‹ Roses noires et roses bleuesChapitre 6 sur 7 · LES TABLES TOURNANTES · texte numérisé non relu

LES TABLES TOURNANTES

Les tables tournantes, les esprits frappeurs, excitent toujours beaucoup de controverses. Ceux qui ne croient pas accusent les autres de crédulité; ceux qui croient reprochent aux incrédules de manquer de fluide.

Les tables tournent-elles? Les tables ne tournent-elles pas ?

La question vient d'être décidée par une autorité presque infaillible, par une autorité quasi-œcuménique. Plusieurs évêques ont décidé qu'elles tournent, qu'elles parlent et qu'elles prédisent l'avenir.

En effet, monseigneur Félix, évêque d'Orléans, qui a défendu le premier à ses ouailles de consul-

ter les tables tournantes, a eu des imitateurs ; d'autres évêques se sont joints à lui et ont publié des mandements à ce sujet.

Or, il est évident que si ces savants prélats ne considéraient les tables tournantes que comme un jeu puéril ou une mystification, ils ne prendraient pas la peine de faire des mandements contre elles, pas plus qu'ils n'en font contre les toupies et les affaires de tout genre. — Ils pensent donc que les tables tournent en réalité et prédisent l'avenir. — Ils pensent que les tables ont le diable au corps, et que c'est le malin esprit qui se loge dans ces meubles autrefois honnêtes.

Eh bien ! je me permettrai de faire observer à messeigneurs les évêques, auteurs de ces mandements, qu'il était impossible de rien imaginer de plus propre à confirmer et à augmenter la vogue des tables tournantes.

La seule chose qui pût leur faire du tort était de démontrer une supercherie, de prouver que ceux qui consultent les tables tournantes sont mystifiés. — d'établir que les tables ne tournent pas, ou qu'elles tournent sous une pression adroitement dissimulée. Mais affirmer qu'elles tournent, — reconnaître Qu'elles recèlent le diable, — c'est ac-

croître leur clientèle, c'est assurer leur vogue, c'est leur faire des convertis, des dévots, des cagots, — c'est les traiter en culte dont elles seront à la fois et l'idole et l'autel.

Comment ces prélats ne comprennent-ils pas l'imprudence de leurs mandements, eux qui savent mieux que personne combien de gens professent dans leur cœur le culte du malin? — C'est lui permettre d'ouvrir boutique. Que dis-je? c'est l'y aider.

En effet, parmi les prières louables, ne peut-il pas s'en glisser quelques-unes qui, adressées en apparence à Dieu, ne sont faites en réalité que pour l'esprit des ténèbres?

— Je parle de celles qui auraient pour objet :

D'hériter bientôt d'un parent riche;

De gagner un procès injuste ,

De détourner de ses devoirs la femme de son prochain ;

D'appeler un malheur sur la tête de quelqu'un, même sur celle des hérétiques.

A coup sûr, ces prières ne montent pas au ciel ; le poids de leur grossièreté les entraîne vers l'abîme où Satan les reçoit et les exauce volontiers.

Quand les femmes vont à l'église pour montrer

leurs robes neuves et critiquer les robes des autres femmes ; quand elles s'agenouillent en donnant à leur taille et à leurs formes la grâce et les attitudes les plus capables de fixer l'attention des fidèles de l'autre sexe; quand, tout en priant Dieu, elles ne négligent rien pour le faire oublier, croyez-vous que ces prières, même dites en latin, parviennent jusqu'au trône de l'Etre suprême?

Non, non. Toutes ces prières sont triées et vannées par les anges qui planent au-dessus des églises ; ils prennent les prières impures, les prières seulement marmottées des lèvres, les prières contre le prochain, les prières hypocrites, et les rejettent comme de viles épluchures que le diable ramasse.

Quand un homme donne à sa femme des conseils contre un homme en particulier, c'est se créer un rival.— Il n'est pas plus prudent de dire : « N'allez pas là; là est Satan; là est le danger; » à moins qu'on n'ait l'intention de combler une bonne fois l'enfer.

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