la portière, j'aperçus la Loire, la royale rivière, promenant majestueusement, entre deux rives de jardins et de blanches habitations, ses eaux bleues et paresseuses, semées de bancs de sable dorés et d'îlots où frissonnaient des peu*
pliers, j'eus comme un éblouissement.
Originaire des pays de TEst, je trouvais à ces paysages du centre une physionomie
' dq X m é ri J îoii al e , Les noms des stations : Blois, Amboise, Vouvray, Tours, Sainte-Maure, tintaient à mes oreilles avec des vibrations caressantes. Il y avait en eux comme un écho des voluptueuses fêtes de la Renaissance, comme
une musique de baisers reçus et donnés par les superbes maîtresses des Valois, comme une résonance des sonnets de Ronsard et des bergeries de Remy Belleau. Je regardais, émerveillé, les coiffes des paysannes, les voiles carrées des chalands inclinés sur la rivière, les tourelles ardoisées des châteaux perdus dans les arbres, les archipels de nuages blancs voguant dans le bleu du ciel. Avec un enthousiasme exubérant que je n'ai plus retrouvé, hélas I je me forgeais d'idéales bonnes fortunes, d'amoureuses idylles, parfumées de l'odeur des chèvrefeuilles et des jasmins que je respirais au passage ; — et ce fut ainsi jusqu'à Poitiers, où je tombai dans les bras de l'oncle Desbordes, qui m'attendait à la gare.
ROSE-I.ISn
Mon oncle Desbordes éuit un type de célibataire heureux et sage, digne d'être chanté par Horace. Cinquante ans, bien découplé, leste et ingambe malgré un commencement d'embonpoint, il avait dans toute sa personne quelque chose de rond, de franc et d'ouvert qui plaisait à première vue ; son front large et carré était couronné d'une forêt de cheveux gris; ses yeux, couleur de noisette, souriaient ; sa barbe, poivre et sel, bien frisée, couvrait à demi
une bouche aux dents intactes et blanches, d*où sortait une voix chaude et sonore. Sa mise était soignée sans recherche; ses manières, aisées et familières sans vulgarité ; franc et jovial avec les hommes, aimable et courtois avec les dames, dl-iCT^t et modéré en toutes choses, il était, au physique et au moral, admirablement équilibré. Il me faisait l'effet d'une bonne poire fondante et parfumée, sans un nœud, sans un gravier. Il se plaisait à Saint- Clémentin, trouvant à y satisfaire amplement ses goûts de chasseur et d'épicurien.
A cette époque, la vie était douce et à bon compte dans ce coin du Poitou. La rivière poissonneuse, les breuils giboyeux, les
vergers bien affruités, les châtaigneraies pleines d*oronges, les chênaies où noircit la truffe, garnissaient en toute saison le garde-manger et la table. Écrevisscs et anguilles de Charente, perdrix rouges et râles de genêt, pâtés de Ruffec, toutes ces bonnes choses affluaient sous les halles aux jours de marché.
Oh 1 ce bon petit Saint-Clémentin 1 son nom résonne à mes oreilles avec des notes pleines de jeunesse et de limpidité. — J'entends encore la chanson des grekts, je vois encore les champs ensoleillés et la route plantée de frênes, où, quand la diligence atteignit un rond-point que les gens du cru appellent la Lune, mon oncle me montra du doigt le fond d'une vallée, et me dit : « Voici le pays ! » — J'aperçus un enfoncement d'un vert délicieux, où la rivière fusait un coude, et, au mîlieu d'un plantureux fouillis d'arbres, une toute petite ville dont les pignons et les toits
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bruns s*orangeaient aux lueurs du couchant. Le conducteur sonna du cor, la voiture descendit rapidement la côte, tourna l'angle d'un mur tapissé de jasmins de Virginie, et nous entrâmes à Saint-Clémentin : — une longue rue tortueuse, calme, sans pavés, avec des façades grises de vieux logis, et des bordures d'herbe en guise de trottoirs; devant les portes, quelques femmes filant au fuseau et relevant curieusement, au bruit de la voiture, leurs hautes coiffes poitevines ; puis, à un détour, une auberge à mine hospitalière, dont l'enseigne se balançait au-dessus du porche avec de souples festons de vigne entortillés autour de son support : — l'hôtel du Chêne-Vert.
« Suis-moi ! » dit mon oncle, en sortant de la caisse du coupé.
Nous longeons une ou deux rues étroites et endormies, nous coupons en biais la place, où une vieille église romane arron-
dit ses trois porches brodés de sculpture, et nous revoilà dans la grand'rue, devant une maison bourgeoise, à la façade blanchie à la chaux. C'était le logis où mon oncle avait loué en garni une partie du rez-de-chaussée et du premier étage, car — à l'exemple de la plupart des fonctionnaires de Saint-Clémentin, qui s'y considèrent un peu comme des oiseaux sur la branche — il n'avait pas jugé à propos de se mettre dans ses meubles, et il mangeait à l'hôtel.
Nous pénétrons dans un corridor très ombreux et très frais, sur lequel s'ouvrent les pièces du rez-de-chaussée, et à l'autre extrémité duquel une porte cintrée laisse voir les verdures d'un jardin touffu. Au moment où nous franchissons le seuil, une porte latérale entre-bdillée met une large raie blanche sur les dalles sombres ; j'aperçois dans l'enfoncement de la chambre une robe rose à pois blancs et une jolie tête
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brune, à la fois curieuse et farouche ; puis la porte est poussée brusquement et le corridor tout entier devient obscur. Nous montons ; sur le palier, mon oncle me fait entrer dans une pièce spacieuse, encombrée délivres, mais très modestement meublée :
« Voici ta chambre, dit-il en souriant ; c'est simple, mais c'est propre, et tu auras pour voisine une fort jolie personne.
— La robe rose! m'écriai-je étourdiment.
— Tu l'as déjà remarquée ? Mazctte 1 tu n'as pas les yeux dans ta poche !... Ne te monte pas trop la tête pourtant ; la « robe rose » est en puissance de mari ; c'est la femme de mon propriétaire, M. Houdart, le secrétaire de la mairie. »
Malgré ses pauvres vieux fauteuils de paille, son bureau de bois peint en noir, et ses rideaux de calicot jaune à bordure rouge, la chambre, donnant sur le jardin, était claire et gaie. Une seule chose la dé-
parait : c'était ce maussade encombrement de bouquins. Il y en avait partout : sur le bureau, le long des murs, jusque sur les chaises. Je lus les titres de quelquesuns : — Bulletin des lois, Marcadé, Ortolan; — tout cela exhalait une rance odeur de chicane et de procédure qui me fit faire la grimace.
« C'est, reprit mon oncle, la bibliothèque de M. de Pressac, le substitut... Il est garçon, et je lui avais sous-loué cette chambre dont je ne me sers pas.^. Mais il est absent, et, à son retour, il ira coucher à l'hôtel, c'est entendu... Installe-toi à ton idée et tâche de bien dormir... Tu dois en avoir besoin. »
J'avais, en effet, été un peu secoué par la diligence et je me sentais rompu de fatigue. Néanmoins, quand, après le dîner de la table d'hôte, mon oncle m'eut remisé dans ma chambre et se fut rendu au cercle, je ne voulus pas encore me mettre au lit.
Après avoir déballé mes effets, je vins m'asseoir derrière les volets mi-clos, et, tandis que tombaient les premières ombres bleuâtres du crépuscule, j'examinai curieusement les massifs et les tonnelles du jardin, espérant y apercevoir encore la dame à la robe rose. Elle y était, en effet, occupée à arroser les fïeurs des platesbandes. Parmi la verdure, je voyais glisser sa forme svelte déjà moins distincte, tantôt à demi penchée et vidant son arrosoir, tantôt d'An pas leste allant puiser de l'eau dans une grande cuve ronde placée au fond du jardin. La nuit nous surprit ainsi tous deux, moi tapi derrière mon volet, elle errant lentement au long des allées silencieuses. J'entendais le frôlement léger de sa robe contre les plantes humides.
Vers dix heures, à l'autre extrémité de la façade, une fenêtre s'ouvrit, et une voix d'homme, une singulière voix de soprano aigu, pareille à une petite flûte, cria :
{ UKiVERSITY ?
« Allons, il est temps de rentrer, Rose- Lise! »
Elle s'appelait Rose -Lise. Ce double nom me sembla original et je lui trouvai une douceur singulière.
Elle releva la tête et répondit d*un ton bref:
« C'est bien, je monte 1 »
Elle quitta le jardin en effet, mais lentement et comme à regret. Quelques minutes après, les verrous furent tirés, je distinguai un pas menu dans Tescalier, puis on tourna la clef de la porte située en face de la mienne, et bientôt tout fut silencieux. La petite ville s'endormait, et je n'entendis plus au loin que les voix des rainettes qui chantaient parmi les nénuphars de la rivière.
ROSF.-LISE
Mes premières journées à Saint -Clémentin furent un enchantement. Chaque course aux environs me réservait surprises et trouvailles nouvelles. Je me plongeais chaque matin dans un bain de nature verdoyante et fleurie. Chez nous, en Lorraine, le paysage est généralement sec et un peu uniforme ; les plaines sont nues, les prairies sont peu plantées, les vignes sont caillouteuses et sans ombre ; en de-
hors des bois, on ne trouve guère de verdure. Dans cette vallée de la Charente, au contraire, tout est couvert ; partout de l'ombre et de la fraîcheur. C'était pour moi une contrée pleine d'imprévu. — Pas une borderie dont les bâtiments ne soient noyés dans des masses de feuillages :
énormes figuiers touffus, longues tonnelles de vigne échevelée, noyers aux feuillées d'un vert noir, châtaigniers trapus à la ramure étalée et luisante. Les chemins creux sont bordés de grands buis à l'odeur amère»et d'arbres de toute essence, surplombant au-dessus des ornières humides ; les prés qui côtoient la Charente sont encadrés dans des haies très hautes et très fournies, où une végétation vigoureuse de coudriers, de troënes et d'aubépines se développe parmi des enroulements de chèvrefeuille, de clématite et de bryone. Toutes ces plantes s'étreignent follement, s'élancent en thyrses, en vrilles, en
guirlandes, et répandent dans l'air un par-
fum eitqiiîs et sauvage, La rivicr*^ elk-mcmc, ik iVau l)rune tt lente, tantôt disparaît sous des napp«s écaille uses de nénuphars aux roses blanches, tantôt ca-
resse de son onde moirée des ilôts de saules et de bouillards, au milieu desquels bruissent tout le jour les roues ruisselantes et le tic-tac d'un moulin.
Dans ce pays si bien arrosé, si varié d'aspect, si vert, où la lumière et l'ombre, les prés et les arbres, le ciel bleu et l'eau sombre, se nuriaient harmonieusement; où la rivière paresseuse et parfumée invitait mélodieusement à la contemplation et au rêve, je me sentais envahi peu à peu par une ivresse voluptueuse, par une sensualité toute païenne. Le charme de cette nature séveuse me pénétrait par tous les pores, et, en échange, je lui donnais fraternellement mes pensées et mes tendresses. Je me surprenais arrachant à poignées les plantes fleuries, et les pressant sur mes lèvres pour me griser de leur fraîcheur et de leur haleine, ou bien enlaçant amoureusement un jeune châtaignier et le serrant longuement contre ma poitrine,
dans Tespoir que son écorce allait tout à coup palpiter et répondre à mon étreinte.
J'emportais avec moi, comme compagnon de promenade, un livre, le Lys dans la Vallée, et je le lisais, couché sous les feuillées du Moulin des Ages, tandis qu'aux entours, les grillons et les sauterelles chantaient en plein soleil. Ce roman de l'amour platonique m'enthousiasmait; ces pages imprégnées d'un sensualisme mystique, cette peinture si colorée, si vivante et si large des sites de la Touraine, ce lyrisme tendre et caressant, me semblaient admirables et me mouillaient lesyeux de douces larmes. — Les cent premières pages du volume sont un chef-d'œuvre de poésie et d'observation. Tout y est : la vérité du détail et la majesté des grandes lignes, l'envolée lyrique et la chaude, exacte peinture de la réalité. Ces qualités de couleur et de précision, cette analyse psychologique profonde jusqu'à la subtilité, cette
étude minutieuse des moindres nuances du sentiment et de la sensation, que nous admirons maintenant comme des nouveautés chez certains de nos poètes ou de nos prosateurs contemporains, toutes ces découvertes dans le domaine de Tart que nous revendiquons comme nôtres à Theure actuelle, Balzac les avait trouvées et les avait supérieurement exploitées avant nous; ces sentiers nouveaux que nous nous imaginons avoir frayés les premiers, il les avait explorés et foulés d'un pied vainqueur, bien avant notre génération.
A l'époque dont je parle, ce n'était pas en gourmet littéraire que je savourais le Lys dans la Vallée; c'était en lecteur naïf et enthousiaste qui ne raisonne pas son admiration. Ce livre me mettait en communion plus intime avec le paysage que j'avais sous les yeux ; en même temps, il baignait d'une lumière limpide tout un monde de sensations et de désirs qui
jusque-là avaient fermenté en moi confusément et presque inconsciemment. Il donnait une expression et une direction précises à mes vagues aspirations amoureuses.
Mon adolescence avait été solitaire ; je n'avais fréquenté le collège de ma petite ville que comme externe, et j'avais été élevé sévèrement par des parents qui ne me laissaient pas vagabonder volontiers hors du logis. Aussi avais-je atteint mes dix-huit ans avec toute sorte de désirs sourds, qui s'ignoraient eux-mêmes parce qu'on ne leur avait jamais permis de montrer le bout de l'aile. L'amour et V éternel féminin me préoccupaient bien, mais d'une façon toute romanesque et spéculative, qui n'avait jamais eu occasion de prendre pied un seul moment dans la réalité. Une fois lâché en liberté, sous l'influence de cette molle et invitante atmosphère du pays poitevin, et grdce à mes lectures, je
sentis une soudaine révolution s*opérer en moi. Les désirs qui y sommeillaient à demi, comme une chrysalide dans sa coque, firent brusquement leur éclosion et se mirent à battre de Taile. L'amour était dans Tair ; il était aussi dans chaque ligne de mon roman ; je n*avais qu'à respirer et à ouvrir les yeux pour sentir sa présence.
La vallée de la Charente était devenue ma vallée de l'Indre, je cherchais si je ne verrais pas au-dessus des saules et des bouillards pointer les toits de Clochegourde, et je me demandais si, à mon tour, je ne rencontrerais pas une Henriette de Mortsauf dans les traînes des Ages ou dans les brandes de Savigné.
Si platoniques qu'elles soient, ces préoccupations, une fois écloses dans la tête d'un garçon de dix-huit ans, ne peuvent rester longtemps à l'état de pure idéalité ; il faut qu'elles s'objectivent et s'incarnent dans quelque héroïne en chair et en os. A
Saint-Clémenthi, il n*y avait pas de comtesse, mais je ne tenais pas au titre ; je pensais qu'une simple bourgeoise serait moins imposante et plus indulgente pour mes timidités de débutant. — Pourquoi M"" Houdart ne deviendrait-elle pas Télue de mon cœur, la fleur préférée et adorée sur laquelle se poserait mon premier amour sérieux ? A force de Tépier le soir derrière mes volets, et de passer dans la journée devant la chambre où elle brodait au métier, j'avais fini par m'intéresser très vivement à ma jeune voisine. A vrai dire, je ne savais pas encore au juste quelle éuit la couleur de ses yeux ; je n'avais entrevu qu'un bout de peignoir flottant ou un vague profil perdu ; mais je connaissais le timbre argentin de sa voix et j'avais appris à la table d'hôte, où on s'entretenait parfois d'elle, qu'elle était fort jolie. On prétendait en outre que son mari, M. Sylvestre Houdart, s'il était le modèle
des secrétaires de mairie, ne pouvait point passer pour le parangon des époux aimés et ainubles. Agé de vingt ans de plus que sa femme, glabre de visage, négligé dans sa toilette, doué d'une voix grêle et désagréable, il avait la réputation d'être d'un tempérament médiocrement amoureux.
On ne lui connaissait qu'une passion, la pêche à la ligne, à laquelle il consacrait tous ses loisirs. Peut-être, pendant ces longues stations au bord de la Charente, les nénuphars, qui abondent dans cette rivière, lui avaient-ils peu à peu communiqué leurs vertus apaisantes et leur frigidité ? Le ménage Houdart n'avait jamais eu d'enfants, et les mauvais plaisants insinuaient que ce n'était point la faute de Madame. On ajoutait même à mots couverts, — et ce fut un point noir qui gâta comme une tache d'encre l'azur de mon ciel amoureux, — on ajoutait méchamment que la belle Rose-Lise cherchait des
consolations ailleurs, et qu'elle avait un tendre pour M. de Pressac, — ce substitut dont j'occupais la chambre à coucher.
Était-ce pour ce motif que Rose-Lise affectait d'éviter toutes les occasions de se rencontrer avec moi? M'en voulait-elle d'être venu comme un intrus maladroit prendre l'appartement du substitut? Le fait est que, depuis mon arrivée, je n'avais pu encore la voir face à face.
Un dimanche, comme je rentrais d'une de mes courses matinales, avec une brassée de fleurs sauvages, je l'aperçus tout à coup au beau milieu de l'escalier. Elle donnaît des ordres à une femme de journée qui se trouvait dans l'une des pièces du premier étage. Ne m'ayant pas entendu venir, elle ne bougea pas, et je m'arrêtai un moment dans la pénombre du corridor pour la contempler à la dérobée. — Placée comme elle était à mi-hauteur de l'escaier, je la voyais de profil et de bas en
haut. Mes regards se reposaient complaisamment sur les franges de ses longs :(
cils, sur ses chc- ^
veux noirs frisottant autour de son front et au-dessous de la nuque. J'admirais silencieusement le pur ovale de son visage au teint mat, sa bouche rose d'enfant, les délicates inflexions de son cou nu, les souples lignes rondes de son corsage, les plis de sa jupe de pique un peu courte, découvrant la naissance de deux jambes finement modelées.
Elle remarqua tout à coup ma présence et se rejeta contre le mur pour me laisser passer.
Je m'avançai très ému. L'escalier était si étroit que je frôlai sa robe, et, tout en la saluant, je vis de près ses yeux de vierge, d'un bleu si foncé qu'ils paraissaient noirs. Elle s|aperçut de mon trouble et, quand je passai devant elle, elle sourit et me souhaita gaiement le bonjour. A ce momentlà, j'aurais voulu mettre à ses pieds toutes mes fleurs et toutes mes adorations en même temps. Elle dut démêler quelque chose de cela, car les femmes sont singulièrement perspicaces en pareille matière. Elle rougit légèrement et ses longs cils s'abaissèrent sur ses regards souriants. Ce fut l'affaire d'un clin d'oeil ; deux secondes après je me trouvai dans ma chambre, serrant nerveusement ma botte de fleurs contre ma poitrine palpitante.
« Non, me disais-je, ce n'est pas pos-
sible I... Elle a l'air trop chaste, son visage est trop virginal, son maintien trop réservé, pour que ce M. de Pressac soit son amant. »
Je sentis un souffle d'espérance chasser les points noirs qui m'avaient inquiété, et mon horizon d'amour s'éclairer d'une rose lumière d'aurore.
J E poussais toujours plus avant mes promenades aux entoursde Saint-Clémentin, afin de découvrir de nouveaux paysages et de jouir de nouvelles surprises. Une après-midi d'août, profitant d*un ciel moutonné de légères nuées blanches, je m'étais aventuré sur le versant de la colline qui sépare Saint -Pierre d'Excideuil de Saint-Saviol. Tout amusé avec mes pensées, dont la belle M"* Houdart menait maintenant la ronde, comme une déesse
en tête d*un chœur de njrmphes antiques, je suivais un chemin creux où les haies parallèles d*aubépines et de sureaux se rejoignaient au-dessus de mon front. Tout à coup, au détour de cette courance, je me trouvai dans une avenue de cormiers et je reconnus que mon chemin aboutissait à une métairie, dont j'apercevais l'entrée encadrée de piliers de pierre grise, et la cour gazonneuse ombragée de noyers. Je hasardai encore quelques pas et je distinguai sous les arbres deux formes féminines. La toilette de l'une des deux femmes était celle d'une bourgeoise de la ville ; je me trouvais assez rapproché pour remarquer la nuance claire d'une robe de toile écrue et un chapeau de paille orné de rubans cerise ; mes mauvais yeux de myope ne me permirent pas de pousser plus loin mon examen. Je me dis que c'était probablement la propriétaire du domaine où je pénétrais assez indiscrètement, et, ma timi-
dite l'emportant sur ma curiosité, je fis d'autant plus brusquement volte-face que la dame, intriguée à son tour, s'était avancée jusqu'à la porte charretière pour me dévisager. Je rebroussais chemin d'un air assez penaud, quand, à mon grand étonnement, je m'entendis appeler par mon prénom :
« Monsieur Évonyme ! »
Je me retournai et mon cœur ne fit qu'un saut. Je venais cette fois de reconnaître, sous les larges bords du chapeau de paille, la figure originale et les yeux bleu-noir de Rose-Lise.
« Ah I monsieur Évonyme, répéta-t-elle avec un aplomb dont je ne la croyais pas capable, ce n'est point gentil à vous de venir jusqu'à l'entrée de la Fuie et de vous sauver de cette façon. »
Je n'osai pas avouer que je ne l'avais pas reconnue et je préférai lui répondre que je craignais d'être indiscret.
« Indiscret? se récria - 1 - elle, bonnes gens ! M. Houdart m'aurait joliment grondée si j*avais laissé passer le neveu de M. Desbordes à deux pas de chez nous, sans le prier d'entrer... Allons! point de cérémonie !... Venez I » continua- t-elle en me faisant passer le premier.
Je pénétrai dans une cour herbue où les noyers répandaient une ombre humide.
Les bâtiments noircis s'élevaient au fond en équerre. Un figuier poussait vigoureusement près de la porte d'entrée, et, sur les marches, la femme de journée nous regardait, assise entre deux panerées de prunes.
« Je suis venue avec la Limousine, m'expliqua M"* Houdart en me désignant du geste la femme aux paniers, afin de cueillir des mirabelles. M. Houdart a trop de besogne à sa mairie pour s'occuper de nos petites récoltes... Mais, par ce grand chaud, vous devez mourir de soif; que pourrais-je bien vous offrir pour vous
restaurer?... Nous ne sommes pas riches en rafraîchissements à la Fuie... Aimez-
vous la. crème ? Tions en avons justement de très fraîche^ *
Sur ma réponse affirmative :
« Attendez! s'exclama- 1 -elle, je vais vous en quérir. »
Elle s'élança vivement vers la maison du métayer et, quelques minutes après, je
la vis revenir portant un saladier à demi rempli de crème. Elle avait épingle sur son corsage une serviette de toile bise, et tenait dans une de ses mains une petite verge confectionnée avec des brins de genêt vert.
« Venez, reprit-elle, nous allons faire de la crème fouettée. »
Je la suivis docilement. Après avoir traversé un couloir, nous nous trouvâmes dans le jardin : un clos assez vaste, très feuillu, où des plantes communes, œillets, fenouils, roses paysannes, balsamines, poussaient pêle-mêle autour de carrés de choux et de cardons. Çà et là, des arbres fruitiers étendaient leurs branches moussues, et, de distance en distance, des roses trémières balançaient leurs hautes tiges décorées de fleurs rouges ou blanches.
Nous nousarrêtâmes près d'un vieux puits, dans l'armature rouillée duquel une clématite en pleine floraison s'était enroulée,
s'accrochant aux arbres voisins et répandant tout alentour une ombre embaumée.
« Tenez I dit Rose-Lise en s'asseyant sur la margelle usée, et en assujettissant le saladier sur ses genoux, ici, nous serons au frais. »
Elle saisit la vergette de genêt et se mit à fouetter la crème. Elle y allait de tout cœur, ayant relevé ses manches de façon à montrer jusqu'au coude un bras blanc sur lequel le hâle avait à peine mordu.
Debout, à quelques pas d'elle, ne me sentant pas d'aise, je la regardais Êiire sans mot dire. Sous l'agitation des genêts verts, le liquide moussait doucement. Le mouvement que se donnait Rosc-Lise avait mis une rougeur légère sur ses joues ; de temps en temps, elle levait vers moi en souriant ses yeux, dont les prunelles foncées étaient comme baignées dans le blanc bleuâtre de la cornée. Des mouches à miel, attirées par
l'odeur de la crème, bourdonnaient autour de sa tête brune ; j'avais brisé un brin de clématite, afin de chasser ces abeilles gourmandes quand elles s'approchaient trop près des joues ou des bras de M"" Houdart. Et elle riait, et je me uouvais au septième ciel, grisant mes yeux de la contemplation de sa jolie personne, respirant à pleines narines l'odeur d'amande amère des clématites.
« Voilà qui est fini I s'écria-t-elle quand la crème fut à point ; maintenant je vais vous servir dans la chambre basse ; ici les mouches sont trop insupportables. »
Nous rentrâmes dans une pièce voûtée, à peine meublée ; les volets clos y laissaient passer un faible filet de soleil, dont le rayon allait se briser dans une terrine pleine d'eau fraîche.
« Mettez-vous à table, dit-elle en prenant dans un buffet des assiettes et des cuillers d'étain, et goûtez de ma crème.
— Volontiers, à la condition que vous y goûterez avec moi.
— Certainement... Mais auparavant je vais passer mes mains à l'eau. »
Elle s'agenouilla près de la terrine, y trempa ses petites mains et les retira toutes ruisselantes.
« Permettez que je me rende au moins utile à quelque chose ! » repris-je en devenant moins timide.
Je saisis la serviette qu'elle avait posée sur la table, et je me chargeai moi-même d'essuyer soigneusement ses bras mouillés. Quand ce fut fini, je me penchai vers l'une des mains que je tenais encore dans les miennes et je la baisai à pleines lèvres.
« Ah! dit-elle en frissonnant légèrement, ceci est de trop. »
En même temps, ses grands yeux me lancèrent un regard courroucé qui me fit rentrer sous terre.
« Pardon! balbutiai-je.
— Mettez-vous à table, monsieur, reprit-elle sévèrement, et ne me forcez pas à appeler la Limousine ! »
Nous commençâmes k déguster silencieusement la crème. Cet incident avait jeté un froid et m'avait coupé Tappétit.
Je ne mangeais que du bout des dents ; elle, au contraire, savourait chaque cuillerée avec des mines gourmandes, et semblait beaucoup moins troublée que moi. Elle rompit la première ce silence gênant.
« Êtes-vous à Saint -Clémentin pour longtemps ? me demanda-t-elle.
— Pour trois mois au moins.
-- Ah 1 — Son front se plissa et je crus voir sa jolie figure se rembrunir. — Vous ne vous y amuserez pas trop, continuât-elle ; l'endroit n'est pas plaisant.
— Je ift'y plais beaucoup, au contraire ; le pays est charmant.
— Vous trouvez?... A quoi pouvezvous bien passer votre temps, pour ne pas vous ennuyer ?
— Je me promène, je lis, je fais un peu de botanique.
— Ahl vous êtes un savant... comme M. de Pressac.
— M. de Pressac ! m'écriai-je, — et je ne pus m'empêcher de rougir, — le monsieur dont j'occupe la chambre ?
— Précisément, répondit-elle d'un ton bref... Le connaissez-vous?
— Non, repartis-je étourdiment, mais je l'ai déjà pris en grippe. »
Elle eut un singulier éclat de rire :
« C'est bien assez de lui avoir pris sa chambre! »
Elle se tut ; puis, après un moment, elle ajouta :
« Où étiez-vous avant de venir ici ?
— A Juvigny, en Lorraine... J'y ai terminé mes études, cette année, et mon
RQSE-LISE
voyage à Saint-Clémentin est ma première sortie.
— Vous avez été élevé par votre mère, cela se devine... Je parie que vous êtes un fils unique et un enfant gâté.
— Unique, oui; gâté, nenni... On me tenait, au contraire, très serré.
— Ha! hal... vous étiez cousu aux
jupes de votre maman!... Bah! vous faisiez bien quelque escapade de temps en temps, car vous n'êtes pas un saint plus que les autres?... Est-ce à Juvigny que vous avez appris à baiser la main, des dames ?
— C'est la première fois, protestai-je en rougissant, je vous jure que c'est la première fois 1
— Vraiment?... En ce cas, vous allez bien pour un débutant ! » fit-elle en baissant .les yeux.
Sa jolie voix, nette et argentine comme le clairin qui résonne au cou des génisses dans la brande, avait des inflexions cdlinement maternelles en me questionnant sur mon enfance, sur ma vie de collège, sur mes goûts et mes préférences. J'étais flatté et touché de l'intérêt qu'elle semblait prendre aux détails de mon existence.
Moins naïf et moins novice, j'aurais compris qu'elle me sondait et me tâtait pour
bien savoir à quelle sorte de garçon elle avait afiaire, — comme un agriculteur sonde et retourne un coin de terre, pour reconnaître le fond et le tréfonds du sol qu'il veut exploiter.
Peu à peu cependant, elle laissa tomber la conversation. Il se faisait tard et elle s'attendait sans doute à ce que je prisse congé ; mais je me trouvais si bien dans cette salle discrètement close et demi-obscure, en tête-à-téte avec la dame de mes pensées, que je ne bougeais pas. Rose-Lise se décida la première à se lever.
« Voici le soleil qui se couche 1 s'écriat-elle en poussant l'un des volets ; dans une demi-heure il fera brun, et il faut que je rentre pour le souper de M. Houdart.
— Me permettez-vous d'être votre compagnon de route? » demandai-je timidement.
Elle eut un moment d'hésitation, puis, avec un sourire :
« Pourquoi pas ? répondit-elle ; venez vite ! »
Elle appela la métayère, ferma portes et fenêtres, puis la Limousine, avec ses deux paniers de prunes, marcha en avant, et nous nous mimes à descendre la courance qui dévale dans la direction de Saint-Pierre. Quand nous arrivâmes près du moulin, le soleil avait disparu derrière les peupliers. La rivière, teinte d'une mate couleur de turquoise, élevait plus distinctement son bruit frais dans le silence du soir. Par masses plus épaisses, les feuillages se découpaient en noir surTeau bleue, et, tout au loin, des pâ tours s'appelaient et se répondaient d'un coteau à l'autre, en chantant une mélopée mélancolique et traînante, qui s'envolait, toujours la même et toujours plus lointaine. Nous touchions à cette heure d'entre chien et loup, si intime et si propice aux confidences faites de cœur à cœur.
« Déjà sept heures et demie ! murmura Rose-Lise en entendant l'angelus tinter à Saint-Pierre.
— Vous craignez que M. Houdart ne soit inquiet? »
Hlle se mit à rire et haussa les épaules.
« Inquiet, lui?... dit-elle avec une intonation dédaigneuse ; il ne s'inquiète que d'une chose, c'est de savoir si le poisson mordra et s'il fera une bonne pêche...
Sortez-le de ses écritures et de ses amorces, et il n'est bon à rien.
-- Vous n'êtes pas tendre pour lui 1
— Pas plus qu'il ne l'est pour moi...
Ah ! si j'avais su ce que c'est que le mariage, comme je serais restée fille 1 »
A mon tour, je l'interrogeai sur son éducation de jeune fille et sur sa vie actuelle. Il y avait en elle un singulier mélange d'ingénuité et de hardiesse, de pruderie et de laisser-aller. Sa tournure d'esprit était, au demeurant, un peu romanesque
et sentimentale, et elle parlait de l'amour avec des phrases légèrement prétentieuses, réminiscences des feuilletons qu'elle avait lus et des romances qu'elle avait apprises au couvent. Mais toute cette phraséologie me paraissait charmante dans sa bouche, à cette heure délicieuse du crépuscule. Nous nous étions engagés sous une châtaigneraie où il faisait déjà presque nuit. Son pied trébucha contre une pierre et je profitai de ce prétexte pour lui offrir mon bras. Elle accepta, et je sentis contre ma poitrine la tiédeur de ce bras demi-nu, qu'elle appuyait sur le mien avec un certain abandon. Nous cheminions ainsi lentement sous les châtaigniers, tandis que, de loin en loin, dans les talus de mousse, les vers luisants brillaient comme des lumeroties (feux follets).
Mon cœur battait, je le sentais sauter jusque dans ma gorge, et j'avais sur les
lèvres une déclaration toute prête que je n'osais formuler.
« Ah! me disais-je, si elle savait ce qu'il y a d'amour brûlant dans ce cœur qui bat près de son bras, si elle savait de quelle tendresse je l'envelopperais, peut-être consentirait-elle à m'aimer puisqu'elle n'aime pas son mari?... Mais elle ne devine rien, et ma maudite timidité m'empêche de parler. »
Je poussai un soupir qui monta discrètement sous les châtaigniers; elle l'entendit peut-être, car son bras pressa le mien un peu plus fort, mais elle ne me questionna point. Elle doubla le pas au contraire et, sans rien nous dire, nous atteignîmes la lisière de la châtaigneraie.
Nous nous rapprochions de Saint-Clémentin, et on distinguait déjà les lumières et les rumeurs de la ville. Elle quitta brusquement mon bras.
<y6 ROSE-LISE
« Il faut nous séparer ici, monsieur Évonyme, me dit-elle.
— Pourquoi? m*écriai-je désolé.
— Parce que... »
En entendant cette réponse ambiguë, un soupçon me traversa l'esprit et je songeai au substitut.
« Cela vous ennuie de faire route avec moi, avouez-le 1
— Du tout, j*ai grand plaisir à causer avec vous; mais à Saint-Clémentin, on est très mauvaise langue, et si l'on nous voyait rentrer ensemble...
— Vous craignez qu'on ne le dise à quelqu'un qui vous tient au cœur, interrompis-je assez impertinemment, à M. de Pressac, par exemple.
— M. de Pressac n'a rien à voir dans tout cecil répliqua-t-elle sèchement, et je ne sais pourquoi vous mêlez son nom à notre conversation... Je tiens tout bonnement à ma tranquillité, et je ne me soucie pas
d*être le sujet des cancans des gens de Saint-Qémentin... Allons! soyez sage et souhaitons-nous le bonsoir. »
Elle me fît un petit signe amical, releva les plis de sa robe et se mit à courir pour rattraper la Limousine, qui avait au moins cent pas d'avance sur nous.
Je restai inmiobile, la regardant fuir dans le crépuscule. Qpand je Teus perdue de vue, je fis un long détour à travers champs pour rejoindre là route de RufFec.
J'avais le cœur si plein, la tête si montée que je ne me sentis pas d'humeur à me rendre à l'hôtel, où l'heure de la table d'hôte était depuis longtemps sonnée. Je ne rentrai en ville qu'à la nuit serrée et je me couchai sans souper.
6o ROSE-LISE
V^UAND on s*endort l'estomac vide, on a le sommeil léger et traversé par de nombreux rêves. J'en faisais un charmant, où il y avait des parfums de clématites, des baisers et de beaux yeux bleus souriants, quand, vers minuit, je fus réveillé par un violent coup de marteau appliqué à la porte de la rue. Personne ne bougeant, ce premier coup fut suivi d'une série de martellements précipités ; puis la sonnette se
mit de la partie. Il y avait de quoi assourdir tous les habitants de la grand'rue. — Panl panl le marteau; dinn! dinn! la sonnette. — Enfip un volet s'ouvrit au premier étage et j'entendis une voix de faus^t
— celle de M. Houdart
— demander ce qu'on voulait, et s'il y avait le feu quelque part.
C'était le substitut, M. de Pressac, qui revenait de son voyage, et qui, ne se souvenant plus des arrangements pris avec mon oncle, insistait pour rentrer dans ses pénates. Il fallut lui expliquer que sa chambre était occupée par un neveu nouvellement débarqué, et, après de longs pourparlers, il
finit par reprendre sa valise et aller coucher à l'hôtel.
Le lendemain matin, je rôdai dans l'escalier et dans le jardin, espérant toujours rencontrer Rose-Lise et échanger avec elle un regard amical, mais ce fut peine perdue. La dame se tînt claquemurée dans sa chambre et n'en sortit pas. En revanche, au déjeuner de la table d'hôte, j'eus la médiocre satisfaction de faire connaissance avec M. de Pressac. Il me déplut à première vue. Grand et solidement charpenté, âgé de trente-trois ou trente-quatre ans, vêtu de noir de la tête aux pieds, le gilet boutonné jusqu'au cou, la redingote flottante, il avait plutôt la mine d'un ecclésiastique en bourgeois que d'un magistrat.
Ses cheveux étaient coupés en brosse ; sa figure, entièrement rasée, laissait voir à plein les plis sardoniques de deux lèvres chagrines; ses yeux, d'un gris faïence, étaient vifs et intelligents, mais déparés
par l'expression soupçonneuse du regard.
II semblait d'un naturel fort taciturne et se mêlait peu à la conversation des autres convives ; je dois néanmoins convenir que, lorsqu'il daignait desserrer les lèvres, il parlait agréablement. Sa voix avait des cordes à la fois graves et moelleuses qui donnaient beaucoup de séduction à sa parole. Ses discours, prononcés d'un ton assez tranchant, étaient imprégnés d'un sentimentalisme fleuri et lamartinien, qui devait réussir près des dames ; mais son éloquence avait un miel qui tournait facilement à l'aigre. Je me plaisais à le contredire avec l'étourderie d'un jeune échappé de collège qui ne doute de rien. Il condescendait à me répondre, mais de haut, comme il sied à un magistrat du parquet, avec l'indulgence impertinemment dédaigneuse dont on se sert pour se débarrasser d'un gamin indiscret. La compassion solennelle et railleuse avec laquelle il me
traitait me poussait à l'exaspération. Je ne me possédais plus, je lâchais quelque sottise, et lui, toujours de sang-froid et toujours ironiquement poli, en profitait pour me remettre à ma place, avec deux ou trois mots cinglants qui me faisaient l'effet d*un verre d'eau froiJe jeté au nez d'un enfant en colère.
L'arrivée de ce trouble-féte m'avait gâté tout mon plaisir; elle rembrunissait jusqu'aux lumineux paysages de la vallée de la Charente. Je devenais maussade, ennuyé et ennuyeux pour les autres ; mon oncle Desbordes, qui s'était aperçu de cette bilieuse disposition d'esprit, m'avait rappelé déjà deux ou trois fois à l'ordre, sans parvenir à modifier ma méchante humeur.
Ce qui ajoutait encore à mon dépit, c'était que, depuis le retour de ce substitut de malheur, Rose-Lise semblait de nouveau me fuir. Je réussissais à peine maintenant à apercevoir, entre deux portes, le
flottement ondoyant de sa robe. Elle sortait plus fréquemment que d'habitude et ne rentrait au logis qu'à l'heure où M. Houdart revenait de la pêche, son panier d'osier au dos, sa casquette de toile sur la nuque, et sa canne à ligne à la main. Je me disais qu'elle achevait peut-être sa récolte de fruits à la Fuie, et, dans l'espoir de savourer encore les délices de l'aprèsmidi passée à l'ombre de la clématite, je m'en allais rôJer pendant des heures autour des murs à demi éboulés de la métairie. Mais j'avais beau arpenter l'allée des cormiers, je ne voyais dans la cour ni la robe de toile ni le chapeau de paille à rubans cerise. Les volets de la maison de maître étaient clos, les métayers étaient aux champs, les poules seules grattaient d'un air affairé le terreau de la cour, et j'étais accueilli par les aboiements inhospitaliers d'un chien de berger qui me montrait les dents.
Je m'en revenais alors tout mélancolique par les mêmes sentiers que j'avais si joyeusement parcourus peu de jours avant, en compagnie de Rose -Lise, et je ruminais ma déconvenue en me posant des questions anxieuses au sujet des relations possibles de M. de Pressac avec M"* Houdart. Est-ce que par hasard Rose-Lise aimerait sérieusement ce ténébreux et peu sympathique personnage ? Ce n'était pas vraisemblable. Elle était trop jeune et trop jolie, trop raffinée dans ses goûts pour s'amouracher de cet homme mal fagoté, maussade et déjà mûr. Avec la naïve outrecuidance d'un garçon qui vient d'atteindre ses dix-huit ans, je regardais alors comme de quasi- vieillards les gens qui en avaient plus de trente. — En revanche, aujourd'hui, je ne supporte pas que les jeunes adolescents usent de la même irrévérence à mon égard. — Semblablement, je trouvais odieux que M. de Pressac —
un magistrat! — osât porter le trouble dans ce jeune ménage ; mais je ne considérais nullement que la chose fût tout aussi odieuse, venant de la part du neveu de mon oncle. — Moi, c'était bien différent : j'aimais M"* Houdart d'un amour éthéré, je ne méditais pas le déshonneur de M. Houdart, je ne voulais déposer aux pieds de sa femme que de respectueuses adorations. — Nous avons tous et à tout âge cette façon originale d'envisager les choses et de juger les gens : nous sommes myopes quand il s'agit de nos propres méfaits, et presbytes à l'égard des actes du prochain. Plus j'examinais la situation, plus il me semblait inacceptable que Rose- Lise ressentît une tendresse quelconque pour le substitut.
Pourtant un soir, à la brune, étant entré sans bruit dans le corridor déjà obscur, tandis que je cherchais à tâtons la rampe de l'escalier, je vis s'esquiver en tapinois