‹ RossiniChapitre 4 sur 8 · J" H05SIM · texte numérisé non relu

J" H05SIM

Nuire cantatrice prétendait que lair n'allait point aux cordes de sa voix; du moins était-ce la raison qu'elle donnait au théâtre. Mais tout bas elle dit au jeune homme :

— Si tu me sacrifies lamarquesa, je chanterai. C'est mon dernier mot. J'ai bien renoncé pour toi au prince Lucien Bonaparte.

Rossini la quitta furieux.

Dune part; il tenait beaucoup à la grande dame dont la Malanote se montrait jalouse: mais, de l'autre, il tenait aussi excessivement à ne pas faire siffler l'entrée de Tancrède.

11 se jeta dans une gondole pour rêver au moyen de se tirer d'un embarras aussi srave.

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C'était un dimanche, à l'heure de vêpres .

En passant auprès d'une petite église des lagunes, il entendit une sorte d'hymne grecque, chantée par des moines sur un rhythme très-mélodieux.

— A mon auberge, vile ! cria-t-il au gondolier.

Dix minutes après, il était chez lui et courait à son piano.

— Bisogna mettere i riso ? faut-il mettre le riz au feu ? demanda le cuisinier de l'auberge, entrouvrant la porte

—Un instant, réponditlejeunehomme.

—Ah! signor, c'est qu'on n'attend plus que vous.

— En ce cas, prépare le riz. je vais

ilescendre.

Pas un dîner, à Venise, chez le plus riche comme chez le plus pauvre, ne débute sans un plat de riz. que Ion mange presque cru, après l'avoir seulement laissé quatre minutes dans l'eau bouillante, en sorte que la question ; < Faut-il faire cuire le riz ? » équivaut à celle-ci : '< Ètes-vous prêt à vous mettre à table ? »

Comme on servait le plat traditionnel, Gioacchino descendit, en se frottant les mains.

~Jai trouvé un air pour la Malanote, un air tout à fait dans sa voix, cria-t-il, et je viens de récrire ! Impossible qu'elle

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refuse celui-là, sous peine de payer mille sequins d'amende.

Il chanta sur l'heure aux convives attablés ce fameux di tan H palplti, regardé généralement comme le chefd'œuvre des cantilènes.

il l'avait composé en quatre minutes.

Tout le monde, à Venise, raconte encore l'anecdote, elles Italiens appellent ce morceau aria del riso, air du riz.

Tancrède fut joué pendant le carnaval de 1813. Rossini avait juste vingt et un ans.

Peu de mois après, Vltaliana in Algeri, opéra bouffe, eut un succès égal sur le théâtre San-Benedetto. La ville entière était dans le délire, et, quand le

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compositeur se montrait quelque \m\.

on lui rendait hommage comme à un roi.

Des bateliers le reconnaissent, un soir, sur les lagunes et le saluent de hourras joyeux.

Aussitôt toutes les barques de se grouper autour de la barque de Rossini ; des milliers de voix entonnent ses plus beaux airs ; on le conduit avec des cris dallégresse, de canal en canal. Au rivage, il trouve le chemin semé de lleurs, et la multitude l'accompagne jusqu'à son auberge sans discontinuer les chants et les bravos.

Jamais existence d'artiste ne fut plus glorieuse et plus triomphale.

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Milan réclamait à son tour le jeune maître. Il ne voulut pas s'y rendre avant d'avoir passé quelques jours dans sa famille, auprès de son vieux père, dont il oubliait les vivacités et les prophéties, auprès de sa mère qui fut toujours son idole, et à laquelle il ne manquait jamais décrire, le soir d'un succès, une lettre dont Tadresse était ainsi conçue:

<^ AlV ornatissima signora Rossini , madré del célèbre maestro; A la très-honorée dame Rossini , mère du célèbre maîlre. »

La suscription était légèrement orgueilleuse.

Mais il est permis à une tête de vingt et un ans de se laisser aller au vertige sur de telles hauteurs.

Joachiin retrouva aussi à Pesaro sa première protectrice : il la retrouva pleine dindulgence et de pardon , prête comme toujours à se dévouer pour lui.

Dans sa carrière denivrement et de tumulte, le jeune homme avait oublié que l'Italie, soumise alors aux lois frani;ai.>es. devait payer à la conscription son tribut annuel. Il appartenait de droit à la levée de 1813. et la gloire de mourir sur un champ de bataille, au cri de Vive lEmpereur, lui souriait médiocrement.

La signora Perticari connaissait le prince Eugène. Elle lui écrivit sans plus de retard.

ce Ce message, dit M. Henri Blaze, produisit aussitôt l'effet qu'on en attendait. Le viceroi manda son muiislre de rintérieur.

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« — Vous voudrez bien, lui dit-il, pourvoir H ce que le maestro Joachim Rossini, en ce moment à Pesaro, sa ville natale, soit exempté du service militaire. Je ne prendrai pas sur moi d'exposer aux balles ennemies une existence si précieuse ; mes contemporains ne me le pardonneraient pas, et la postérité non plus. C'est peut-être un médiocre soldat que nous perdons, mais c'est à coup sur un homme de génie que nous conservons à la patrie . »

a Et le prince congédia sou ministre, en fredonnant le récitatif de la cavatine de Tancrècle :

i 0 patria, ingiata ijatria^l »

Dégagé de toute inquiétude au sujet du sac et de la giberne, Rossini va porter à la capitale du royaume Lombard- Vénitien deux nouveaux cllefs-d■œuvre^

1 Revue des Deux Mondes, livraison du l«'mai 1854.

2 Aureliano in Palmira et il Turco in italia, joués l'un et l'autre sur le théâtre de la Scala.

Notre volage maestro, qui a déjà laissé à Venise une marquesa inconsolable, en plonge une autre à Milan dans le désespoir et les larmes. Il part pour Bologne, oubliant de lui faire ses adieux.

Or, ce nest plus une marquise , c'est une princesse, qui, dans cette dernière ville, se met à raffoler du beau Joachim.

Mais au moment où il croit pouvoir se livrer en toute confiance aux transports de cette passion bolonaise, la belle délaissée de Milan lui tombe à l'improviste sur les bras. Elle a quitté pour lui son palais, son époux, ses enfants; elle ne voit plus sur la terre que son Gioacchino bien-aimé. Perte de sa réputation, perte de sa fortune, peu lui importe, elle ne recule devant aucun sacrifice.

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Comment ne pas céder à tant d'amour ?

Tout à coup leur tendre dialogue est interrompu. Quelqu'un entre , c'est la princesse.

Jugez de la scène! Des explications violentes se croisent; Gioacchino ne sait plus à laquelle entendre. Il assiste à un orage effrayant, où grondent toutes les colères de la jalousie italienne.

Bientôt néanmoins il se ravise.

il offre une main à la princesse, tend l'autre à la marquesa, leur chante un des plus jolis morceaux de son dernier opéra bouffe, sort en éclatant de rire, et se réfugie chez le père Stanislao Mattei, son ex-professeur, dans la maison duquel il reste caché huit jours, afin de ne

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pas s'exposer au stylet viiulicalif de ces dames.

Les événements politiques replaçaient a lurs l'Italie sous l'intluence autrichienne.

Depuis dix grands mois, les héros de la république Cisalpine rongeaient leur frein. Mais une nouvelle imprévue ranima les audaces patriotiques. Napoléon, débarqué à Cannes, marchait sur Paris et allait reprendre son trùne aux Bourbons.

D'un bout de la péninsule a l'autre éclate un cri de ré\olte.

Juachim fait cause commune avec les plus exaltés et compose un hymne d'indépendance, que l'Italie tout entière chante en chœur.

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Malheureusement, trois semaines plus tard, ravant-gàrde des troupes d'Autriche pénètre dans les murs de Bologne, et le général Siephanini dresse des listes de proscription, en tête desquelles il a soin d'écrire le nom de l'illustre auteur de la Marseillaise italienne.

— Sauve-toi! sauve-toi, mon fils! disait en pleurant le père Stanislas à son ancien élève. Ils te passeraient par les armes, je te le jure, absolument comme si tu n'étais pas le plus grand compositeur dltalie. Ya-t en ! ne fais pas mourir ton vieux maître de frayeur et de désespoir !

— Bah! dit Joachiai, gageons que le général me donne un sauf-conduit?

— Malheureux enfant ! n'y compte pas.

II est inipitoyabld.

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— Allons donc ! C'est un Autrichien ; je le myslifierai, ou je ne veux plus m'appeler Gioacchino Rossiui !

L'intrépide jeune homme se présente effectivement, à deux heures de là, chez le commandant en chef des forces militaires.

— Cénérai. dit-il, en lui utTrant un rouleau de papier, noué de rubans aux couleurs de lAutriche. j'ai cru devoir rendre hommage à notre magnanime empereur François, et mettre eu musique le Retour de l'AstreeK Je vous apporte cet hymne, que les fanfares de vos régiments exécuteront, si tel est votre bon plaisir.

1 Pièce de vers du poëte Mûu(i, composée eii 1814, pour flaller le pouvoir autrichien.

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Le chef autrichien déroule gravement le papier, s'assure par ses propres yeux que les paroles de la cantate sont bien celles que dit Gioacchino, prend une plume et trace rapidement sur une feuille de ses tablettes :

« Sauf-conduit pour le signor Rossini, patriote sans importance.

« Stephamxi. »

Cela fait, il détache la feuille et la remet en souriant au jeune maestro, qui vient retrouver son professeur.

Il lui crie du plus loin qu'il l'aperçoit : — Mystifié l'Autrichien ! Oh ! che bella commedial ô l'excellente farce! Que je voudrais être auprès d'eux , lorsqu'ils vont exécuter ma musique!

rA HOSSI.Nl.

Sans répondre aux questions inquiètes de son vieux maître, il l'embrasse et se hâte de partir pour Naples, où Barbaja, le roi des impresarii, l'invitait à se rendre.

Le lendemain, un grand scandale eut lieu.

Tout Bologne entendit les fanfares allemandes jouer la Marseillaise italienne., que Joachim avait donnée à Stephanini, sans en retrancher une note, et après avoir seulement écrit sous la musique les vers du Retour de VAstrée.

On chercha partout laudacieux maestro; mais il était hors d'atteinte.

Nous avons entendu Rossini lui-même

nos SI M. .Vj

raconter devant nous, en 1843 \ ce tour pendable.

Malgré l'énorme retentissement qu'obtenaient ses œuvres . notre virtuose était loin de marcher à la fortune. En Italie, on paye beaucoup en gloire, mais trèspeu en numéraire. Ou les impresarii sont pauvres, ou leurs intendants sont ladres. Dans tous les cas, on est sur de ne pas outrepasser les bornes de la simple médisance, en traitant ces derniers de voleurs. Plus le maestro se montre sensible du côté de l'orgueil, plus ils le font applaudir; mais aussi plus ils rognent sur la modeste part de sequins qui lui est due.

1 A cette époque il revint a Paris, pour y consulter les médecins sur un dérangement de sa santé.

•Vi ROSSINI.

Kossini, à son arrivée à Naples, c'esfà-dire à l'âge de vingt-quatre ans, était donc fort illustre. Seulement il logeait le diable au fond de son escarcelle.

En conséquence, il accueillit avec la plus vive gratitude les offres pécuniaires du fameux Barbaja, ancien garçon de café, devenu plus riche que le roi de Naples, à force de tailler le pharaon dans les brelans.

Outre la ferme des jeux. Barbaja^ s'était fait donner par la cour la ferme des théâtres.

J On raconte que ce millionnaire original avait, à la porte de sa maison de jeu, des équipages, qu'il mettait au service des pontes favorisés par le trente et quarante. Quant aux joueurs qui avaient perdu, Barbaja les laissait partir à pied. Comme on demandait au Benazet napolitain l'explication de ce procédé bizarre,

ROSSIXI. 'T

Rusé matois, doué d'un talent d exploitation remarquable, il étudiait, depuis deux ans, la marche de Gioacchino, les progrès de sa renommée dans le monde musical, et disait en confidence à ses intimes :

— Quand ce gaillard-là sera mûr, je me charge de le cueillir, et de gagner a\ec lui deux ou trois cent mille sequins.

Or, à l'époqueoùnous sommes de cette

il répondit : « — Mon système est très-simple et trèslogique. Je fais reconduire le joueur heureux, dans la crainte qu'il ne soit volé. Ce serait autant de perdu pour moi. Je suis bien sûr que, le lendemain, ne fût-ce que par savoir-vivre, il viendra me rendre mon argent. Quant au joueur malheureux, il n'a rien à craindre des larrons, et sa passion me le ramène, aussitôt qu"il a un écu en poche. A quoi bon lui faire des politesses? »

ôs H U s s I N I ,

iiisloire, Barbûja trouvaif le jeune maestro en état satisfaisant de maturilé.

Rossini, à sa descente de voiture, rendit visite h ce personnage.

— Vous m'avez écrit à Bologne, signor^ lui dit-il, pour me proposer quatre mille écus d'appointements fixes. Je viens savoir le travail que vous exigez de moi.

— Oh ! dit Barbaja, presque rien :

Deux partitions par année, voilà tout.

Seulement, je vous prierai d'arranger, de temps à autre, pour mes chanteuses, quelques anciens opéras, au moyen desquels je soutiens le répertoire.

— Accepté! dit Joachim.

Déjà au courant de beaucoup de dé-

ROSSIXI. -,!.

taiU iiilimos sur la vie du fermipr {]i'<^ jeux et (les théâtres, il devina pourquoi celui-ci posait comme condition dans le traité cet arrangement de vieux airs.

La délicieuse Isabella Colbrand, première cantatrice de San-Carlo et maîtresse de Barbaja, manifestait, chaque jour, de nouvelles exigences. Elle faisait remettre à neuf une quantilé de morceaux, qu'on était obligé de façonner aux caprices de sa voix.

Rossini n'était pas fâché d'une clause qui allait le mettre en rapport presque continuel avec un astre de beauté, dont l'éclat illuminait tout le ciel napolitain.

fiO ROSSINI.

Mademoiselle Colbrand, Espagnole de naissance, avait des yeux de flamme et de diamant, une carnation magnifique, un port de reine, des cheveux noirs comme l'aile du corbeau, et le visage (lune Vénus grecque.

Le galant compositeur lui arrangea tous les airs qu'elle voulut.

Il écrivit pour elle la partition à^Elisahetta, regina (VInghilterra, où elle obtint, dans le rôle dÉlisabeth, un succès plus incontestable encore, sil est possible, que celui de la Malanote dans l'opéra de Tancrède.

Cette partition donnait la mesure du large talent magistral et de la grande manière qui devaient plus tard enfanter

ROSSIxM. (.;i

le Mosè, VOtello, la Semiramide et iiboutir à Guillaume Tell.

Il ne faut pas croire néanmoins que Gioacchino ne trouvât alors que des admirateurs. La critique, et une critique très-rigoureuse, élevait sa voix à côté de l'éloge. On lui reprochait le défaut d'études, le défaut de science; on épluchait ses œuvres , on le prenait en flagrant délit d'ignorance au sujet des règles les plus élémentaires de la syntaxe musicale.

Rien n'amusait le jeune maître comme

ces reproches.

Il continua de laisser son travail incorrect, désignant lui-même les passages sur lesquels allait s'exercer le hhime.

G-.' ROSS INI.

Viijgi fuis il a t'ciit en marge de ses cahiers cette i)lirase moqueuse :

« Per soddisfazione de' pedanti,

pour la satisfaction des pédants, t^

Soit indifTérence réelle, soit système, on a toujours vu Rossini traiter sa gloire par-dessous la jambe, rire de l'enthousiasme de ses admirateurs, et mystilier ceux qui lui adressaient le plus de louanges.

Vu monsignore pénètre, un matin, dans sa petite chambre d'auberge.

Gioacchino, très-paresseux de sa nature, était encore au lit.

Le prélat s'assied, commence 1 entretien, parle de \ Elisabeth., qu'il a eiiten-

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due la veille, et se livre à des félicilations pompeuses.

— Bah ! dit le virtuose, vous êtes loin de connaître mon plus beau titre de gloire. La musique, û ùoncl Ho anche di meglio, j'ai mieux que cela!

D'un bond il s'élance hors de la couverture, et se promène de long en large de la chambre, dans un costume infiniment trop primitif.

— Corpo di Bacco ! s'éerie-t-il, hier Canova m'a fait poser pour une de ses statues! Ne suis-je pas un magnifique modèle? Regardez ces bras, ces jambes, ces épaules! Regardez

Plusieurs biographes ont eu assez peu de réserve pour dire ce que 1 auteur de

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Guillaume Tell fit voir à son apologiste.

Nous ne les imiterons pas.

Le nionsignore prit la fuite, laissant Gioacchino rire aux larmes de sa spirituelle et décente équipée.

Toute sa vie notre compositeur exécuta des scènes de ce genre.

A un dîner, dont les convives étaient presque tous ecclésiastiques, on le prie de chanter quelque chose au dessert.

Il entonne, en bolonais, une chanson plus que gaillarde.

Heureusement on ne le comprend pas ; mais il se vante partout, le lendemain, d'avoir fait applaudir une polissonnerie par des cardinaux.

Son existence à Naplcs était fort agréable. Il toacliail ses mille francs par mois, travaillait peu, el courtisait la diva de San-Carlo à ses heures de loisir.

A force d'étudier et de chanter ensemble, ils finirent par être tellement d'accord, qu'ils s'épousèrent au nez el à la barbe du pauvre fermier des jeux.

Barbaja n'avait point prévu cet excès d'harmonie.

Mademoiselle Colbrand, outre ses charmes vainqueurs , avait au moins une vingtaine de mille livres de rente, ce qui ne fut point un obstacle au mariage.

Le virluose méprisait la gloire ; mais il commençait à tenir l'argent en fort haute estime.

Pour exécuter les clauses du traité Barbaja, il fit jouer à Naples , de 1810 à 1822, la Gazetta, — Otello, — Armida, — Mosè, — Rlcciardo c Zoraide, —Ermione, — la Dona del Lago, — Maometto II , et Zelmira. Sa fécondité prodigieuse lui permit, en outre, de donner à Rome Tortaldo e d'Orliska, — Barbierc di Sniglia,— la Cenerentola, — Adélaïde di Borgogna et Matilde di Sabran. Venise obtint Edoardo et Cristina ; Lisbonne eut en partage il Califfo di Bagdad, et Milan put applaudir la Gazza laJra et Blanca elFaliero. Bref, en moins de six années, Rossini composa di\-huit partitions, tout en menant la vie la plus décousue, la plus extravagante et la moins laborieuse.

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Le plus grand nombre do ces opéras tiennent le premier rang sur l'éclielle lyrique, et cinq d'entre eux sont d'éclatants chefs-d'œuvre.

Joués à six mois de distance, le Bar- Mer de SécUle^ et Othello mirent tour à tour Rossini aux prises avec la verve comique de Beaumarchais et la puissance tragique de Shakspeare.

i L'impossibilité presque absolue de faire accepter, à cette époque, un livret par la censure romaine, décida Rossini à traiter ce sujet après Paisiello. Cette audace du jeune compositeur déplut aux partisans du vieux maître. Une cabale s'organisa, et la musique de Rossini fut sifflée à outrance. Le lendemain, le parterre honteux reconnut ses torts, et la pièce alla aux étoiles, aile stelle, comme disent les Italiens. Le grand air de la calomnie fut redemandé cinq fois et couvert de bravos frénétiques.

«8 ROSSIM.

Il ne resta ni au-dessous de l'une, ni au-dessous de l'autre.

Pimpante, joyeuse et légère dans le gosier de Figaro , sa mélodie devient sombre, solennelle et fatale dans le gosier duMaure. Jamais musicien ne sinspira de sujets plus opposés et n'y appropria son génie avec plus de bonheur.

La Pie voleuse , le Moise et la Dame du Lac révélèrent de nouveaux prodiges opérés par cette merveilleuse flexibilité de talent.

A la première représentation de la Gazza, le public fut saisi d'une sorte de délire. Les cris mille fois répétés de Viva Rossini! forcèrent le compositeur à se lever plus de cent fois pour saluer la salle.

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— Quel beau succès, maître! lui dirent ses voisins de l'orchestre.

— Et quel mal de reins je vais avoir 1 leur répondit-il.

Dans ces sortes d'occasions, où le cerveau d'un autre eût éclaté d'orgueil, Rossini était calme , froid , railleur. Sa musique la plus admirable lui coûtait si peu d'efforts ! il se montrait presque scandalisé qu'elle lui rapportât tant de gloire.

L'introduction du 3Io'ise fut écrite en une heure , au milieu du bavardage de douze ou quinze de ses amis, auxquels il donnait la réplique tout en griffonnant ses notes; et la prière sublime qui ter-

mine cet opéra fut composée plus rapidement encore \

Gioacchino quitta Naples peu de temps après son mariage, afin de se soustraire à la rancune de Barbaja, devenu son ennemi mortel.

11 conduisit sa femme à Vienne, où elle

ï Le jour de la première représentation, ce morceau n'existait pas. Grâce a la maladresse du machiniste de San-Carlo, qui avait organisé pour le passage de la mer Rouge une décoration ridicule, le dénoûment avait été mal accueilli. Chaque fois qu'on jouait la pièce, on était sûr de voir le public applaudir les deux premiers actes et siffler le troisième. Cela devenait intolérable. EnDn l'auteur du libretto accourt, un matin, chez Rossini en criant : — J'ai sauvé le troisième acte .' Le maître regarde les vers qu'on lui présente, « et, dit Stendhal, il saute en bas de son lit, s'assied à une table, tout en chemise, et compose la prière de Moïse en huit ou dix minutes au plus, sans piano. >^ Elle fut chantée le soir même. Le public ne s'aperçut plus que la mer était élevée de cinq ou six pieds audes:>us de ses rivages.

chanta Zelmira devant la cour, puis ils prirent le chemin de Venise.

On les attendait an théâtre delà Fenice avec la partition de la Semiramide.

Ce fut le dernier opéra composé par le maestro pour l'Italie.

Barba j a qui, par ses richesses immenses, se rendait maîlre de beaucoup de situations, fil enlever à l'imprésario de la Fenice tout ce que son théâtre avait de bons chanteurs. Il organisa, de plus, une cabale terrible, et fil tomber la Semiramide sur le lieu même oîi Tancrède avait reçu tant de couronnes.

Indig-né de la conduite des Vénitiens, Gioacchino résolut do quitter son ingrate pèitric.

T3 ROSSIM.

La France et 1 Anglelerrc, émerveillées de sa gloire, lexhortaienl depuis longtemps à passer les Alpes.

Un mois après la chute de la Semiramide, Rossini et sa femme ^ descendaient à Paris dans un logement de la rue Rameau, où, le soir même de leur arrivée, plus de huit cents personnes s"in>crivirent à leur porte.

On faisait queue dans la rue comme à l'entrée dun théâtre.

Le maestro, cette fois, ne resta chez nous que trois semaines, le temps d'organiser quelques soirées musicales, d'assister à une foule de banquets, et d'ho-

î Madame Colbrand-Rossini est morte en 1845. Le maestro s"est remarié, en 18iT,avec madame Pelissier.

norer de sa présence une représentation du Barbier de Séville aux Italiens ^

II avait passé un engagement pour Londres.

Rothschild et Aguado, qui tout d'abord s'étaient déclarés ses patrons, le recommandèrent aux principaux banquiers de la Cité, ainsi qu'à plusieurs membres influents de la chambre haute, et, cinq

' 1 Le li? uoveinbre 1823. <i On savait, dit M. Henri Blaze, que Rossini assisterait à cette représentation; la salle était remplie jusqu'aux combles, et fit au grand maître un accueil de roi. Au moment où Rossini parut dans sa loge, les applaudissements éclatèrent ; l'orcliestre et les chanteurs, électrisés par l'illustre présence, semblèrent se surpasser, et la représentation ne fut qu'un cri d enthousiasme. Après le finale du premier acte, l'auteur, acclamé par la salle entière, se vit traîner sur la scène, au milieu d'une pluie de fleurs et (1 un tonnerre de bravos. » [Revue des deux Mondes, — livraison du 1" juin 1854.)

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mois après, notre virtuose repassait le détroit avec une somme de cent cinquante mille francs, gagnée soit en leçons, soit en concerts, et à laquelle il faut joindre quatre mille livres sterling ^ quune société de lords le contraignit à accepter le jour de son départ.

Nous ne comptons ni les honneurs qu'il reçut, ni ses déjeuners à Brigliton avec Georges IV.

Le fils du musicien nomade trouvait tout simple qu'un roi le priât de manger une côtelette avec lui.

Notre héros, à son retour, s'installa dans un hoiel de la rue Taithout. 11 re-

1 Cent mille francs.

mit ses fonds à son nouvel ami Aguado \ qui se chargea, disent les frères Escudier, de les doubler à la bourse par des spéculations certaines.

î Le banquier et le musicien devinrent inséparables. C'était à l'hôtel Aguado que Rossini se livrait à ses mystifications les plus bouffonnes, entre autres à celle de faire jouer à ce malheureux Lapelouze du Courrier français dessolos de clarinette devant trente ou quarante convives Le maestro accompagnait son ami dans presque tous ses voyages. Xous recevons de Toulouse une lettre que nous communiquons à nos lecteurs.

Monsieur,

« Je prends la liberté de vous transmettre sur un personnage, qui doit entrer dans votre galerie, une de ces mille anecdotes qui, en piquant la curiosité, ont l'avantage d'éclairer un cûté des diverses figures que vous faites passer sous nos yeux. U s'agit de Rossini ; voici le fait dont je garantis l'authenticité. L'illustre maestro, il y a dix ans environ, s'arrêta à Toulouse, avec M. et madame Aguado, eu compagnie

Le mot est dune immoralité pleine de candeur. C'est bien un mot du siècle,

desquels il descendit à Mlôtel de France, place St-Etienne. Le lendemain du jour de son arrivée, à Theuie du déjeuner, M. Aguado, qui cherchait partout Rossini, ne fut pas médiocrement surpris de le voir dans la cour de Thôtel, entouré d'une nombreuse galerie, dont il semblait c.iptiver l'attention, Ajoutez a cela que les spectateurs portaient un costume tont la couleur est l'attribut exclusif de l'innocence et de la cuisine, et vous aurez le tableau de Rossini jouant au cochonnet (vulgairement appelé bouchon] avec les marmitons de l'hôtel.— Rossini! criait M. Aguado, venez donc déjeuner! madame Aguado vous attend. — Une minute, je suis ii vous, répondit le maestro, armé d'une énorme pièce de deux sous. Fixant alors le bouchon, de l'œil d'un zouave qui vise un Russe, il lui lança un dernier projectile et regagna tristement l'intérieur de 1 hôtel. Voilà, monsieur, le fait dont j'ai été témoin oculaire. Je le crois caractéristique, et je vous autorise à le publier, si vous le jugez convenable.

« J'ai rhonneur d'être, etc.,

V Ho.NORÉ Da.min, avocat. »

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