SUR LA TOILETTE DES FEMMES
Une femme disait à son mari qui lui avait pardonné bien des légèretés, mais qui se fâchait à la fin assez sévèrement :
— Mais enfin, vous vous fâchez pour une bagatelle, vous m'avez pardonné plus que cela, et encore n'était-ce pas bien criminel.
— Madame, dit-il, une cruche a beau être grande, elle à toujours un fond.
J'ai entendu dire : il faut garder une femme juste le temps de tromper votre prédécesseur; un instant de plus, c'est votre tour d'être trompé.
312 ROSES NOIRES Eï ROSES BLEUES.
Lorsque j'étais enfant je me rappelle fort bien que les jeunes filles ne valsaient pas et que les jeunes femmes ne valsaient guère; — l'usage avait voulu tempérer ce que la valse a de voluptueux en n'en permettant l'exercice qu'avec de vieilles femmes à turban. Et cependant il y avait bien loin de la valse, surtout telle qu'elle était alors, à la valse d'aujourd'hui et aux diverses schotisches, redowas , etc., que dansent sans scrupule, non-seulement les femmes, mais les jeunes filles. La danseuse et son cavalier entrelacés seraient un étrange spectacle s'il était exceptionnel, si tout le monde n'y était acteur. La danse du Château-Rouge, de Mabille, de la Chaumière s'est introduite dans les salons.
De même il aurait paru monstrueux qu'une jeune fille se montrât décolletée; ce n'était que pour les femmes mariées qu'il était exact de dire : « Moins on est vêtue, plus on est habillée. »
Et cela avait deux raisons : pour quelques-unes on diminuait le danger dô ces exhibitions qu'en ne les permettant qu'à des attraits mûrs; pour d'autres on se disait : « Ces attraits ont un maître légal qui îieut, selon sa munificence, permettre ou défendre «m'on les expose aux regards. » — Mais la jeune fille doit attendre la volonté d'un inconnu.
ROSES NOIRES ET ROSES BLEUES. 'S\'j
Rien ne trompe comme l'habitude; telle femme qui se montre placidement à mciiic nue à cent personnes, jetterait, en rougissant, uu fichu sur ses épaules si son mari la surprenait chez elle à moitié aussi décolletée qu'elle l'est au bal.
Si un homme se montrait sans cravate, on crierait à l'inconvenance. — Je me rappelle une époque où mes tantes m'avaient à peu près chassé de chez elles parce que je n'avais pas adopté la cravate k carcasse de baleine que l'on portait alors. Mes tantes, qui se décolletaient comme les autres femmes , avaient déclaré indécente l'habitude que j'avais de porter les cravates comme on les porte aujourd'hui.
Dans un bal, les hommes sont le sexe timide, le sexe décent, comme ils y sont le sexe faible, car ils sont toujours les premiers fatigués.
Quelques femmes se décollettent avec une audace singulière ; il serait difficile de dire où s'arrêtera une femme qui se sait un joli signe.
Pour beaucoup la décence commence où finit hi beauté.
Si encore les femmes seules qui ont de belles épaules s'avisaient de les montrer, cela ne serait qu'inconvenant; mais celles-là exigent, sous prétexte de mode, que les maigres, que les décharnées,
que les obèses en fassent autant : de sorte qu'en général un salon offre non-seulement un aspect peu décent, mais encore parfaitement désagréable. L'excès, à cet égard, est tel, qu'il serait impossible d'imprimer ici la description de ce que montrent les honnêtes femmes, les femmes du monde, et que ces mêmes femmes jetteraient cet écrit avec indignation et en rougissant, si je m'avisais de l'essayer.
Il y a une femme que j'ai vue deux fois, et voici dans quelles circonstances :
La première fois, elle était encore fille, elle avait dix-huit ans, elle était jolie et bien faite, elle allait épouser huit jours après un vieillard malade, méchant, sot, riche, il est vrai, mais avare, la plus triste des pauvretés. Pour me montrer poli, je dus joindre mes félicitations à celles qu'elle recevait de toutes parts.
Dernièrement, comme je devais la rencontrer, on in'avertit qu'elle venait de perdre son mari, ce même mari méchant, sot et avare. Elle était libre et riche. Pour être encore poli, il me fallut lui dire que je prenais part à sa douleur, et vraiment cette douleur devait être bien petite pour qu'on put en faire plusieurs parts. Il me fallut l'engager à mettre des bornes à son désespoir.
La politesse consiste souvent à laisser croire aux autres qu'ils nous attrapent.
Les femmes se trompent facilement à ceci : — elles confondent la galanterie et l'amour; — elles ne reconnaissent les diamants que lorsqu'ils sont taillés, c'est-à-dire diminués et rognés par le lapidaire. On ne dit bien que l'amour qu'on n'a pas. — Il vient un moment où on tire un grand parti, près des femmes qu'on n'aime pas, de ce qu'on disait si mal ou de ce qu'on ne disait pas du tout à la femme que l'on a aimée.
Une femme dit d'une autre qu'elle est légère, imprudente, adultère ; elle laisse percer qu'elle pourrait bien avoir empoisonné son mari. — J'entends : cela veut dire que ce monstre a reçu de Paris un chapeau neuf très à la mode et qui lui sied bien.
Le vulgaire se connaît peu en beauté. — Je parle ici de la beauté même des femmes. — Les femmes qui n'ont pas beaucoup de conscience en fait de
beauté veulent plaire, et s'arrangent pour être belles de la façon qui est à la mode du moment.
Mettez en présence une femme très-belle, mais ayant la conscience et le génie de la beauté, c'està dire ne permettant à la parure que de jouer le rôle d'un « accompagnement» qui ne couvrirait pas la voix du cbanteur, et, d'autre part, une de ces femmes agréables, mais d'une beauté malléable, complaisante, d une de ces beautés où la nature n'a lien trop accusé ni trop fini : jamais la première n'aura aux yeux du vulgaire le succès de la seconde. Celle-ci, en effet, se transforme à son gré, ou plutôt au gré de la mode régnante. Elle met ses hanches où elle veut, sa gorge où on la met. Sa taille sera Ciurte ou longue, suivant que son journal de modes lui apportera l'ordre. Elle, a peu de cheveux ; elle place ceux qu'elle ajoute comme il convient, et aura la coiffure adoptée. Pour la pauvre femme iiaïvement belle, naïvement bien faite, elle ne peut modifier ainsi sa beauté. Ses cheveux souples, abondants, élastiques, les ondulations harmonieuses de son corps, toutes ses formes, fermement, résolument et noblement à leur place, ne lui permettent pas d'obéir à la mode. Elle aura ce qu'on appelle en littérature « un succès d'estime, » mais
elle n'entendra pas autour d'elle, dans les salons, ce bourdonnement admiratif que fait entendre Fessairn d'abeilles autour de la reine reconnue. Elle n'aura sa beauté tout entière que pour les connaisseurs, pour les artistes qui n'acceptent ni des chiffons ni du crin pour de la femme.
Mais — vingt ans se sont écoulés, — regardez les portraits des deux femmes : la première a repris son rang ; l'autre fait sourire les femmes qui ont remplacé les ridicules de ce temps-là par d'autres ridicules.
il est à remarquer que la beauté des femmes dure de quinze ans à trente, c'est-à-dire que leur influence cesse au moment où leur vient la raison.