GIOACCHINO ROSSINI
Dans, les cinq années qui séparent Mosè in Egitto , dont la représentation eut lieu en 1818, de Semiramide, qui parut en 1823 à la Fenice, de Venise, Rossini ne lit pas représenter moins de huit ouvrages, tous du genre sérieux et fort importants : Ricciardo e Zoraide, Ermione, Edoardo e Cristina , la Donna del Lago, Bianca e Faliero, Maometto II (qui devint en France le Siège de Corinthe), Matilde di Shabran et Zelmira.
De ces huit opéras, il en est six que la génération actuelle ne connaît en aucune façon, et deux seulement qui sont restés, peu ou prou, au répertoire de quelques scènes italiennes, je veux dire de quelques scènes de l'Italie, car ceux-là môme sont absolument inconnus à l'étranger. Ces deux derniers sont Matilde di Shabran et la Donna del Lago. En ce qui concerne Matilde di Shab}-an, qui fut reprise sans succès à Paris il y a deux ou trois ans, après un long abandon, on peut dire, malgré deux ou trois morceaux charmants, que c'est une œuvre incomplète, considérablement vieillie, absolument démodée, et dont le délaissement est facile à comprendre. Pour ce qui est de la Donna del Lago, dont le sujet, je n'ai pas besoin de le dire, est emprunté à la Dame du Lac, de Walter Scott, la valeur au point de vue de l'ensemble en est bien plus évidente. « La Donna del Lago, dit Stendhal, est une partition originale et superbe dans laquelle, pour la première fois de sa vie peut-être, Rossini a été inspiré par son libretto. » J'aime à croire qu'en écrivant ces mots Stendhal oubliait Tancrêde et le Barbier. Quoi qu'il en soit, on peut dire de la Donna del Lago qu'elle est, en tenant compte des défauts inhérents aux œuvres purement italiennes de Rossini dans le genre sérieux, une des productions les plus attrayantes, les plus colorées et les plus poétiques du maître. La plus grande partie des morceaux de cet ouvrage servit, avec quelques fragments de Zelmira et à' Armide, à conlt'ctionncM' U; pastiche que Niedernu^yer lit représenter à
l'Opéra sous le titre de Robert Bruce, le 30 décembre 1846, sur un livret de Gustave Vaëz et de 31. Alphonse Royer (1).
C'est par Semiramide que Rossini couronna sa carrière italienne ; ("est par elle qu'il dit un adieu suprême à ses compatriotes , au moment de venir demander à la France la consécration de sa renommée, et de préluder, par l'adaptation de quelques-unes de ses œuvres les plus importantes, à ce coup de foudre et de génie qui a nom Guillaume Tell.
On peut, je crois, en parlant de Semiramide, ne partager ni le dédain ridicule de Stendhal, ni l'admiration par trop enthousiaste de Méry. On peut, me semble-t-il, garder un juste-milieu : admirer les parties lumineuses d'une œuvre qui renferme des pages sublimes, des beautés de premier ordre et d'une éternelle splendeur, et, en même temps, tenir compte de certaines faiblesses qui déparent l'ensemble de cette œuvre, et qui peuvent être attribuées, soit au goût du temps et du pays dans lesquels elle a été écrite, soit aux moyens d'exécution que le maître avait sous la main, soit enfin à quelque écart partiel de son génie et de son intelligence.
Pour Stendhal, — et ceci pourra faire sourire bien des gens , — Semiramide n'est rien autre chose qu'une œuvre allemande! « Le degré de germanisme de Zelmira, dit-il, n'est rien en comparaison de \2i Semiramide que Rossini a donnée à Venise en 1823. Il me semble que Rossini a commis une erreur de géographie. Cet opéra, qui à Venise n'a évité les sifflets qu'à cause du grand nom de Rossini, eût peut-être semblé superbe à Kœnigsberg ou à Rerlin. » Et pour appuyer ce jugement sommaire, Stendhal ajoute ingénument : « Je me console facilement de ne l'avoir pas vu au théâtre ; ce que j'en ai entendu chanter au piano ne m'a fait aucun plaisir. » Du coup, ce n'est pas Semiramide qui est jugée, c'est son critique.
(1) Rossini, alors en Italie, était resté complètement étranger à l'eofantement de Robert Bruce, que, dans son habitude de se rire de lui et des autres, il appelait ironiquement un nobile pasticcio. — « Dans les derniers jour de l'année, à Bologne, dit Castil-Blaze dans son Académie impériale de Musique, Rossini sort en voiture, accompagné de son ami Lablaclie! — Lève la glace, l'air est froid, le vent souffle, il pourrait t'enrliumer, lui dit ce dernier. — Ne crams rien, ce sont les sifflets de liobert Bruce qui nous caressent le menton, cela ne peut me faire aucun mal, répond le malin Rossini. »
Mais si Stendhal n'avait pas entendu Semiramide, ce qui ne l'empêchait pas de Vexécutei' d'une façon si allègre, Méry, lui, se vantait d'avoir assisté à 400 représentations du c chef-d'œuvre! » Tudieu, quel enthousiaste ! Tout au moins, l'admiration du plus spirituel des Parisiens pour l'œuvre du plus spirituel des Italiens peut-elle être considérée comme sincère, et elle l'était en eifet; et il faut constater encore qu'elle était partagée par un grand nombre de ses contemporains.
Il y a, disait Méry, pour certains amateui's, une œuvre, non de préférence, mais de prédilection ; une œuvre qu'ils ne placent ni au-dessus, ni au-dessous, ni au niveau de telle autre, et qui se présente, à tort ou à raison, à leur esprit, avec un attrait incomparable, une fascination mystérieuse, un charme exceptionnel : c'est la Semiramide de RossLni. J'ai vu jouer ce chef-d'œuvre, à Marseille, au mois de juillet, dans une salle chauffée à quarante degrés Réaumur; et à Paris, au mois de janvier, avec une température extérieure de quinze degrés au-dessous de zéro, et pas un adepte ne manquait à son poste. Là-bas et ici, dans les mêmes conditions d'hiver et d'été, pour tout autre chef-d'œuvre, il y aurait eu de nombreuses et prudentes défections. Pourquoi ? je n'en sais rien. Je constate un fait, je ne l'explique pas. J'ai demandé des éclaircissements là-dessus aux plus anciens sémiramistes, à Armand Marrast, au docteur Cabarrus, à Desnoyers, à Chenavard, à Azevedo, au général Mellinet, à Mme Malibran, à Lablache, à Aniony Deschamps, à tous les contemporains illustres ou obscurs dont j'ai coudoyé les élans enthousiastes, à quatre cents représentations de Sémiramis, à Paris, à Marseille, en Angleterre, en Italie, et tous ne m'ont pas répondu et n'ont rien éclairci (1).
Ceci, on le voit, n'est point du raisonnement, c'est de la sensation pure. Mais il ne me déplaît pas, je l'avoue, de voir des hommes intelligents juger une œuvre, une œuvre musicale surtout, au point de vue de la sensation. Lorsque cette œuvre excite un tel enthousiasme, on peut assurer qu'elle n'est point ordinaire et ({ue sa valeur est considérable. C'est affaire à nous autres critiques de rechercher, à l'aide de l'analyse, les points distinctils et caractéristiques des productions de l'esprit, et de tâcher d'assigner à chacune d'elles la place qui lui convient. Mais, par exemple, si de simples dilettantes veulent, par le fait de leurs seules impressions, sans le secours des études et de la réflexion indispensables
(f) Pn'làcc du livret de Sihnircimis, traduit par Mér,\.
à quiconque veut porter sur U7ie œuvre d'art un jugement sincère et raisonné, s'emparer de ce rôle et s'arroger ce droit, ils feront ce qu'a fait 3Iéry en prétendant entrer dans le vif de la critique : ils se fourvoieront et perdront tout l'avantage de leur esprit. Si l'on veut lire avec attention la préface entière du livret de Sémirarius, dans laquelle Méry fait une analyse complète de la partition, on y verra que ce n'est plus un critique qui parle, mais un simple panégyriste, devant qui les écarts même et les défaillances du génie semblent comme des traits de lumière et se transforment en beautés surhumaines.
Non, il nous faut avoir le courage de le dire : Semiramide n'est point une œuvre complète, parfaite, achevée; ce n'est point une œuvre sans défauts, non-seulement parce qu'elle manque parfois d'unité dans le style, parce que l'équilibre n'y est pas constant, absolu, au point de vue de l'ensemble, mais encore parce que certaines inspirations en sont d'une facilité un peu trop évidente, et s'écartent trop du caractère grandiose et magnifique du sujet. Rossini y a poussé d'ailleurs jusqu'à l'abus l'emploi de ce style orné, qu'il avait mis si fort en honneur, et qui avait été porté par lui à son plus haut point de perfection ; or, est-il possible de dire que ces vocalises légères, que ces broderies délicates et sémillantes, qui sont on ne peut plus à leur place dans le genre bouffe ou dans Yopera di mezzo caratteve, sont également en harmonie avec une œuvre sérieuse, sévère, dramatique, avec une œuvre dont le pathétique et la passion sont les éléments dominants? Evidemment non, et il me semble qu'ici la discussion n'est pas admissible. Je sais que les idolâtres, les admirateurs quand même, ont imaginé un raisonnement merveilleux en découvrant que les interminables fioritures placées dans le gosier de l'élégant Arsace, de la majestueuse reine de Babylone, et même du sombre Assur, (caractérisaient avec une vérité admirable la richesse et le goût d'ornementation pompeuse qui sont l'essence môme du génie oriental. Ceci est tout simplement burlesque, et ne mérite pas <|u'on s'y arrête. — Mais, d'autre part, el pour rester dans la stricte vérité, il faut constater que la partition de Semiramide contient des pages sublimes, des épisodes admirables, d'impérissables beautés; il y a plus, et l'on peut dire que ces beautés sont d'un ordre particulier et presque surnaturel : en elles rayonne comme le sentiment d'un monde supérieur, et il semble que par leur
grandeur, leur majesté, leur magnificence, elles vous transportent en quelque sorte dans ce monde évanoui, au sein d'une nature luxuriante et généreuse, au milieu d'une civilisation .qui n'est plus et qui emprunte, aussi bien à son éloignement qu'à cette nature enchanteresse et enchantée, une partie de la poésie dont elle est empreinte à nos yeux.
Cependant, l'apparition de Semiramide à la Fenice, où elle fut donnée le 3 février 1823, laissa les Vénitiens absolument froids, et l'accueil fait à cette partition fut empreint d'une extrême réserve, bien qu'elle fût chantée par une réunion d'artistes supérieurs: la Colbrand, qui était devenue la femme du maître, la Mariani, Galli, Mariani et Sinclair. Froissé de cet accueil , injustifiable d'ailleurs, Rossiiii prit le parti de quitter l'Italie, et accepta un engagement pour Londres, où il devait composer un opéra nouveau, la Figlia delVaria, qui ne fut pas achevé par des circonstances indépendantes de sa volonté, et où sa femme devait tenir le premier emploi au théâtre Royal.
Avant de quitter Semiramide, je vais rappeler un fait qu'on ne lira peut-être pas sans intérêt, et qui se rapporte à l'interprétation du rôle principal de cet ouvrage par la célèbre cantatrice MmePisaroni, lors de la première apparition à Paris de cette grande artiste.
Cette chanleuso admirable, qui n'avait pas son égale dans toute l'Italie, où elle jouissait d'une irqmense renommée, venait d'être engagée à notre théâtre Italien, et le public l'attendait avec une véritable impatience. Mais il faut savoir que Mme Pisaroni , douée d'une façon si prodigieuse au point de vue de la voix et de l'organisation musicale, était, comme on dit communément, laide à faire peur. Et ici l'expression n'a rien d'exagéré et ne saurait passer pour une métaphore, car en vérité la laideur de Mme Pisaroni était repoussante. On était à l'époque du plus grand succès de la Semiramide à Paris, et le jour où l'affiche annonça le début de la cantatrice, la salle Favart (c'est dans cette salle, occupée aujourd'hui par l'Opéra-Comique, qu'était alors installé le Théâtre Italien) était trop petite pour contenir la foule. Ici, je vais laisser la parole à mon confrère M. Bénédit, qui a raconti' ce fait d'une manière saisissante, et d'après ses souvenirs personnels (1).
(I) .l'emprinito eo récit à un feuillcloii luiMic en l.SW) par M. Bénéilil dans le Sv.Diaphore de Marseille,
. . . Aux premières mesures de cette longue ritournelle qui annonce l'entrée d'Arsace, il se fit dans la salle un silence solennel. Du parterre aux plus hautes galeries se manifestait sur chaque visage l'impatience de voir cette cantatrice, dont !a réputation effaçait à elle seule , en Italie, les plus brillantes et les plus célèbres réputations. Enfin, elle se montra! mais, à cette première épreuve, quel désappointement, grand Dieu ! Malgré la qualité des spectateurs qui composaient l'auditoire de Mme Pisaroni, son arrivée en scène fut accueillie par un murmure confus dont le sens n'était que trop significatif. Figurez-vous quelle dut être alors la situation de cette pauvre femme, seule au milieu du théâtre, en présence d'une telle réception ! Elle soutint ce choc néanmoins avec une grande dignité. Grave, impassible, elle mit la main sur son cœur comme pour y refouler une vive émotion, et attendit avec une larme dans les yeux que le calme fût rétabli pour commencer son beau récitatif : Eccomi al fine in Bahilonia, 0 mes chers confrères de Paris, vous dont la plume éloquente décrit si bien les grandes scènes artistiques, que ne puis-je emprunter un instant la forme et la couleur de vos récits pour raconter un incident inouï dans les fastes du théâtre ! Eccomi al fine in Babilonia ! A peine ces paroles furent-elles prononcées musicalement par Mme Pisaroni, que ce public, si mal disposé, si mal prévenu, fut comme frappé de stupeur. Peu à peu, il tourne ses regards du côté de la scène, puis vers la scène, et, fasciné par cette voix de contralto dont l'autorité dominait la salle entière, il resta quelques moments silencieux et interdit; mais à peine le récitatif arrivait-il sur ces dernières paroles: In solito terror sacro rispetto, qu'une acclamation immense, formidable, partit de tous les points de l'assemblée! Les bravos et les applaudissements frénétiques se succédaient et ne cessaient un instant que pour reprendre avec plus de force, avec plus d'énergie; ce n'était nlus de l'enthousiasme, c'était du délire. A ce moment, nous tenions nos regards fixés sur Mme Pisaroni; émue jusqu'aux larmes, cette grande artiste, qui avait subi avec tant de courage et de fermeté le premier effet de son entrée, ne put résister à l'émotion de la joie ; elle chancela, et, cherchant un point d'appui sur la scène, elle serait tombée infailliblement si Bordogni, quittant la coulisse, n'était venu la soutenir et lui tendre la main . . . Nous ne dirons pas les merveilles d'exécution du cantabile : Ah ! quel giorno. Dans le duo suivant : Bella imago, Galli, ce grand et beau chanteur à la voix colossale, fut littéralement écrasé lorsque vint l'apostrophe : Va, superbo , lancée par Mme Pisaroni avec une audace et une impétuosité foudroyantes. Le bel air : In si barbara sciagura, et sa strette énergique où la cantatrice tirant le glaive, touchait aux dernières limites de la force inspirée , vint ajouter encore à son succès. Puis enfin, dans le grand duo : Ebbene ferisci, l'illustre virtuose se surpassa tellement à côté de Sémiramis, que la beauté de Mme Pasta fut oubliée. Décidément, Mme Pisaroni n'avait plus rien à désirer dans cette immortelle soirée, son triomphe était complet.
Il m'a semblé intéressant de rapporter cette anecdote, qui se rat-
tache indirectement à l'une des plus grandes œuvres de Rossini. Il ne faut pas oublier, d'ailleurs, que Mme Pisaroni a créé en Italie quelques-uns des derniers ouvrages du maître : Ricciardo et Zoraide, Ennione et la Donna del Lago.
Je n'insisterai pas à l'égard du passage de Rossini à Paris et de son séjour à Londres. Je ne parlerai ni des banquets, ni des fêtes qui lui furent oflertes ici, ni des querelles et des polémiques des journaux qui se partagèrent en deux camps, l'un admirateur, l'autre contempteur du grand homme, et renouvelèrent ainsi les grandes (juerelles musicales du dernier siècle, ni enlin de la réception fastueuse et enthousiaste qui fut faite, dans la capitale de l'Angleterre, au suprême représentant de l'art musical italien du xix*' siècle. Ce travail n'est point une biographie, je l'ai dit déjà. Je renvoie donc tous ceux qui voudraient être éclairés à ce sujet au livre de M. Azevedo, qui leur fournira tous les éclaircissements désirables, et j'arrive de suite au séjour prolongé que Rossini fit en France à son retour d'Angleterre, pour m'occuper de ce qu'il lit alors.
On sait que pendant sa courte apparition en ce dernier pays, Rossini, parl'entremisedu prince de Poliguac, alors ambassadeur de France à Londres, avait signé avec la liste civile un contrat par lequel il devenait directeur de notre théâtre italien, avec un traitement annuel de ^20,000 francs. G est pendant sa direction, ([ui commença en 1824, (juil lit venir à ce tliéâtre et connaître à Paris Rubini, DonzcUi, la gracieuse Mme Monbelli et Mlle Schiasetti, ([u'il choisit notre Hérold comme accompagnateur, qu'il produisit le premier ouvrage de Meyerbeer représenté à Paris, // Crociato, enfin ([u'il composa et fit jouer le petit opéra de circonstance intitulé : il Viacjgio d Reims, ossia l^Albergo del Giglio d'oro, le([uel, écrit à l'occasion du sacre do Charles X, fut donné le 19 juin 1825.
Mais le traité par lequel Rossini était institué directeur du Théâtre^ Italien n'avait qu'une durée de dix-huit mois. Au bout de ce temps, un nouveau contrat était signé entre lui et la liste civile^
laquelle, en conliant au compositeur les fonctions de « premier compositeur du Roi et d'inspecteur général du chant en France, » s'engageait à lui continuer son traitement annuel de 20.000 francs. Les fonctions dont il s'agit n'étaient, en somme, qu'une fiction pure, et le traitement qu'on y joignait n'était autre chose qu'une pension déguisée, destinée à retenir à Paris Rossini, qu'on espérait voir composer un opéra français.
Telle était bien, en etfet, l'intention de Rossini lui-même. Mais il voulait prendre son temps pour cela. En véritable grand artiste, il se méfiait encore de lui ; il voulait tout d'abord étudier le génie particulier de notre nation, se familiariser avec notre langue, et procéder progressivement.
Pour cela, il songea à l'adaptation à la scène française de quel* ques-unes de ses œuvres italiennes, et jeta tout d'abord les yeux sur son Maomettu secondo, dont les qualités dramatiques lui semblaient devoir plaire à notre public. Balocchi, l'auteur du livret d'il Viaggio a Reims, et Alexandre Soumet, Tauteur de la tragédie de Norma, se chargèrent de la traduction du poëme. Mais de nombreux changements furent faits à celui-ci, qui reçut des développements très-considérables, et la partition dut être l'objet d'un remaniement complet. Non-seulement les récitatifs y prirent une plus grande extension, mais beaucoup de morceaux de l'œuvre primitive disparurent, tandis que d'autres venaient s'ajouter à ceux qui restaient. Voici la liste de ces derniers, telle que l'a dressée M. Azevedo :
Les morceaux du Siège de Corinthe qui ne figurent pas dans le Maomctto sont : l'ouverture, le récitatif : « Nous avons triomphé, » Vallegro du finale du premier acte, la ballade : « L'hymen lui donne, » le récit : a Que vais-je devenir? « Vallegro du duo du second acte : « La fête d'hyménée, » avec son vigoureux motif d'orchestre, le ballet tout entier, le chœur : « Divin prophète, » le trio : « Il esi son frère, » l'admirable finale du second acte : « Corinthe nous défie, n l'entr'actc du troisième acte, le récitalif : « Avançons, » l'air : « Grand Dieu ! » le récitatif du trio : « Cher Cléomène, » l'immortelle scène de la Bénédiction des drapeaux, et le finale du troisième acte : « Mais quels accents se font entendre! »
a Dans ces morceaux, ajoute judicieusement l'historien, composés pour la scène française, dans la scène de la Bénédiction des drapeaux surtout, la transformatioû de la manière de Rossini se
— épiait éiiergiuuemeiit sentir; le compositcui', en les créant, est entré dans la voie qui devait le conduire à Guillaurne Tell et à tout ce que promettait cet incomparable ouvrage. » Il est certain que, dès le Siège de Corinthe, une évolution se produit manifestement dans le style de Rossini ; l'accent général prend une grandeur, un éclat, une ampleur incontestables, et, quoique le musicien ne dise pas encore complètement adieu à certaines formules de chant orné, qui, à mon sens, et malgré ce qu'on en a pu dire, déparent encore quelques passages de la Bénédiction des drapeaux, il est certain qu'il en est beaucoup plus sobre, et que son style devient par ce fait beaucoup plus mâle, plus vaillant et plus énergique.
Représenté le 9 octobre 1826, et chanté par Nourrit père et fils, par Dérivis père, Prévost, Mlles Cinti et Frémont, le Siège de Corinthe entra triomphalement dans le répertoire de l'Opéra.
Après le remaniement du Maometto, vint le remaniement du Mosè. Je ne reviendrai pas sur celui-ci, dont j'ai déjà suffisamment parlé lorsqu'il s'est agi de l'apparition de Mosè en Italie, autrement que pour constater le brillant succès de Moise, qui égala celui du Siège de Corinthe. Puis, après le Siège de Corinthe et Moise, ce fut le tour du Comte Ory, pour lequel Rossini émietta sa partition d'il Viaggio a Reims. Parmi les morceaux de cette dernière qui trouvèrent place dans le Comte Ory, je citerai le fameux morceau d'ensemble à quatorze voix qui se trouve enchâssé dans le finale du premier acte, l'introduction de ce même acte et le duo entre la comtesse et le comte. On sait que c'est Scribe qui se chargea lui-même de transformer en opéra l'ancien vaudeville qu'il avait donné au Gymnase sous ce titre, et qu'il fut aidé dans cette besogne par Delestre-Poirson et Adolphe Nourrit. Donné le 20 août 1828, l'ouvrage était chanté par Adolphe Nourrit, Levasseur et Dabadie, Mme Cinti-Damoreau, Mlle Jawurek et Mme Mori.
Mais voici que nous touchons au point culminant de la carrière de Rossini; nous arrivons à ce qu'on pourrait appeler en musique un chef-d'œuvre parmi les chefs-d'œuvre; nous voyons s'avancer enfin l'admirable Guillaume Tell.
Rossini vivait depuis plusieurs années parmi nous, il s'était, par l'adaptation de quelques-uns de ses ouvrages italiens, familiarisé, ainsi qu'il le désirait, avec la langue et la prosodie françaises, il avait, par les modifications considérables apportées par lui à ces ouvrages, essayé ses forces sur notre grande scène lyrique, et s'é-
tait enfin préparé à frapper un coup d'éclat. Peut-être aurait-il un peu tardé encore si le succès foudroyant de la Muette, donnée en 1828, n'était venu l'aiguillonner et lui dire qu'il était temps de faire jaillir de son cerveau le chef-d'œuvre qu'il voulait donner à la France. Rossini prit donc des mains de l'académicien de Jouy le livret débile de Guillaume Tell, que Bis avait essayé de corriger, il l'emporta dans une charmante retraite, le château de Petit- Bourg, propriété de son ami M. Aguado, et au bout de six mois il revint à Paris avec sa partition terminée, sauf l'instrumentation. Je n'ai jamais pu entendre cette sublime partition de Guillaume Tell sans qu'aussitôt me revînt à l'esprit cette page poétique et charmante que Rodolphe Topffer a écrite dans ses Réflexions et menus-propos d'un peintre genevois :
... Je suis sur une cime, l'on s'en souvient. De cet endroit le beau me frappe de partout. 11 apparaît dans les formes et dans les couleurs; il éclate dans la grâce délicate des plantes et dans la robuste élégance des grands arbres; il jaillit de l'azur du lac et des splendeurs du firmament. Mais quoi! n'est-il point encore dans l'onduleux mouvement de ces coteaux qui fuient, dans la vaporeuse transparence de ces nuées qui flottent? Ne résulte-t-il pas aussi du paisible, de l'agreste, de l'aimable, qui, à l'aspect de ces objets, viennent visiter mon âme doucement charmée?
Mais durant que, couché sur l'herbe, je promène mon regard sur les campagnes, voici que les champs pâlissent insensiblement, une terne lumièia a remplacé le vif éclat des prairies, et une haleine froide ride les flots assombris. Que tout est morne! Et, au lieu de ces riantes clartés de tout à l'heure, quel deuil ingrat et lugubre ! Cependant au ciel tout s'ébranle, tout s'agite, et, de tous les points de l'horizon, les nuéss, comme des escadrons innombrables, envahissent les plages de l'air, se mêlent, se choquent, s'embrasent : le tonnerre gronde, la toudre éclate... et du sein des orages, je ne sais quels traits de beauté viennent m'apporter le tressaillement du plaisir jusque sous cette voûte de rocher où j'ai trouvé un abri,
La tempête passe au-dessus de ma tête et court porter ses coups sur ces lointaines montagnes, dont les cimes altières semblaient tout à l'heure défier ses fureurs. Mais l'ondée a rafraîchi les campagnes, qui brillent d'une neuve splendeur, et la nature entière, comme aux premiers jours du monde, semble sourire de bonheur et de sérénité. Que le lac est frais ! et que sont charmantes à voir ces gouttelettes qui, suspendues aux feuilles, aux herbages, scintillent de toutes parts! Le soir va les surprendre et l'aurore de demain éclairera de ses pâles lueurs une double rosée. A ces spectacles aussi renaît le doux tressaillement, et je n'y sais trouver d'autre cause, sinon que tout cela m'apparaît, non pas comme
utile, non pas comnie heureux ou surprenant, mais comme éternelle ment beau....
La lecture de cette page, à la fois inondée de soleil et trempée de rosée, ne procure- t-el le pas à l'esprit une sensation analogue à celle que fait éprouver l'audition de certaines pages de Guillaume Tell'! Ce qui me frappe toujoui's, dans cette merveille suprême du génie de Rossini, ce n'est pas seulement la puissance dramatique, ce n'est pas seulement la grandeur de conception, ce n'est pas seulement sa beauté noble, sa pureté de lignes, sa clarté lumineuse; c'est aussi, et surtout, la couleur dont le maître a su empreindre son œuvre entière, c'est l'accent champêtre, si bien en situation, et qui se fond si harmonieusement avec le style du drame lui-môme, c'est le sentiment du pittoresque, c'est le caractère agreste qu'on y découvre depuis le lever du rideau , à partir de l'admirable amiante pastoral qui sert d'introduction à l'ouverture, jusqu'à la conclusion dernière, et qui se mêlent, se confondent d'une façon si étonnante , même avec les élans les plus pathétiques, les inspirations du caractère le plus profond, le plus mâle et le plus héroïque. Vraiment, on ne me semble pas apprécier à sa juste valeur ce côté tout particulier, ce côté paysage de la partition de Guillaume Tell, qui lui donne un si grand charme, une saveur si étrange et si vraie, et qui ajoute si puissamment à l'intérêt musical.
Mais il est vrai aussi que ce n'est pas à ce seul point de vue qu il faut la juger. Aussi je demande au lecteur la permission de présenter non pas sur, mais à propos de Guillaume Tell, quelques réflexions qui ne me semblent pas superflues.
J'ai dit que dans le genre comique, les musiciens italiens étaient maîtres et n'avaient jamais eu besoin des leçons de personne. J'aurais pu ajouter qu'ils n'ont point connu de rivaux — et n'en pouvaient point connaître. Des trois nations musicales de l'Europe, eux seuls possédaient cette faculté : chez eux, le rire est affaire de tempérament, il est larg3, éclatant et bruyant ; chez nous autres Français, il se change en sourire; chez les Allemands, il devient trop souvent forcé. Eux seuls, je le répète, avaient donc le secret de ce rire épanoui, et c'est pourquoi, lorsqu'ils abordaient la note comique, ils créaient d'inimitables chefs-d'œuvre.
Dans l'ordre purement dramatique, il n'en a pas été tout à fait ainsi, et les œuvres, il faut l'avouer^ sont moins parfaites et moins achevées. Cela tient à ditférentes causes, mais d'abord à ce que la mélodie pure, caractère particulier du génie musical ultramontain, convient moins à l'expression de la passion, pour laquelle elle devient parfois insuffisante, qu'à celle de la joie. Ici, l'effet extra-musical n'atteint pas toujours son but, et il faut trouver des accents plus émus, plus touchants, que purement mélodieux. La situation demande à être traitée non plus par le cerveau, mais par le cœur, — il faut qu'elle soit étudiée, et non pas seulement effleurée. En un mot, charmer ne suffit plus, et il s'agit d'émouvoir. Mais pour cela il faut travailler, réfléchir, creuser son sujet, et les compositeurs italiens, écrivant à la vapeur, n'en avaient pas toujours le temps.
Pour en venir directement à Rossini, à Dieu ne plaise que je veuille nier le génie et le tempérament dramatique de ce grand homme. On m'accordera bien cependant que ce génie n'a jamais été aussi complet, aussi grandiose, aussi admirable que dans Guillaume Tell. Je ne reviendrai pas, à ce sujet, sur les réserves que j'ai faites relativement à ses productions italiennes dans le genre sérieux; mais j'insisterai sur ceci, que lorsqu'il a écrit ce chef-d'œuvre, couronnement trop précoce d'une carrière laborieuse, Rossini, vivant depuis plusieurs années en France, ayant étudii le génie puissant, logique et raisonné de notre pays, avait appris que, pour faire œuvre durable chez nous, il ne fallait rien négliger de ce qui constitue le degré de perfection donné à l'homme. En dehors de la valeur intellectuelle et humaine du drame, il aurait fait, avec les idées prodiguées par lui dans Guillaume Tell, quatre opéras italiens, parce que ses compatriotes se contentaient, tout le reste eût-il été faible, de trois ou quatre morceaux de premier ordre dans une partition, et qu'à ce prix relativement modique ils donnaient le succès. Rossini le savait, mais il avait compris nos exigences et il les voulait satisfaire. Il a fait ce que tant d'autres musiciens étrangers avaient fait avant lui, Gluck, Piccinni, Salieri, Sacchini, Spontini, ce que Meyerbeer fit après, ce que Verdi lui-même a tenté: il a complété, élargi, agrandi son génie pour obtenir nos suffrages, et il a fait une œuvre immortelle.
Quiosera dire que Gluck valait en Allemagne et en Italie ce
qu'il a valu en France? que Piccinni ne nous ait pas dotés de chefs-d'œuvre plus parfaits que ceux qu'il avait semés aux quatre vents de son pays? que Salieri, Sacchini et Spontini n'aient pas vu grandir leur génie au contact du génie de la France? que Meyerbeer, entin, ne se soit pas transformé en mettant le pied sur notre sol? Eh bien, Rossini a fait comme tous ces grands hommes, et malgré toute sa valeur antérieure, il s'est élevé de cent coudées le jour où il a franchi les Alpes pour venir s'asseoir à notre foyer.
Plus d'une fois j'ai exprimé cette opinion, et plus d'une fois je jne suis heurté à celle de gens qui, faisant de Rossini une sorte de dieu majestueux et infaillible , le considèrent, par conséquent, comme un type de perfection innée et absolue. Mais quoi? N'ai-je donc pas le droit, si je dis que VAlceste et V Orphée français sont supérieurs à VAlceste et kl'Orphée allemands (1), que Didon et Atys l'emportent sur Artaserse et sur VOlimpiade, qu' Œdipe à Colone est préférable à Tamerlano, que Tarare et les Danakles le sont à la Locandiera, que la Vestale et Fernand Cortez font pâlir Sofronia et la Finta Filosofa^ que Robert et les Huguenots sont incomparablement au-dessus de Margherita d'Angiu et d'il Crociato; n'ai-je donc pas le droit de dire, d'affirmer et de proclamer que Guillaume Tell est un chef-d'œuvre plus complet qu' 0^e//o, Tancredi et Semiramide? Cela n'est-il point passé maintenant en article de foi pour le public dilettante et véritablement connaisseur? Cela n'estil point évident, palpable, non -seulement pour tout artiste, tout musicien éclairé, mais même pour tout être humain bien doué au point de vue de l'intelligence et du cœur?
Mais, en vérité, je me demande à qui ces admirateurs forcenés peuvent rendre service en exagérant la valeur d'œuvres déjà trèsbelles par elles-mêmes, et en les mettant, à tort et de parti pris, au niveau des plus magnifiques productions de l'esprit humain? — Est-ce à l'art, en perdant toute mesure, en entremêlant d'une façon inintelligente et fâcheuse des ouvrages dont le caractère et la portée sont essentiellement différents? Est-ce au public, en es-
(1) Alceste et Orphée ont été écrits par Gluck, on le sait, sur des textes italiens, mais représentés d'abord en Allemagne, à Vienne, avant d'être refaits en vue de la scène française.
sayant de lui faire prendre le change, et en troublant son esprit par des catégorisations qui n'ont ni sens, ni justesse, ni logique? Enfin est-ce aux artistes eux-mêmes, et pense-t-on donc qu'ils n'aient point conscience de l'importance relative de leurs œuvres et de la place que chacune d'elles doit occuper ? C'est faire en ce dernier cas, il faut l'avouer, une pari d'intelligence bien petite à ceux que l'on encense ainsi à tort et à travers.
Quoi ! pour en revenir, par exemple, à Rossini, vous supposez (écrivais-je moi-même un jour), vous supposez ce grand homme assez aveugle pour ne pas apprécier la distance qui sépare Guillaume Tell, ce chef-d'œuvre accompli, de tel ou tel de ses opéras italiens ! Mais vous pensez donc alors qu'en écrivant Guillaume Tell, il n'a agi sous l'empire d'aucune préoccupation particulière? Vous supposez donc, vous qui nous parlez sans cesse de l'influence du génie français sur les artistes étrangers, qu'il est resté insensible à cette influence, et qu'il s'est borné à rester ce qu'il était précédemment?
De deux choses l'une : ou Rossini, en venant en France, n'a rien changé à sa manière d'être, et alors quelles sornettes vienton nous débiter en nous parlant de la portée que notre génie national avait sur son esprit, des eflbrts qu'il fit pour nous satisfaire en visant au drame humain, puissant, pathétique, tel que nous le comprenons ? . . . ou bien , il a effectivement agrandi son génie déjà si grand, sa visée a acquis une hauteur et une amplitude qui lui étaient inconnues jusqu'alors, il a donné à ses ailes une envergure qu'elles n'avaient point, il s'est surpassé lui-même, et... et Guillaume Tell est supérieur à ses opéras italiens. — Il y a là un dilemme dont je défie que l'on puisse sortir.
Mais Rossini, d'ailleurs, se rendait parfaitement compte de tout ceci, et je suis convaincu qu'il était le premier à sourire lorsqu'il voyait s'établir de telles discussions. Il savait parfaitement que le public italien a toujours été moins exigeant que le public français, en ce qui se rapporte à la contexture musicale du drame lyrique ; qu'il s'attache plus aux détails, tandis que nous donnons plus de valeur à l'ensemble ; qu'un air, un duo, un trio, exprimant heureusement une situation particulière, suffiront chez eux à enlever un succès, tandis que ce que nous demandons à un musicien, c'est de s'inspirer de la donnée même du drame, de son caractère général, dût-il même négliger ceitains points particuliers. Il le sa-
vait si bien, je le répète, qu'en arrivant ici il a fait Guillaume Tell, et je suis bien persuadé que s'il avait conçu Otello en vue de la scène française, il ne l'aurait pas écrit tel que nous le connaissons. Les pages admirables de ce dernier ouvrage, si grandiose d'ailleurs et si riche par instants, seraient sans doute restées, mais les hors-d'œuvre, les purs remplissages qui en déparent l'ensemble et qui s'y sont glissés dans la rapidité de l'improvisation, eussent certainement fart place à des inspirations plus dignes du sujet et d'un style plus ferme, plus soigné, plus châtié, parce que, je ne saurais trop le dire, il était autant que qui que ce soit convaincu de la valeur que nous attachons à l'unité d'une œuvre, à l'équilibre qui doit exister entre toutes ses parties.
Ne soyons donc pas plus royalistes que le roi. Rossini était beaucoup plus modeste encore que ses admirateurs n'étaientexagérés, — ce qui n'est pas peu dire. Et en supposant même que ce sentiment de modestie fût volontairement outré par lui, je puis dire qu'il entrait de plain-pied dans l'opinion que je n'ai cessé de soutenir ici lorsque, répondant à un ami qui l'exaltait outre mesure et lui affirmait un peu ingénument qu'il n'avait créé que des chefsd'œuvre, il disait à cet ami : — « 11 restera de moi deux choses ; le premier acte du Barbier et le second acte de Guillaume Tell. »
Pour moi, je l'avoue, je vais plus loin que le maître, et je n'ai certes pas crainte de me compromettre en assurant que de son riche, mais inégal héritage, la postérité s'appropriera Guillaume Tell et le Barbier tout entiers, et que ces deux œuvres, de caractère si dissemblable, resteront comme doux types particuliers et achevés de l'art musical du xix^ siècle. Mais, et l'on vient de le voir, ce n'était point à ce génie incomparable, à cette intelligence rayonnante, à cet artiste d'une trempe et d'une solidité si rares, qu'il était possible d'en faire accroire. Rossini connaissait mieux que personne les faiblesses qui déparent quelques-uns de ses ouvrages, faiblesses dont on ne saurait, d'ailleurs, rendre son génie coupable; car, à mon sens, elles sont volontaires, et il eût pu les éviter. D'autre part, en ce qui a trait à la valeur relative de ces ouvrages entre eux, il savait aussi, qu'on le croie bien, à quoi s'en tenir. Ne l'admirons donc pas jusqu'en ses défaillances, comme •les anciens faisaient envers leurs faux dieux. Nul n'oserait soutenir, assurément, que Bruschino ou la Gazza égale en beauté le Barbier. Pourquoi donc prétendre que les beautés d'OtellOt de
Tmcredi ou de Semimmide sont aussi radieuses, aussi complètes, aussi étonnantes que celles de Guillaume Tell.
Au reste, le sentiment que j'exprime ici, et qui, je crois, est t)ien près de devenir le sentiment général, est dès aujourd'hui, je tiens à honneur de le dire, partagé par beaucoup d'esprits distin^ gués, On en jugera par ces lignes, écrites par M. Paul de Saint- Victor au lendemain de la mort du maître :
. . . Son œuvre s'est déjà écroulée par quelques côtés ; d'autres parties menacent ruine, la rouille commence à les envahir. De tous les arts la musique est le moins durable. Elle n'a ni l'existence presque réelle de la statuaire, ni le prestige permanent de la peinture. Elle échappe à la figure et à l'étendue. \ée du temps, elle se développe dans le temps et se perd en lui. Le vieux Saturne dévore son enfant. Les chefs-d'œuvre même vieillisent vite dans le monde des sons; ils s'usent et s'épuisent comme les voix qui les interprètent. D'une génération à l'autre, quel changement de goût et d'oreilles ! Ce qui passionnait les pères ennuie les enfants. La langue musicale se renouvelle avec une rapidité fantas' tique ; elle varie sans cesse ses rhythmes, ses modes, ses formules. Elle prononçait Schiboleth hier, elle dit Siboleth aujourd'hui : à cinquante ans de distance on ne s'entend plus. La Vénus de Milo défie les siècles de rider son marbre; quel effet ferait la lyre d'Orphée se remettant à chanter? La musique manquerait-elle de Beau Idéal? Serait-il impossible d'élever dans sa sphère changeante un Parthénon, une Iliade^ une Divine Comédie, un Hamlet, quelque chose d'immuable comme le type et d'éternel comme la vérité? On l'a dit; j'hésite à lé croire. Pour ne citer qu'un exemple, le Don Juan de Mozart n'est-il pas jeune et beau comme au premier jour? D'ailleurs, l'épreuve n'est pas accomplie: la musique est de formation toute récente... A peine a-t-elle fini de débrouiller l'harmonie, de forger ses instruments, de conquérir ses domaines. Laissez-là croître et poursuivre. Cette « lune de l'art, » comme l'appelle le poète, vient de se lever. — Quoi qu'il en soit, ou la musique n'est qu'une combinaison de sons éphémères perpétuellement dissous et recomposés, ou Guillaume Tell et le Barbier seront immortels.
Pour moi, c'est mon avis, et je crois avoir suffisamment développé mes raisons.
Je vais terminer ce travail, comme je l'ai commencé, par quelques détails intimes sur Rossini. A ces détails, j'ajouterai certains
renseignements sur les œuvres inédites du maître, ces œuvres si nombreuses qui remplissent le vide des quarante dernières années de son existence ; enfin, je produirai quelques lettres de lui, traduites de l'italien et absolument inconnues en France.
Comme tous les personnages fameux, depuis le Juif-Errant jusqu'à Napoléon, Rossini a sa légende; mais il s'en faut que cette légende soit exacte de tous points, bien qu'elle tende à caractériser quatre côtés particuliers et définis de la nature de l'individu : le railleur, le gourmand, le paresseux, le poltron.
La réputation de raillerie qu'on avait faite à Rossini n'était point imméritée. S'étant retiré volontairement de la lutte dans toute la force de l'âge, du génie et de l'intelligence, s'étant par conséquent détaché de toute idée de combat ou de rivalité, il avait pris en quelque sorte l'habitude d'abstraire sa personnalité des événements qui se produisaient chaque jour , et avait acquis par ce fait une liberté, une sincérité d'appréciation qui lui laissaient le droit de formuler nettement son opinion sur tout et sur tous. Et comme son esprit était caustique (bien plutôt que sceptique, comme on a voulu le faire croire), il ne se gênait point pour traduire sa pensée en axiomes plus ou moins piquants. Aussi ses saillieS; ses boutades, pour la plupart justes et heureuses, étaient-elles aussitôt colportées par cent bouches avides aux quatre coins de Paris, et lui firent-elles une réputation de malice que peut-être il ne dédaignait pas. — Mais de là à accepter comme siennes les mille et une billevesées qu'on mettait chaque jour sur son compte, il y a un abîme. J'ai déjà dit que si Rossini était railleur, il n'était point méchant, encore moins médisant. En galant homme qu'il était, il eût été désolé de porter un préjudice, si minime fût-il, à un artiste d'un vrai mérite. Seulement, il avait horreur de la médiocrité heureuse ou prétentieuse, et ne la ménageait point. — Qui pourrait lui en faire un reproche?
Gourmand, il est à peu près certain que Rossini l'était. Mais ce côté de sa physionomie m'échappe absolument et ne m'intéresse en aucune façon. — Je ne m'y arrêterai donc pas. Je m'occupe de l'âme, et non point de la bête, comme eût dit Xavier de Maistre.
Quant à sa poltronnerie, qui ne me touche guère davantage, elle portait sur deux points : la crainte des chemins de fer et celle de la mer. — On sait que Rossini avait une horreur instinctive
des chemins de fer, et qu'il n'eu voulut jamais user. Lorsqu'il allait de France en Italie ou d'Italie en France, il aimait mieux passer huit jours dans une mauvaise chaise de poste, que de prendre place dans le meilleur wagon de première classe et d'en être quitte pour quarante-huit heures de voyage. Il ne connaissait donc les chemins de fer que de nom, et jamais ne leur voulut confier sa personne. — Pour la mer, il en avait goûté une fois, mais ce fut assez, et il en avait été tellement malade que jamais plus il n'en voulut entendre parler. — « Je ne suis jamais allé à Palerme, me disait-il un jour, malgré l'envie que j'en avais, parce qu'il m'eût fallu traverser la mer, et que j'en avais une peur horrible. — Cependant, lui répliquai-je, vous êtes allé à Londres?
— Oui, me répondit-il, mais une fois, et quand j'en revins je fis ma croce, et jurai bien de n'y jamais retourner. »
Parlons maintenant du paresseux.
Quelques-uns se sont étonnés de cette réputation de paresseux (parfaitement injustifiée d'ailleurs, il faut le reconnaître), faite à Rossini. Il faut se rappeler pourtant que ce n'est qu'à partir de 18oo, époque où il fixa définitivement sa résidence à Paris, que Rossini, dans ses réunions hebdomadaires, prit l'habitude de faire entendre aux intimes qu'il rassemblait autour de lui quelquesunes des nombreuses compositions qui chaque jour sortaient de sa plume. Mais jusque-là personne ne les connaissait, personne même ne se doutait de leur existence. Or, comme il y avait vingtcinq ans que le maître avait quitté brusquement et résolument le théâtre, on pouvait s'étonner à bon droit qu'il eût cessé aussi complètement d'écrire, et de là vint qu'on l'accusait de paresse et d'inertie.
Je regrette vivement de ne pouvoir donner le détail des œuvres si diverses et si nombreuses que le maître a écrites ainsi , dans un espace de quarante années, et qui toutes sont restées inédite* (d). Mais la liste de ces compositions ayant été publiée
(1) A l'exception de quatre : 1" deux chœurs : A Grenade et la Veuve andaloitse, dédiés, l'un à l'ex-reine d'Espagne, l'autre à l'un de ses ministres, et qui, donnés par eux à un établissement de charité, ont été publiés au profit de cet établissement; — 2° un 0 Salutaris à quatre voix, qui parut il y a une dizaine d'années dans le journal la Maîtrise;
— Enfin, la Messe solennelle, exécutée d'abord chez M. Pillet-Will, et publiée après la mort du maître.
seulement par M. Azevedo dans un feuilleton de V Opinion nationale, et une note de cet écrivain indiquant qu'il était considéré par son auteur comme une propriété littérairç dont la reproduction était interdite, je vais être obligé de m'en tenir à ce sujet à des généralités.
Je citerai donc : 1° un Album italien, composé de douze morceaux à une, deux ou quatre voix; — 2° un Album français^ composé aussi de douze morceaux à une ou deux voix, et chœurs, écrits sur des paroles de M. Emilien Pacini; — 3" un Album Ollapodrida, ou Macédoine, comprenant douze morceaux religieux ou profanes écrits sur- des paroles latines ou françaises, et parmi lesquels se trouve le fameux Chant des Titans, exécuté il y a quelques années par la Société des concerts du Conservatoire ; — k° Un peu de tout, recueil de cinquante- six morceaux pour le piano ; — o" Album pour les Enfants adolescents, compienant douze morceaux de piano; — 6° Album pour les Enfants dégourdis, idem; — 7" Albujn de Chaumière , idem; — 8'^ Album de Chàteau^ idem; — 9° enfin, sous le titre général de Miscellanées, environ vingt morceaux de chant de divers 'genres , et une quarantaine de compositions instrumentales, la plupart pour le piano, et quelques-unes seulement pour violon, violoncelle, cor ou harmonium.
De toutes ces œuvres, les plus importantes sont la cantate sur Jeanne d'Arc, la cantate pour l'Exposition universelle, le Chant des Titans et la Messe solennelle.
A propos des dernières œuvres de Rossini, on ne lira peut-être pas sans intérêt deux lettres écrites à son sujet par le vieux compositeur Pacini, non point le Pacini de la Saffo et d'il Saltimbanco, mais celui qui s'établit en France dans les premières années de ce siècle, qui donna quelques petits ouvrages à l'Opéra- Comique et au théâtre 31ontansier, et se fit ensuite éditeur de musique. Le hasard a fait tomber ces lettres entre mes mains; je les reproduis ici, sans rien corriger à leur style fantaisiste et naïf ; elles étaient adressées à notre excellent confrère Stephen de la Madeleine, mort récemment :
Paris, 1o août 65,
Monsieur Stephen de la Madeleine.
Monsieur ,
C'est sans doute un souvenir de l'ancienne amitié qui vous a dicté l'article flatteur pour ma petite-fille, Mlle Gayrard, et pour ma famille. Veuillez en recevoir mes remercîmens; c'est un enfant tout dévoué à l'étude ! qui n'a pas connu les jeux de l'enfance. Je l'ai commencée à six ans, et en lui mettant les mains sur le piano , elle était déjà lectrice ; cette chère orpheline mérite bien les encouragemens de tous les artistes de mérite. Elle a exécuté à Thalberg sa ballade, il en a été tellement satisfait qu'il lui a dit : « L'on voit que vous n'avez pas manqué une de mes séances. » En eflet, la mère et la fille ont leurs entrées chez Erard.
Je l'ai menée chez Rossini, elle lui a joué une œuvre de Prudent (de regrettable mémoire) sur le Lac de Niedermeyer, un des ouvrages les plus admirables qui soient sortis de la plume savante et sentimentale de cet artiste, qui aura difficilement le pareil par l'union de tant de sublimes qualités ! Elle lui a joué aussi un concerto de Weber, Rossini en a été ravi ; je l'ai prié de lui faire déchiffrer un de ses manuscrits, car il ne cesse un instant d'écrire, et des œuvres de science admirable. Rossini a sorti plusieurs manuscrits, ouvrages pour le piano ; il est fort pianiste, ma petite-fille les a lus comme si elle les connaissait déjà. Rossini a fini par lui mettre sur le piano des fugues, elle les a lues avec la même facilité. Rossini m'a dit : « Voilà ce qu'on peut appeler un musicien ! » •
Vous savez, cher Monsieur, que ma famille est nombreuse , je vous prierai de me gratifier d'un couple (sic) de votre journal , pour les envoyer à des enfants absents ; un pareil article complette la fête de famille! — Je me permets de vous envoyer Velenco (catalogue) que j'ai fait des opéras de Rossini. Vous y verrez son âge; vous verrez qu'à 18 ans il a écrit le premier opéra, 1810 à 1811 son second opéra, 19 ans (il est à croire que ces deux premiers ouvrages ont dû produire un grand effet), qu'à 1812, âgé de 20 ans, il a été obligé d'écrire six opéras, vous verrez les villes et les époques! J'en ai tant à dire sur lai, qui je le vois souvent, ce sont des merveilles! Tout ce qu'il écrit maintenant, c'est de la science ! Si vous avez entendu les Titans , vous pouvez en avoir une idée! Ce qui est flatteur pour moi, c'est qu'il ne veut que des paroles de mon fils.
Tout à vous.
Votre bien dévoué et ancien ami Pacini.
24, rue Louis-le-Grand. 85 ans.
Faris, 50 août 65.
Mille remercîmens, Monsieur Stq)hen de la Madeleine, d'avoir fait part aux artistes et aux amateurs de mon elenco sur les œuvres de Rossini. C'est mérité de faire connaître ce génie extraordinaire, que je soutiens qu'il n'est pas connu! Rossini a eu trois phases dans sa vie. La première est celle de tous les charmans et admirables ouvrages qu'il a composés en Italie. La deuxième est celle du Comte Ory et de Guillaume Tell, ouvrages sortis du même génie, écrits avec la même plume, mais que l'on peut dire d'un second Rossini. La troisième est certes la plus glorieuse (!). Ce sont l'infinité de chefs-d'œuvre qu'il compose tous les jours, car il ne reste pas un quart d'heure sans avoir la plume à la main, on voit la pluie de perles qui tombent sur son papier, ses manuscrits sont plus beaux que la plus belle impression, il y met un soin extraordinaire! L'on trouvera des œuvres pour le piano qui feront oublier tout ce que l'on a écrit et entendu sur cet instrument ! Il en a fait exécuter dans ses soirées, qui ont émerveillé 1 et Mme Rossini, auprès du piano, enlevait le manuscrit en me disant : Ceci m'appartient. Elle en possède une quantité considérable ! Il vient de faire une messe à la Palestrina; j'en ai entendu déchiffrer un morceau par une cantatrice qui se trouvait chez lui et mon fils; vraiment ce petit morceau vous transporlait dans la chapelle Sixtine 1 11 a fait des fugues à égaler tout ce qui a été fait par nos célèbres devanciers ! Vous avez entendu les Titans, vous avez dû remarquer la richesse de l'instrumentation! et tout cela sans mettre jamais la main sur le piano ! Trop je voudrais vous en dire, mais je n'ai ni le talent ni la faconde de vous l'exprimer. Que je voudrais vous voir à côté de moi, lorsque je vais le voir, et il ouvre son cœur, son amitié familière, quand nous sommes seul à seul
Si vous désirez quelques elencos pour les donner à vos amis, qui apprécient Rossini comme vous (pour cela il faudrait avoir vos facultés), vous pouvez m'en demander, je vais en faire imprimer, et ils seront votre service.
Tout à vous, P.\ciM.
J'en reviens maintenant aux qualités du cœur qui distinguaient Rossini, quoi qu'on en ait pu dire.
Il est presque de notoriété publique que Rossini portait aux siens une affection profonde, professait pour eux un respect qui allait presque jusqu'à la vénération. Lorsque, tout jeune, il parcourait joyeusement l'Italie, semant aux quatre vents de cette terre féconde les merveilles éblouissantes de son inspiration et gagnant cependant à grand'peine de quoi se suffire à lui-même, il
trouvait encore moyen de prélever sur le peu d'argent qu'il recevait de quoi subvenir, au moins en partie, aux besoins de son père et de sa mère, et jamais ne touchait le prix d'une partition sans leur en envoyer aussitôt la plus grosse part. Lorsque son père mourut à Bologne, il en fut affecté au point de tomber gravement malade, et voici comment M. Fétis, qui eut l'occasion de le voir à cette époque, rendait compte de sa visite dans une lettre adressée à la Gazette musicale :
... Je fus péniblement affecté lorsqu'en entrant chez lui j'aperçus son corps amaigri, ses traits vieillis, et je ne sais quelle débilité dans ses mouvements. Une maladie, dont l'origine remonte aux derniers temps du séjour de Rossini à Paris, est la cause principale de son dépérissement. La mort de son père a beaucoup augmenté le mal, en le plongeant dans une vive douleur ; car c'est un des traits principaux du caractère de Rossini que la piété filiale. Cet homme, dont Tégoïsme affecté et l'indifférence apparente pour toutes choses sont devenus proverbiaux à Paris, cet homme fut toujours un fils dévoué. Au premier bruit de la maladie de son père, il accourut de Milan à Bologne. Lorsque le vieillard cessa de vivre, son fils ne voulut plus rentrer dan? le palais oïl il l'avait perdu, et ce palais, embelli à grands frais, fut vendu. La suite de ce mtilheur fut pour Rossini une longue et douloureuse maladie qui mit ses jours en péril, il y a quinze mois, et dont les résultats se font encore apercevoir.
En dehors des sentiments, affectueux jusqu'au fanatisme, qu'il ressentait pour sa famille, Rossini était foncièrement bon. J'en ai donné plus d'une preuve en racontant ce qu'il a fait pour beaucoup de ses confrères, en rappelant l'aide efficace qu'il donna tour à tour à Meyerbeer, à Bellini, à Donizetti, à Pacini et à tant d'autres. De plus, il était charitable, dans le sens exact du mot, et je retrouve une anecdote qui le peint bien sous ce rapport et qui me servira d'exemple. — Rossini se promenait un jour dans les environs de sa villa de Passy, au bras d'un ami, dans ce bois de Boulogne qui était devenu pour lui comme une sorte de vaste dépendance de sa propriété. Il rencontre sur son chemin une pauvre femme portant sur les bras un petit enfant, et dont la misère honteuse n'osait se déclarer, car l'infortunée, allant et venant, avançant et reculant tour à tour, n'osait aborder résolûments les deux promeneurs. Rossini, qui observait ce manège depuis un instant, se met à sourire, dit un mot à son ami, puis, sans avoir l'air, tire de sa poche une pièce de cent sous, la laisse
tomber d'une' façon suffisamment apparente, et continue sa route comme si de rien n'était. La pauvre femme a vu tomber la pièce, la ramasse, et court après le promeneur pour la lui rendre. — « Comment, c'est moi qui ai perdu cela, lui dit Rossini? Ma foi, tant pis, puisqu'elle est tombée, gardez-la. — Et comme la mendiante, toute confuse, s'épuisait en remercîments : — «Vous savez, continue-t-il. je passe assez souvent par ici, toujours à la même heure. » •
Rossini conserva pour l'art, jusqu'à la tin de sa vie, le culte, l'amour et le respect le plus profonds. Ceux qui, légèrement, ont affirmé le contraire, ne le connaissaient en aucune façon. A ce sujet je vais apporter des témoignages tellement proi)ants que personne ne pourra les révoquer en doute.
Tout d'abord, je dirai qu'il était désolé de l'état d'indigence et d'appauvrissement dans lequel était tombée sa patrie sous le rapport musical. Il ne cessait de rendre hommage aux grands génies qui l'avaient illustrée, et, pour les artistes qui avaient été ses contemporains, Bellini, Donizetti, Carafa, Pacini, Mercadante, il ne tarissait pas eu souvenii's d'estime, d'admiration, ou en éloges affectueux. Mais il trouvait, avec quelque raison , que l'Italie était bien déchue de son ancienne splendeur. Tout en rendant justice au génie de Verdi, il ne pouvait consentir à le mettre à la hauteur de ceux qui l'avaient précédé ; pourtant je dois constater qu'il le caractérisait d'une façon bien singulière et bien tine à la fois, étant donné le tempérament énergique jusqu'à la violence df l'auteur du Ttwatove et de Rigoletto. Lorsqu'on lui parlait de celui-ci, il ne manquait jamais de dire: — « Ah ! oui, Verdi, rjune mousicien qui a oune casque!
C'est surtout l'abaissement du niveau des éludes musicales en Italie qui avait frappé Rossini, et qui excitait toute sa sollicitude. Il considérait comme une sorte de malheur public la dégénérescence de l'enseignement dans les Conservatoii^es, et ce fut pour lui un sujet de longues et incessantes réclamations, non-seulement à l'époque où il était encore en Italie, mais même lorsqu'il se fut délinitivement fixé à Parisj et qu'il eût pu se désintéresser jusqu'à un certain point de ce qui se passait de l'autre côté des Alpes. Un artiste, devenu plus tard député au Parlement, le
maestro Giacomo Servadio, ayant publié un Progetfo di Ginnasio di esperimento per i giovani compositori di musica, Rossini lui adressa la lettre suivante, insérée plus tard dans le journal VOpinione, et qui n'a jamais été traduite en français :
II ne se pouvait rien de plus propre et de plus utile à notre temps que la création d'un Gymnase cF expérimentation pour exciter et encourager la jeunesse qui se livre à l'élude de la musique, malgré les obstacles que le mauvais sort semble accumuler sous les premiers pas de ceux qui se livrent à la carrière de compositeur.
C'est un acte de juste pitié que de tendre une main secourable à celui qui, appelé par le génie, aspire à se tirer de l'obscurité pour briller à la lumière du théâtre : et c'est une bien noble pensée que de faire que cette aide parte d'une entreprise constituée par des hommes savants et généreux, au lieu de laisser ce soin à un Mécène toujours problématique, et qui d'ailleurs n'est pas toujours discret dans ses exigences.
Je m'empresse de prier Votre Seigneurie d'inscrire mon nom parmi ceux des souscripteurs de la première liste ; car j'ai à cœur, non moins pour l'honneur de l'art que pour le salut des artistes et pour le bien de l'humanité, de voir la musique remise dans la voie et sur les traces de nos grands maîtres. C'était pour elle une règle indestructible que la netteté du plan dans la composition, l'élégance du style, et il cantar, che neW anima si sente par la vertu de la logique du cœur, qui est quelque chose de mieux que la logique de l'esprit, laquelle, en altérant le naturel des combinaisons, laisse trop souvent confondre la force avec l'effort et la nouveauté avec l'étrangeté.
La nouvelle institution, grâce au zèle de son directeur et à l'esprit des deux conseils, aura immensément bien mérité de la musique et de ses adeptes, si elle a le bonheur de ramener la composition aux règles dont elle a fatalement dévié, en blessant les cœurs et en outrageant les oreilles.
Mes remercîments à l'un et aux autres .seront alors aussi vifs et sincères que le sont pour aujourd'hui les protestations d'estime et de reconnaissance avec lesquelles j'ai l'avantage de me dire, de Votre Seigneurie, le très-humble et très-dévoué serviteur.
GioAccHiNO Rossini.
Florence^ le 28 février 1852.
i^lus tard, Rossini affirma de nouveau ses idées en ce sens, et^ dans une circonstance identique, il adressa au maestro LaurO Rossi, compositeur distingué et directeur du Conservatoire dé Milan, la remarquable lettre suivalite. Pas plus que la précédente^
celle-ci n'est connue en France; elle fut publiée ù l'époque dans une feuille de Milan. // Secolo:
Très-excellent maestro Rossi,
Rien ne pouvait ni'être plus agréable que de recevoir une lettre de vous, accompagnée dun intéressant tableau statistique des élèves du Conservatoire royal de musique dirigé par vous depuis tant d'années avec un soin, un savoir et une passion vraiment exemplaires; et, bien que les résultats brillants obtenus dans ces dix dernières années ne me fussent point inconnus, il m'est précieux,- à l'aide du tableau susdit, de vous offrir, célèbre maestro, ainsi qu'aux illustres professeurs qui vous ont si bien secondé, un tribut de sympathie et de louanges sincères qui partent, croyez-le bien, du fond du cœur.
Fils d un établissement musical public (le lycée communal de Bologne), comme je me vante de l'être, je suis heureux de déclarer que j'ai toujours été l'ami et le défenseur des Conservatoires , lesquels doivent être considérés, non comme le berceau du génie, attendu qu'il est donné à Dieu seul d'en faire don aux mortels (rarement), mais bien comme un champ providentiel d'émulation, comme une sorte de pépinière artistique, destinée à pourvoir les chapelles, les théâtres, les orchestres, les collèges, etc., etc.
Il m'est très-pénible de lire dans quelques journaux respectables que l'intention du ministre Broglio (1) est d'abolir les Conservatoires de musique! Mais ce qui demeure incompréhensible pour moi, c'est que cette intention se manifeste par une lettre à moi adressée et rendue publique! Je puis vous jurer sur mon honneur, cher maestro, que dans la correspondance (jue j'ai entretenue avec le susdit ministre (correspondance qui se poursuit toujours), il n'a jamais été que bien peu question de cela. Aurais-je jamais pu être le confident secret d'un si néfaste projet??? Je vis tranquille, et je promets (dans le cas oîi l'on tenterait quelque chose en ce sens) d'être, dans la mesure de mon pouvoir, l'avocat le plus chaud en faveur des Conservatoires, dans lesquels, j'aime à l'espérer, ne prendront point racine les nouveaux principes philosophiques qui voudraient faire de l'art musical un art littéraire! un art d'imitation ! une mélopée philosophique, qui équivaut au récitatif ou libre ou mesuré, avec accompagnements variés de trémolos et autres choses semblables. . .
N'oublions point, nous, Italiens, que l'art musical est tout idéal et
(!) M. Hroglio, alors ministre de l'instruction publique du royaume d Italie, avec lequel Rossini eut à ce sujet une correspondance trèsacti^e et très-suivie, dans laquelle il prenait \igoureuscment la défense des Conservatoires et des lycées de musique.
expressif; que le public éclairé n'oublie pas que le plaisir (diletfo doi être la base et le but de l'art.
Mélodie simple, — rhythme clair.
Par l'oubli de ces principes, je crois, très-cher maestro, que ces nouveaux philosophes (que vous rappelez à mon souvenir dans votre aimable lettre; sont simplement le soutien et les avocats de ces pauvres compositeurs de musique ;i qui manquent les idées et la fantaisie!!!
Laus Deo. — Je m'aperçois que je vous ai donné trop longtemps la peine de me lire, mais vous me pardonnerez. Comptez sur ma sympathie, et veuillez me croire votre admirateur et serviteur,
G. RossiNi.
Passy de Paris, 2t juin IS68.
Mais l'amour de l'art, chez Rossini , et son admiration pour les artistes, ne se bornaient pas à l'Italie seule. Témoin cette nouvelle lettre, dont le destinataire était l'excellent Stephen de la Madelaine, l'un des promoteurs du projet relatif à la construction d'un monument à élever en l'honneur de Rameau, à Dijon, sa ville natale (1) :
Mon cher Monsieur Stephen de la Madelaine, En me demandant mon assentiment pour l'érection d'une statue à notre immortel Rameau, c'est comme l'on dit chez nous invitarmi a nozze. Je suis, veuillez le croire, un ardent admirateur de cet homme illustre. 11 a rendu à l'art musical de si grands services ! Il faudrait les méconnaître pour ne pas saisir avec empressement la seule manière d'honorer C3 génie. Ses productions dramatiques, ses ravissantes compositions de clavecin, que je fais toujours exécuter chez moi par le meilleur interprète, Mme Tardieu, ont été et seront l'objet de ma constante admiration et de mon bonlieur. Je dis flat lux, que la statue soit érigée.
En m'associant à votre grande pensée, recevez ici l'expression de la gratitude de votre tout dévoué,
G. RossiM.
Passy, 4 septembre 1862,
(i) Projet dû à l'intelligente initiative de M. Charles Poisot, et qui malgré ses efforts, parait aujourd'hui complètement abandonné. La ville de Dijon semble très-tière d'avoir donné le jour à Rameau, mais son admiration pour le grand homme, un peu trop platonique peut-être, ne se traduit pas par des faits et ne va point jusqu'à lui conseiller un sacrifice, si mince soit-il, pour honorer la mémoire de celui qui, avec Piron, re.ste le plus illustre de ses enfants.
Je ne parlerai pas des honneurs qui, d'un bout du monde à l'autre, furent rendus spontanément à la mémoire de Rossini, lorsque ce grand homme eut été enlevé à l'affection des siens, à l'admiration universelle. Je ne retracerai pas le spectacle grandiose, magnifique, saisissant, de ses funérailles, ni les mille incidents de l'hommage sublime dont ses restes furent l'objet de la part de l'immensité de la population parisienne. Tout cela est trop près de nous pour quele souvenir n'en soit pas encore dans la mémoire de tous. On a pu voir, en cette occasion, ce que c'est que la majesté rayonnante du génie, et quelle influence elle exerce sur la foule. Mais on sait c{ue l'immortalité de Rossini avait commencé de son vivant, et que, non-seulement dans sa patrie, mais de toutes parts, en tous pays, des manifestations de la reconnaissance et de la vénération publiques avaient consacré d'avance cette immortalité. Il me faut bien, en peu de mots, rappeler quelques-unes de ces manifestations, parfois si grandioses qu'aucun artiste, que je sache, n'a pu jouir à ce point de la célébrité qui s'attachait à son nom.
Déjà, plusieurs villes italiennes, parmi lesquelles Florence, Turin, Livourne, Bologne, avaient placé l'un de leurs tliéâtres sous l'invocation du Maître (1). Pesaro, sa \ille natale, avait commencé, et l'on peut même dire que cette petite cité était comme pleine du grand homme à qui elle avait donné le jour (2) . Mais en 1864, elle rendit à son illustre lils l'hommage le plus magnifique qui se puisse concevoir.
Une commission s'y était formée, qui avait pris le titre de Commission rossinienne, et qui, organisant des sous-comités dans
(1) Venise fit de mrme, à la mort de Rossini. A cette époque, on débaptisa le tlîL'àtre San-Benedetto pour lui donner le nom de l'auteur de ritaliana in Ahjieri, dont la première apparition avait eu lieu avec tant de succès sur ce Ihéâtre, cinquante-six ans auparavant.
(2) En effet, non-seulement Pesaro possède un théâtre Rossini, mais elle a encore une via Rossini, une piazza Rossini, un caffe Rossini et deux statues du maître. — La ria Rossini est celle où se trouve la maison, petite et élégante, qui a vu naître « le cygne de Pesaro, » maison qui, par le fait d'une abondance assez singulière, porte les n"^ 333, 334 et 333, et sur la façade de laquelle on voit une plaque de marbre commémorative de sa naissance.
toutes les villes importantes de la Péninsule, songeait à consacrer, par un acte éclatant, la gloire du plus grand musicien de l'Italie au xix" siècle. Une statue du maître existait déjà sur la place qui portait son nom, mais mal placée, dans une des niches de la façade de San Domenico ; de plus, cette statue, don fait à la ville par un particulier, était assez médiocre. On songea à élever à Rossini un monument plus digne de lui, et l'on voulut célébrer l'inauguration de ce monument par des fêtes solennelles. Ces fêtes durèrent deux jours, les 20 et 21 août 1864, et l'on peut dire que toute l'Italie artistique y prit part et s'y trouvait représentée. La petite ville de Pesaro se trouva envahie en cette occasion par une foule immense, et les grands personnages officiels du royaume avaient tenu à honneur d'assister à la cérémonie. Le soir du premier jour, une représentation exceptionnelle de Guillaume Tell avait lieu au théâtre de Pesaro, représentation pour laquelle nonseulement les chanteurs, mais les chœurs et l'orchestre avaient été choisis parmi les premiers artistes des plus grandes villes. Le second jour, qui était le plus important, la séance commença dès midi, devant la gare du chemin de fer, au pied de la statue, voilée encore, de Rossini.
De nombreux discours furent prononcés, qui provoquèrent des manifestations d'enthousiasme ; puis, à trois heures, sur un signal donné, la statue fut dégagée de ses voiles aux applaudissements frénétiques de la foule, et un orchestre de 500 exécutants attaqua vigoureusement l'ouverture de la Gazza ladra. On exécuta ensuite une cantate expressément composée par Mercadante gur des paroles du poëte Mercantini, et pour laquelle le vieux maître napolitain s'était servi des plus beaux morceaux de Zelmira et de la Donna dsl Lago. Lorsque cet intermède fut terminé, le comte Pepoli, maire de Bologne, ancien collaborateur de Bellini et auteur du livret d'/ Puritani, annonça à la foule enthousiaste qu'au moment même où le voile de la statue était tombé, la municipalité de Bologne posait sur la place de son Lycée musical une pierre portant cette inscription :
Iscrizione ,
Sulla porta del Liceo Jilarmonico di Bologna. Qui entra studente di qui usci principe Délie scienze musicali
GlOACCHLNO ROSSINI
E Bologna per. documento perenne d'onore intitolô del suo
Nome a circostante piazza e questa lapide posé
Il 21 Agosto 1864.
On peut croire que Rossini fut fier de l'hommage qui lui était ainsi rendu, car il était fort loin d'être aussi insensible qu'on l'a dit à la gloire qui l'entourait. En tous cas, il fut profondément touché de la conduite de ses compatriotes, ainsi qu'on le peut voir par cette lettre adressée par lui, lors de la formation de la Société Rossinienne de Pesaro, à l'un de ses promoteurs, le comte Gordiano Perticari (1) :
Adorable ami,
Je reçois à l'instant de Pesaro un exemplaire de l'appel aux Pesarais pour la formation de la société dite Rossinienne (envoi qui m'est fait par je ne sais quelle main aimable). Je ne pais vous exprimer, mon cher comte, quelle et combien a été l'émotion que j'ai ressentie en lisant cet appel qui m'honore d'une telle façon, et qui en même temps me donne la preuve de l'affection imméritée que me portent mes concitoyens. Soyez, je vous en supplie, mon éloquent interprète auprès des personnes qui composent la Commission mère, et faites-leur agréer les sentiments de ma reconnaissance la plus vive et la plus sentie.
Ce ne fut point le hasard qui me fit naître à Pesaro, mais bien Dieu, qui voulut me donner une patrie commune avec Giulio Perticari, afin qu'unis (comme nous le sommes), nous représentassions, dans cette vallée de grande misère, la douceur du cœur, la pureté des sentiments, l'amour vrai et chaud de la pairie.
11 ne m'a point été donné, de mon vivant, de pouvoir travailler au profit de mes concitoyens. Mais il viendra un jour (fasse le Ciel qu'il soit encore un peu éloigné) où, par l'effet d'un testament par moi ré-
(1) Cette lettre, publiée par le docteur Filippo Filippi, de Milan, dans un travail consacré par lui à Rossini, a paru dans le numéro du Museo di Famiglia du 0 mars 1864.
digé il y a plusieurs années, mes dilettantes pesarais pourront se rendre compte de l'affection que je leur ai portée (1).
Cher comte Gordiano, jamais ne pourra sortir de ma mémoire la généreuse et affectueuse hospitalité que j'ai reçue des frères Perticari à l'occasion de l'ouverture du nouveau théâtre de Pesaro (2), non plus que la visite que vous m'avez faite à Passy avec vos charmants fils, au souvenir desquels je désire être rappelé. Oh ! si je pouvais vous embrasser encore avanl de mourir !
Soyez indulgent pour le style de cette lettre, écrite à la hâte et sous le coup d'une émotion qui n'est point ordinaire. J'ai pourtant la force et la consolation de vous dire que personne ne vous est plus affectionné que
Madame Rossini veut être rappelée à votre souvenir.
Paris, la janvier 186i, n° 2, rue de la Chaussée-d' Antin.
En France, pour être moins solennels, les hommages rendus à Rossini n'en ont pas été moins nombreux. Depuis bien longtemps, la rue qui s'étend derrière la salle actuelle de l'Opéra, et qui s'appelait jadis rue Pinon, a reçu le nom du maître. Au foyer de cette même salle, on peut contempler le beau buste de Dantan et le superbe médaillon en marbre de M. Chevalier, qui reproduisent ses traits. Il va sans dire que dans la décoration du nouvel Opéra, un autre buste de l'auteur de Guillaume Tell a trouvé sa place, et son profil se dessine encore dans l'un des médaillons qui ornent la grande salle du Conservatoire. Un de nos plus habiles graveurs, M. Bovy, a achevé récemment une très-belle médaille du grand homme. Quant aux portraits de lui, et aux écrits dont il était l'objet, qui ont été publiés en France, on comprend que je ne m'aviserai pas de cherchera les dénombrer. Enfin, on sait que lorsque Rossini vint se fixer définitivement à Paris, qu'il conçut l'idée de se faire construire une villa à Passy, et qu'il fit la demande d'un terrain au préfet de la Seine, la ville de Paris voulut lui offrir ce terrain à titre purement gracieux ; Rossini refusa, et,
(1) On sait qu'en effet, par son testament olographe, daté du 5 juillet 18o8, Rossini, en laissant à sa veuve l'usufruit de tous ses biens, a laissé la nue-propriété de sa fortune entière à sa ville natale, à la condition que cette fortune servirait à y fonder et à y entretenir un lycée musical.
(2) Théâtre qui porte le nom de Rossini.
SUT ses instances, la Ville consentit à lui faire payer ce terrain, mais à un prix beaucoup moindre que sa valeur, et à la condition qu'après sa mort et celle de sa femme, elle en reprendrait possession en remboursant la somme reçue et en payant les constructions au prix d'estimation. Je ne parle que pour mémoire de l'infortuné théâtre construit il y a quelques années à Passy, dans des conditions de luxe qui rendaient sa réussite impossible en ce quartier écarté, et qui fut appelé théâtre Rossinio
Les Allemands eux-mêmes, beaucoup "moins exclusifs qu'on ne le croit généralement en matière musicale, ont fléchi le genou devant la puissance du génie de Rossini. Récemment encore, lors de la construction du nouvel Opéra de Vienne, ils ont donné une preuve de leur respect pour lui en choisissant parmi ses ouvrages une scène du Barbier de Séville et une de Tancrède, pour en faire le motif d'un des dix grands tableaux qui décorent le foyer principal du théâtre.
J'arrête ici ces notes, que j'aurais voulu rendre plus rapides. Peut-être ai-je dépassé le but que je m'étais proposé, peut-être me suis-je laissé entraîner trop loin, mais on voudra bien m'excuser en songeant que Rossini est de la race de ces grands artistes sur lesquels on pourrait parler éternellement, sur lesquels il y a toujours à dire, tellement lem* génie est vaste, malgré certaines défaillances inévitables, tellement leur physionomie est multiple, tellement leur visée est puissante, audacieuse et magnifique, tellement enfin leur rayonnement a été général, leur renommée éclatante et grandiose. Avec de tels êtres, l'analyse, le commentaire, sont infinis, inépuisables, et le critique n'est embarrassé que par le nombre et l'immense variété des sujets de réflexion qui se présentent à son esprit, des œuvres qui s'offrent à son examen .
Je répète, en terminant, que je n'ai pas voulu écrire une vie de •Rossini, comme le fit jadis Stendhal, comme l'a fait dans ces dernières années mon confrère Azevedo. Ce travail contient tout simplement une gerbe assez fournie de documents, de l'enscignements, d'impressions de toutes sortes, entassés un peu pêle-mêle, sans suite et sans lien apparents, mais parmi lesquels les historiens de l'avenir
pourront peut-être puiser avec quelque fruit certains éléments d'une discussion complète et définitive.
Pour moi, je n'ai voulu que deux choses : en ce qui concerne l'artiste, tâcher de dégager la vérité du double courant d'adulation sans réserve et de dénigrement systématique dans lequel, jusqu'ici, la critique semble avoir été partagée à son égard ; — pour ce qui se rapporte à l'homme, le faire aimer, comme je l'aimais moimême, parce que, à part les faiblesses inhérentes à notre bien incomplète nature humaine, il était digne d'affection, d'estime et de sympathie .
Si je n'ai point réussi dans cette double tâche^ j'y ai apporté, du moins, la « bonne foy » dont parle Montaigne. — Je supplie le lecteur de m'en tenir compte.
IMP. fENTRALE DES CHEMINS DE FER.— A. CMAIX ET C, RIE BERGÈRE. iO, A PARIS. — 8704-9