‹ RossiniChapitre 3 sur 8 · RUSSIE I · texte numérisé non relu

RUSSIE I

Et il ne reparut plus au lycée de Bologne.

La comtesse Perticari lavait encouragé dans cette espèce de désertion. Par les soins de sa protectrice, il eut bientôt en poche une somme assez rondelette, qui lui permit de préparer ses malles et d'annoncer qu'il allait à Venise.

— Faites un opéra, Gioacchino, lui dit la gracieuse Italienne; obtenez un succès, et revenez chercher votre récompense.

Il y avait dans son sourire les plus douces et les plus adorables promesses.

Joachim partit plein d'espoir, et muni de lettres de recommandation ,

desliiiées à lui aplanir les obstacles qui hérissent toujours les débuts d'une carrière.

Le premier >oin du jeune homme fut de compléter ses études, en se livrant à l'analyse des principales œuvres d'Haydn et de Mozart, qu'il s'exerçait ensuite à mettre en partition. Six mois durant, il chercha les filons dor de cette mine précieuse et puisa largement au trésor de la poésie mélodique.

Ayant dérobé le secret des maîtres, il lâcha la bride à ses propres inspirations el composa la Cambiale di matrimonio, opéra en un acte, joué sur le théâtre San-Mosè.

Rossini avait dix-huil ans.

Le public vénitien se montra plein

d'indulgence pour quelques défauts de jeunesse, et tint compte, avant tout, des airs pleins de vivacité, de grâce, et de fraîcheur, qui émaillaient l'œuvre du jeune maestro.

Chacun devine avec quel empressement Rossini regagna sa ville natale, pour déposer celte première couronne aux genoux de sa noble maîtresse.

Il écrivit sous ses yeux, avec trop de bonheur peut-être, et conséquemment avec des distractions trop fréquentes, VEqiiivoco stratagante, que le parterre du Corso, à Bologne, crut devoir siffler sans miséricorde.

— Sono dei gelosi e degll sciocchi, ce sont des jaloux et des sots, dit la com-

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tesse. Il faut prendre une revanche glorieuse.

Elle obtint de l'imprésario du théâtre Valle , à Rome , qu'il commandât à Rossini une œuvre nouvelle, et trois mois ne s'étaient pas écoulés que le Demetrio e Polibio, chanté parMonbelli et ses filles, obtenait dans la cité papale un éclatant triomphe.

De Rome, Joachim retourna à Venise, ou il dunna Yluganno felice, pendant le carnaval de 1812.

« Ici , dit Stendhal », le génie éclate de toutes parts. Un œil exercé reconnaît sans peine dans cet opéra en un acte les idées mè-

ï Auteur de la notice la plus remarquable qui ait été écrite sur Rossini, n'en déplaise à M. Henri Blaze de la Revue des Deux Mondes, qui a voulu, au mois de mai dernier, nous donner à son tour une histoire

res de quinze ou vingt morceaux, qui, plus tard, ont fait la fortune des chefs-d'œuvre de Rossini. »

Après le succès de VInganno, la fécondité du jeune compositeur devient miraculeuse. Dans un intervalle de onze mois, il fait représenter six opéras nouveaux, dont le dernier, Tancredl \ le

du grand maestro. L'œuvre de M. Henri Blaze est un prétexte à détails plus ou moins romanesques et coutrouvés. Ainsi, la première protectrice de Rossini, si l'on en croit cet écrivain, serait la femme d'un avocat de Bologne. Elle aurait obtenu de son mari la permission d'accompagner le jeune compositeur à Venise. Que dites-vous de la probabilité d'un pareil fait ? Quand M. Henri Blaze invente des anecdotes, il devrait au moins leur donner le cachet de la vraisemblance.

^ Les œuvres qui ont précédé Tancréde sont le Ciro in Babilonia, joué à Ferrare ; — la Scala di seta, jouée à Venise; — la Pietra del paragone, l'un de ses meilleurs opéras boufles, jouée à Milan ; — VOccusione fa il ladro et il Figlio per az-zardo, joués à Venise,

i?G ROSSINI.

porte duii seul coup au sommet de la réputation.

Nous avons à raconter ici une anecdote bizarre ; mais il est essentiel d'initier tout dabord nos lecteurs au mécanisme administratif des théâtres italiens.

Au delà des Alpes, lindividu chargé de la direction d'une salle de spectacle se nomme un imprésario.

Ce n'est pomt. comme en France, un industriel qui îend au public Thameçon de la curiosité, dans l'espérance d'y voir mordre la fortune : c'est toujours un grand seigneur qui éprouve le besoin de se ruiner.

L'imprésario ne s occupe absolument ({ue des beaux yeux de la prima donna.

Ses affaires sont confiées à un intendant. Ce dernier loue la salle, engage les artistes, achète quatre-vingts francs le poëme à quelque abbé crotté de lendroit, donne soixante -dix sequins au compositeur, s'il est illustre : trente, s'il n'a (junne célébrité contestable : rien, s'il est inconnu, et met le reste des bénéfices dans sa poche.

A la fin de la saison, l'imprésario se trouve en face des frais accumulés.

Il perd trois ou quatre cent mille livres, y compris les cadeaux à la prima donna, et celle-ci lui tire gracieusement sa révérence pour aller chercher dans une autre ville un pigeon mieux garni de pl;mies.

Cet état de choses bien expliqué, voici

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ce qui avait lieu, lorsque Rossini était attendu quelque part pour y composer un opéra.

La ville entière savait le jour de son arrivée. Tous les dilettanti, c'est-à-dire les neuf dixièmes de la population, couraient au devant du voiturin qui l'amenait. Ou dételait les rosses efflanquées du véhicule, et Rossini, traîné à bras dhommes, faisait dans la ville une entrée triomphale, aux cris tumultueux de Viva! civa il maestro!

Puis c'étaient des dmers, des fêtes, des ovations à nen plus finir.

Joachim écrivait sa musique en causant et en plaisantant avec ses nouvelles connaissances : il l'écrivait partout, dans lessalons, dans les bals, dans les soupers,

ROSS INI. i>!»

au milieu (.reclats de rire provoqués par ses saillies bouffonnes ; il l'écrivait sur le premier chiffon de papier qui lui tombait sous la main.

Ses plus magnifiques mélodies ont été prises au vol de celte façon singulière.

Rossini, à ses débuts, en avait toujours une myriade qui tourbillonnaient autour de sa tête. 11 arrêtait la première venue par son aile sonore, en attrapait une seconde, puis une troisième, les relâchant quelquefois, si elles chantaient sur une note par trop mélancolique ou trop vive, et cinq ou six jours de cette chasse curieuse, qui ne gênait ni ses divertissements ni ses plaisirs, lui suffisaient pour mettre sur pied son opéra.

On passait ensuite à l'étude dos mor-

••m HOSSIM.

ccaux, pendant laquelle Kossini réiiciait à chaque minute son mot de prédilection:

— Asini di cantanti! ânes de chanteurs ! ils me donnent envie de me siffler moi-même.

Arrivait enfin la représentation. Notre héros dirigeait l'orchestre \ recevait les applaudissements et les couronnes , se faisait compter le nombre de sequins promis, en envoyait les deux tiers à sa famille , et remontait en voiturin pour aller recommencer ailleurs sa tache mélodieuse.

L'enthousiasme qui accueillait son en-

1 En Italie, le compositeur est tcuu de veiller luimême, au moins pendant les trois premiers jours, à l'exécution de sa musique.

HOSSIM. yi

liée dans une ville ne le saluait pas toujours au départ.

Nombre d'époux se montraient ravis d'être débarrassés du jeune maître, et les victimes de ses plaisanteries continuelles ne manifestaient plus le même empressement pour s'atteler à son char.

On a vu Gioacchino, pendant tout le cours de sa carrière musicale , jouer constamment le rôle de mystificateur.

Sans cesse il donna suite aux conceptions les plus folles et les plus extravagantes. En aucun cas il ne se refusait le plaisir d'exécuter la farce grotesque, dont il avait mûri le plan dans son imagination railleuse.

Un soir, à Venise, il se moqua de

•i-J ROSS INI.

IcKlmiiiisIraleur du théiitre San-Mosè, et par contre-coup du public, avec le plus remarquable aplomb.

De deux livrets disponibles on s'était permis de lui offrir celui qui avait le moins de valeur.

— Ah! signor imprésario , se dit-il, vous me traitez en petit garçon? Trèsbien ! Nous allons vous composer de la musique en rapport avec les paroles.

Il ramasse au hasard dans ses opéras une quantité de vieux motifs , d'airs rebattus, de duos sans poumons, de quatuors éreintés, adapte au livret ce lohubohu musical, et dit à limpresario :

— Voilà ma partition.

— C'est affaire à vous, répond celui ci.

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Je regrette vraiment de vous avoir donné un si pitoyable libretto.

— Bah ! cela ne fait rien , réplique Rossini. J'ai écrit dessus de la musique plus pitoyable encore.

On s'imagine qu'il plaisante. La partition est mise à l'étude ; le grand jour arrive, la salle est pleine , notre compositeur prend place au piano, et l'ouverture commence.

Les spectateurs prêtent loreille.

D'abord ils ne peuvent s'empêcher de rire en écoutant l'étrange harmonie que leur envoie l'orchestre.

Par les ordres de Rossini, dont la seule inquiétude est que la musique ne 5oit point encore assez mauvaise, les

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violons s'interrompent à chaque mesure et donnent un coup Jarchet sur le garde-vue en fer-l)lanc placé au-dessus de la bougie qui les éclaire. Le public supporte , une minute ou deux, ce manège original; mais bienlùt il s'agace, trépigne , et les loges scandalisées murmurent.

— Àndate sempre! allez toujours, dit Rossini aux violons.

Les coups darchet résonnent de plus belle, et le piano se livre à des arpèges si discordants, que le parterre, voyant enfln qu'on se moque de lui, se lève comme un seul homme, brise les banquettes, casse les lustres et franchit les balustrades, pour administrer une correction au maestro coupable, qui se

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tient les crjtés dans un accès de fou rire.

Mais Joaciiini avait préparé sa retraite.

Il disparut par une porte basse. Le soir même, une berline, attelée de vigoureux chevaux de poste, l'emporta ventre à terre sur la route de Milan.

On l'attendait dans cette ville avec une œuvre plus consciencieuse.

Le succès de la Pietra del Paragone arrivant à la connaissance du triste imprésario de Venise, il écrivit à Rossini pour lui promettre à l'avenir des livrets moins absurdes que celui de la Scala cli seta ^

1 L'Échelle de soie. Tel était le titre de l'opéra aux coups d'archel.

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Un mois après, le jeune homme reparut à Venise.

Deux opéras, dégagés de mystification musicale, le réconcilièrent avec le parterre de San-Mosè. Toutefois, il continua de garder rancnne à l'imprésario, qui ne put obtenir la partition de Tancrède.

Rossini la porta au théâtre de la Fenice, où elle obtint le succès d'enthousiasme le plus éclatant et le plus prolongé.

« I/eiijpereur et roi Napoléon, dit Stendhal, fût arrivé à Venise, qu'on n'eût pas même remarqué sî présence. »

Tous les yeux, tous les cœurs, toutes les admirations étaient pour Rossini.

D'un bout de la vil!e à l'autre, on n'entendait que les morceaux du nouvel

opéra. Les nobles les chantaient clans leurs palais, le peuple dans les carrefours, les gondoliers sur les lagunes.

On raconte même que les juges, en pleine séance du tribunal, furent obligés très-souvent de rappeler à l'ordre avocats et plaideurs, quils entendaient fredonner pendant les délibérations les plus solennelles :

Ti rivcdro, mi rivetli'iii.

Air délicieux, chant céleste, (lue Venise allait apiirendre à tous les échos du monde.

Tancrède se distingue par une verve prodigieuse, par une inspiration constamment soutenue. On trouve dans la partie instrumentale beaucoup de moyens

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nouveaux, et le style harmonique y déroule une infinité de successions piquantes, un charme d'accompagnement inconnu dos anciens maîtres, et qui porte les dilettanti au troisième ciel.

Rossini passait a l'état de demi-dieu.

Les plus jolies femmes de Venise, les plus nohles, les plus fières. se jetaient littéralement à sa tète et se disputaient son cœur.

I)eiiiii> longtemps, héla? : notre pauvre comtesse était oubliée.

Sous peine d'écrire ici d'autres Mémoires de Casanova, nous sommes forcé de nous taire sur nombre d'aventures erotiques, dont nos lecteurs seraient friands peut-être : mais nous ne leur

nossiNJ. yij

avons promis que lliistoire du musicien , celle du Lovelace n'est plus de noire ressort.

Il suffit de dire que Gioacchino eut trente ou quarante maîtresses à Venise, sans compter la Malanote, adorable cantatrice bouffe, aussi remarquable par ^on talent que par sa beauté, mais capricieuse et jalouse comme dix femmes réunies.

La veille de la représentation de Tancrède, elle abusa de son intimité avec Joachim, lui chercha querelle et déclara quelle refusait de chanter un grand air, écrit pour le débarquement du chevalier croisé.

C'était le morceau sur lequel Rossini comptait le plus.

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