‹ RossiniChapitre 6 sur 14 · I. Archives nationales, série O^" carton · texte numérisé non relu

I. Archives nationales, série O^" carton

ment de la composition des opéras promis, le titre de pension viagère.

Ces conditions n'avaient rien que de très normal ; mais le dernier point arrêta longtemps, et Rossini, qui y tenait par-dessus tout, n'hésita pas à en faire dépendre la représentation même de son œuvre nouvelle. Une autre lettre, au vicomte de La Rochefoucauld (autographe^ celleci), insiste, encore au lo avril, sur le règlement de cette question :

« ... Ce n'est pas lintért^t qui me guide et vous ne pouvez pas en douter : des conditions beaucoup plus avantageuses m'ont été offertes à plusieurs reprises pour l'Angleterre, l'Allemagne, la Russie etTItalie ; je les ai retusées, ma carrière musicale est, sous tous les rapports, assez avancée pour n'avoir pas besoin de la prolonger, et rien ne m'empêcherait d'aller goûter un doux repos dans ma patrie, si je n'étais pas animé du plus ardent désir d'offrir un témoignage de ma vive reconnaissance à S. M. le Roi de France, qui n'a pas cessé de m honorer de son auguste bienveillance, en consacrant encore mes travaux au grand théâtre que ce prince magnanime protège, et faisant tous mes efforts pour contribuer à la prospérité et à la gloire de ce magnifique établissement, unique en Europe. Voilà mon seul vœu et mon seul but. Il est évident que le nouvel engagement serait plus avantageux que l'ancien à la Maison du Roi et à l'administration, vu qu'un y fixe le nombre des ouvrages à composer et les époques auxquelles ils seront représentés, ce qui n'était que très vaguement indiqué dans le })remier contrat. »

En terminant, Rossini se borne à ajouter négli-

gemment : qu'il serait bien à souhaiter que cette affaire fut promptement terminée ; autrement Guillaume Tell ne pourrait être joué ce printemps. — Pourquoi ? — C'est ce que nous explique la lettre désespérée que le directeur de l'Opéra, Lubbert, avait adressée, le 8 avril, au vicomte de La Rochefoucauld.

Voici déjà un mois (fait-il observer), il a prévenu que Rossini « était décidé à interrompre les répétitions de Guillaume Tell, et refusait de mettre à la copie les troisième et quatrième actes de cet ouvrage avant que son nouveau traité avec la Maison du Roi ait été conclu ». Aucune réponse n'ayant été formulée, il a fait savoir, peu après, que Rossini avait « mis son projet à exécution, et que les répétitions de Guillaume Tell étaient suspendues ». Enfin, après quinze jours encore passés sans réponse, il déclare que la situation reste la même, que tout travail est interrompu, et il ajoute :

« Tout ce qu'on a pu faire, radministration l'a fait. Décors, costumes, tout est prêt. Les études seules sont en retard, et, je le répète, elles ne seront reprises que lorsque M. Rossini sera satisfait. Il ne raappartient pas de prononcer sur la marche que suit dans cette circonstance M. Rossini. Mais j'ai la certitude que rien ne la changera... La situation devient d'autant plus critique que M. Rossini m'a fait entendre que si la conclusion de son

affaire éprouvait encore quelque retard, il retirerait son ouvrage ! »

Malgré tout, et l'insistance d'une lettre de La Rochefoucauld, le i4 avril, ce n'est que le 8 mai enfin que le traité définitif était adopté, signé, envoyé à Rossini, et Guillaume Tell remis en répétitions.

Ces faits précis mettent à néant certaines anecdotes absurdes, basées sur la supposition que Rossini avait des obligations vis-à-vis de l'Opéra même. C'est avec le gouvernement, avec le Roi en personne, qu'il avait traité, se croyant sans doute bien plus habile.

Aussi tomba-t-il avec lui. Louis Quicherat (dans sa vie d'Adolphe Nourrit) a trouvé le mot juste en disant que Rossini fut un vaincu de 1830 et que son œuvre fut traitée en conséquence. Pour habile, il l'avait cependant été, en effet. Car, si longtemps que dura le procès soutenu par lui au bénéfice de sa pension viagère, il finit pourtant par le gagner (en i835), parce que Charles X y avait engagé sa signature personnelle. Mais ce point était d'un intérêt secondaire pour le monde musical, qui eût espéré qu'un Rossini ne se laisserait pas traiter en vaincu, et n'abandonnerait pas avec tant d'empressement les clauses de cet engagement auquel l'espoir de quatre opéras nouveaux était attaché...

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Il est probable qu'avec plus d'habileté de la part de la direction de l'Opéra, — il eût fallu rendre aux représentations de Guillaume Tell leur intégrité et leur éclat, flatter un peu l'amour-propre du maître, et surtout, le soutenir contre l'engouement croissant du public pour les œuvres nouvelles de Meyerbeer, car il en souffrait manifestement — Rossini eût gardé sa promesse d'écrire de nouvelles œuvres. Il est toutefois incontestable que le souvenir du labeur anormal auquel il s'était livré pour Guillaume Telly autant que l'horreur de la lutte et de la concurrence, lui avaient entièrement fait passer le goût de la composition.

Scribe, dont il pouvait espérer mieux que de tout autre collaborateur, lui avait apporté les livrets de Gustave ///et du Duc d'Albe, dont le premier au moins était d'un réel intérêt. Rossini ne semble même pas les avoir examinés et refusa la prime de loo.ooo francs que le directeur Véron lui offrait. C'est Auber qui hérita de lui Gustave III, et Donizetti Le duc d'Atbe.

Revenons cependant aux lendemains de Guillaume Tell, si pleins de promesses d'abord, si vides ensuite. Une sérénade, selon l'usage, avait réuni les premiers sujets et l'orchestre de l'Opéra sous les fenêtres du maître, boulevard Montmartre, le soir de la seconde représenta-

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tion (le 7 août). C'est donc en toute satisfaction, quoi qu'on ait dit, que, dès le i5, Rossini repartait pour Bologne, non, cependant, sans avoir laissé un Adieu à ses amis de Paris sous forme de cavatine (italienne). Se retrouver dans cette ville qu'il aimait tant, y fuir les tracas parisiens, y jouir d'un plein repos, était pour lui comme une obsession. Aussi ne voit-on à citer, en fait d'œuvres musicales, pendant les premières années de son séjour, qu'une cantate, écrite pour la bienvenue d'un nouveau légat du Pape, une ariette avec accompagnement de piano et un petit quatuor vocal. 11 fit d'ailleurs plusieurs voyages. Un en Espagne, d'abord, en i83i, avec Aguado ; le Stabat devait en sortir. Sur la prière de son ami, Rossini avait promis à un prélat de Madrid, Don F. de Varela, d'écrire expressément pour lui, et de lui dédier, un Stabat. De retour à Paris, où il était revenu pour engager son procès avec l'Etat, il tint parole, mais pas jusqu'au bout : après les six premiers morceaux, il passa la main à l'un des maîtres de chant du Théâtre Italien, Tadolini, qui acheva l'œuvre avec quatre morceaux de sa façon. Après quoi, il n'y pensa plus. C'est pendant ce nouveau séjour dans la capitale qu'il fit paraître (i835) ses charmantes Soirées musicales^ autrement dit « huit ariettes et quatre

duos » sur textes de Métastase et du comte Pepoli.

Un autre voyage (après le gain de sa cause, en 1 836) , l'entraîna, avec le banquier Rothschild, en Belgique et sur le Rhin. Deux nocturnes pour voix laissent supposer, d'après leurs titres : Adieu à V Italie et Le départ, qu'ils appartiennent encore à cette période vagabonde.

La même année i836, il rentrait en Italie, séjournait d'abord à Milan, où on lui fit un accueil enthousiaste, et s'établissait enfin à Bologne comme pour y finir ses jours. Une tâche selon ses goûts l'y attendait : la réforme du « Lycée musical », où lui-même avait laissé tant de souvenirs. Engagement de maîtres d'élite, formation d'un orchestre de choix, qu'il prit soin de diriger en personne, retour de l'éducation vocale aux anciens principes, organisation d'exercices hebdomadaires, afin d'entretenir le zèle et l'émulation... son activité veillait à tout, comme sa parole animait et charmait chacun. Dès qu'il s'agissait d'enseigner, Rossini semblait avoir oublié sa paresse naturelle.

C'est peut-être, au surplus, l'un des derniers moments de sa vie où il ait vraiment joui de tous ses moyens. Le Rossini du passé ne reparut plus guère que dans des adaptations, et le Rossini de l'avenir, celui qu'on avait entrevu un

moment, n'eut que le plus rarement possible le courage d'être original. L'abandon moral est souvent causé par l'abandon physique, à moins qu'il ne l'amène. Neurasthénie, maladie réelle, le pauvre maître vécut de tristes années. Il ne sera pas très long de les parcourir.

C'est d'abord cette première période de Bologne où l'on ne voit à noter que trois marches pour musique militaire, écrites à l'occasion du mariage du duc d'Orléans (à Fontainebleau le 3o mai 1837) et surtout l'achèvement du Stabat. Curieuse histoire que celle de cette composition ! Rossini, qui l'avaitécrite à moitié et sans enthousiasme, y attachait si peu d'importance qu'il l'avait livrée au prélat espagnol sous condition qu'elle demeurerait inédite. Mais le jour où les héritiers, se croyant des droits sur l'œuvre, l'eurent vendue, et qu'un éditeur parisien en annonça la publication et l'exécution, ce fut une autre affaire. Le maître, réveillé de son sommeil, revendiqua sa partition, la compléta à la hâte en reprenant à son compte les morceaux jadis confiés à Tadolini, et la vendit lui-même à son éditeur ordinaire, Troupeiias.

La nouvelle d'une œuvre inédite de Rossini

avait de quoi surexciter le monde musical tout entier. Cette attente, cet espoir universel, ne sont pas pour peu de chose dans le prodigieux succès qui accueillit le Stabat, à Paris d'abord, au Théâtre Italien, le 7 janvier 1842 (avec Mario, Lablache, Tamburini et la Grisi), puis à Bologne, sous la direction de Donizetti (mais Rossini avait présidé lui-même aux études), puis dans toute l'Italie, dans toute l'Europe. Cette fortune inattendue parut de bon augure. On s'imagina facilement que le maître en serait encouragé à retailler résolument sa plume... Faut-il dire qu'il fut le seul à ne pas prendre le change ?

Mais d'ailleurs, il était alors en pleine crise de santé : déprimé, maigri et sous le coup d'une opération, qui le ramena à Paris, en mai i843. Celle-ci, au surplus, réussit pleinement, et ce séjour, assez court, fut le plus triomphal qu'artiste puisse rêver : la maison qu'il occupait était l'objet d'un incessant pèlerinage. Voir Rossini, s'inscrire à sa porte, semblait le comble du bonheur sur terre... mais, en septembre, il était de retour à Bologne.

C'est ici comme une seconde période, plus heureuse, aussi pauvre. Séparé légalement de sa femme depuis iSS;, la mort de celle-ci (en octobre i845) lui permit d'épouser (en août 1846) cette Olympe Pélissier, qui, depuis dix ans.

l'entourait du plus inlassable dévouement. Quant aux œuvres musicales, elles continuaient de devoir leur naissance à une occasion, une insistance, un service rendu. En 1844, à Turin, pour l'inauguration d\m monument à Tasse, Rossini songea à son chœur des bardes de La Donna del lago, et l'adapta, en le développant, au poème du comte Marchetti. La même année, un de ses modestes confrères de Bologne, Gabussi, ayant retrouvé et lui ayant apporté deux chœurs pour voix de femmes, qui dataient peut-être de trente ans et qu'il avait parfaitement oubliés, il eut la bonté d'en ajouter un troisième et de donner le tout à publier à Troupenas, au > bénéfice de ce Gabussi, sous le titre vague de Foi, Espérance Qi Charité. Une exécution soignée en fut donnée à Paris et ne mérite guère que 1 epigramme de Berlioz, qui est jolie : « Son Espérance a déçu la nôtre, sa Faine transportera pas les montagnes, et quant à la Charité qu'il nous a faite, elle ne le ruinera pas. »

Puis c'est, en 1846 (aS juillet) un Cri d'enthousiasme reconnaissant au Souverain Pontife Pie IX (grido di esuitazione riconoscente...) qui fut chanté sur la grande place de Bologne, et n'est autre qu'une nouvelle adaptation du chœur des Bardes. — Et mieux encore, une cantate en forme (cantata ad onor del sommo pontifice

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Pio IX), sur des vers du comte Marchetti, qui fut chJntée d'abord (i6 août) à FAcadémie philharmonique de Bologne, puis ( i" janvier 1847) au Palais sénatorial de Rome, et qui n est qu'un centon d'anciens airs d'opéras.

Enfin, en 1847, comme œuvres plus modestes : à^^ Stances dédiées à Pie IX, et un Tantumergo à trois voix et orchestre, exécuté à Bologne.

Pendant ce temps, à Paris, FOpéra, pour profiter de la popularité de Rossini, avait, faute de mieux, demandé à Alphonse Royer et Gustave Vaezuneadaptationd'0^eZZo(2septembre

1844) qui, bien que jouée par Duprez et M""' Stolz, n'eut qu'un très petit succès; — et même l'arrangement d'un certain Robert Bruce (3o décembre 1846) qui permit, comme jadis Imnhoé à l'Odéon, l'emploi d'un choix de morceaux pris dans lensemble de l'œuvre du maître, La Dame du lac plus particulièrement (toujours le chœur des Bardes !) et arrangés par Niedermeyer, mais ne réussit pas davantage.

Quelques mois auparavant, avait été placée, en cérémonie, dans le péristyle, une belle statue de Rossini, assis, œuvre d'Etex, qui disparut malheureusement dans l'incendie de 1873. Arriva 1848, époque de troubles démagogiques un peu partout. Rossini s'était trop affirmé du parti de « l'ordre » et du Saint-Siège

pour n'être pas mal vu des séparatistes. On le siffla dans la rue, on railla ses ofFres de subsides. Affolé, car il n'était plus homme à laisser passer froidement les orages, il abandonna tout pour courir se réfugier à Florence.

Ses amis bolonais s'indignèrent d'un pareil exil, si volontaire fût-il. On le conjura de revenir, on lui proposa, pour le rassurer, de mettre en musique un hymne national. Il remercia il accepta Tidée de cet hymne, il le dédia même à la Garde civique de Bologne, le chœur fut exécuté, le 12 juin, sur la grand'place, par 400 voix, Faccompagnement ayant été arrangé par Liverani, pour fanfare — mais il ne bougea pas. Ce séjour à Florence, qui se prolongea jusqu'en i855, constitue la troisième période de sa retraite. Elle est plus pauvre que pas une, en musique.

On trouve dans les catalogues, à ces dates-là, un air de basse, Œdipe; trois mélodies au piano {La pastorella , Ilrisentimeiito, Belta), une autre, pour mezzo : La Separazione \ deux chansons espagnoles {A Grenade, La Veuve andalouse) ; un motet, pour basse : Quoniam.àyec orchestre • enfin un Hymne à la paix sur texte du poète grec Bacchylides, traduit par Arcangeli.

Mais, de plus en plus, le souci de sa santé l'obsédait. Une tension nerveuse générale l'afFai-

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blissait en le désespérant. A force de chercher par tous moyens la paix et le repos, il semblait qu'il se fût rendu progressivement incapable de les rencontrer. Soudain, Fidée lui vint de changer radicalement de climat et de retourner à Paris, où d'ailleurs un traitement hydrothéra-

pique pourrait être tenté avec profit.

C'était le salut : il lui dut, avec douze ans de

vie, la vieillesse la plus glorieuse et la plus

réellement paisible.

Ilquitta Florence le 26 avril i855 etarrivaàParis quinze jours après, exténué, maigri, exsangue, méconnaissable pour ses amis consternés '. Les soins qui lui furent prodigués, plus tard une cure à Kissingen, le transformèrent heureusement assez vite, ou plutôt, le firent redevenir lui-même : c'estla cinquième et dernière période, et non la moins intéressante, musicalement, car, avec la santé, Rossini recouvra le goût de composer, et, quoique ce goût n'allât pas en général jusqu'à de bien vastes entreprises, qu'au contraire,

jamais (en tenant compte de la musique qu'il laissa inédite) son imagination n'évoqua autant de « pages d'album », il y a là du bon à glaner.

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