‹ Rosette: ou, La danse au village; nouvelleChapitre 145 sur 177 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

mais. Comme Charles passait devant la maison de Rosette, celle-ci donnait à manger aux poules qu'elle avait gardées. Il la salua.

— Bonjour, lui dit-elle ; vous avez été au culte?

— Oui, j'en viens.

— Â-t*on publié les promesses de mariage de René avec Jenny?

— Oui , et aussi celles de Cornélie avec Léon Villioud.

— Cornélie est venue, en effet, me l'annoncer hier. Tout le monde se marie : ne trouvez- vous pas ?

Cette question , faite sans malice , donna un coup bien rude au pauvre Charles.

— Oui, fit-il avec effort et se maîtrisant autant qu'il le put ; je désire que tous soient heureux.

— Moi aussi. Est*ce que vous nous boudez, Charles? Depuis quelque temps , vous avez l'air de fuir notre maison.

— J'ai su que vous aviez eu des visites , dit-il avec une émotion qui n'échappa point à Rosette.

— Eh bien, ces visites, qu'ont-elles de commun avec la vôtre? rien, évidemment.

— Je ne le sais que trop, répondit le pauvre garçon.

— En ce cas, il est clair que vous nous boudez. Ce n'est pas joli de votre part ; mais je ne veux pas me brouiller avec vous pour cela. Savez-vous ce que fait M. Lorand? nous ne l'avons pas vu de toute la semaine.

— Je suppose qu'il fait comme moi. Il tâche de se

persuader que les chagrins et les épreuves nous sont nécessaires.

— Il est sûr qu'il en a dans ce moment ; vous, Charles, quelles épreuves avez- vous donc?

— J'ai des chagrins de cœur. Voilà un mot que je prononce pour la première fois de ma vie. Si j'avais été dans une autre position, je n'aurais pas attendu qu'il fût trop tard pour m' expliquer. Quand on est pauvre comme moi, il faut savoir se tenir en arrière.

— Je ne vous comprends pas du tout. — Petite! petite 1 En voilà une qui n'a encore rien eu. Tiens, la Brune.

Et Rosette jeta à la poule une poignée de grains.

— Oui, reprit-elle, de qui et de quoi est-il question? et qu'est-ce que c'est que cette pauvreté? Ah ! je comprends : vous regrettez Gornélie, voilà l'histoire. Vous ne m'aviez jamais dit cela.

— Du tout! du tout! je n'ai jamais penséà Gornélie! Et je ne l'aurais pas , — c'est à dire, — elle n'aurait pas voulu de moi en peinture.

— Qu'en savez- vous ?

— Je vous dis. Rosette, que je n'ai jamais pensé à elle.

— Tout comme je n'ai jamais pensé à M. Alpaca, quand même il est venu chez nous mercredi avec sa mère, et qu'on en glose dans le village. Adieu, tâchez d'oublier vos chagrins.

Ayant dit cela, et jeté encore une poignée de froment à ses poules. Rosette s'esquiva , laissant Charles tout stupéfait.

Page 1