RÉJOUISSANCE
Et moi aussi, je finirai par avoir ville gagnée.
Ici est le Moniteur où j'écris mes bulletins, — les Guêpes. — Quelqu'un se souvient-il des Guêpes? Les Guêpes, — qui ont fait vendre le pain au poids, avaient autrefois demandé la taxation de la viande. Ce vœu est accompli; que dis-je? il est dépassé. Un préjugé, une tyrannie ont été renversés.
On ne connaît que trop ce que les bouchers appellent réjouissance; c'étaient des os qu'ils pesaient, avec la viande et qu'ils faisaient payer au prix de la viande.
Ce nom était un sarcasme insolent, — réjoîiiS' sance ! comme on appelait les Euménides douces,
et comme les élymologistes hardis font venir kiciiSy bois sombre, du verbe lucere, luire.
Les bouchers vendront les os à part, en qualité d'os; ils ne feront plus ce miracle quotidien de changer les os en viande de filet, comme ce miracle proposé par Satan : Que ces pierres deviennent du pain, isti lapides panes fiant.
Espérons qu'on finira par empêcher certains marchands de vin de changer l'eau en vin.
Hélas ! que de choses dans la vie ne nous sont distribuées, pesées et vendues qu'avec la réjouissance, comme le filet de bœuf.
Et ces choses-là, les ordonnances de police n'y peuvent rien.
L'amour a pour réjouissance la jalousie, et, qui pis est, l'ennui et la lassitude.
La gloire a "^omv réjouissance l'envie.
Les honneurs ont parfois pour réjouissance le déshonneur dont il faut les payer.
Vous allez au théâtre : on joue Ruy-Blas, de Victor Hugo; mais la seconde pièce est de M**^ ou M***, réjouissance.
L'Exposition amène le monde à Paris : le Parisien est fier ; mais tout est hors de prix, et il est près-
que réduit à manger, ou peu s'en faut, son pain sec... Réjouissance....
La visite delà reine d'Angleterre est un fait intéressant : c'est la consécration de l'alliance de deux peuples dont les guerres composaient presque toute l'histoire; mais cela est connu que M. Barthélémy fait des vers où clapiers rime avec pieds.... Réjouissance.
Toute victoire, tout grand événement est réjoui de cantates médiocres; ce mot s'applique aux meilleures.
Tout succès est réjoui de critiques;
Toute grandeur de petitesses ;
Toute liberté, d'entraves sous divers prétextes;
Tout bonheur, de haine .
La viande seule sera donc une vérité.
UiN PIÂxMSTE EST-IL U .\ BIENFAIT? UN PIAINISTE EST-IL UN FLÉAU?
Un magistrat de Londres vient de condamner un musicien à la prison pour avoir ennuyé un citoyen anglais.
Ce crime, puni par une loi sage, avait été perpétré au moyen d'un de ces orgues barbares dans lesquels un vaudevilliste a remarqué, après moi, qu'on a la mauvaise habitude de moudre des airs. Ce spécimen de civilisation avancée m'a remis en mémoire un projet que j'avais fait autrefois dans l'intérêt de la population parisienne:
Considérant que si un immense pianiste cause de grands ravissements à ses contemporains, il n'est
■JOi ROSES NOIRES ET ROSES BLEUES.
pas sans exactitude dédire qu'il leur procure aussi quelques moments d'ennui ;
Qu'il est bon de mesurer, peser, additionner et compenser les uns par les autres pour fixer une bonne fois les esprits sur cette double question :
Un pianiste est-il un bienfait?
Un pianiste est-il un fléau ?
Mettons d'abord six concerts par an ; prix du billet : dix francs. Ceux qui sont bien placés et qui peuvent voir remuer les doigts ont certainement beaucoup de plaisir.
Certaines femmes qui encadrent une maigre figure de longs repentirs blonds et préventifs, se pâment, ont des attaques de nerfs, jettent de petits cris, et détournent ainsi l'attention du public sur ellemêmes.
Puis un jour elles quittent mari, enfants et amis, et disparaissent avec le broyeur d'ivoire.
Je pense que cela leur est fort agréable, mais peu de personnes partagent cet agrément. D'ailleurs, au bout de quelques mois, elles reviennent, entrent en feuilleton, et produisent un roman dans lequel elles font un portrait odieux de leur mari sous le nom de M. de Mérincourt ou de Mérinville.
Voilà, je pense, à peu près le total des plaisirs que
procure un immense pianiste, si l'on y ajoute pour les gens gais l'hilarité que peut causer l'aspect des airs échevelés, des airs terribles, passionnés, mélancoliques, des pianistes en exercice.
Passons aux désagréments.
Dix ans d'études et d'exercices.
Ensuite tout le reste de leur vie, huit heures par jour, à essayer, à repasser des difficultés et des impossibilités gymnastiques plus bruyantes que musicales, dont les voisins ont pris la fâcheuse habitude de se plaindre si fort, que leurs plaintes en sont arrivées à faire plus de bruitqueles pianos eux-mêmes.
De ce résumé impartial, il résulte clairement que hes pianistes pourraient procurer quelque agrément, si la somme des ennuis qu'ils causent ne l'emportait de beaucoup.
Le problème serait donc :
Ne pas se priver des airs que quelques-uns de ces messieurs tapent et cognent plus ou moins agréablement sur cet instrument contondant appelé pianoforte.
iN'e pas entendre leurs exercices préalables.
J'avais donc proposé de déporter tous les pianistes dans une ile à une petite distance de Paris, à l'Ile de Clichy, par exemple.
Quand un pianiste voudrait se faire entendre, JM. le préfet de police le ferait venir dans un panier à salade, une escorte suffisante l'amènerait à la salle du concert, et, la chose finie, le ramènerait dans l'île. Les navires des canotiers éviteraient cette plage inhospitalière, qui serait indiquée sur les cartes de la Seine.
Je proposais en outre une petite modification : le piano-forte a été appelé assez longtemps piano, — c'est son petit nom, son nom d'amitié, — il me semble qu'il serait temps de l'appeler maintenant forte, nom plus justifié par l'usage qu'en font aujourd'hui ceux qui en tapent.
C'était pourtant un charmant instrument sous les doigts de ces Allemands, entre lesquels était mon cher père, que Balzac m'a fait dans le temps la grande joie de citer dans les Parents pauvres, ce chef-d'œuvre.
Sauf cinq ou six tout au plus, aujourd'hui, on a tout sacrifié à une rapidité que je pardonnerais si on lui devait que ce fût plus vite fini, ce qui n'est pas.
Jusqu'ici je ne m'aperçois pas qu'on mette ce projet à exécution.
Quand on en sera là, je rappellerai un autre progrès relatif à la musique.
Autrefois, les instruments de l'orchestre accompagnaient les voix.
Plus tard, la voix est devenue un des instruments de l'orchestre.
Puis, on est arrivé tout doucement et tout bruyamment à ceci :
Un ténor se place en face du public; il ouvre une large bouche; son col se gonfle, son visage devient violet.
Pendant ce temps-là, chacun des instruments de l'orchestre fait de son mieux pour qu'on ne l'entende pas.
A voir cette bouche ouverte, ces grimaces, ces contorsions, on voit bien que le ténor chante; mais où est sa voix? où sont les sons qu'il émet? Est-ce le trombonne? Est-ce la petite flûte? Est-ce l'ophicléide ?
De temps en temps un cri aigu perce le tintamarre, et vous rappelle la voix humaine.
C'est ainsi que devait chanter Marsyas pendant qu'Apollon l'écorchait.
Ainsi, voici la vie d'un chanteur :
Il a de la voix pendant deux ou trois ans, après
ce temps, quelquefois elle lui manque entièrement, comme il arriva à mademoiselle Falcon ; c'est la meilleure chance.
Le plus souvent elle tombe par morceaux; il faut alors transposer, baisser des passages, supprimer des airs, se ménager, c'est-à-dire ouvrir la bouche sans chanter pendant un acte, pour pouvoir donner une certaine note qui termine l'acte.
Le public qui a joui pendant trois ans d'une belle voix subit les ruines de cette voix pendant dix ans.
Notez que le chanteur, à cette époque de sa vie, empêche d'arriver les voix fraîches, jeunes et vivantes, et les renferme dans des rôles secondaires; de sorte que quand il sera, lui, tout à fait poussif, son successeur, déjà fatigué, n'aura que deux an- Bées à donner au public.
J'ai proposé : ou de ramener l'orchestre à son rôle,
Ou, si l'on veut continuer à remplacer les sons par des bruits, la musique par du tintamarre, de charger M. Sax de fabriquer des ténors en cuivre.
Je sais qu'on s'en occupe.
C'est à M. Verdi que nous devrons cette révolution. — Pardon du mot.
A propos de M. Verdi, j'ai vu jouer l'autre jour à
Xice le Trovaiore. Il ne m'appartient pas de donner ici mes impressions sur un opéra nouveau, je veux parler d'un incident qui sans doute n'a pas eu lieu à Paris et doit être attribué à l'actrice.
Le deuxième acte s'ouvre par un chœur de marteaux.
La Zingara dormait paisiblement à ce bruit, mais à peine le ténor commençait-il son petit air tendre, qu'elle se réveilla en sursaut, une mélodie de M. Verdi ayant fait ce que n'avaient pas fait quatre marteaux de forge retentissant sur une enclume.
STATISTIQUE OFFICIELLE DES GENS IN- TELLIGENTS. — SOLLICITUDE DU PAPE POUR SES SUJETS. — DÉCOUVERTE d'une PLANÈTE. — ORAISON FUNÈBRE MALADROITE.
Un document officiel publié par le ministère du commerce constate, avec joie je le suppose, qu'on ne compte en ce moment, « dans tout l'Empire: »
Que 37,662 aveugles, 75,063 borgnes, 29,512 sourds et muets, 44,970 fous.
C'est-à-dire que, — à l'exception du nombre de 187,207 habitants qui ne voient pas du tout ou
riuSES NOIRES ET ROSES BLEUES.
voient mal, n'entendent pas ou ne peuvent pas parler, ou sont fous ou idiots.
Tout le reste de la France, c'est-à-dire près de 53 millions et demi, voit, entend, juge parfaitement bien, et parle comme vous et moi.
Les deux millions et den^i de sujets du gouvernement papal viennent de recevoir de lui une preuve de touchante sollicitude. On sait la fertilité de la vigne dans les États de l'Église; on a toujours pensé que c'était l'effet d'une bénédiction particulière. Quoi qu'il en soit, cette année, les ceps ont été un peu moins bien bénis; la quantité sera médiocre, mais la qualité excellente. Le gouvernement pontifical vient de rendre un décret par lequel il est défendu d'exporter une goutte de vin. Ceux de ses sujets qui, entraînés par la malveillance, se figurent qu'ils ont des chagrins et des ennuis, pourront ainsi ne pas y penser, et trouver, à un prix raisonnable, de la joie, de l'oubli et de la gaieté en bouteille.
Quand je disais que le procédé pour découvrir des planètes était fort simple, quand je disais qu'il suiTi-
sait d'avoir le nez en l'air à un moment donné, quelques savants et plusieurs autres m'écrivaient des lettres sévères et me reprochaient amèrement d'admettre pour les planètes ce qui est admis hypothétiquement pour les étoiles, à savoir: qu'il est des étoiles si éloignées de nous, que, depuis la création du monde, quoique leur lumière, comme toute lumière honnête le doit, ait fait correctement et régulièrement ses trois cent dix mille deux cents kilomètres par seconde, cette lumière n'est pas encore parvenue jusqu'à nous.
J'ai maintenu, nonobstant ces lettres, qu'il suffisait d'avoir le nez et la lunette en l'air, au moment où l'astre devenait visible, pour l'apercevoir le premier.
La découverte des planètes est quelque chose de simple que François Arago conseillait aux jeunes gens pour se mettre en vue. C'est un conseil qu'il n'est pas impossible qu'il ait donné à M. Leverrier, dont il a été le prolecteur.
Si je n'espérais pas convertir tout le monde à mes idées à ce sujet, il était quelqu'un qu'il n'était pas probable surtout d'y voir convertir. Ce quelqu'un, c'est M. Leverrier lui-même.
Eh bien ! à une des dernières séances de l'Acadé-
mie, cet homme blond a annoncé la découverte d'une trente-huitième planète par M. Goldsmith, peintre et astronome amateur. — Je viens de citer les paroles de M. Leverrier.
Il faut que mes adversaires choisissent un des deux termes de ce dilemne :
Ou M. Leverrier n'est pas plus fort en astronomie qu'un peintre, un charcutier ou un joueur d'orgue de barbarie,
Ou il n'y a qu'une bonne fortune de hasard à découvrir des planètes, et alors M. Leverrier, pour justifier sa renommée, s'empressera de faire autre chose que d'avoir découvert une planète.
Depuis mon séjour à Nice, je rencontrais quelquefois, dans la rue de la Croix-de- Marbre (via délia Croce di Marmo), un jeune homme dont la physionomie intelligente et expressive avait attiré mon attention. Je le trouvais toujours à la même place, assis au soleil. Je finis par causer avec lui. C'était le beau-fils du peintre Hamer, dont j'aurai à parler dans une de mes lettres, peintre distingué lui-même, élevé en Italie, mais arrêté dans une carrière brillante par une inexorable maladie.
J'ai rarement entendu une conversation aussi intéressante; il était fort instruit; quand son mal l'empêchait de peindre, il lisait. Mais son cerveau n'était pas un de ces cerveaux gloutons qui ne digèrent pas; le sien s'assimilait promptement les connaissances acquises, et en nourrissait un esprit très-hardi et très-original.
Avec un corps débile et presque détruit, c'était un des hommes les plus vivants que j'aie rencontrés. Il aimait passionnément toutes les belles et grandes choses. Il parlait de l'amour, du soleil, de la mer, des arbres, du ciel, de la poésie, de la liberté, comme un grand poète. Un beau reflet, un ton riche ou harmonieux sur un nuage, sur une feuille^, sur un papier, l'enivrait de joie.
Sur le banc, ou de son lit où la souffrance le clouait, pourvu que la fenêtre fût ouverte ou que le soleil le vînt voir à travers les vitres, il se donnait des concerts, des harmonies de couleurs dont il parlait de la façon la plus attachante.
— J'ai en apparence une existence bien misérable, disait-il. Je n'ai plus de corps que bien juste de quoi en souffrir horriblement. Eh bien? la nature est si belle que je voudrais bien ne pas mourrir et regarder toujours.
Il est mort il y a quelques jours, et je l'ai accompagné au cimetière.
Il était protestant, ce que je n'ai su qu'au moment de son enterrement, à cause de quelques variations dans la forme de la funèbre cérémonie. Eh bien ! des prêtres catholiques qui passaient à côté du convoi, suivi par un père en larmes et des amis affligés, un seul a soulevé son chapeau, et il a promené ensuite autour de lui un regard inquiet; les autres s'arrêtaient, regardaient, sans donner aucun signe de respect ni pour le mort, ni pour la douleur de ceux qui le suivaient.
Il est vrai que l'année dernière le convoi d'un Vaudois mort fut insulté et assailli de pierres par la populace, et qu'un évêque demanda ensuite qu'il fût retiré de la terre du cimetière. Je vous en ai parlé en ce temps-là. Je suis loin de supposer que les prêtres catholiques instruisent le peuple à ces actes sauvages et barbares ; mais peut-être ne l'instruit-on pas assez à la charité et au respect des morts.
Au champ du repos, le pasteur fit un discours où, après un juste éloge du mort, et des marques vraiment chrétiennes de confiance entière dans la miséricorde divine, il émit quelques regrets évidemment tempérés par le respect de la douleur des assistants.
sur les incertitudes qu'avait conservées, sur certains dogmes, Octave d'Albuzzi, jusqu'au dernier moment d'une vie où l'intelligence ne s'était pas affaiblie lentement comme la lumière d'une lampe qui manque d'huile, mais s'était éteinte tout entière avec le corps, comme la lumière d'une lampe que l'on brise.
Néanmoins, dit-il, nous ne devons pas douter de la miséricorde de Dieu, qui est infinie.
Non, messieurs, nous ne devons pas en douter, nous ne pourrions en douter sans douter de sa justice et de sa puissance.
Mais je n'aurais pas pensé, moi, à promettre la miséricorde, je l'aurais constatée.
Octave Albuzzi, toi qui viens d'être délivré de la prison douloureuse de ton corps par la miséricorde divine, tu as été un grand artiste, c'est-à-dire un élu du petit nombre de ceux que le Créateur convie aux perpétuelles et magnifiques fêtes de la nature, un de ceux pour qui la lumière, la brise, les arbres, la mer, le ciel, ont des harmonies et des langages que ne voient pas et n'entendent pas les autres hommes. Va-t'en maintenant là où ton âme vivait déjà, toute retenue qu'elle était par les chaînes ou
chair souffrante, va-t'en voir face à face le Dieu que tu entrevoyais là où le vulgaire ne voit que des nuages et des brouillards ; ce Dieu dont tu voyais l'empreinte dans une feuille d'arbre, dont tu voyais la grandeur dans un brin d'herbe, le regard dans un rayon de soleil, la voix dans le bruit des eaux et des cimes vertes.
Pendant que ton coips, rendu à la terre, va se mêler à l'herbe, aux feuillages, aux fleurs, ton âme va se fondre dans ce beau soleil par lequel elle se sentait si puissamment attirée. Tu vas devenir, dans le sein de Dieu, tout ce que tu aimais, tout ce que tu admirais, tout ce qui faisait ta joie et te faisait oublier tes douleurs.
Non, Dieu ne passe pas son éternité à écouter aux portes de nos maisons ce que nous disons de lui.
Ceux-là qui admirent ses œuvres, ceux-là qui ne trouvent de beau que ses œuvres, dédaignent les fausses richesses et les fausses gloires, ne sont ni rapaces, ni envieux, ni méchants; ceux-là sont plus près de Dieu que les autres hommes ; ceux-là sont les élus.