‹ Rose-Lise: illustrations deMyrbachChapitre 2 sur 3 · UNIVERSIT · texte numérisé non relu

UNIVERSIT

de la salle du rez-de-chaussée une ombre qui se dirigea vers la rue, et quand cette forme fuyante se dessina plus distinctement dans l'encadrement de la porte, je trouvai qu'elle avait beaucoup des airs de M. de Prcssac. Cela me fit l'effet d'un coup de poing appliqué dans l'estomac. Je revins sur mes pas et je fouillai d'un œil inquiet la profondeur de la grand'rue, mais mon inconnu rasait les murs et il s'enfonça bientôt dans les vapeurs du crépuscule. Une demi-heure plus tard, j'entendis le pas traînant et la voix grêle de Sylvestre Houdart qui réintégrait le logis conjugal, après avoir fait son rams quotidien au café des Trois- Pilier s.

Cet incident pénible épaissit encore mes humeurs noires. Je ne me consolai un peu qu'en apprenant de la propre bouche de M. de Pressac qu'il projetait pour la fin de la semaine un nouveau voyage à Poitiers.

Je n'eus de repos que lorsque je le vis

installé dans le coupé de la diligence et lorsque le véhicule jaune, sortant enfin du Chéne-Vert, grimpa au petit trot la rampe de la grand'rue. Alors mon humeur se rasséréna et il me sembla qu'on m'enlevait un moellon de dessus la poitrine. Le soir même, après dîner, abandonnant mon oncle à la porte du cercle, )e regagnai hypocritement la maison. C'était l'heure où M. Houdart se livrait aux émotions du rams sur les banquettes de velours des Trois "Piliers. J'avais chance de trouver Rose-Lise seule, et j'étais bien résolu cette fois à me jeter à ses pieds.

Les portes du rez-de-chaussée étaient closes et le logis paraissait désert. Sur le seuil du jardin silencieux, le chat procédait gravement et minutieusement à sa toilette.

Par cette tiède soirée d'août, Rose-Lise était probablement allée prendre le frais dehors.

« Allons ! pensai-je, tout penaud et navré, remontons dans ma chambre ! »

Je gravis les marches lentement et comme à regret. Mais à mesure que je montais, il me semblait entendre, au fond de quelque chambre haute, une voix féminine fredonner un bout de romance.

Mon cœur recommençait à s'agiter. J'arrive sur le palier, je pousse la porte entrebâillée et — saints du paradis ! — quelle adorable surprise !

Perchée sur une chaise, Rose-Lise en personne était en train de renouveler les rideaux de mousseline de ma fenêtre. — N'ayant pour toute servante qu'une femme de journée, comme beaucoup de petites bourgeoises, elle s'occupait elle-même de l'arrangement de ses chambres garnies, et elle avait choisi l'heure où ses locataires étaient ordinairement absents pour.vaquer à cette besogne domestique. Au bruit de la porte refermée, elle tourna la tête, m'aperçut, et, interrompant sa chanson, elle descendit précipitamment.

« Ah! murmura- 1- elle en s'asseyant, c*est vous, monsieur Évonyme ?. . . Bonnes gens! vous m*avez effrayée... J'en ai un battement de cœur. »

Hn même temps, elle posait la main sur sa poitrine comme pour en comprimer les palpitations.

« Vraiment! m'écriai -je en m'approchant d'elle, tout confus.

— Ma parole ! reprit-elle en prenant familièrement l'une de mesmains et en la posant sur son cœur ; sentez comme il bat 1 »

J'avoue que je ne sentis rien du tout.

J'étais trop troublé pour avoir des sensations nettes, et il me semblait que mes genoux allaient se dérober sous moi. Elle s'avisa de mon trouble et, écartant doucement ma main, qui ne quittait plus son corsage :

« Q.u*êtes-vous devenu tous ces joursci ? dit-elle d'un ton très posé ; je ne vous ai plus revu depuis votre visite à la Fuie.

— J'y suis retourné pourtant trois fois !

repartis-je avec un accent de reproche, mais sans jamais vous y rencontrer. »

Elle se mit à rire.

« Et, poursuivit-elle, le séjour de Saint- Clémentin vous amuse-t-il toujours autant?

— Hélas ! avouai-je avec un gros soupir, les journées m'ont paru bien longues et bien vides, depuis...

— Depuis quand? interrompit- elle, tandis que ses yeux bleus me dévisageaient.

— Depuis l'arrivée de M. de Pressac ! »

répondis-je impétueusement.

Sa figure se rembrunit.

« Pourquoi, s'écria-t-elle avec humeur, me parlez-vous toujours de M. de Pressac ?... Je suis sûre que vos bavards de la table d'hôte ont fait devant vous des potins sur notre compte. »

Je balbutiai en protestant qu'elle se

trompait ; mais je parlais sans conviction.

Elle interrompit ma phrase embrouillée, et effleurant ma bouche d'un doigt menaçant :

« Vous voyez bien ! vous vous coupez!... Allons! fit-elle, vous n'êtes pas franc et vous ne me dites pas le fond de votre pensée.

— A quoi bon? répliquai- je, vous n'avez pas confiance en moi.

— C'est une erreur; je vous tiens pour un garçon d'esprit, bien plus sensé et bien plus sérieux qu'on ne l'est à votre âge...

J'ai, au contraire, une entière confiance en vous et je vais vous le prouver... On vous a dit, n'est-ce pas, que j'aimais M. de Pressac ?

— Oui, répondis-je en rougissant ; mais je vous jure que je ne l'ai pas cru I

— Et pourquoi donc ? s'excjlama-t-elle avec véhémence. M. de Pressac vaut mieux dans son petit doigt que tous les mauvais

plaisants de votre table d'hôte... Eh bien I

on ne s'est pas trompé ; j'ai une très vive

tendresse pour lui; c'est un homme de

cœur, et il mérite qu'on

l'aime I »

Elle s'arrêta en voyant ma figure bouleversée. J'avais la gorge serrée, les larmes aux yeux, et pour un peu j'aurais sangloté.

« Mon Dieu ! qu'avez -vous ? me demanda-t-elle. Est-ce que par hasard...?

-- Oui, interrompis-je d'une voix mal assurée, je vous aime, et ce que vous me dites me navre.

— Vous êtes un enfant ! reprit-elle avec un accent de maternelle compassion. A votre âge, est-ce qu'on sait ce que c'est

que l'amour ?... Voyons I calmez-vous, ajouta-t-elle, je vous aime bien aussi et je serais désolée de vous chagriner... Ne me jugez pas mal... Si vous connaissiez la vie que je mène, mariée malgré moi à un être comme M. Houdart !... Je ne veux point médire de lui, mais il n'a pas su tenir sa place dans mon cœur, et dame !

quand le cœur est vide...

— Ah ! m'écriai-je, mon amour pour vous est si grand ! ... Il l'aurait rempli tout entier.

— Enfant! » répéta-t-elle en me prenant les mains.

Nous restâmes ainsi un bon moment.

Malgré mon chagrin, je savourais ces minutes délicieuses et je frissonnais en regardant ses grands yeux bleus. Dans l'air fondant de la soirée d'août, le carillon des cloches de Saint-Nicolas s'égrenait mollement.

« Comme ces cloches ont un beau son !

murmurai-je.

— Elles carillonnent pour la solennité de demain, dit-elle... C'est demain l'Assomption, et c'est justement ma fête, car je me nomme aussi Marie... Mais personne ne me la souhaitera !

— Si, je vous la souhaiterai, moi ! »

Je m'élançai vers la fenêtre, je cueillis

quelques brins de jasmin fleuri, qui montaient jusqu'au ras de la croisée, et un à un, je les piquai dans ses cheveux noirs, dans son corsage... Elle me laissait faire et souriait. Une minute de plus et j'allais jeter mes lèvres brûlantes à toutes les places où j'avais semé des fleurs, quand nous entendîmes soudain des pas dans le corridor, et la voix grêle de M. Houdart gourmandant son chat.

« Chut! fit Rose-Lise en posant un doigt sur sa bouche. Il vient de rentrer...

Demain, nous nous reverrons ; je resterai toute l'après-midi, en bas, dans la salle. »

Et ramassant ses jupes, elle ouvrit la

porte avec précaution et se glissa dans Tescalier, me laissant dans une voluptueuse extase que berçait lentement la voix mourante des cloches.

8o ROSE-LISE

Il y avait aux environs de la Fuie un coin de la Charente où M. Houdart aimait à pêcher de préférence. C'était à quelques pas du hameau de Dalident, qui dépend de la commune de Saint-Saviol. Près du pont de bois une large prairie s'étendait, arrosée par un des bras de la rivière et bordée d'épais massifs d'aunelles. En face, un ilôt très vert et très touffu s'arrondissait au milieu de l'eau, et on s'y rendait au moyen d'un vieux bateau. La place était

ombragée et, à ce qu'il paraît, très poisson ni use* — M. Houdart mluvita un dimanche à l'y accompagner avec sa femme. Nous partîmes après le déjeuner. Le mari ouvrait la marche, avec sa canne à pèche sous le bras. Nous le suivions à distance, Rose-Liseetmoi, portant à tour de rôle le panier aux provisions. Une fois arrivé dans l'îlot, le secrétaire de la mairie s'installa à sa place de prédilection.

appâta le poisson et tendit sa ligne* Pendant ce temps, nous posions, de distance en distance, dans l'eau sombre et lente, des balances à prendre les écrevisses. De demi-heure en demi-heure, nous allions les relever et nous trouvions toujours sur chaque plateau deux ou trois crustacés, que nous jetions tout grouillants dans le panier. Dans les intervalles, je lisais à mivoix à Rose-Lise je ne sais plus quel roman sentimental que nous avions emporté.

Je vois toujours l'endroit : les molles ondulations des coteaux boisés de châtai* gniers, les maisons blanches de Dalident sur la gauche, et, au tournant de la vallée, les vergers de Saint-Saviol, qui nous masquaient le village, dont nous entendions seulement les sonneries argentines. Assise dans l'herbe. M"" Houdart était adossée à un saule : sa robe rose étalée ne laissait passer que le bout de ses bottines et faisait

une tache gaie dans la verdure foncée.

Couché à plat ventre, les deux coudes dans le gazon, je tournais les pages sans trop savoir ce que je lisais, attendu que mes yeux étaient plus souvent fixés sur la figure de la dame que sur le livre. L'eau noire, à deux pas de nous, bruissait parmi les souches des saules, se creusant en minuscules entonnoirs où tourbillonnaient des brins d'herbe^ et où des libellules bleues glissaient en agitant leurs ailes de gaze. Un peu plus loin, le miroir sombre de la rivière reflétait la casquette et la face glabre de M. Houdart penché sur sa ligne.

La physionomie du bonhomme, entrevue dans cette onde endormie, avait une expression si patiente, si confiante et si placide, que j'étais pris de scrupules en le regardant à la dérobée, et que je n'osais murmurer à Rose-Lise le moindre mot d'amour. Je ne sais si la malicieuse personne s'apercevait du motif qui me rendait

si respectueux et si retenu, mais, probablement rassurée par ma mine timide et rêveuse, elle mettait malignement tout en jeu pour me pousser à bout, remuant à chaque instant ses pieds sous les plis soulevés de sa robe, montrant jusqu'au coude ses bras potelés, alanguissant ses prunelles luisantes, et tout cela avec un tel air innocent et virginal qu'il ne me venait même pas à l'esprit de l'accuser de coquetterie.

Vers six heures, nous dînâmes sur l'herbe, en écoutant distraitement M. Houdart qui nous contait les émotions de sa pêche, les anguilles qu'il avait ferrées et celles qu'il avait manquées; puis, à la brune, tandis qu'il rangeait ses engins, Rose-Lise et moi nous montâmes dans le vieux bateau dont elle détacha l'amarre faite de brins de tilleul tressés. Je me servais d'une perche en guise de pigouiîle, et nous nous laissions aller lentement à

la dérive, entre le ciel brunissant où pointillaient les premières étoiles, et l'eau brune qui les reflétait. Le bateau frôlait avec un bruit frais les nénuphars étalés sur la rivière, et Rose-Lise, assise à la proue, trempait ses bras nus dans l'eau tiède. Debout et à demi penché au-dessus d'elle, je distinguais dans la pénombre ses yeux brillants, sa tête renversée en arrière, et les formes confuses de son corsage échancré. Enhardi par la solitude et l'obscurité où nous nous trouvions, je me sentais fortement tenté. Je posai brusquement ma pigouille en travers de la barque, et je vins m'asseoir aux pieds de la jeune femme. Elle se douta que j'allais m'enliardir plus qu'elle ne voulait, et se soulevant à demi : « Voulez-vous que je vous chante quelque chose? » me demanda-t-elle tout à coup. Elle comprenait qu'il fallait rompre le silence périlleux dont elle subissait elle-même l'entraîne-

ment, et, sans attendre ma réponse, elle commença une barcarolle alors très à la mode, composée sur des paroles de Théophile Gautier :

Dites f la jeune belle, Où voulez-vous aller?

La voile ouvre son aile, La brise va souffler...

Sa voix peu exercée, mais étendue et bien timbrée, s'envolait avec un balancement cadencé sous la voûte des aulnes; loin de me calmer, elle irrita encore le désir fou que j'avais de saisir la chanteuse dans mes bras et de la couvrir de baisers. Je ne lui laissai pas finir sa romance, et l'interrompant brusquement :

« Comme je vous aime ! m'écriai-je.

— Prenez garde ! me dit-elle en posant une main sur mon bras, nous rasons le bord et mon mari peut nous entendre. »

J'étais encore novice en pareille matière,

et la crainte de la compromettre m'arrêta net dans mon entreprise. Je me contentai de garder la main qu'elle m'avait abandonnée, et nous continuâmes ainsi à suivre le fil de l'eau, noyés dans une douce langueur.

Nous étions arrivés à la pointe de l'îlot, qui s'avançait vers les prés.

« Madame ! s'exclama soudain une voix grave qui partait de la prairie, je crois que M. Houdart s'impatiente ; il vous fait signe d'aborder. »

Je lâchai précipitamment la main de Rose-Lise et je me dressai sur mes pieds.

A la crête du talus, la haute taille de M. de Pressac se découpait sur le ciel étoile, comme une apparition malfaisante.

« J'étais en promenade à Dalident, reprit-il en manière d'explication, j*ai reconnu votre voix, et j'ai poussé jusqu'ici, où j'ai aperçu M. Houdart qui s'inquiétait de votre absence... C'est pour cela, ajouta»

t-il avec une pointe d'ironie, que je me suis permis de vous déranger. »

J'étais abasourdi et furieux. Quant à Rose-Lise, elle ne paraissait que médiocrement étonnée de l'apparition de ce fâcheux. J'accostai, elle s'élança sur le talus et nous rejoignîmes le secrétaire de la mairie, qui n'avait pas le moins du monde l'air de s'être inquiété de nous. Il était tout occupé à ramasser ses balances et à empaqueter d'herbes le poisson qu'il avait péché. Je n'en crus pas moins de mon devoir de lui offrir mon aide, afin de gagner ses bonnes grâces. Je me regardais, dans ma naïve candeur, comme obligé de me montrer empressé auprès du mari, afin de l'indemniser par mon zèle du dommage que lui causait mon amour pour sa femme.

Je poussai même l'obséquiosité jusqu'à lui proposer de porter les balances, ainsi que le filet plein d'écrevisses, ce qu*il accepta sans la moindre cérémonie.

Les balances et le filet ne laissaient pas d*étre lourds, ce qui me gênait pour marcher, de sorte que Rose-Lise et M. de Pressac prirent les devants et cheminèrent Tun à côté de l'autre. J'eus pour toute consolalion la compagnie de M. Houdart, qui voulut bien m'initier aux secrets de la pêche à la ligne. J'appris ainsi comment il fallait confectionner la boule de terre glaise et de vers destinée à appâter les poissons. Une fois sur ce chapitre de Vhaîieutique, le secrétaire ne tarissait plus. Il traitait par le menu des divers appâts employés par les pêcheurs : il y avait la pêche au blé cuit pour le gardon, à la cerise pour le meunier, au fromage de Gruyère pour le barbeau, à la mouche de mai pour la truite, etc.

« Je connais même des gens, me criait M. Houdart avec sa voix de fifre, qui sont assez peu dégoûtés pour appâter avec du guano humain ; mais je l'avoue, monsieur

Évonyme, bien que je ne sois pas bégueule, ce procédé est absolument contraire à mes principes de délicatesse. »

Je récoutais à peine, je le donnais au

diable et j'essayais de saisir à la volée

^^,^ quelques mots de la

conversation de

*^ M» de Prcssac et

de M"*» Houdart, qui marchaient à dix pas en avant. La jalousie me mordait le cœur, les balances me rompaient les bras, et je trouvais la route de Dalident à Saint-Clémentin longue, horriblement longue...

Quand nous entrâmes enfin en ville, M. de Pressac fit halte au coin de la rue

Louis XIII pour me souhaiter le bonsoir d'un ton gouailleur. Je lui tournai le dos ; j'étais devenu muet comme les poissons de M. Houdart, et, sans même lever mes yeux courroucés vers Rose-Lise, sans lui serrer la main, je remontai dans ma chambre d'un air bougon et me jetai sur mon lit, fourbu, courbatu, éreinté, pleurant de dépit.

L E lendemain, je voulus en avoir le cœur net, et dès que M. Houdart fut parti pour sa mairie, je descendis chez Rose-Lise, afin de lui reprocher amèrement sa coquetterie et sa duplicité.

Je la trouvai dans la pièce du rez-dechaussée, qui lui servait de boudoir et de salon de travail. Elle faisait de la tapisserie au métier. A cause de la grande ardeur du soleil au dehors, les persiennes étaient closes, et, tout d'abord, je ne dis-

tinguai que la blancheur de son déshabillé de basin et les points lumineux de ses yeux.

« Ahl dit-elle en tirant une aiguillée de laine, c'est vous, monsieur le boudeur?... Je suis bien aise de vous voir et vous allez m'expliquer la cause de votre méchante humeur d'hier. »

En même temps, elle relevait vers moi sa figure de vierge et me lançait une œillade si innocente que du coup je me sentis désarmé. J'étais descendu en méditant un discours plein de récriminations et de sarcasmes; maintenant, sous le regard de ces prunelles couleur de bleuet, ma colère fondait comme neige au soleil.

« Pourquoi? m'écriai-je en m'asseyant près d'elle sur le tabouret très bas, pourquoi aussi n'avez-vous pas été franche avec moi, et ne m'avez- vous pas prévenu que vous aviez donné un rendez-vous à M. de Pressac ?

— • Un rendez- VOUS? répliqua-t-elle en riant, vraiment Tendroit et le moment eussent été bien choisis!... due vous êtes donc jeune!... Qjtiand une femme veut donner un rendez-vous, elle s'arrange de façon à ce que son mari ne soit pas présent à la chose... Je ne m'attendais pas plus que vous à voir M. de Pressac dans la prairie de Dalident... J'en ai même été fort contrariée. Il avait dînéà Saint-Saviol, et c'est par un pur hasard qu'il s'est trouvé sur notre chemin... Êtes-vous satisfait maintenant ?

— Préméditée ou non, cette rencontre m'a fait cruellement souffrir... J'étais à la torture tandis que vous cheminiez en tête-à-tête avec ce monsieur sur cette route qui n'en finissait pas.

— Fi 1 le vilain jaloux ! Pourquoi n'êtesvous pas venu causer avec nous, au lieu de vous obstiner à bouder en arrière ?

-^ Pouvais-je planter là M. Houdart?

Q.u'aurait-il pensé si je lui avais faussé compagnie ? »

Elle haussa les épauleâ.

« Votre accès de jalousie lui donnait à penser bien davantage... Si vous étiez venu interrompre notre téteà-téte, monsieur, vous auriez su que nous parlions de vous. Je disais à M. de Pressac tout le bien que je pense de votre caractère, et combien je suis heureuse de vous avoir pour ami. . .

Convenez que si quelqu'un avait le droit de se montrer jaloux, c'était bien plutôt lui, en m'entendant chanter vos louanges. »

Je baissai les yeux d'un air contrit. Sa voix câline et son regard candide triomphaient de mes derniers soupçons, et je finis par croire que j'avais tous les torts,

« Allons! continua-t-elle en me donnant une tape familière sur la joue, je vous pardonne à condition que vous ne pécherez plus... Nous serons toujours bons amis, n'est-ce pas? et pour vous prouver que je tiens à votre amitié, je vous permets de venir ici toutes les après-midi, pendant que M. Houdart sera à son bureau... »

J'usai largement de la permission. Oh !

ces mystérieuses après-midi de causerie intime, comme elles étaient charmantes!

La salle basse avait un aspect si accueillant dans sa fraîcheur obscure, avec son modeste mobilier de fauteuils de paille et son antique papier de tapisserie à ramages I Au dehors, le soleil d'août flambait dans la rue. A travers les persiennes nous entendions le gravier crier sous les sabots

des paysannes revenant du marché avec leur panier plat, recouvert d'une serviette.

Dans la maison d'en face il y avait une école, et nous distinguions le bourdonnement monotone des écoliers récitant leurs leçons. Parfois une odeur appétissante d'oronges farcies et cuites au four emplissait tout le quartier et pénétrait jusque dans l'appartement, nous apportant avec elle des suggestions gourmandes auxquelles M"* Houdart ne résistait pas.

Elle allait dans la salle à manger, fouillait le buffet et en rapportait des pâtisseries locales : — tourtisseaux, craquelins et fouaces, — ou bien un panier de brugnons et de grosses pêches jaunes, — de quoi faire une dînette que nous arrosions d'un doigt de vin muscat.

Un jour, mise en gaieté à la suite d'un de ces goûters improvisés, elle me demanda si je ne savais pas faire des vers. — J'en faisais, hélas 1 et d'assez méchants. —

Elle me témoigna le désir d'en avoir de ma façon et écrits pour elle seule. Je passai la nuit i rimer, et le lendemain je lui apportai mes vers recopiés sur un beau papier rose.

De ce morceau, plein de réminiscences de Musset, où je m'étais efibrcé de mettre toutcequeje n'osais dire en prose, je ne me rappelle plus que les dernières strophes ;

» Sur l'océan d'amour xvguons à toutes voiles. Voici le temps d'aimer : la doua nuit d'été Est pleine de parfums, le ciel est plein d'étoiles. Et le vent qui soupire est chaud de volupté.

Voici le temps d'aimer. Votre sein qui palpite, Laisse{-moi Venfermer entre mes bras charmés, Une heure seulement... Que la mort vienne ensuite ! Ceux-là meurent contents qui se sont bien aimés. »

Elle prit mon manuscrit, le déchiffra lentement avec cette satisfaction qu'une femme, même illettrée, éprouve à lire des

lignes rythmées exprès pour elle, dont les syllabes finales s'accouplent mystérieusement dans une même assonance, puis une légère rougeur lui monta aux joues.

« Ah ! murmura-t-elle, ils sont brûlants! »

Elle plia le papier et le glissa dans son corsage, ce qui me parut le plus bel éloge qu'elle pût me faire.

En dépit de mes rimes incandescentes, mes affaires n'avançaient pas. Rose-Lise consentait volontiers à me laisser jouer mon rôle d'amoureux ; elle écoutait avec un demi-sourire mes déclarations et mes protestations de tendresse, mais dès que je voulais pousser plus avant et passer des paroles aux actes, elle m'arrêtait net d'un coup d'œil effarouché et sévère. Un serrement de main à l'arrivée et au départ, plus rarement un furtif baiser posé à la hâte sur son bras nu, voilà tout ce que j'obtenais après une cour assidue de deux

OU trois heures. C'était une étrange créature, à la fois téméraire et prudente, adorablement câline et familière à certains moments, mais capable d'une résistance énergique lorsqu'on voulait dépasser la limite qu'elle avait assignée d'avance aux privautés tolérées. J'avoue d'ailleurs que mon inexpérience et ma gaucherie étaient autant d'obstacles qui venaient s'ajouter à ceux dont elle dressait contre moi l'irritante barrière. Certains coups d'audace qu'il eût fallu tenter pour se rendre maître de la situation me semblaient absolument inexécutables. Un mot plus bref, un regard plus froid suffisaient pour paralyser mes plus fougueux élans. J'avais pour les femmes en général un respect craintif qui me faisait envisager comme des violences indignes d'un homme bien élevé les prosaïques et inévitables préliminaires de la possession complète. — Les hommes à bonnes fortunes riront de

ma sottise, mais j'en appelle à tous les timides ; qu'ils descendent sincèrement au fond d'eux-mêmes, qu'ils se reportent à leurs souvenirs de première jeunesse, et tous y retrouveront les mêmes naïfs respects, les mêmes pudiques scrupules.

Je n'en étais pas moins heureux à ma façon. Je buvais à petits coups la délicieuse liqueur de l'amour printanier aux bourgeons gonflés de sève. Les serrements de main furtifs, les minutes d'attente dans le jardin, pendant que M. Houdart se préparait à partir pour son bureau, et jusqu'aux transes où me mettaient les regards obliques de ce mari tatillon, tout me paraissait exquis.

Une après-midi, tandis qu'à genoux près de Rose-Lise j'égrenais comme de coutume mon rosaire d'amour, le secrétaire de la mairie rentra subitement au logis, et nous ouïmes dans le corridor son pas traînant, accompagné du cliquetis dç

son trousseau de clefs. Tout mon sang reflua au cœur, et je ne fis qu'un bond vers un des fauteuils de paille où je m'assis, les

yeux baissés, à une distance honnête de M°* Houdart, qui continuait placidement à piquer son canevas. Il jeta un regard circulaire sur sa femme, sur le coussin où Ton voyait encore l'empreinte de mes genoux, et enfin sur le fauteuil où je me

tenais assis gauchement, puis, de sa voix de fifre, il me dit ;

« Eh I eh I monsieur Évonyme, vous aîmez la société des dames I »

Ce fut tout ; il referma la porte. Je l'entendis aller et venir dans la pièce contiguë, en faisant tinter son trousseau de clefs. Peu à peu ce bruit de ferraille s'éloigna dans la direction de la rue : M. Houdart était parti, mais j'avais encore la chair de poule et je me sentais honteux de mon attitude hypocrite. Rose-Lise releva la tête, sourit ingénument et, sans plus s'émouvoir, elle me fit signe de reprendre ma place à ses pieds.

« Croyez-vous qu'il ait écouté à la porte? » demandai-je avec anxiété.

J'étais peu rassuré, non pour moi, mais pour elle, que je voyais déjà compromise.

Elle secoua les épaules :

« Qjui sait? murmura-t-elle... Bahl ne vous mettez pas en peine; j'arrangerai cela. »

Io6 ROSE-LISlî

Ces alertes mêmes me faisaient prendre plus au sérieux mon rôle d'amoureux et de cavalier servant. J'avais des mines discrètes et triomphantes qui amusaient fort mon oncle Desbordes; je manœuvrai si bien qu'au bout d'une semaine, toute la ville fut au courant de ma platonique passion pour la belle M°" Houdart. M. de Pressac seul semblait ne pas s'en apercevoir.

Ce n'était pas ma faute, car je prenais à tout instant, i l'égard de mon rival, des airs de coq dressé sur ses ergots. Un soir qu'après dîner toute la table d'hôte était allée en promenade jusqu'au moulin des Ages, j'affectai de cueillir des marguerites et d'en effeuiller une sous le nez du substitut.

« Vous êtes en Lorraine, en ce moment ?

me dit-il de sa voix sardonique.

— Vous vous trompez, répondis-je sèchement, je suis à Saint-Clémentin. »

Puis, d'un geste de matamore, je lui tendis une marguerite :

« A votre service I lui criai-je.

— Merci, rêpliqua-t-il, je n'ai pas besoin de cela... Je suis fixé. »

Il marchait devant moi, retroussant les basques de sa redingote et faisant de grandes enjambées pour éviter les ornières boueuses ; je me mis à fredonner impertinemment derrière son dos :

Femme varie.

Fol qui s'y fie!

Il se retourna, me dévisagea avec un méchant sourire, et nie serrant comme avec une pince le bras entre ses doigts osseux :

« Mon petit ami, reprit-il ironiquement, il paraît que vous aimez les proverbes...

En voici un autre que je vous recommande : « Sensiblerie de femme, assaison- « nement de malice. »

— Est-il de votre cru ? demandai-je en

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me dressant sur la pointe des pieds pour le toiser d'un air de défi.

— Non, il est de Publius Syrus, un ancien que je vous conseille de lire quand vous aurez un peu plus de barbe au menton. »

Il était évident que ce substitut de malheur se gaussait de moi.J 'avais bonne envie de me fâcher et de lui allonger un coup de poing ; mais je vis mon oncle Desbordes qui roulait de gros yeux ; je me contins par égard pour lui et pour nos autres commensaux...

Les sarcasmes de M. de Pressac ne m'en avaient pas moins mis la tablature en tête.

Depuis quelques jours les allures mysté-

rieuses de Rose-Lise m'inquiétaient. Au lieu de rester le soir au jardin ou dans sa chambre, à l'heure où M. Houdart allait au café, elle sortait enveloppée dans une cape très ample, semblable à celle des paysannes, et elle se glissait dans les ruelles tortueuses, assez mal éclairées, qui s'enchevêtrent aux environs de la Porte Niortaise. Ces ruelles n'étaient habitées que par de pauvres gens, et comme Rose- Lise ne me parlait jamais de ses fugues nocturnes, j'en étais arrivé à concevoir des soupçons. Peut-être avait-elle là quelque rendez-vous clandestin avec le substitut?. . . Par une nuit sans lune, je restai dehors et, quand elle sortit, je résolus de la suivre. Elle regarda d'abord à droite et à gauche, comme pour s'assurer qu'elle n'était pas épiée, puis elle s'enfonça dans l'ombre de la rue des Douves. Elle portait un paquet assez lourd, ce qui ralentissait sa marche et me permit db ne point la perdre de

vue. Après quelques détours, elle s'arrêta devant une maison basse et de mine très louche, à l'unique croisée de laquelle scintillait la lumière d'un cbaleuil (lampe à bec pendue à la cheminée). Elle frappa du doigt à la vitre, on vint ouvrir, et, m'étant caché dans une encoignure, je reconnus avec un certain soulagement que la locataire de cette masure n'était autre que la Limousine, la femme de ménage des Houdart.

Rien d'étonnant à ce que Rose-Lise visitât cette femme qui lui tenait lieu de servante. Elle lui portait sans doute du linge à blanchir ou quelques mises-bas pour les petits Limousin... Je poussai un soupir de satisfaction, et, en même temps, honteux de mon misérable soupçon, je me hdtai de rebrousser chemin, de crainte que M"* Houdart ne me surprît en flagrant délit d'espionnage.

D'ailleurs je n'avais plus qu'à prendre

patience : je savais de bonne source que M. de Pressac ne resterait pas longtemps à Saint-Clémentin. Il avait déjà été mandé deux fois à Poitiers par son procureur général. On s'était ému au ministère de certains bruits équivoques répandus sur la conduite du substitut ; on lui avait donné à choisir entre un changement de résidence et une mise en non-activité. De toute façon j'allais être débarrassé de lui.

Feu de jours après, en effet, la nouvelle du remplacement de M. de Pressac nous fut confirmée officiellement. Le journal disait : « Appelé à d'autres fonctions, » et l'on discutait fort à Saint-Clémentîn pour savoir s'il était suspendu ou simplement déplacé. Quant à moi, cela m'était absolument indifférent ; il partait et cela suffisait à mon bonheur. Il vint lui-même procéder au déménagement des livres

qui encombraient ma chambre, et ce fut de

bon cœur que

je l'aidai à les

transporter à

l'hôtel.

accueillit la nouvelle qui mettait la ville en émoi avec un calme qui m'é tonna. Qjûan J je lui parlai de l'événement :

« Je le savais, me répondit-elle, tout en comptant les points de sa tapisserie.

~ Et cela ne vous émeut pas davantage? »

Elle inclina sa tête brune tout contre son métier et murmura entre ses dents :

« A quoi bon ? Son départ ne changera rien à rien... »

Cette laconique réponse en style d'oracle m'interloqua un peu', mais, convaincu au contraire que la disparition du substitut modifierait bien des choses et me donnerait vent en poupe, je résolus d'être magnanime, et m'agenouillant devant M"» Houdart :

« En tout cas, m'écriai-je, il vous reste un ami dévoué qui vous adore et qui se jetterait au feu pour vous ! »

Elle détourna la tête et, me serrant la main nerveusement, elle me dit sans me regarder :

« Oui, je sais que vous êtes un brave garçon. »

Le lendemain, par un éclatant et rutilant soleil, j'assistai au transbordement des bagages de M. de Pressac sur l'omnibus

qui se rendait au carrefour des Maisons- Blanches, où on prenait à cette époque l'express de Bordeaux à Paris. L*ex-substitut suivit bientôt ses malles. Je le vis entrer en se courbant dans Tintérieur, puis écarter les pans de sa redingote noire pour s'asseoir sur la banquette de velours râpé.

Le conducteur allongea un coup de fouet à ses trois, chevaux ; avec un bruit de vitres et de ferraille, la voiture partit au trot, tourna l'angle de la grand'rue, et disparut dans un nuage de poudre sur la route de Niort.

Il me sembla^ que ce tourbillon de poussière emportait avec lui, comme une trombe, tous les obstacles qui gênaient le libre développement de mon amour. L'amasseur de nuages, dont la maligne influence avait obscurci ma verdoyante vallée, s'en allait au galop des trois chevaux de l'omnibus, et déjà mon horizon s'éclaircissait. Je reprenais possession de Saint-

Il6- ROSE-LISE

Clémentin et de tous les paysages qui me Tavaient fait aimer à mon arrivée. — Les magnolias montraient au-dessus des murs des jardins leurs feuilles vernissées et leurs magnifiques corolles d*un blanc crémeux, la rivière enfermait dans ses bras argentés les îlots touffue où les saules frissonnaient; les noyers et les châtaigniers moutonnaient au revers des collines ; tout cela m*apparaissait de nouveau luxuriant, ensoleillé et embaumé; et je saluais les fleurs, les arbres et le ciel sur le mode lyrique : « Vous m'appartenez désormais tout entiers, leur disais-je ; vous serez le décor pacifique et charmant où Rose-Lise et moi chanterons notre idylle d'amour! »

Pour commencer la fête, je me promis de ne pas rentrer en ville avant le soir, de vaguer à travers champs et de dîner dans quelque cabaret de village, en téte-à-tête avec mes tendres pensées. Je pris le che-

min du moulin des Ages. Je foulais d'un pied léger l'herbe des prés de rivière encore mouillée par Végail (la rosée) ; j 'entrais jusqu'à mi- jambes dans les bruyères violettes des coteaux, je longeais les champs de garouils aux épis jaunissants, je me vautrais à l'ombre des châtaigniers, en écoutant la mignonne chanson des rougesgorges et les appels des cailles. Ainsi jusqu'au soir je me grisai de verdure et de soleil.

Vers sept heures, j'entrai à l'auberge de Savigné et j'y dînai princièrement d'une omelette au lard, d'un fromage de chèvre, d'une demi-douzaine d'halleberges, le tout arrosé d'un gros vin d'Angoumois qui sentait la framboise. Quand je sortis du cabaret, je m'étonnai qu'il fît quasi brun, bien que l'angelus fût à peine sonné ; en levant le nez vers le ciel, je m'aperçus que le couchant était tout plafonné de gros nuages ventrus et cuivrés. Un orage s'é-

Il8 ROSE-LISE

tait formé pendant que je dînais et il s'avançait rapidement vers Saint-Clémentin, étendant à droite et à gauche, comme de grandes ailes éployées, ses lourdes nuées grises. De temps à autre, dans le fond noir des nuages, il commençait à éloiser (à faire des éclairs), et un roulement de tonnerre suivait de près le zig-zag lumineux. Le vent devenait violent ; il courbait la cime des arbres et soulevait des colonnes de poussière sur la route. Je hâtai le pas, mais sans trop m*émouvoir. En dépit des menaces du ciel, je me sentais allègre ; le vin d'Angoumois m'avait émoustillé; une pointe d'attendrissement me montait au cerveau. — Je songeais que M. de Pressac roulait maintenant au loin sur la route de Bordeaux, que M. Houdart, parti le matin pour RufFec, ne rentrerait pas de deux jours, que le lendemain je pourrais passer toute ma journée en tête-à-tête avec Rose-Lise, et je me mo-

quais du tintamarre grossissant de l'orage.

Le ciel cependant s'était couvert de plus en plus ; il ne restait qu'un petit coin clair du côté du levant, et de larges gouttes commençaient à tomber. Heureusement j'entrais dans Saint-Clémentin. A peine avais-je mis le pied sur le seuil de la maison que les nuées crevèrent, et une formidable averse fondit sur la ville, accompagnée d'un redoublement de coups de tonnerre.

Comme j'atteignais le palier obscur du premier étage, une main tremblante saisit mon bras et une voix épeurée, la voix de Rose-Lise, me cria dans l'ombre :

« Ah 1 quel orage, monsieur Évonyme, et que je suis aise de vous voir !... Je suis seule et je mourais de frayeur... Restez avec moi, voulez-vous? »

Elle était toute frissonnante et je voyais bien qu'elle avait grand'peur, car elle ne me lâchait plus la main et m'entraînait

dans une pièce dont la porte était entr'ouverte. A la lueur de deux bougies qu'elle avait allumées pour rendre moins sensible la phosphorescence des éclairs, je reconnus que j'étais dans sa chambre à coucher.

Je bénissais l'orage, tout en contemplant ce sanctuaire intime où je n'avais jamais pénétré. Le lit voilé de rideaux de perse était dans un angle ; une armoire à glace reflétait le flamboiement des bougies, et une commode-toilette étalait en face le vernis émaillé de ses faïences. Une odeur de verveine flottait dans l'atmosphère tiède de cette pièce où tout était clos, portes et volets. Je respirais avec délices cette senteur féminine qui s'exhalait des vêtements épars sur les chaises. Rose-Lise ne me quittait pas ; à chaque coup de tonnerre, elle se cramponnait à mon bras et penchait sa tète sur mon épaule. Elle était vêtue d'une robe de grenadine, dont le corsage de dessous, très échancré, et le ca-

nezou de dessus, très léger, laissaient transparaître la blancheur laiteuse de la gorge et bras. A travers ce frêle tissu de gaze, je sentais la fraîcheur et le velouté de sa peau, et, tout en attribuant modestement à la frayeur la confiance qu'elle me témoignait, je n'en jouissais pas moins délicieusement de cet abandon purement instinctif qui la mettait presque en ma possession.

« Rassurez-vous!

lui dis-je en l'entourant de mes bras et en lui baisant les mains, il n'y a rien à craindre. »

A chaque éclair, elle se signait, fermait les yeux et ne relevait la tête qu'après le coup de tonnerre.

« Mon Dieu 1 murmurait-elle, si vous n'étiez point arrivé, je ne sais ce que je serais devenue!... Je m'étais enfermée d'abord dans un cabinet noir, mais les éclairs pénétraient jusque-là et j'avais encore plus d'épouvante... Vous n'avez pas peur du tonnerre, vous, monsieur Évonyme ?

— Pas le moins du monde ! répondisje bravement.

— Vous êtes bien heureux 1 . . . Moi, rien que la vue de l'éclair me bouleverse...

Sainte Vierge I en voilà encore un ! »

Et, de nouveau, la tête brune s'enfouissait dans ma poitrine. Nous restions un moment immobiles et je savourais avec volupté cette minute exquise, tandis qu'au dehors l'averse ruisselait contre les volets et clapotait dans le jardin...

Mais tout passe, et les orages violents plus vite que le reste. Au bout d'une demiheure, le vacarme s'apaisa, les éclairs devinrent moins intenses et moins fréquents; bientôt le sourd grondement de la foudre, de plus en plus lointain, indiqua que la tempête décroissait. La pluiç elle-même diminua et on n'entendit plus que les chéneaux du toit qui s' égouttaient doucement sur le pavé de la cour.

« C'est fini ! » dis- je avec un soupir de regret.

Elle leva vers moi ses yeux bleus un peu rassurés :

« Vous croyez ? demanda-t-elle timide* ment.

— Voyez plutôt ! ... » J'ouvris la fenêtre, et, entrc-bâillant le volet, je lui montrai le ciel plein d'étoiles.

Elle poussa à son tour un soupir de soulagement, puis elle étendit sa main au dehors.

« Cest vrai... la pluie a cessé... Vous êtes sûr que l'orage est bien fini ?

— Pour cette nuit, j'en suis sûr, affirmai- je sottement.

— En ce cas, vous allez me souhaiter sagement le bonsoir et rentrer chez vous, »

continua-t-elle en me donnant une poignée de main.

Passaio il periglio, gahbaio il santo, disent les Italiens. Maintenant que l'orage fuyait au fond de la vallée de la Charente, on n'avait plus besoin de ma compagnie et on me mettait à la porte avec un grand merci ; mais ce n'était pas là mon compte.

Je serrai plus étroitement sa main qu'elle essayait de retirer, et, avec un accent suppliant :

« Pourquoi me renvoyez -vous? demandai-je.

— Pourquoi? répliqua-t-elle en riant, parce qu'il est tard, monsieur 1... C'est pour le coup qu'on dirait pis que pendre.

si Ton savait que j'ai gardé chez moi un grand garçon comme vous jusqu'à près d'onze heures !

— Comment le saurait-on ? Il n'y a personne à la maison que mon oncle, et il dort à cette heure sur les deux oreilles.

— Vous seriez peut-être le premier à le raconter. .. Les jeunes gens de votre âge se vantent volontiers de ces choses-là.

— Pouvez- vous m'en croire capable?...

Rose-Lise, je vous aime et je vous respecte trop pour commettre une si vilaine action!... Laissez-moi près de vous, j'ai tant de choses à vous dire 1

— Vous me les direz demain. .. Allons 1 soyez gentil et rentrez chez vous.

— Non, m'écriai-je, je ne partirai pas avant de vous avoir ouvert mon cœur, avant de vous avoir répété que je vous adore et que toutes mes pensées, toutes mes tendresses sont à vous. »

J'avais de nouveau noué mes bras au-

tour de sa taille et je ne pouvais plus me détacher d'elle.

« Restez là, comme tout à l'heure, lui chuchotais-je à l'oreille, posez encore un moment votre tête sur mon épaule... Je vous promets d'être sage et de ne rien faire qui vous déplaise.

— Nenni ! répliqua-t-elle en me regardant droit dans les yeux et en essayant de prendre cette mine sévère qui lui réussissait toujours avec moi ; allez-vous-en, je le veux !

— Et moi, je ne le veux pas 1 murmurai-je en l'étreignant plus étroitement; je ne m'en irai pas avant de vous avoir embrassée. »

Elle se débattait et se tordait nerveusement dans mes bras, mais cette résistance, le contact de ce corps souple m'irritaient et me grisaient davantage.

« Monsieur Évonyme, balbutiait-elle en détournant la tête, je vous en prie!... Je

vais me fâcher... Laissez-moi, vous me faites mal I »

Ses yeux suppliants rencontrèrent les miens, et, craignant naïvement de l'avoir meurtrie en la serrant, je détendis mes bras... Elle glissa comme une couleuvre entre mes mains et se laissa choir à terre, où elle resta agenouillée et palpitante.

J'avais entendu dire qu'en pareille occasion, les femmes, même les plus aimantes, veulent qu'on mêle à la tendresse un peu de violence et tiennent, avant de succomber, à faire une défense héroïque, afin de mettre par ce suprême combat un plus haut prix à leurs faveurs. J'avais lu quelque part que, pour cette raison, les hommes entreprenants réussissent près d'elles mieux que les timides, encore qu'ils soient moins aimables. Je voyais Rose- Lise roulée à mes pieds, à demi vaincue, la poitrine frémissante, tournant vers moi, à travers ses bandeaux déchevelés, ses

grands yeux bleus langoureux. Quelque malin esprit me soufflait à l'oreille : « Sache être audacieux et elle t'appartient 1 »

Après trente ans, cette scène est encore peinte devant mes yeux dans toute sa vivacité. — - Je revois dans la pénombre cette jolie tête renversée, ces pieds chaussés de bottines noires dépassant les volants fripés de la jupe j j'entends le bruit des gouttes de bougie sur les bobèches de verre, l'égouttement cristallin de l'eau des toits, le chant rauque des rainettes au loin sur la Charente; j'aperçois le clignement des petites étoiles qui semblaient me crier :

a Ose donc I » — Mais en même temps, tout au fond de moi, je ne sais quelle intime délicatesse, je ne sais quel respect chevaleresque de la faiblesse féminine prolestait contre mes velléités audacieuses.

Je répugnais à débuter en amour par une grossièreté, à imprimer par contrainte mes lèvres sur cette pure bouche d'enfant, à

fouiller brutalement les plis de la robe qui enveloppait cette créa- ^^

ture si virginale, sï cbûSM dans son abandon.

Pourquoi les femmes que nous aimons à dix-huit ans ne savent-elles pas mieux lire au dedans de nous ? Pourquoi ne devinent-elles ^-^ pas les tré- \ sors d'adoration candide et ^^ fervente qui gisent comme un or vicqgc au foriJ J'un r^.

cœur s*ouvrant à l'amour pour la première fois? Si elles se doutaient des parfums de tendresse et de passion que

IJO ROSE-LISE

recèle cette fleur de jeunesse encore en bouton, comme elles entr'ouvriraient d'elles-mêmes les pétales timidement repliés, comme elles aideraient k cet épa> nouissement, dont l'ivresse les paierait au centuple de leur peine I — Elles le reconnaissent plus tard quand elles sont vieilles; elles songent alors avec un regret mélancolique et tardif à cette heure exquise et brève où l'amour désintéressé s'offrait à elles, et où elles l'ont laissé se faner sur la branche, sans jouir de ce parfum qui s'évapore si vite et qu'on ne retrouve plus.

Je tombai k deux genoux près de Rose- Lise, et lui prenant les mains :

« Remettez- vous, lui dis-je d'une voix étranglée, n'ayez pas peur... Je ne veux devoir votre tendresse qu'à un mouvement spontané de votre cœur, je ne veux être aimé que de plein gré... Je rougirais de vous arracher par la violence des caresses que vous ne me donneriez point de vous-

même... Je me couperais la main plutôt que de la porter brutalement sur vous I »

Elle me regardait avec plus d*étonnement que de reconnaissance, et je me demandais intérieurement si elle n'était pas légèrement déçue de me voir désarmer si vite... Un sourire énigmatique courut sur ses lèvres.

« A la bonne heure I dit-elle en défripant sa jupe, vous voilà raisonnable 1 »

Je l'aidai à se relever et, lui tenant toujours les mains :

« Rose-Lise, repris-je, aimez-moi un peu I... Si vous saviez comme je vous chérirais et de quel cœur je me consacrerais à vous 1

— Comment pourriez-vous vous consacrer à moi ?... Dans six semaines vous retournerez dans votre pays.

— - Non, non, protestai-je, si vous m'aimiez, je resterais ici, je ne vous quitterais plusl

— Vous parlez comme un enfant, répliqua-t-elle, et vous ne voyez pas la vie comme elle est... Allons I souhaitons-nous le bonsoir. »

Tout en me disant cela, elle retenait mes mains dans les siennes en les serrant plus fort; et si j'avais eu un peu plus d'expérience, j'aurais compris qu'au fond elle regrettait inconsciemment de me voir partir comme j'étais venu... Mais j'étais plus stupide et plus décontenancé que jamais, et, au lieu de profiter de ce mouvement d'arrière-regret, je retirai maussadement mes mains et pris un air boudeur.

« Bonsoir donc! » murmurai-je avec dépit.

Mais je ne bougeais toujours pas.

« Rose-Lise, repris-je sottement, vous ne m'en voulez pas ?

— Moi ? Au contraire, je vous sais gré de votre obéissance et je vous en remercie.

. — Eh bien ! prouvez-le-moi en me permettant de vous donner un baiser, un seuil... Làl... » ajoutai- je en désignant ses lèvres plissées par une moue rêveuse.

Malheureusement elle avait déjà eu le temps de réfléchir ; elle pensait sans doute qu'il était inutile d'alimenter de la sorte un second feu de paille, qui s'éteindrait aussi piteusement que le premier.

« Non, répondit-elle en rejetant la tête en arrière, pas ce soirl... Mais un jour...

avant votre départ... je vous promets de vous embrasser comme vous le désirez.

— Vous me le jurez ? soupirai-je, encore hésitant.

— Je vous le jure 1 »

Elle avait très doucement entr'ouvert la porte, et je m'en allai avec ce bon billet à La Châtre, tandis qu'elle se verrouillait dans sa chambre.

J E m'éveillai assez mal satisfait de la façon peu triomphante dont s'était terminé notre tête-à-téte de la veille. J'avais vaguement conscience de m*étre montré, comme dit Balzac, « par trop coquebin, » et je me promis de prendre ma revanche, la première fois que je me trouverais seul avec Rose-Lise. Mais le hasard m'ofirirait-il une seconde aubaine aussi belle que celle que j'avais laissée échapper ? Il y avait fort à parier qu'elle m'éconduirait plus facile-

ment lorsque je la reverrais en plein jour, devant son métier à tapisserie. Alors je me représentais minute par minute les incidents de la veille, et je frissonnais encore d'émotion rien qu'au souvenir de cette première demi-heure délicieuse, accompagnée des grondements de l'orage. Je me disais : « Voilà comment tu aurais dû manœuvrer, voilà les discours que tu aurais dû tenir. » Je maudissais mes scrupules, ma niaise gaucherie, et je jurais bien qu'on ne m'y prendrait plus, à la prochaine occasion.

Hélas! cette occasion ne se présenta pas. Rose-Lise fut absente toute la journée et j'eus beau frapper à sa porte, je trouvai visage de bois. Peut-être était-elle froissée de ma sotte timidité? peut-être, redoutant de se montrer plus £aible, fuyait-elle une nouvelle rencontre ? Le jour suivant, M. Houdart revint de RufFec, et elle affecta de ne plus me voir que lorsqu'il était en tiers

avec nous. Aux heures où le secrétaire était

à la mairie, elle quittait la maison et n'y rentrait que pour le souper. J'étais désolé, je trouvais les journées d'une longueur désespérante, et, me sentant abandonné par ma cruelle amie, j'avais des accès de tristesse profonde et des heures noires, pendant lesquelles - ^ I je roulais élégia-

(1 »1^ f quement de va-

INîttb^ . gués projets de suicide.

Pour comble de male-

chance, le temps était devenu pluvieux ;

les chemins étaient détrempés, les courses

dans la campagne impossibles, et je passais d'interminables heures à regarder l'averse pleurer contre mes vitres.

A quelque huit jours de la soirée de l'orage, une après-midi, j'étais assis près de ma table de travail, occupé à lire le Heimkehr de Henri Heine. Le lyrisme, mêlé de sarcasmes et trempé de tristesse, du poète allemand, me plaisait, parce que je retrouvais dans ses vers des situations analogues à la mienne. J'étais en train de traduire la petite pièce qui finit par :

Ach! Sennora, Ahnting sagi inir...

« Ahl senora, un pressentiment me le dit, — un jour vous m'abandonnerez, — et dans la vallée de Salamanque — nous ne nous promènerons plus jamais. » En même temps mes yeux se tournaient vers la vallée de la Charente, à ce moment rayée par la pluie ; je songeais à Tilot de

Dalident, à la promenade en barque parmi les nénuphars que Rose-Lise cueillait au passage : un intime pressentiment me disait que tout cela était fini...

Tout^à coup on frappe discrètement à ma porte, j'ouvre, et mon cœur se met à battre violemment. — Rose-Lise se tenait sur le seuil, un doigt sur la bouche, comme la statue du Silence ; Rose-Lise voilée, un châle sur les épaules,, un^petit sac à la main comme quelqu'un qui s'apprête à partir pour un voyage 1...

Elle referma la porte et, s'avançant jusqu'au milieu de la chambre :

« Monsieur Évonyme, murmura-t-elle gravement, je vais m'absenter pour quelques semaines et, avant de m'en aller...

— Quoi I vous partez ? interrompis-je avec douleur.

— Chut! c'est un secret que je vous confie et je vous prie de n'en rien dire...

Je pars tout à l'heure, et je ne serai peut-

être pas revenue lorsque vous quitterez Saint-Clémentin à votre tour... — Elle s'arrêta un moment pour reprendre sa respiration : — Avant de m*éloigner, j*ai voulu vous faire mes adieux.

— Vous resterez donc longtemps absente ? »

Elle haussa les épaules :

« Je ne sais pas le temps au juste.

— Et vous partez seule ?

— Oui... seule. »

Les larmes me montaient à la gorge et je ne trouvais rien à lui dire. Elle me tendit la main t

« Vous avez été si aflfectueux et si...

délicat avec moi, monsieur Évonyme, je ne l'oublierai jamais.

— Oh I nous nous reverrons I Promettezle-moi 1... Vos paroles me déchirent le cœurl

— Si nous nous revoyons, vous ne m'aimerez peut-être plus autant... C'est pour-

quoi je désirais vous dire cela pendant que nous sommes encore bons amis... Et puis, ajouta-t-elle, tandis qu'une légère rougeur passait sur ses joues et qu'un rapide sourire éclairait sa jolie figure, je tenais à remplir la promesse que je vous ai faite...

Ne vous en souvenez-vous plus ?

— Si fait I répondis-je tristement.

— Eh bien ! dit-elle en relevant sa voilette, embrassez-moi I

— O Rose-Lise I »

Je me jetai dans ses bras pour recevoir mon premier baiser d'amour, et je sentis sur mes lèvres frémir sa mignonne bouche couleur de framboise mûre... Mes yeux mouillés se fermèrent... Qjuand jeles rouvris, ses mains avaient quitté les miennes et elle s'enfuyait.

« Adieu I » murmura-t-elle.

La porte retomba sur elle et je demeurai stupide, appuyé contre ma table, croyant voir encore sa robe flotter sur le seuil,

écoutant machinalement le bruit de son pas léger dans Tescalier.

Je ne sais combien de minutes se passèrent dans ce demi-engourdissement, pendant lequel je sentais toujours sur mes lèvres humides le frémissement de son baiser... Je fus tiré de mon rêve par un tintement de grelots et un roulement de roues qui résonnèrent sur la route de Niort, toujours plus lointains, toujours, jusqu*au moment où ils se perdirent dans le murmure de la pluie...

Il était huit heures à peine et je n*avais pas achevé ma toilette quand, le lendemain, mon oncle Desbordes entra dans ma chambre. 11 avait l'œil brillant et, dans la bouche, l'expression demi-discrète et demi-expansive de quelqu'un qui vient d'apprendre un secret et qui grille de le répéter à son voisin.

« Eh bien ! dit-il à mi-voix après avoir fermé la porte, en voilà une aventure !

— Qpelle aventure, mon oncle ? demandai-je en passant les manches de ma redingote marron.

— M"** Houdart a quitté son mari...

Elle s*est enfuie hier soir avec M. de Pressac, qui l'attendait aux Maisons-Blanches.

Il Ta fait monter dans une bonne voiture à deux chevaux et ils sont partis au grand trot sur la route de Paris. Le conducteur de l'omnibus les a reconnus, bien que la dame fût voilée et que le substitut fût enveloppé dans un grand manteau, et naturellement le gaillard a raconté la chose en rentrant au Chêne-Vert. Le bonhomme Houdart, qui s'était morfondu toute la nuit à attendre sa femme, n'a appris son malheur qu'au petit jour. Comme un sot qu'il est, il a couru la ville, contant son afiaire à un tas de gens qui lui riaient au nez, puis il a porté plainte au parquet; on a mis les gendarmes aux trousses des fugitifs, et Houdart est parti avec la mare-

chaussée... Mais les deux amoureux ont une belle avance et il ne sera pas facile de les rattraper I »

J*écoutais d*un air ahuri, sans trouver un mot, la gorge sèche et les mains glacées.

« Ah I poursuivit mon oncle, la peiitcr dame était une fine mouche avec ses airs angéliques 1 Voilà

plus de quinze jourâ quVUe préparait son escapade en sourdine. Tous les soirs elle déménageait en détail sa garderobe et ses bijoux, et les portait clandestinement chez sa femme de ménage, qui était devenue sa confidente.Cétait la Limousine qui recevait les lettres de Pressac. Le benêt de mari n'y voyait goutte et dormait sur ses deux oreilles. Q.uand elle a eu fait maison nette, elle est partie tout tranquillement

comme pour aller au salut ; un cabriolet l'attendait sur la route de Niort, et, fouette cocher 1 elle a gagné les Maisons-Blanches, tandis que cet imbécile d'Houdart achevait sa partie de rams aux Trois-Piliers... »

Mon oncle, étonné de mon silence, me regarda plus attentivement. Il vit mon air penaud et mes traits bouleversés.

« Sac à papier ! s*écria-t-il, qu'est-ce qui te prend ?... Tu es blanc comme un linge l Au fait ! tu en tenais aussi pour la dame, mon pauvre garçon, et elle t'a joué comme elle il joué Houdartl... Coup double!...

Ne te frotte jamais à ces Agnès aux airs de vierge... Il y a chez nous un proverbe dont je te conseille de faire profit : « Il « faut se défier des femmes qui ont les « cheveux noirs, la peau blanche et les « yeux bleus. » Souviens-toi de la recommandation, mon camarade, et félicite-toi d'avoir échappé aux pattes de velours de M™' Houdart!... »

Tout cela était bel et bon, mais mon amour bafoué et foulé aux pieds n'en était pas moins pour moi une cause de souffrance. Quand mon oncle fut parti, je descendis tristement au jardin. La maison était silencieuse, les volets étaient fermés ; les fleurs des parterres, tout humides de ' pluie, semblaient pleurer le départ de Rose-Lise. Seul, au milieu des allées, le chat du logis prenait insoucieusement ses ébats, poussant entre ses pattes un peloton de laine bleue qui vint rouler à mes pieds.

Je le reconnus pour un de ceux dont M™' Houdart se servait à faire les fonds de sa tapisserie, et je le ramassai religieusement, comme un dernier souvenir de l'ingrate. 11 était tout terreux; par endroits, les griffes du chat avaient déchiré les fils et mis à nu le tortillon de papier sur lequel Rose-Lise avait enroulé son écheveau. En regardant cette relique plus attentivement, la couleur rose de ce tor-

tillon me frappa ; j*arracliaî les fils et je déchiffonnaî nerveusement le papier en lambeaux.. . Hélas I il était couvert de mon écriture, et je pus déchiffrer encore mes pauvres vers qu*elle avait jadis serrés dans son corsage :

Foici le temps à^ aimer, le ciel est plein dVioiles...

La perfide créature 1 elle n*avait pas même respecté cette page où j'avais mis tout mon cœur.

« Ah 1 grommelai-je en déchiquetant le papier rose avec rage, il avait bien raison, le substitut : « Sensiblerie de femme, « assaisonnement de malice I » Ai-je été assez dupé ! Suis-je assez humilié ! »

La maison me pesait, je ne voulais plus voir la fenêtre de cette chambre où la cruelle Rose-Lise avait joué avec moi une odieuse comédie. Je me hâtai de sortir de la ville et je gagnai les brandes du Puy

Carré. Il ne pleuvait plus, mais la matinée était brumeuse, et la campagne mouillée avait déjà une physionomie automnale. Des bandes de passereaux pépiaient bruyamment dans les buissons, rouges de senelles mûres et remplis de gouttelettes scintillantes. Au fond de la vallée, la rivière disparaissait, noyée dans le brouillard ; çà et là, le vent emportait comme des fumées de pâles floconnements de vapeurs. Sur le sol gazonneux, les feuilles brunies des châtaigniers s'éparpillaient; une pie, secouant ses ailes humides, voletait parmi les branches avec de longs cris discordants.

Je m'assis sur un tronc d'arbre au milieu de la brande solitaire et, la tête dans les mains, je me mis à méditer sur le piteux effondrement de mon premier amour.

— J'étais navré de la trahison de Rose- Lise, et honteux du sot rôle qu'elle m'avait fait jouer. J'avais servi de paravent

pour masquer son intrigue avec M. de Pressac ; j*étais le mannequin placé dans la maison pour dépister les soupçons du mari. Rien ne manquait à mon humiliation, et M. Houdart pouvait, avec une apparence de raison, m'accuser d'avoir été le complice du substitut. — Et pourtant, en dépit de la colère qui bouillonnait en moi, je ne pouvais songer sans attendrissement à cette traîtresse de Rose-Lise. Je revoyais sa blanche figure, sa bouche d'enfant, ses yeux bleus si purs et si trompeurs sous la frange des cils abaissés ; je repensais à cette nuit d'orage où je l'avais tenue palpitante contre ma poitrine, à ces lèvres mignonnes qui s'étaient une fois posées sur les miennes...

Tandis que je ruminais mes souvenirs, j'entendais le pas lourd d'un paysan qui débouchait d'un sentier, à cinquante pas de là, et qui, tout en marchant, entonnait d'une voix vulgaire et traînante une de ces

chansons populaires qu'on appelle, dans le pittoresque dialecte du Poitou, des cheminer esses. Tout à coup je dressai Toreille, et la rougeur me monta au front en écoutant ces deux couplets, dont les paroles railleuses s'envolaient lentement dans l'air humide :

Quand on a la caille en main, Lon Ion la, la jouquetie, Ion Ion la ; Quand on a la caille en main, Faudrait savoir la plumer, Faudrait savoir la plumer.

Quand on a la caille au nid, Lon lon la, la jouquetie, lon lon la ; Quand on a la caille au nid.

Faut savoir la divertir.

Faut savoir la divertir...

Mon ami'Évonyme avait de nouveau bourré sa pipe.

— A quelque chose malheur est bon, conclut-il en la rallumant. Tout à travers

mon chagrin, ces paroles et cette mélodie rustiques m*avaîent paru originales, et c'est depuis ce temps-là que je me suis mis à collectionner les chansons paysannes.

%Achevé d'imprimer le treize juillet mil hait cent quatre-vingt-quatorze

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