SCÈNE II
A merveille ! Les ducs sont gais, le roi s’ébat,
Frappant son bouclier comme avant le combat.
Voire Alboin a le cœur bouillant et les mains promptes; Mais pourquoi donne-t-il un festin à ses comtes?
CLÉPHON.
Pourquoi? pour triompher des Gépides soumis,
Et pour faire admirer à ses nombrmix amis Rosemonde.
DIDIER
Comment?
CLÉPHON.
Le roi la prend pour femme.
DIDIER
Déjà! C’est beaucoup trop se hûter, sur mon àme.
Le roi Gépide hier est tombé sous vos coups.
Et sa fdle subit Alboin pour son époux Aujourd’hui!...
CLÉPHON.
Du succès il a tout le délire.
DIDIER
Donc, parce qu’il est roi des Lombards, c’est-à-dire Qu’il aura pu, pendant l’ivresse d’un festin.
Faire à son gré sa part de gloire et de butin?
J’avais vu Rosemonde, et, pendant mon absence,
Alboin, pour me braver, l’a prise en sa puissance... Comme un César voilà qu’il en use; il fait voir Que nos droits ne sont rien auprès de son pouvoir.
Il nous provoque enfin; mais, qu’il y prenne garde. L’indépendance est chère à la race lombarde!
Tant que j’aurai ce fer à mon côté, je crois
Bien imprudent celui qui méconnaît mes droits. Qu’il devienne empereur, qu’il gouverne le monde, Je me souviendrai, moi,' qu’il m’a pris Rosemonde.
CLÉPHON.
L’aimes-tu?
DIDIER
Lorsque Alboin n’était, sous l’ancien roi.
Qu’un homme libre, noble et soldat comme moi.
Je fus envoyé seul vers les ducs des Gépides Pour conclure un traité : ces hommes intrépides Faisaient alors la guerre aux Huns ; je les suivis Jusque dans leurs forêts. Ce fut là que je vis Sous les tentes du roi, Rosemonde sa fille.
Belle entre ses enfants, orgueil de sa famille :
Elle voyait déjà d’un œil indifférent
Les comtes de son père auprès d’elle accourant.
Ils préparaient on vain leurs anneaux d’or pour elle. Sa main ne se livrait qu’à la main paternelle ;
Et, pour suivre le prince à la chasse, aux combats, De javelots légers sa fille armait son bras.
Les esclaves latins, charmés de son adresse.
Nommaient en la voyant la Diane chasseresse;
Et, des vierges d’Odin, Gépides et Lombards En elle retrouvaient l’air noble et les regards.
C’est pourquoi votre duc l’épouse : il en espère Des enfants vigoureux et beaux comme leur mère; Mais je n’ai pas compris encor par quelle loi C’est lui qui la retient esclave, et non pas moi.
CLÉPIION.
Le roi t’a bien traité, tu n’as pas à te plaindre; Et ton dépit, trop vite allumé, doit s’éteindre.