‹ Roses noires et roses bleuesChapitre 2 sur 7 · AMELIE DE M... A ERNESTINE DE L · texte numérisé non relu

AMELIE DE M... A ERNESTINE DE L

Voyons, Ernestine, parle-moi franchement, aimes-tu M. Melcombe ?

Ne crains pas que je te fasse des discours contre l'amour. J'en aurais peut-être seulement à te faire

contre cet amour-là. Cependant, pour une femme d'imagination comme toi, l'homme aimé entre pour si peu dans le sentiment qu'il inspire, que ce n'est guère la peine de s'en soucier et de le choisir. Il joue le rôle d'un clou auquel tu accroches toutes les qualités, toutes les vertus, tous les charmes que tu fournis à l'objet aimé.

Je ne te ferai donc aucun discours contre l'amour. Je crois, au contraire, que tu feras tout aussi bien de te marier. La liberté des femmes, à laquelle nous aspirons toutes, ressemble à la furie d'un de ces chiens de garde enchaînés qui semblent vouloir dévorer les gens. Si par hasard leurs efforts finissent par briser la chaîne qui les empêchait de se jeter sur vous, ils restent surpris, stupéfaits, et ne songent plus à mordre.

Notre liberté une fois conquise a perdu tout son charme d'arbre du bien et du mal et du fruit défendu; puis il lui reste tant d'entraves de convention qu'il nous faut nous donner nous-mêmes, qu'elle finit par ne nous servir à rien.

Ce que nous appelons « notre esclavage » ressemble à la corde de cerf- volant que mon petit Ernest enlève en ce moment dans le jardin : elle le retient, mais elle le soutient.

Je ne te ferai pas d'objections contre M. Melcombe. Il est sot, fat, nn peu laid^ un peu commun, un peu avare, mais si tu l'aimes, je connais assez ta tète pour être persuadée que tu ne vois et ne verras rien de tout cela.

Mais si tu ne l'aimes pas, pourquoi te laisser compromettre par lui. On m'assure qu'il passe ses journées chez toi, qu'il laisse partir les visites qui te surviennent, sans même faire mine de s'en aller. 31. de G...^ qui était venu avant-hier prendre de tes nouvelles et qui ne voulait pas entrer parce qu'il était à peine une heure et jugeait avec raison qu'il était un peu bien matin pour faire une visite,>entra cependant, et commença, sur la quasi-inconvenance de l'heure, une phrase qu'il n'acheva pas quand il vit M. Melcombe déjà installé chez toi. — Les hommes sont très-rigides à l'égard des imprudences que l'on ne fait pas pour eux. Il s'est élevé dans l'esprit de M. de C..., à ton sujet, des sévérités qu'on ne lui avait pas connues jusque-là.

Si tu n'aimes pas M. Melcombe, pourquoi prépares-tu à ce pauvre Léon, qui, lui, t'aime si tendrement, un profond chagrin pourson retour? D'ailleurs, tu aimais Léon; tu dois l'aimer encore. Eh bien! ne t'y fie pas. Il t'aime assez pour trouver dans son

amour la force contre cet amour même; il est parfaitement capable de renoncer à toi si tu cesses d'être à ses yeux l'ange de pureté qu'il a rêvé! Réponds-moi et dis-moi la vérité la plus vraie.

ER.NEST1.\E A AMELIE.

Ton frère Léon est un hypocrite. — Ernestine, m'a-t-il dit en partant, je n'ai pas contre vous d'injurieuse défiance : c'est sur vous que je compte pour vous garder.

Et, en même temps, il m'a laissé en toi un gardien plus [féroce, plus soupçonneux, plus éveillé qu'aucun de ceux qui gardaient les pommes d'or des Hespérides.

Oui, j'aime Léon. Non, je n'aime pas M. Melcombe. Mais ai-je besoin de t'apprendre, dans le port tranquille où le mariage heureux tient ton navire aux voiles carguées, que, s'il est des hommes qu'on n'aime pas, il n'y en a guère, il n'y en a peutêtre pas dont on n'aime un peu l'amour.

Le voyage de Léon se prolonge; en ce moment Paris encombré est désert pour nous. Je m'ennuie ; une femme qui s'ennuie est bien exposée. M. Mel-

combe est le héros d'une aventure qui a fait du bruit ; il me sacrifie une beauté célèbre. Les dieux acceptaient tous les sacrifices et toutes les victimes grasses que l'on immolait sur leurs autels ; cela ne les empêchait pas de n'accomplir les vœux des suppliants que d'après leur justice ou leurs caprices.

Jamais tu n'as vu une femme aussi décidée que je le suis à ne tenir compte des assiduités de M. deC

Que veux-tu î je ne puis voir vide ce fauteuil de l'autre coté de la cheminée, que Léon laisse trop longtemps vacant; je suis accoutumée à entendre -des paroles d'amour sortir de ce coin-là. Mais aussitôt le retour de Léon, M. Meicombe ne restera là que bien juste le temps de lui faire une toute petite peur et de lui faire comprendre que ce n'est pas à son imagination et à la générosité de son amour que je dois le quelque peu d'agrément qu'il veut bien me trouver.

Sois donc tranquille, ô dragon redoutable ! je me mets sous ta protection. En voici une preuve.

J'ai accepié un goûter, — on dit un lunch depuis le voyage de la reine d'Angleterre, — à la maison de campagne de M. Meicombe. Eh bien! je te prie d'être de la partie. Certes, je pouvais ne t'en rieii

(lire; je pouvais emmener telle autre de mes^mies que j'aurais voulu.

Ou plutôt, parlons franchement, disons ma vérité la plus vraie, comme tu la demandes.

J'ai accepté un peu légèrement cette proposition ; je ne sais comment m'en dégager sans laisser prendre à la fatuité de M. Melcombe un air dangereux qui serait plus compromettant que ce lunch luimême, ou bien sans m'en faire un ennemi; j'ai annoncé que j'irai à ce lunch avec toi.

Je pense que mon dragon suivra volontiers les pommes d'or, les trésors confiés à sa vigilance. M. Melcombe ira te voir demain pour faire son invitation.

AMELIE A LEON.

Voici comment je t'ai, mon cher frère, débarrassé de ce sot de Melcombe; et comment du même coup j'ai délivré Ernestine de ses assiduités, qu'elle avait acceptées avec sa légèreté et sa coquetterie ordinaires, et dont elle était fort encombrée.

Pour te rassurer sur le compte de ses sentiments, que je t'engage à venir garder toi-même le plus tôt

possible, je te dirai qu'elle a ri comme une folle lorsqu'elle a reçu la lettre par laquelle M. Melcombe s'excuse, sur un petit voyage urgent et imprévu, de ne pouvoir donner suite au charmant projet de lunch à sa maison de campagne.

Le personnage est venu chez moi, comme Ernestine m'en avait prévenu, afin de me faire une invitation qu'Ernestine avait pour moi acceptée d'avance.

J'avais mes batteries dressées et mes pièces pointées sur le côté faible de l'ennemi : c'est la plus odieuse avarice.

— Mon cher monsieur Melcombe, lui ai-je dit, parlons franchement.

Je ne t'aurais pas dit cela à toi qui connais les femmes, et qui aurais compris que je voulais te tromper.

— Parlons franchement, lui ai-je dit, vous aimez donc Ernestine?

— Si je l'aime, madame!

Je traduis par un et cœtera et j'y renferme les phrases qu'il crut devoir adresser à une femme qu'il pensait devoir les répéter.

— Je crois, lui dis-je, que vous avez tout ce qu'il faut pour rendre Ernestine heureuse. Je cesse d'être

voire ennemie et de m'obstiner à défendre les intérêts de mon frère. Moi, je suis du parti des vainqueurs.

Vous nous donnez donc à votre campagne, que l'on dit charmante, un lunch délicieux?

— Charmante? répliqua le personnage; toute campagne est charmante en cette saison. L'automne donne aux arbres ces teintes pourpres et orangées chéries des peintres. Pour ce qui est du lunch, mon Dieu ! ce sera très-simple, des œufs, du lait, quelques fruits.

— Oh ! mon Dieu ! mon cher monsieur Melcombe, que me dites-vous là? Tenez, puisque nous avons fait la paix [Ici il me baisa la main de Fair gauche que tu lui connais), puisque nous avons fait la paix, je veux vous donner un gage précieux de mes sentiments de bienveillance.

Vous prenez pour un avantage l'acceptation de votre lunch chez vous, à votre campagne. Eh bien! vous allez vous fourvoyer complètement. Il faut que je vous éclaire.

D'abord, Ernestine aime la campagne si vous

voulez ; mais il ne faut pas qu'elle y trouve la moindre diminution du comforlable auquel elle est habituée.

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— Ma maison n'est qu'une chaumière... bien simple.

— Il n'y a pas de mal ; elle adore les chaumières; mais ne nous trompons pas de chaumière. Tenez, je vais trahir ma confidence; je vais vous dire son rêve en fait de chaumière :

Une chaumière très-simple, comme vous dites qu'est la vôtre; très -simple au dehors, de la mousse et des iris sur le toit ; mais au dedans un petit salon tendu de damas blanc avec des passementeries bleues.

A ces mots, il fit une si étrange grimace que, rien que pour voir s'il avait atteint l'extrême limite de la laideur ridicule, j'ajoutai :

— Et un tapis turc. Pour les meubles, des meubles rocaille en bois de rose, tout ce qu'il y a de plus simple. Pas de dorures, surtout!

Je n'aurais pas la cruauté de vous dire cela bi vous n'aviez pas deux grands jours devant vous.

— Comment, deux jours?

— Deux jours. En faisant passer la nuit aux ouvriers, ça fait quatre jours, et ça fait six mois en leur laissant fixer le prix de leur travail. Ah ! mon pauvre monsieur Melcombe, sans moi, vous nous meniez dans une vraie chaumière. Vous pou-

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vez VOUS vanter d'avoir en moi une véritable amie.

Mais votre innocence m'inquiète. Par exemple, l'idée de votre lunch me fait frémir pour vous ; il y a des choses qui n'entrent dans la vie élégante qu'à l'état de figures, de métaphores, de tropes. Il faut mettre dans la classe de ces choses les œufs, le laitage et le pain bis.

J'ai connu un financier très-fastueux qui avait la meilleure table de Paris. Aussi lui était- il permis d'inviter les gens à venir « manger la soupe » chez lui.

Les plus magnifiques dîners de garçon qui se soient donnés l'hiver dernier ont été sans contredit

ceux de lord S à ses parties de chasse. Je l'ai su

par mon frère Léon. D'ailleurs je crois que vous

étiez au nombre des invités, et lord S disait;

« ^'ous allons casser une croûte. »

Il est de très-bon goût, certes, je le reconnais et je ne m'en étonne pas, — vous êtes homme du monde et homme d'esprit, — d'inviter des femmes à boire du laitage ; cela a l'air honnête et porte l'imagination sur les bergères les plus innocentes.

D'ailleurs, ce n'est qu'à des grisettes que l'on promet un bon dîner, un dîner cher.

Mais en même temps il ne faut offrir à des

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femmes que ce qu'il y a de raeillQur et de plus rare ; il est môme de bon goût de trouver quelq]ue chose d'invraisemblable. Nous serions flattées, mais sans l'exiger, par exemple, d'un salmis de phénix à la purée de pommes des Hespérides.

D'ailleurs Ernestine est gourmande. Tenez, j'ai pitié de vous. Prenez votre carnet, je vais vous dicter le menu d'un diner simple pour la campagne : trois plats, un vrai diner de chaumière.

Écrivez. D'abord pour moi, qui ne suis pas gourmande, il ne me faut que des cerises. Le reste m'est égal.

— Mais... des cerises.... ce n'est pas la saison....

— A Paris il n'y a de saisons que pour les avares. Demandez des cerises chez Chevet.

— Un potage à la bisque d'écrevisses, des cailles. . .

— Pardon, mais la chasse n'est pas ouverte... et le gibier...

— La chasse est toujours ouverte aux bourses qui ne sont pas fermées. Vous connaissez Robin des Bois?

— Oui charmante musique.... charmante 1

— Il ne s'agit pas de musique. Le poëme contient une leçon à votre adresse. Le Freyschùtz met dans son fusil des balles d'argent, avec lesquelles il tue

tout ce qu'il veut. Donc, des cailles, des légumes.... ce que vous voudrez, pourvu qu'ils soient hors de saison.

Ah ! n'oubliez pas des sorbets de marasquin pour le milieu du dîner.

En fruits, outre mes cerises, des figues de Marseille et un ananas pour Ernestine. Pas de vin de Champagne! c'est commun ; du vin de Tokai : nous n'en buvons pas, c'est seulement pour tremper nos lèvres et le sentir.

Par exemple, rien de plus; ce serait de mauvais goût. C'est un lunch, un goûter à la campagne; il faut faire bien les choses, mais il ne faut pas les dénaturer.

Ah ! j'oubliais. Comment nous mènerez-vous ?

— J'ai mon coupé.

— Xous y étoufferons. Ça ne serait rien, mais nous serons rouges comme des écrevisses cuites ; ça ne se peut pas.

— Macalc( hc.

— Cette calèche doublée de jaune?

— Oui, de damas jaune.

— Et Ernestine qui est blonde! ça la mettrait d'une belle humeur!

— Mais comment faire ?

— Rien de plus simple: la faire doubler de Lieu ; c'est même une charmante occasion pour vous, et VOUS devez vous en féliciter. Ce sera tout à fait galant.

— Mais il n'y a que deux jours.

— C'est énorme, je vous l'ai dit. Pour les gens riches, les journées ont.àParis, deux cent quarante heures. N'oubliez rien, et venez me prendre jeudi à deux heures.

Le Melcombe était pétrifié. Il s'en alla presque chancelant. Le lendemain, il arriva ce que je t'ai déjà dit au commencement de ma lettre, au risque de manquer mon dénoûment.... mais pour te rassurer....

Ernestine et moi nous reçûmes une belle lettre d'excuses. Un parent à l'article de la mort le faisait demander à cinquante lieues de Paris.

Ernestine était stupéfaite, mais quand elle a su que c'était moi qui avais mis à mal ce pauvre parent, quant elle a su comment j'avais fait, elle a tant ri que tu aurais pu à loisir t'enivrer de la joie de voir ces petites dents que tu aimes tant. Elle en rira pendant trois jours ; arrange-toi pour être ici le quatrième.

Et aussi pour entrer en possession de « tant de

charmes », dont je ne suis pas sans impatience de te donner à toi-même la défense.

Ta sœur dévouée, Amélie

Prière à mM*****^** de ne pas faire un vaudeville de ce roman sans l'avoir lu, comme cela leur est arrivé en d'autres circonstances, où je me suis rencontre avec ces messieurs.... mais comme on se rencontre au coin d'un bois.

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