I. Cf. MichoUe, loc. cit
Quand il les jouait lui-même, il était naturellement irrésistible. A cette époque, il se traitait volontiers de pianiste de troisièmeclasse, maisles maîtres du piano le jugeaientmieux. Ses grosses mains, a écrit, par exemple, G. Mathias, étaient moelleuses et souples, jouaient lié, avec âme, avec le sentiment du génie...
On sait son installation à Passy, dans une villa située sur les limites du Ranelagh, presque aux portes du bois de Boulogne. La ville de Paris lui en avait cédé le terrain et il 1 avait fait bâtir et orner à son goût par des compatriotes bolonais.
Il n'y demeurait, au surplus, qu'une partie de l'année, ayant toujours gardé son vaste et commode appartement au coin de la chaussée d'Antin et du boulevard des Italiens. Mais, à Paris, comme à Passy, il sortait peu, et recevait chez lui le monde artistique tout entier. Comme elle s'était dévouée à le soigner et à le guérir, sa femme s'ingéniait à grouper autour de lui les plus brillantes et les plus flatteuses sociétés. Aussi ne manifesta-t-il jamais plus belle humeur et plus spirituelle. Tous ceux qui l'ont pu approcher ainsi en ont gardé un souvenirimpérissable, plus amusé, sans doute, qu'ému, mais syiApathique à coup sur.
On colportait ses saillies, ses réparties, on les
.^o ROSSirvI
amplifiait, on les dénaturait, on les inventait au besoin... 11 en souffrait. — On eût mieux fait de répandre ses traits de bonté et de générosité, la délicatesse de ses procédés, la finesse de ses jugements, la simplicité, la cordialité de ses relations. — Quand on lui représentait qu' « on ne prête qu'aux riches », il répondait en soupirant ' : u J'aimerais mieux un peu plus de pauvreté et un peu moins de générosité... Et quels prêts, grand Dieu ! Des balayures, qui m'éclaboussent moimême encore plus qu'elles natteignent les
autres : »
Certains mots de lui sont particulièrement topiques, car il n'a cessé de les répéter, sous une forme ou sous l'autre, à propos de tant de chanteurs et de cantatrices acharnés après ses œuvres, mais ce fut toujours sous un voile de souriante ironie. Berlioz était exaspéré de ce sourire et eût préféré que Rossini prît un bâton plutôt, pour traiter selon leur mérite ceux ou celles qui lui faisaient dire par exemple : « ma
musique n'est pas encore faite ; on y travaille.
Mais ce n'est que le jour où il n'y restera plus
rien Je moi qu'elle aura acquis toute sa valeur. » Au surplus, ceux qui ne le voyaient, ne
l'entendaient causer que le soir, à quelqu'une de
MichoUe. Ivc. cit.
ces réceptions où les plus grands arlistes tenaient à parader, ne connaissaient que le Rossini sceptique et goguenard, volontairement superficiel. Il fallait être invité à le voir le matin, pour trouver (comme le conte M. C. Saint-Saëns) « un Rossini tout différent, intéressant au plus haut point, à l'esprit ouvert, aux idées larges et élevées », n'hésitant jamais à prendre la défense d'une œuvre musicale géniale mais incomprise et attaquée, — tel enfin que Richard Wagner le constata par lui-même, non sans surprise.
Pour ne parler ici que de sa propre musique, si Ton tâche à mettre quelque ordre dans l'œuvre de ces années-là, voici à peu près ce qu'on trouve à noter :
Un « Album de six mélodies pour voix de mezzo-soprano précédées d'un prélude », écrit en l'honneur de sa femme, et pour elle, en 1857 ; et, la même année, un Air de C07\ pour le célèbre Vivier, avec ([ui il venait de voyager à Bade et à Strasbourg.
Un 0 Salularis à quatre voix, en i858, et, pour les Tuileries, en 1859, un Ave Maria.
Le Chant des Titans^ une ample composition pour voix de basse solo (1859), arrangée ensuite pour quatre voix à l'unisson et exécutée au Conservatoire dans une séance au profit du monument de Ghérubini (le 22 décembre 1861) ;
refaite ensuite, et même réinstrumentée, pour une exécution à Vienne (en 1862), lors de l'inauguration du monument de Mozart.
Un Chœur de Chasse chanté par les choristes de l'Opéra au château de Ferrières, en décembre 1862, à l'occasion d'une fêle offerte par le baron de Rothschild à l'empereur Napoléon.
La Petite Messe, communément appelée « Messe Solennelle », pour 4 voix et chœurs, avec accompagnement d'orgue et de deux pianos, exécutée chez le comte PiUet-WiU, le i4 mars 1864 ; puis orchestrée en vue d'auditions à l'église, qui ne purent être autorisées à cause des parties de voix de femmes ; enfin donnée en concert, comme le Stabat (mais après la mort de Rossini, qui en avait toujours refusé l'autorisation) au Théâtre Italien, le 28 février 1869, et en France, en Italie, en Belgique.
« Quelques mesures funèbres à mon pauvre ami Giacomo Meyerbeer », chœur '^ quatre parties écrit, le 6 mai 1864, sur des vers de Pacini, à l'occasion des obsèques du maître allemand à
Paris.
V Hymne à Napoléon III et à son vaillant peuple, pour soli, chœur, orchestre, et musique militaire, qui fut exécuté, le i5 août 1867, le jour de la distribution des récompenses de l'Exposition Universelle, au Palais de l'indus-
trie, et, l'année suivante, à l'Opéra, le môme jour, au cours de la représentation gratuite coutumière. (Les vers étaient encore de Pacini.) — La même année, le 7 juillet, on avait inauguré,^ à Passy, un « théâtre Rossini », qui est toujours debout.
La Coroiia cVItalia, fanfare dédiée au roi Victor-Emmanuel II en ï868, mais qui ne fut exécutée, à Rome, qu'à l'occasion du retour du roi Humbert, en novembre 1878.
Puis c'est toute une série de pages d'album : Laus Deo, plaisanterie musicale écrite à Passy en 1861, pour un journal humoristique de Florence ; Notte di natale ail italiana (Nuit d'anniversaire, à l'italienne), pastorale à 5 voix, chantée dans son salon, à Paris, en i863, pour sa fête, ainsi qu'un Boléro^ à 2 voix, écrit pour les sœurs Marchisio ; — Francesca da Rimlni, le célèbre récit qu'elle fait de sa mort et de celle de Paolo dans l'Enfer de Dante, « récitatif rythmique » inséré dans certain « Album de l'Enfer de Dante » qui fut publié, à la fois, à Londres et à Florence, en i865 ; — // Fanciullo smarrito (L'enfant confus), mélodie chantée au Théâtre Italien, par Gardoni, en avril 1867 ; — d'autres mélodies encore, ou chansons... et peut-être le fameux et très bel « aria di chiesa » Pieta Signore! dit de Stradella.
Eîifîn, une foule inimaginable d/«eW/^5, groupés par Rossini en albums aux titres plus ou moins humoristiques, vendus en bloc, par sa veuve, à un amateur anglais, et dont une partie est actuellement conservée au Lycée musical de Pesaro, Les uns sont lyriques : tel l'Album de 6 morceaux qu'il avait dédié à sa femme le i5 avril 1857 et dont le titre était Musique anodine ; puis un Album italien et un Album français (de 12 morceaux chacun) ; un autre, de morceaux réservés (parmi lesquels le Chant funèbre pour Meyerbeer et le Chant des Titans) ; un autre de Miscellanée de inusique vocale (10 morceaux), des Pages d'album (i4 morceaux)... Les autres sont pour le piano, ou parfois divers instruments : Album de la Chaumière^ Album du Château, Album pour les enfants adolescents. Album pour les enfants dégourdis^ Album pour piano, violon, violoncelle^ harmonium, cor. Un peu de tout, Péchés de vieillesse...
On peut se faire quelque idée du caractère de ces pièces en feuilletant les recueils d'œuvres posthumes pour piano dites Les Riens (20 morceaux). Pièces diverses (10), Etudes, exercices, variations (5), qui ont été publiés par l'éditeur Hengel. Mais on se gardera de leur demander plus qu'elles ne veulent dire, et Ton ne perdra
pas de vue que Rossini se refusait à les répandre ^
Cette dernière période ne se passa pas sans que les directeurs de scènes lyriques cherchassent à rendre un regain de faveur à quelqu'une de ses anciennes œuvres. Sans compter, naturellement, le Théâtre Italien, qui maintenait à son répertoire L'Italienne^ Le Barbier, Olello, CendrlLlon, La Pie voleuse, Séniiramis, le public parisien put ainsi prendre connaissance de la vieille petite comédie de 18 13 : Il Signor Bruschino, qu'OfFenbach offrit, en 1857, à ses habitués des Bouff'es, non sans une transformation complète du livret ; et plus tard, en i86o, à rOpéra, de Sémiramis, que Méry avait obtenu, non sans peine, du maître, l'autorisation de mxDnter pour les sœurs Marchisio, et auquel Carafa avait collaboré pour les récitatifs et le ballet. La grande œuvre, aussi bien que la petite, dépaysée, refroidie, gauche, eut un succès médiocre — comme l'avait prévu Rossini.
La mort ne prit pas en traître celui qui, plus d'une fois déjà, Tavait appelée comme une délivrance. Près d'un an avant sa fin, Rossini fut repris de faiblesse, de langueur, de neurasthé-
I. On se défiera, à plus forte raison, des pages « retrouvées » et arrangées dans le goût de celte singulière Boutique fantasque donnée à l'Opéra, parmi les « ballets Russes ».
nie, sans, du reste, que son aimable caractère en souffrît. Plus que jamais, on s'ingénia pour l'entourer, pour le réchauffer des rayons de sa gloire, pour l'aider en quelque sorte à franchir paisiblement le redoutable pas. Ainsi, la 5oo^ de Guillaume Tell, qui tomba le 12 février de cette année 1868, fut l'occasion, sous ses fenêtres de la Chaussée d'Antin, d'une sérénade analogue à celle qui avait souligné la joie de la première représentation en 1829 : Faure, avec deux de ses camarades, puis l'orchestre et les chœurs de l'Opéra, exécutèrent une partie du premier acte de l'œuvre.
Quelques jours après, c'était l'anniversaire de sa naissance, le 76% qui ne pouvait être réellement fêté que tous les quatre ans, étant le 29 février. De grandes fêtes eurent lieu à Pesaro. A Paris, Rossini se contenta de réunir une fois encore quelques amis à sa table : M™^ Alboni s'y rencontra avec Faure, Gustave Doré avec Berryer, mais tout Paris avait fleuri la maison.
C'est dans son chalet de Passy, à l'automne, qu'une pneumonie le terrassa enfin et qu'il s'éteignit, le i3 novembre 1868. Les obsèques eurent lieu à la Trinité, le 21, sous la présidence du nonce du pape, et l'enterrement au Père- Lachaise, mais en attendant un retour triomphal en Italie (dans l'église Santa Croce de Florence,
auprès de Michel-Ange), lequel d'ailleurs ne fut exécuté qu'en mars 1887.
Rossini est peut-être, de tous les maîtres de son art, celui qui a suscité le plus de sympathies et même d'affections. Mais il sut perpétuer son souvenir d'une façon qui lui vaut encore la reconnaissance des générations qui l'ont suivi. D'une part, il faisait son héritière la ville de Pesaro, à charge de fonder un Lycée Musical; de l'autre, il demandait à sa femme (usufruitière de tous ses legs) de faire construire à Paris un hospice pour de vieux chanteurs, français ou italiens, mais ayant fait carrière en France (c'est la Maison Rossini, sise à Auteuil,rue Mirabeau), et instituait deux prix annuels de 3. 000 francs, pour les seuls Français, à être décernés par l'Académie des Beaux-Arts, l'un à l'auteur d'une composition religieuse ou lyrique, « qui devra se distinguerprincipalementparlamélodie, si négligée aujourd'hui », l'autre à celui d'un poème lyrique, en prose ou en vers, « sur lequel on doive appliquer la musique et l'y parfaitement appliquer ». Et il concluait par ces mots :
« J'ai délibéré de Laisser à la France^ dont feus un si favorable accueil^ le témoignage de ma reconnaissance et du désir de voir perfectionner un art auquel [ai consacré ma vie. »
Ce n'est pas sans se sentir, souvent, déconcerté, qu'on étudie dans son ensemble et sa suite l'œuvre de Rossini, ses partitions italiennes, tout au moins. On y découvre, à la fois, une source intarissable d'idées spontanément, glorieusement jaillies, et une ingéniosité persistante à mettre en valeur des effets sûrs de porter sur le public, quitte à les reprendre et à les répéter ; on y apprécie un souci constant d'innover dans la mise en œuvre de ces idées, spécialement d'enrichir Torcliestre, et l'on s'y heurte à une tolérance insigne à l'endroit du virtuosisme traditionnel des voix ; on y admire une vie intense, une puissance d'expression telle, parfois, que quelqu'un a pu dire, sans paradoxe, qu'entre Gluck et Wagner tout le drame musical est l'œuvre de Rossini...; et cependant il semble que cette vie « date », que cette expression intéresse surtout comme une curiosité... Faudrait-il en conclure, comme le faisait de loin
la nonchalance sceptique du maître, — mais nous savons d'ailleurs que nul critique au monde n'a été plus clairvoyant, plus sévère, pour l'œuvre de Rossini que Rossini lui-même, — que cette œuvre était faite pour un public et des interprètes qui ne sont plus? Non entièrement, à coup sûr; car, s'il en était ainsi, elle serait, elle eût été, dès longtemps, irrémédiablement périssable, et ce n'était l'avis ni d'un Beethoven ni d'un Wagner.
Ce qu'il y a de certain, et il faut en bien convenir avant tout, c'est qu'il nous est impossible, radicalement impossible, aujourd'hui, de porter sur elle un jugement vraiment équitable. Sans doute, il y a les partitions (quand on les trouve encore), mais jamais œuvre de théâtre ne fut liée davantage à la scène. Et non seulement elle n'est plus exécutée, mais, le fût-elle, qu'elle ne nous donnerait pas la moindre idée de l'effet atteint par elle lorsqu'elle a été écrite et jouée d'original.
C'est un peu comma si nous n'avions que la reproduction, photographique ou gravée, d'un tableau perdu.
L'interprétation était partie intégrante de ces drames ou de ces comédies, et la retrouver est une chimère. Les succès prodigieux dont nous entendons l'écho dans les articles du temps, la
So ROSSINI
façon dont ces articles jugent l'œuvre, montrent assez que nous ne saisissons plus ce qui mettait alors en relief le caractère, la couleur et l'originalité de ces airs, de ces scènes, de ces ensembles, l'espèce de collaboration que les voix apportaient au compositeur, — et par ailleurs, les exigences spéciales du public dilettante.
Ce n'est pas le lieu de chercher à définir ce qu'étaient ces voix, pourquoi elles existaient alors et n'existent plus, comment le souci d'une voix vraiment belle en soi, pure et ductile et moelleuse comme le son d'un stradivarius évoqué de main de maître, pouvait s'allier à une technique consommée, et, qui plus est, à un style large, sincère, émouvant ou spirituel, expressif et varié... Dans une conversation, rapportée encore par M. MichotteS Rossini rappelait ainsi par quelles étapes successives -devait passer un artiste à cette époque du vrai « bel canto » et qu'il fallait déjà six à huit ans d'étude de l'organe avant d'en arriver au style. Il faisait aussi remarquer, — et cette observation est capitale, — que, telle qu'elle devrait être rendue, cette profusion de fioritures vocales auxquelles incite, seule, la souplesse sonore de la langue italienne, cette virtuosité qui nous rebute et qui nous paraît si