‹ RosslawlewChapitre 18 sur 18 · LA DÉCLARATION DE GUERRE · texte numérisé non relu

LA DÉCLARATION DE GUERRE

» vaincu qu'aussitôt que tu auras lu ma lettre, » tu feras faire ta malle, tu enverras chercher » des chevaux de poste ; et si un boulet fran- » çais ne vient pas effacer mon nom des con- » trôles, je ne tarderai pas à t'offrir dans mon » bivouac du punch et de la musique. Oui, oui, » mon ami, avec de la musique ! Dans mes mo- » mens d'ennui, j'ai tant étudié mon flageolet, » que je suis souvent surpris de mon merveil- » leux talent. Au revoir donc.

» Au bivouac de Bialystock, ce 19 juin 1812.

» Ton ami , » Alexandre Sarjetzki. »

— C'en est donc fait ! s'écria Rosslawlew, il faut donc que je me sépare de Pauline , et peulétre... à jamais!

— Et pourquoi donc à jamais, mon ami ? demanda Surski. A la vérité, on ne saurait répondre de la vie d'un soldat ; mais pourquoi penserais-tu que toi plutôt qu'un autre.... ?

— Ah ! je ne pense rien. Il n'y a pas une seule pensée dans ma tête; et ici, continua llosslawlew en mettant sa main sur son cœur, ici, i]

me semble que tout est mort : oui, cela n'est que trop vrai. Si mes pressentimens ne me trompent pas, Pauline ne sera jamais à moi dans ce monde : il faut que je me sépare d'elle...

— Pas pour long-temps, mon ami ; nous nous reverrons bientôt. Mais je vois venir madame de Lidin avec ses filles. Le leur diras-tu?

— Oui, je le leur dirai; je dois le leur dire. Je pars pour l'armée au premier jour. — Pauline , poursuivit Rosslawlew en s'adressant à sa prétendue, voici une lettre que je viens de recevoir de mon ami Sarjetzki; lisez-la; il faut que nous nous séparions.

— Comment! que dites-vous ? s'écria madame de Lidin ; auriez-vous réellement l'intention de rentrer au service ?

— Lisez, Pauline, et dites vous-même à madame votre mère si je puis faire autrement.

Pauline commença la lecture de la lettre. Son cœur palpitait, ses mains tremblaient; tout indiquait cependant quelle supporterait avec calme la terrible nouvelle qui devait la séparer de son amant. Elle était déjà arrivée presqu'à la fin de la lettre, quand tout à coup ses traits se couvrirent d'une pâleur mortelle. Un cri d'effroi involontaire expira sur ses lèvres décolo-

LA DliCLARÀ.TION DE GUERRE. 229

rccs; ses yeux se fermèrent, et elle tomba sans connaissance dans les bras de sa sœur.

Madame de Lidin se précipita vers sa fille avec une exclamation de désespoir.

— Chère enfant! dit- elle, qu'as-tu?... Ah! elle est sans connaissance... Réjouissez -vous

maintenant, monsieur ; voilà le résultat de

votre opiniâtreté Pauline, mon enfant!.... ô

mon Dieu! elle ne revient pas! Non, vous

n'êtes pas un homme, vous êtes un monstre !... Méritez-vous son amour?... Ahl mon Dieu!...

elle ne respire plus! elle est morte Allez,

monsieur, allez Vous êtes un scélérat, l'assassin de ma fille.

— Tranquillisez-vous, madame, dit Surski; voyez, elle rouvre les yeux. Cela se passera.

— Ah ! si son amour pour cet homme se passait aussi ! interrompit madame de Lidin , en jetant un regard sur Rosslawlew, qui était accablé de douleur.

Cependant Pauline ouvrit les yeux et regarda assez tranquillement autour d'elle ; mais quand ses regards retombèrent sur la lettre, qu'elle serrait dans sa main d'une manière convulsive, elle poussa un cri et dit tout haut à Olga , en la lui présentant :

aSo ROSSLAWLEW.

— Tiens, ma sœur, lis.

— Sois tranquille, mon ange, dit madame de Lidin, il ne partira pas.

— Non, ma chère mère, répondit Pauline d'une voix ferme , il ne peut pas, il ne doit pas rester avec nous.

Olga lut la lettre, et ne put s'empêcher, à son tour, de faire une exclamation involontaire.

— Rentrez vite à la maison, ma mère, ditelle, vous voyez comme Pauline est émue; elle a besoin de repos. — Quant à vous, Wladimir Sergejewitsch, venez nous voir dans une couple d'heures.

Quand madame de Lidin fut prête à partir avec ses filles , elle dit au salon quelques mots à l'oreille de l'épouse du maréchal de la noblesse. Celle-ci les répéta à son amie Ilmenew, laquelle se hâta de courir au pavillon pour en faire part à son mari. Au bout de quelques minutes, toute la société sut que Rosslawlew partait pour l'armée, et que nous avions la guerre avec la France.

— Maintenant, messieurs, dit le commandant du cercle, maintenant je n'ai plus rien à vous cacher. C'est pour cette même raison que

LA DÉCLARATION DK GUERRE. 5ï3l

son excellence est retournée avec tant de promptitude dans le chef-lieu de son gouvernement.

— Comment, c'était pour cela! dit le maître de la maison ; on va faire sans doute une nouvelle levée?

— Une levée, dites-vous! Je prendrai la liberté de vous faire observer qu'il y aura, selon toute apparence, une levée en masse.

— Ce maudit Biionaparte est donc pourtant venu nous voir à la fin! s'écria Burkin ; qui sait s'il ne pénétrera pas jusqu'à Moscou ?

— Cet homme -là est capable de tout, dit Ischorski.

— Dieu nous en préserve ! s'écria tristement Laduschkin ; que deviendrions-nous ?

— Ce que Dieu voudra , dit Burkin ; il ne nous prendra du moins pas vivans, et pour des recrues, qu'on nous laisse seulement faire.

— Oui, ajouta le maréchal de la noblesse; si les Français dépassent la frontière, il faudra une levée en masse.

— Mais où prendrons-nous des armes ? demanda Laduschkin.

— Si ce n'est que cela, nous en trouverons, répondit Burkin. Celui qui possède un fusil, prendra un fusil ; celui qui n'en a point se conten-

a32 ROSSLAWLEW.

tera d'une pique. Que diable, aussi ! les Français auraient-ils par hasard deux têtes? Celui d'entr'eux à qui je donnerai un bon coup de massue ne songera pas à se relever, je vous en réponds.

— Quant à moi , observa le maréchal , je ne pense pas que les Français se décident à pénétrer au sein de la Russie. Charles XII a appris à Pultawa comment en une seule bataille on pouvait perdre toute sa gloire.

— Oui; mais Napoléon traîne toute l'Europe après lui, dit Ischorski. Je vous dis, messieurs, qu'il viendra certainement à Moscou.

— Et nous le recevrons, ajouta Burldn, avec un bouquet qui lui fera oublier de retourner chez lui.

— Dites tout ce qu'il vous plaira , ajouta Laduschkin en soupirant, nous allons avoir beaucoup à souffrir. Je me rappelle encore la milice ; combien ne nous en a-t-il pas coûté, à nous autres gentilshommes, pour l'habiller des pieds jusqu'à la tête, et pour la nourrir?

— Oui, frère Laduschkin, s'écria Burkin, c'est maintenant qu'il faudra toucher au petit magot. Je sais que tu as mis plus d'argent de côté que nous tous ensemble.

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— Ayez pitié de moi; où voulez- vous que j'en prenne ?

— De quoi es-tu donc tant à plaindre ? Je le dis, mon cher, qu'il faudra délier les cordons de la bourse.

— Sans doute, si on l'ordonne.

— Si on l'ordonne ! Voilà un beau gentilhomme, ma foi! Est-ce à nous à attendre des ordres? Quand on donne de soi-même, cela fait honneur. Juste ciel! nous autres, gentilshommes russes, ne sommes-nous donc pas heureux, et est-ce à nous à nous cacher derrière le poêle quand on a besoin de nous?... Que Dieu nous en préserve!... Dans un cas comme celui-là, il faut dépenser jusqu'à son dernier kopeck.

— C'est vrai , dit le maître de la maison ; si l'on a besoin de soldats, je donnerai jusqu'à mes musiciens; et ce sont des hommes qui en valent deux. Le diable ne les attaquerait pas en plaine.

— Et moi, rugit Burkin, je fais présent à sa majesté impériale de mon haras tout entier. Prends cela, mon cher empereur; trouve seulement des hommes pour les monter, et nous en ferons un escadron de hussards qui n'aura pas son pareil.

— Comment ! dit Ischorski , tu donnerais jusqu'à ton étalon persan?

— Qui? Sultan ? lui, comme les autres

Mais non, Nicolas Stepanowitsch , non; pour celui-là, je le monterai moi-même pour aller combattre les Français. S'il faut mourir, je veux que nous mourions tous deux ensemble.

— Je suis convaincu, dit le maréchal de la noblesse, que les gentilshommes de notre gouvernement, sans exception, n'épargneront ni leur argent ni leur sang pour la cause commune. Honte à celui qui peut conserver une pensée pour lui-même quand la patrie est en danger !

— Oui, oui, honte à eux! s'écria tout le monde; et Laduschkin lui-même, entraîné par l'exemple général, se joignit aux autres, et oublia pour un moment son coffre-fort.

— Celui qui ne pourra pas marcher lui-même , dit Burkin, devra au moins donner tout ce qu'il possède.

— Amen ! s'écria Ischorski. Maintenant, messieurs , à la santé de l'empereur et à la défaite des Français! Holà! du vin de Champagne!

— Non, frère, interrompit Burkin, buvons

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plutôt (lu vin de groseilles. Nous ne vouions rien de français.

— Au contraire, dit le maître de la maison ; il faut que nous vidions aujourd'hui jusqu'à nos dernières bouteilles, afin que demain il n*y ait plus rien de français chez moi.

— Non, Nicolas Slepanowitsch, que d'autres boivent du vin de Champagne, s'ils veulent; pour moi je n'en avalerai pas une goutte..., cela me répugne. Tu perix m'en croire, j'ai tant d'horreur pour tout ce qui est français que les oreilles me font mal seulement à en entendre parler. Ces brigands !

Le maître d'hôtel entra avec un plateau et du vin.

— Verse, Parfen, dit le maître de la maison, allons, frère, bois pour la dernière fois !

— Tu le veux, mon cher?... Eh bienî soit..., un verre ne me fera pas grand mal. Vive le czarde Russie ! Hourrah !... quel détestable breuvage ! il ne vaut pas même notre kwass... A la santé de l'armée russe!... Verse encore un verre, ami !... Hourrah !

— Mais va-t'en au diable avec tes verres en pointe, dit Ischorski; donne des gobelets, nous aurons plus tôt fini.

— C'est vrai, interrompit Burkin; s'il faut absolument boire, il vaut mieux prendre beaucoup à la fois, sans quoi ce détestable breuvage me resterait dans le gosier.,. Des gobelets!

L'ARRIÉRC-GARDE.

Depuis deux cents ans, l'empire de Russie s'occupait à réparer ses anciens malheurs ; depuis deux cents ans le paisible laboureur n'avait point échangé le soc de sa charrue contre une épée. La Russie, sous le gouvernement de Pierrele-Grand , avait augmenté en force et en puissance ; le vent du midi avait caressé ses aigles sur les rives du Danube; les chansons de la Wolga avaient retenli dans l'antique Scandinavie;

les baïonnettes russes avaient lutté dans les champs fleuris de l'Italie et sur le sommet du mont St-Gothard ; nous avions cueilli des lauriers dans les pays les plus lointains ; mais depuis plus d'un siècle aucun ennemi n'avait osé franchir les frontières de notre patrie. Voilà que tout à coup le bruit des armes retentit dans les provinces occidentales de la Russie, et avant que la nouvelle en ait pu parvenir à l'extrémité de l'empire, la vieille Smolensk était déjà tombée dans les mains de Napoléon. Ne vous est-il jamais arrivé de vous réveiller à minuit et de vous imaginer que vous entendiez de loin rouler le tonnerre? Vous vous levez inquiet; mais en voyant les étoiles briller au dessus de votre tête , vous vous rendormez , tranquillisé par la pensée que vous vous étiez trompé et que ce que vous preniez pour le tonnerre n'était que le vent qui mugissait entre les arbres de la forêt. Telle fut précisémentla pensée de la plus grande partie des Russes.

— Les Français en Russie !... Non, cela n'est pas possible !... ce ne sont que de vains bruits ! disaient les habitans des rives du Wolga inférieur, et, après avoir éprouvé un moment d'inquiétude à cette terrible nouvelle, ils retour-

l'aRRIÈRE-GARDE. fljg

naientà leurs travaux accoutumés. Mais bientôt les paroles de celui qui seul était en état de réveiller de son sommeil la Russie assoupie, pénétrèrent des bords de la Vistule jusqu'aux limites les plus reculées de son immense empire.

— Oui, les Français sont en Russie î... Je ne poserai pas les armes tant qu'un seul ennemi restera dans mes états.

Et des milliers de voix répétèrent les paroles du czar de la Russie. Il appelait aux armes son peuple fidèle.

— Puisse l'ennemi, dit Alexandre, trouver en chaque noble , un Poscharski , en chaque ecclésiastique un Politzin, en chaque bourgeois un Minin.

Et tous les Russes volèrent aux armes!

— Guerre ! s'écria le peuple tout entier, et les descendans des Slaves courageux s'empressèrent de courir à ce combat sanglant contre l'Europe entière, comme s'ils eussent été à un repas de noce.

Oh ! que cet élan général des peuples russes était grand, était beau !... L'exemple qui deux cents ans auparavant avait fait verser des larmes d'attendrissement aux habitans du Nischni Novogorod se renouvela sur une bien plus vaste

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échelle. Ce n'était pas un ennemi sans importance quiavaitpénétrédansle sein delaRussie, ce n'étaientpas les habitans d'une ville qui juraient de mourir pour la liberté de leur patrie ; non ! le plus grand général du siècle venait , entraînant après lui les forces de presque toute l'Europe, afin àiécraser la Russie; telles étaient ses propres paroles.Mais, il y a deux siècles, laRussie, divisée par des discordes intestines, plia en silence la tête sous le joug de l'étranger ; aujourd'hui, au contraire, des voix innombrables répondent à l'appel de l'oint du Seigneur. Tous les désirs toutes les pensées se concentrent dans sa volonté. Les Russes se lèvent, et le jugement du Très- Haut s'exécute contre cette tête chargée à la fois des lauriers et des malédictions du monde. Puissant et invincible à son entrée en Russie, la place de son tombeau était déjà marquée au sein du rocher solitaire d'une mer sans rivage. Qui pourrait décrire avec impartialité ce terrible combat de la Russie contre ce colosse qui voulait avoir le monde pour marche-pied et qui se sentait trop à l'étroit en Europe? Nous sommes beaucoup trop près des événemens pour prétendre à cette impartialité. Ce qui est grand et extraordinaire doit nécessairement être vu de

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loin. Entraînés par la gloire de Napoléon, qui appartient à notre siècle, nous jetons à peine un regard sur nous-mêmes. Non, la postérité n'est pas encore arrivée ni pour Napoléon , ni pour les Russes de 181 2.

Après la bataille sanglante et long-temps disputée de Smolensk, qui se livra le 5 août, notre armée se replia sur Dorogobusch. La direction que suivait le principal corps de l'ennemi annonçait le plan décidé de Napoléon de se rendre maître de l'ancienne capitale de la Russie, et après que nos recrues, sous les ordres du brave général Wittgenstein , eurent pris d'assaut Polotzk et anéanti le corps d'Oudinot qui menaçait Pétersbourg, Napoléon s'avança à grands pas. Le i3 août, il était déjà à Dorogobusch. Notre arrière-garde soutint pendant plusieurs heures, le choc de l'ennemi ; la nuit seule mit fin au combat, le ronflement du canon devint de plus en plus rare, et les tirailleurs des deux côtés, levant la chaîne des avant-postes, se replièrent sur leurs colonnes respectives. L'arrière-garde russe bivouaqua sur la route de Moscou à deux werstes de Dorogobusch. Unerangée immense de feux éclairait la campagne, et les guerriers fatigués, assis autour de leurs marmi- I. i6

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tes de campagne, préparaient pour leur souper le nourrissant gruau russe. A côté d'un de ces feux était étendu sur une large housse, la tête appuyée contre une grande selle de cosaque, un jeune officier , coiffé d'un bonnet de cavalier. Un manteau à poil circassien, qu'il avait jeté négligemment sur lui, laissait ouverte sa poitrine,, ornée de l'ordre de Saint-George. 11 jouait surson flageolet la romance française àxxJeune TroubadouT'f et il paraissait n'avoir d'autre souci que de tirer des sons purs de son instrument. A côté de lui il y avait un autre officier en redingote avec une épaulette d'or. Ce dernier tenait les yeux fixés sur une petite bouilloire en cuivre qui était placée sur un réchaud; mais il pensait sans doute à tout autre chose , car il n'avait pas remarqué que l'eau bouillait depuis longtemps et qu'elle s'était déjà renversée deux fois.

— Rosslawlew ! dit l'officier au manteau à poil, n'est-il pas vrai que j'ai exécuté ce passage dans laperfection? Ah!... mais pourquoi ce silence ? Wladimir ! réveille-toi, mon ami !

— Que dis-tu , frère ? demanda Rosslawlew sans regarder son camarade dans lequel le lecteur aura sans doute déjà reconnu Sarjetzki.

l'arrière-garde. a43

— Moi, mon cher! rien du tout. Mais toi, qu'as-tu? Il n'est pas étonnant que tu sois devenu sourd ; je le suis presque aussi de cette maudite canonnade d'aujourd'hui; mais comment se fait-il que tu sois aveugle aussi! Regarde, regarde..., notre thé qui se renverse.

— Rosslawlew éloigna la bouilloire du feu, sans répondre une syllabe. Sarjetzki prit du sucre, deux gobelets d'argent, et une petite bouteille de rhum dans sa valise, et en deux minutes le punch fut fait. Sarjetzki en présenta un verre à son ami en disant :

— Crois-moi , Wladimir, noie ton chairrin dans le punch et cesse de penser éternellement à Pauline; que veux-tu y faire.^ Si tu es tué , tout sera fini; si au contraire tu survis, ce sera pour toi une double satisfaction de reparaître devant ta prétendue, le bras en écharpe et la croix de Saint-George à la boutonnière; car après ta conduite à la bataille de Smolensk, je ne doute pas que tu ne l'obtiennes.

— Hélas ! Alexandre , il y a déjà près d'un mois que je suis séparé d'elle. Je ne sais si les lettres que je lui ai écrites lui sont parvenues; mais je n'ai pas reçu un mot de réponse.

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— Il faut convenir, mon ami, que tu te tourmentes bien gratuitement. Nous ne savons pas nous-mêmes le matin où nous serons le soir, et tu veux qu'elle sache où elle doit adresser ses lettres ; tu espères que sa correspondance te parviendra avec régularité. Tu es et tu seras toute ta vie un homme bien étrange.

— Mais si mes lettres avaient été perdues , et si elle me croyait mort ?

— A quoi servent donc les bulletins de l'armée, mon ami ? Distingue-toi souvent comme tu l'as fait ce matin , et ta prétendue recevra par chaque gazette des nouvelles de toi. C'est là la seule correspondance que nous puissions en ce moment entretenir avec nos amis. D'ailleurs, en supposant même qu'elle te crût mort, ce ne serait pas encore là un fort grand malheur ; elle n'en sera que plus contente quand elle te reverra.

— Mais d'où sais-tu que la seule pensée de ma mort ne la tuera pas ?

— D'où je le sais ? D'abord parce que l'on ne meurt pas de chagrin. Secondement...

— O Alexandre I tu ne connais pas ma Pauline ; la seule nouvelle que j'allais reprendre

l'arrikre-gardk. 24^

(lu service a failli lui coûter la vie. Elle a lu ta lettre...

— Comment! elle l'a lue PJS'est-il pas vrai, le style en était un peu rude? je savais d'avance qu'à la lecture de cette cpître, ton cœur russe battrait si fort que l'amour n'y pourrait plus tenir. Je ne m'étais trompé qu'en une seule chose ; je croyais que tu commencerais par te marier et que tu aurais célébré ton mariage au bruit de la mousqueterie. C'est là du moins ce que j'aurais fait à ta place.

— Que veux-tu, mon cher ami, la mère de Pauline s'y est absolument refusée. Il fallait ou que je renonçasse à prendre du service ou que je différasse mon mariage jusqu'après la paix.

— Il faut convenir, mon cher ami, que c'est une étrange femme que ta future belle-mère ! Je savais bien que c'était une femme du monde, une parisienne , de la part de qui il ne fallait point attendre de patriotisme ; mais je ne croyais pas que cela pût aller jusque-là... Mais, écoute !,.. n'habite-t-elle pas la campagne ? Tout juste ! la pauvre dame ne se doute pas que le ton a changea la capitale. Tu ne reconnaîtrais pas en ce moment Pétersbourg. Le théâtre

français est fermé, et pas une dame russe n'en a soupiré de douleur. Elles sont toutes devenues si raisonnables, que c'est plaisir avoir. Depuisle matin jusqu'au soirelles ne s'occupent qu'à faire de la charpie pour nous. On n'entend nulle part parler français, et il n'y a pas jusqu'à ta cousine, la princesse Radugin, qui ne tombe, en mauvais russe , à bras raccourcis sur les Français.

— On a donc enfin, grâce au ciel, reconnu que nous avions une patrie et une langue!

— Pour ce qui regarde notre langue, elle est maintenant à la mode. Mais quand une fois la guerre sera finie, on se remettra de plus belle à babiller en français. La langue française est aussi par trop belle. Les plus grandes absurdités y paraissent des choses raisonnables... Mais je t'ai interrompu. Ta Pauline a donc lu ma lettre, et....

— Et elle s'est trouvée mal ; quoiqu'elle se soit remise un peu au bout de quelque temps , elle m'a fait peur quand j'ai pris congé d'elle. Imagine-toi, Alexandre , combien sa douleur était vive ; il ne lui fut pas même possible de pleurer. Elle se laissa tomber à demi morte dans

l'aRrière-gardi:. 247

mes bras. Je ne sais comment j'ai fait pour monter dans ma calèche et pour arriver au premier relais... Mais, à propos, j'avais presque oublié. Tu m'écrivais que tu avais fait prisonnier un colonel français, le comte de..., comment s'appelait-il donc ?

-^ Le comte de Senicour.

^ —C'est cela. Je l'ai rencontré à trente werstes de ma terre. Comme je changeais de chevaux, on l'a amené à la poste avec quelques autres officiers prisonniers. Connaissant ta partialité pour les Français, je n'ajoutais pas beaucoup de foi aux éloges que tu m'en avais faits ; mais cette fois j'avoue que tu avais parfaitement raison. C'est vraiment un fort bel homme! Il avait la tête enveloppée de bandages, et pourtant je ne pouvais me rassasier d'admirer sa belle et noble physionomie. Quand j'eus appris que c'était ce même colonel que tu avais reçu dans ton bivouac, je lui demandai comme de raison de tes nouvelles, et, quoiqu'il pût à peine parler de douleur et de fatigue, il répondit à toutes mes questions dans le plus grand détail ; sa position était affreuse. Il avait une très-forte fièvre Iraumatique qui aurait pu lui devenir mortelle si on l'avait laissé sans secours. Je persuadai

a/jS ROSSLAWLr.w.

d'nprès cela à l'officier qui commandait l'escorte de le remettre au commandant du cercle qui, à ma prière , ^)rit sur sa responsabilité de l'envoyer chez ma future belle-mère. Il n'aurait pas été aussi bien dans notre chef-lieu.

— Je le pense aussi, mais écoute ; j'avais oublié de t'écrire qu'il connaissait la famille de ta Pauline. Du moins il me dit qu'il avait vu il y a deux ans à Paris une dame russe qui s'appelait Lidin, chez qui il venait assez souvent; à cette époque il était encore marié.

— Il est donc veuf ?

— Oui, sa femme est morte, peu de mois avant l'ouverture de cette campagne... Mais, de par tous les diables! qu'est-ce que cela signifie?

Une balle siffla au-dessus de la tête de Sarjetzki, et l'instant d'après, une seconde passa deux pas plus loin.

— Qu'est-ce que cela veut dire? Les Français sont-ils devenus fous, dit Rosslawlew; sur qui tirent-ils donc...?Il faut qu'ils aient de la poudre de trop.

— Ce sont des taquineries d'avant-postes , répondit Sarjetzki. Les nôtres auront proba-

l'arrièrk-gaude. 249

bleinent commencé. Yiens, frère, voyons ce que ces querelleurs nous veulent.

Ils s'éloignèrent de quelques pas de leur bivouac, et s'avancèrent vers des broussailles où la chaîne de nos avant-postes était établie. Les avant-postes français étaient à cinquante pas des nôtres; derrière eux brûlaient les feux de l'avant-garde ennemie; et dans l'éloignement, on distinguait , du côté de Dorogobusch, une rougeur qui entourait tout l'horizon. Tout était tranquille à l'avant-garde française, à l'exception d'un seul endroit, où des feux innombrables se réunissaient pour ne former qu'une seule gerbe. On y entendait une bruyante musique, accompagnée de temps en temps de cris de joie.

Quand ils arrivèrent aux avant-postes, tout était redevenu tranquille. Lessentinellesplacées deux à deux , à peu de distance les unes des autres, observaient un profond silence. La nuit était obscure, et les manteaux gris des soldats ne se détachaient que faiblement sur la verdure sombre des buissons. Seulement, de temps en temps, lesfeux des ennemis se réfléchissaient dans leurs brillantes baïonnettes, ce qui donnait lieu à une fusillade, presque toujours sans

aSo ROSSLÀWLEW.

résultat de la part des sentinelles françaises, mais qui, d'ordinaire, jetait l'alarme dans toute la ligue des avant- postes de notre arrièregarde.

Sarjetzki et Rosslawlew marchaient depuis quelques minutes le long de la ligne sans prononcer une parole. Tout à coup, Sarjetzki, posant son doigt sur sa bouche, dit tout bas à Rosslawlew :

— Chut! Paix , frère !

— Qu'as-tu ? demanda Rosslawlew du même ton.

— Arrête!... C'est juste!... Je crois que derrière ces buissons nos soldats causent ensemble... Approchons. Tu ne saurais croire combien leurs conversations sont souvent amusantes, surtout quand ils croient que personne ne les écoute, x^pprochons, te dis-je. Nous sommes accoutumés à ne les voir que dans les rangs, et nous ne pouvons nous figurer combien ils sont philosophes. H y a parmi eux des politiques du premier ordre; c'est à mourir de rire. Mais, paix !.... Ne fais pas de bruit, frère.

Ils s'approchèrent en silence de deux factionnaires qui, appuyés sur leurs fusils , causaient ensemble à demi-voix.

l'aruière-garde. aSi

— Vois donc, frère, disait l'un d'eux; ce sont d'étranges gens que ces Français; ils ne savent pas même faire du feu. Regarde, là-bas, quelle pile de bois ils ont allumée! Bûche sur bûche! Ah! ces maudits hommes/

— C'est que la forêt n'est pas à eux, frère, répondit l'autre soldat; ils n'ont pas besoin d'économiser le bois.

— Comment!... Quoi? Mais ils n'iront pas toujours en avant. Il viendra un moment où il faudra aussi qu'ils se retirent, et s'ils brûlent tout à présent, qu'est-ce qu'ils feront alors ?

— Mais dis-moi donc, Fedotow, pourquoi vont-ils ainsi toujours en avant, et nous toujours en arrière?

— Sans doute parce qu'il faut que cela soit ainsi.

— N'y aurait-il pas de la trahison là-dessous, frère ?

— Non, frère, tu n'entends rien à cela. C'est que nous nous retirons.

— Ah! Ah!

— Laisse-les toujours avancer. Maintenant qu'ils sont dans le premier feu, ils vont au pas redoublé; mais quand ils auront fait trois ou quatre cents werstes, ils ralentiront leur mar-

che. Alors, vois-tu, les uns resteront en arrière, les autres se débanderont sur les côtés, et ce sera là le moment que nous choisirons pour tomber sur eux. Me compvends-tu ?

— C'est-à-dire quand ils ne s'y attendront pas. Je comprends. Mais ne penses-tu pas comme moi, Fedotow, que ces Français sont de braves soldats ? Aujourd'hui, par exemple, ils nous ont envoyé de fameuses noix à la tête. A la vérité, nous les avons bien frottés aussi ; mais ont-ils seulement l'air de s'en apercevoir? C'est vraiment incroyable. Ils sont si petits; on dirait qu'on doit les renverser avec un souffle , et ils se battent comme des diables.

— Pour cela c'est vrai, frère..., ils ont le cœur bien placé ; mais pourtant ils auront le dessous.

— Le penses-tu réellement?

— Quand je te le dis! Comment veux-tu que ce soit autrement? Il n'y a pas d'ordre chez eux. J'ai été prisonnier en France, et j'ai vu tout cela de près. Ils n'ont aucune idée de discipline. Ils n'ont pas le moindre respect pour leurs commandans, et ils notent pas le bonnet même pour le sergent. Nous autres, nous ne demandons jamais pourquoi on fait ceci ou cela. Nous allons où l'on nous conduit, et l'affaire est faite.

l'arrière-garde. 2 53

Mais chez eux , c'est tout autre chose. Tout le monde veut faire le czar. Et encore , si ce n'était que chez les grands; mais il n'y a pas jusqu'au tambour qui ne croie valoir son général. Et puis comme tout va vite chez eux, Dieu tout puissant! Allongl Allongl On n'entend pas autre chose. Aussi, il faut en convenir, pourvu que l'affaire ne dure pas long-temps, ils se battraient avec le monde entier; mais une fois que cela se prolonge, frère , ils n'y sont plus.

— Est-il vrai, Fedotow, que l'Angleterre soit avec nous ? Je l'ai entendu dire aujourd'hui à nos camarades.

— On le dit. Ah! frère, voilà encore un fameux peuple.

— D'où le connais-tu?

— Avant d'èlre soldat, j'ai accompagné mon maître dans sa capitale. C'est là une ville ! Elle est plus grande que Moscou ; le peuple est fort , bien portant; il sait défendre sa peau; et comme il boxe, frère!... Mon maître avait encore un domestique.... un de là-bas; il parlait un peu de russe, et m'a tout montré et expliqué. Une fois aussi il m'a conduit au tribunal ; quels yeux j'ai fait quand j'ai vu cela; vois-tu, ils se tiennent tous tranquilles, et il n'y a que les juges

a 54 ROSSLAWLEW.

qui parlent. Mon camarade m'a expliqué en russe tout ce qu'ils disaient. Tout à coup un juge s'est levé; il était tout défrisé, et il s'écria : Guerre I Sur quoi un autre se leva sur-le-champ, et s'écria : Tu mens! pas de guerre! Et alors ce fut un sabbat à ne plus s'entendre, tantôt c'était l'un qui criait, tantôt l'autre, et pendant ce temps, tout le reste gardait le silence; excepté quand il leur arrivait de crier aussi à leur tour : liirl hir\ hirl C'est superbe^ tout cela, frère, tu peux m'en croire.

— Il faut convenir que tu as bien parcouru le monde, frère Fedotow.

— Oui, mon cher, j'ai beaucoup vu de pays, et j'ai acquis bien de l'expérience. J'ai fait aussi la campagne d'Allemagne. C'est encore là un excellent pays et un peuple bien aimable! Tu n'as qu'à dire un mot d'amitié à l'hôte, et il te donnera tout ce que tu voudras. Tu entres dans la chambre, et tu dis : Ah ça, camarade , bonjour! Il répond à sa manière : tu dis , Dohre , dobre , et après cela tu demandes: brut, birr, ceci et cela; s'il fait des difficultés, tu n'as qu'à crier : kaput . Sur quoi il répond sur-le-champ : B.ussiscli gut. Tu réponds à ton tour: De uischmann gutf et alors vous vous mettez à boire ensemble

l'arrière-garde. 255

et le schnickva son train. Quand tu veux encore un verre, tu n'as qu'à faire un signe et dire noch^ et tu es servi à l'instant même. Je t'assure que leur langue n'est pas du tout difficile à parler.

— Tu comprends donc l'allemand?

— Qu'est-ce que je ne comprends pas? Oui, Hans, si ce n'avait pas été pour la bouteille, il y a long-temps que je serais sous-officier.

— Arrête donc, Fedotow, dit l'autre soldat en élevant son fusil, qu'est-ce que je vois briller là-bas en face du feu, derrière la ligne des Français. Cela me paraît être un cavalier.... Là, de nouveau!... Vois-tu? *

— Oui, répondit Fedotow; c'est sans doute un officier français qui fait sa ronde aux avantpostes.

— Ne le mettrai-je pas à bas, reprit l'autre en armant son fusil.

— Attends, attends.... Voilà qu'on ne le voit plus. Pourquoi perdre ainsi des cartouches pour rien. Laisse-le se rapprocher du feu.

Une demi-minute plus tard , un cavalier, portant sur la tête un casque de dragon, et couvrant de son corps le feu du bivouac le plus proche, s'arrêta derrière la ligne française. Le

cheval se dessinait distinctement contre la flamme.

— Voici le moment, dit le second soldat en amorçant.

— Attends, attends, frère, interrompit Fedotow,tu ne feras que l'effrayer, tu tires mal; donne-moi plutôt ton fusil.

— Cela m'est égal. Voyons un peu ce que tu sauras faire.

Fedotow coucha en joue; les visages basanés des deux soldats devinrent tout à coup visibles; le coup partit, et l'officier ennemi tomba de cheval.

— Bravo ! dit Sarjetzki en avançant d'un pas; mais au même instant, un feu roulant partit de la ligne ennemie; les balles sifflaient entre les buissons, et un nouveau venu, saisissant Rosslawlew par le bras , dit :

— N'as-tu pas honte , Wladimir Sergejewitsch, défaire de pareils traits? Qu'est-ce qui t'en reviendra si l'on te tue comme un simple soldat ? Un officier doit désirer que sa mort soit utile à sa patrie.

— Qui étes-vous?demandaRosslawlew; votre voix ne m'est pas inconiuie; mais il fait si noir

l'arrière-garde. 267

— Venez au bivouac voisin.

Nos amis suivirent l'inconnu sans dire un mot. Quand ils furent près du feu, ils remarquèrent qu'il était en petit uniforme , avec des épaulettes d'officier de l'état- major. Arrivé au bivouac deSarjetzki, il se retourna tout à coup, et dit d'une voix amicale :

— Eh bien! me connais-tu maintenant?

— Est-il possible? Est-ce réellement vous, Fedor Andrejewitsch ? s'écria Rosslawlew en se jetant dans les bras de son ami Surski.

— Tu vois, mon ami, continua Surski en embrassantRosslawlew,queje ne l'avais pas trompé en te disant que nous nous reverrions bientôt?

— Vous avez donc repris du service?

— Oui; je suis dans l'état-major. Je suis charmé, mon cher ami, d'être le premier à te faire mon compliment, et à réjouir tes camarades.

Surski, en parlant ainsi, jeta un regard sur les officiers qui se pressaient autour du bivouac, dans l'espoir d'apprendre quelque nouvelle du colonel qui arrivait du quartier-général.

— Un compliment! Et de quoi? demanda Rosshnvlcw.

— De la croix de Saint - George. Je l'ai lu aujourd'hui même dans l'ordre du jour. Mais pardonne; mon ami, j'ai encore quelques mots à dire à ton général , après quoi il faut que je reparte sur-le-champ! Au revoir donc, et j'espère que cela ne tardera pas.

Tous les officiers parurent se réjouir de cette nouvelle. Un seul jeune hornme , enveloppé dans un court manteau, n'offrit point ses félicitations à Rosslawlew. Il caressa ses moustaches noires artistement relevées, et ne chercha pas même à cacher le rire dédaigneux avec lequel il écoutait les complimens des autres officiers.

— Vois donc, frère, dit tout bas Sarjetzki à son ami, comme le prince Blestkin est content de ce qu'on t'a donné la croix de Saint-George. La joie lui a fait perdre la parole.

— Eh! mon cher Alexandre, répondit Rosslawlew un peu plus haut, qu'est-ce que cela me fait?

— Comme l'envie défigure les hommes ! Il n'est pourtant pas laid; mais en ce moment, il me paraît affreux.

— Pourquoi considères-tu si attentivement la physionomie de ce poltron?

— Attends, frère, il faut pourtant que je lui

l'arrièrè-garde. aSf)

dise deux mots... — D'où vient que vous avez tant d'humeur, prince? continua Sarjetzki en s'adressant à l'officier au manteau.

— Qui, moi? dit le prince Bleslkin; rien, frère, rien.

— Vous avez certainement quelque chose qui vous tourmente.

— ^Moi! pourquoi cela? Je songeais seulement combien il est avantageux en temps de guerre d'être aide-de-camp.

— En vérité!

— Vraiment, frère! L'aide-de-camp peut, dans l'occasion, donner un bon conseil à son général; comme par exemple de ne pas trop s'exposer au feu de la mousqueterie, et si l'on donne la croix de Saint-George pour un bon conseil....

— Vous l'obtiendrez certainement, interrompit Sarjetzki. Faites-vous nommer aide-de-camp au plus vite.

— Que voulez-vous dire par là? demanda fièrement Blestkin.

— Je veuxdirequeRosslawlew n'a pas donné de conseils, mais qu'il s'est battu, et qu'à Smolensk il a conduit au feu le régiment dans lequel vous servez.

— C'est une circonstance que je ne me rappelle pas.

— Et comment vous la rappelleriez-vous?

Vous êtes resté pour mort avec les bagages, parce qu'au commencement de la bataille vous aviez reçu une petite contusion.

— Écoutez, Sarjetzki, pourquoi ce ton moqueur?... Vous savez que je n'enteqds pas la plaisanterie.

— Je sais que vous êtes un fameux spadassin.

— J'espère que personne n'osera soutenir....

— Que vous n'êtes pas un brave officier? J'en serais bien fâché, et je dirai plus encore. Vous êtes un terrible patriote, et vous haïssez si fort les Français que vous ne pouvez pas supporter leur vue.

— Cessez donc de vous railler ainsi , messieurs, interrompit l'adjudant de brigade Wilski, qui avait écouté pendant quelques minutes leur conversation. Sellez plutôt vos chevaux ; nous ne tarderons pas à partir.

— Voyez donc, s'écria Rosslawlew, nous n'avons pas encore soupe.

— Je serais pourtant bien aise , dit Sarjetzki à demi voix, de m'entrctenir un peu avec lui à huit pas de distance.

l'ari\iî;re-garde. 2G1

— Que cela finisse , frère, interrompit Rosslawlew ; qui peut penser à se Lattre en duel en temps de guerre?

Tous les officiers, excepté Bleslkin, retournèrent à leurs bivouacs respectifs.

— Vous plaisantez fort agréablement , dit-il à Sarjetzkij mais je ne voudrais pas rester votre débiteur,

— Et que désire votre altesse? demanda Sarjetzki en s'inclinant profondément.

■ — Je ne pense pas que cela ait besoin d'explication.

— Je comprends ! vous voulez vous battre avec moi ? Je demande pardon à votre altesse , je n'en ai vraiment pas le temps à présent. Plus tard, si vous le désirez.

— Le calcul n'est pas maladroit. C'est-à-dire que vous voulez attendre que je sois tué.

— Je vous demande mille pardons. C'est là un événement dont je ne serai jamais témoin.

— Je méprise vos sottes plaisanteries et je vous répète que si vous savez ce que c'est que l'honneur, ce dont par parenthèse je doute trèsfort...

Sarjetzki rougit de colère, il prit Blestkin par le bras ; mais llosslawlew ne le laissa pas partir.

202 ÏÎOSSLAWLEW.

— Arrêtez, messieurs! s'écria-t-il ; s'il faut absolument que vous vous battiez' avec quelqu'un, prince, je vous demande bien pardon, cène sera pas avec lui, mais avec moi; ce sont vos observations méprisantes sur la distinction qui m'a été accordée qui ont donné liea à cette altercation, et comme c'est moi qui ai été le premier offensé...

— Monsieur Wladimir, interrompit Sarjetzld, je ne me laisserai pas enlever le plaisir de donner une leçon à ce héros des bagages.

— Fi , Alexandre ! un pareil ton convient-il à des officiers?

— Mais je veux absolument...

— Après moi, Sarjetzki, je t'en supplie.

— Permettez-moi de mettre fin à cette lutte généreuse, dit Bleslkin ; je commencerai par vous, monsieur Rosslawlew..., mais quand?

— A la première occasion favorable.

— C'est-à-dire apparemment quand la campagne sera finie ?

— Soyez sans inquiétude, l'occasion se présentera plus tôt que vous ne pensez.

— N'importe, ditBlestkin en s'éloignant. D'ailleurs rappelez-vous que je n'aime pas à attendre long-temps; et que je trouverai peut-être moyen

l'arbière-garde. 263

de vous forcer d'une manière désagréable à vous presser.

— Misérable ! s'écria Sarjetzki en mettant la main à son sabre.

— Ne sois pas si vif, Alexandre; tu verras comment je m'y prendrai pour donner une leçon à ce poltron. En attendant, fais seller nos chevaux.

Au bout de quelques minutes toute la chaîne des avant-postes fut enlevée dans le plus grand silence , les feux furent laissés brûlans, et l'arricre-garde se mit en marche pour Moscou.

l'AFFAIRE D'HONNEUR.

Le i/j août nos troupes, poursuivies par Tennemi, marchèrent pendant vingt-quatre heures presque sans s'arrêter. Selon toutes les apparences, notre armée, malgré la belle manœuvre de Napoléon près deWiasma, se joignit à l'armée de la Moldavie, qui accourait au devant d'elle. Le i5, notre arrière- garde fit halte près du village de Simjecki en présence de l'avantgarde ennemie. Derrière une colonne russe que

!^66 KOSSLAWLEW.

couvrait notre batterie composée de six pièces de campagne , se trouvaient appuyés contre un petit bois les escadrons que commandait Sarjetzki. Sur la droite, à cent pas environ du bois, un petit ruisseau serpentait entre des buissons dont ses bords étaient garnis. A une demi-werste plus haut on voyait un batardeau , un moulin et quelques maisons de paysans construites sans ordre.

— Je suis fatigué comme un chien, dit Sarjetzki en descendant de cheval ; mais les Français nous laisseront peut-être un peu respirer.

. — J'en doute, observa un lieutenant de hussards, joli garçon à teint fleuri ; il me semble qu'ils prennent poste ici.

— Peut-être pour se reposer ; je pense qu'ils doivent être aussi fatigués que nous. Mais pourquoi tant de chagrin , Prinski ?

— Pourquoi? c'est que je suis tout écorché et fatigué comme un cheval. Et ces hommes à pied ne nous envient-ils pas encore? Je voudrais qu'un d'eux essayât de rester vingt-quatre heures à cheval.

— Quel est donc ce cavalier qui arrive de l'aile droite vers nous au galop ? dit Sarjetzki en

L'AFFAfRE d'iIONNF.UR. 267

montrant du doigt un officier qui passait devant la ligne des avant-postes sur un cheval noir anglais.

— Tu m'étonnes, frère, dit Prinski en riant ; tu ne reconnais donc pas ton ami le prince de Blestldn ?

— Ah! saints du Paradis! qu'.est-ce qui |e presse donc si fort ?

— Tu ne sais donc pas ? Notre général de brigade l'a pris pour aide-de-camp.

— En vérité ! Eh bien son excellence n'a pas été heureuse dans son choix.

— Je pense que Blestkin lui-même n'en est pas trop content. Le général n'a rien de commun avec lui. C'est un homme d'une grande bravoure.

— Il ne peut pas souffrir les ferrailleurs. En revanche il fume sa pipe le plus tranquillement du monde au milieu d'un feu de mousqueterie, et voit avec plaisir que ses aides-de-camp l'imitent.

— Eh! Saschebajew, s'écria Sarjetzki, tiens mon cheval, — et toi, Prinski, reste avec l'escadron, je veux aller un peu en avant, et voir ce qui se passe par là.

Le maréchal des logis Saschebajew , qui était

268 IlOSSLAWLEW.

aussi large que long , prit le cheval de Sarjetzki, et celui-ci s'avança de cent pas vers une batterie. Les canonniers se tenaient mèche allumée près de leurs pièces. L'officier qui les commandait et trois ou quatre autres officiers d'artillerie se pressaient autour d'un caisson , duquel un artilleur tirait une bouteille d'eau-de-vie, du fromage et quelques pains.

— Ne veux-tu pas trinquer avec moi? dit un officier en uniforme de capitaine.

— Ah! c'est donc Sareadjew ? répondit Sarjetzki; je consens à trinquer. Mais est-ce toi qui régales ici? — Eh! Lenski, continua- t-il en se tournant vers l'officier d'artillerie, d'où vient qu'il fait ainsi les honneurs de ce qui t'appartient?

— Ce n'est plus à lui, mais à moi, interrompit Sareadjew ; j'ai parié un déjeuner avec lui et j'ai gagné. Il soutenait que nous ne nous arrêterions pas ici.

— Et qu'est-ce qui te le faisait penser ?

— Vois donc quelle belle position ! le ruisseau, le bois, les buissons pour les tirailleurs. Sois tranquille, les Français ne nous attaqueront pas de sitôt, et nous allons avoir le temps de nous reposer.

l'affaire d'honneur. 2G9

— Je ne le pense pas , dit Sarjetzki en secouant la tête ; vois donc les manœuvres qu'ils font de l'autre coté du ruisseau... II me semble que la cavalerie se met aussi en mouvement..., elle avance directement vers nous... Tout juste, ils élèvent une batterie.

— En revanche , regarde sur la droite près du moulin... Vois-tu un feu qui commence à brûler? Et là-bas encore un?

— Eli bien ! qu'est-ce que tu en conclus ?

— Qu'ils ne nous attaquent pas, mais qu'au contraire ils se reposent et veulent dîner; de sorte que pendant qu'ils font cuire leur soupe, nos soldats auront le temps d'accommoder leur gruau. — Bois donc, frère.

— Tu crois réellement, Sareadjew, qu'un boulet de canon ne viendra pas t'enlever ce flacon de la main ?

— Ne crains rien, et bois toujours.

— Avez-vous appris , messieurs, dit Lenski, que ie prince Blestkin est nommé aide-de-camp du commandant de notre brigade ?

— Certainement, répondit Sarjetzki; si auparavant il était déjà trop fier pour nous adresser la parole, il portera le nez encore bien plus haut maintenant.

— Mais comment cela s'est-il fait ? continua Lenski. Notre général n'est certes pas un homme auprès de qui les salutations ont beaucoup d'influence. Mais il me semble que j'aperçois son altesse qui arrive. Quand on parle du loup, on en voit la queue.

— Messieurs les officiers, dit Blestkin en s'approchant delà batterie, son excellence ordonne que vous vous teniez prêts à répondre aussitôt que les Français ouvriront leur feu contre vous.

— Fort bien.

— Il me^ semble, continua Blestkin en regardant autour de lui d'un air de gravité, que les caissons sont trop près des pièces.

— Ce ne sont pas là vos affaires, monsieur Blestkin, répondit tranquillement Lenski en lui tournant le dos.

— Oh ! si cela est ainsi , s'écria fièrement Blestkin, je rapporterai au général

— En vérité! interrompit Lenski; dites-lui que son aide-de-carap se mêle de ce qui ne le regarde pas.

— Monsieur l'officier, je vous conseillerais...

— Ce serait une peine inutile, altesse, dit

l'affaire d'honneur. ^'jt

Sarjetzki ; ce conseil-là ne vous vaudra pas la croix de Saint-George.

Blestkin pâlit de colère; mais sans répondre une syllabe, il donna des éperons à son cheval et quitta la place.

— Eh ! Lenski , dit le gros capitaine, pourquoi ne l'as tu pas laissé dire? Cela ne t'aurait pas fait de mal et nous aurions eu de quoi rire.

— - Il aurait donc fallu que je me laissasse donner aussi des leçons? Encore s'il entendait le service

— Où l'aurait-il appris? dit Sareadjew. Il y a trois ans qu'un bec-jaune de cette espèce entra dans ma compagnie. Il n'y avait pas moyen de vivre avec lui. Toutes les fois qu'il parlait, on l'aurait pris pour le plus grand des héros; mais la première fois qu'il fallut faire l'exercice, on eût dit qu'il avait perdu la parole. Il n'était sorti de la maison paternelle qu'après être arrivé au grade de capitaine d'état-major.

— Regardez donc , messieurs, dit Lenski, ce qui se passe de l'autre coté de l'eau. Les Français commencent, ce me semble, à se mettre sérieusement en mouvement.

Tout à coup un épais nuage de fumée s'éleva sur la rive opposée ; le sol trembla et un boulet

aya koss^awlew.

de canon roula en sifflant au dessus de la tête

de nos officiers.

— Qu'en penses-tu? demanda Sarjetzki ; il paraît que les Français ont fini de dîner.

— N'importe , messieurs , cria Sareadjew aux officiers d'infanterie qui déjeunaient tranquillement assis sur un affût. — Sarjetzki, continuat-il, venez à notre colonne, votre tour n'arrivera pas de sitôt.

— Un canon après l'autre! avec des boulets, commanda Lenski , à haute voix ; vite , camarades.

Sarjetzki et Sareadjew se rendirent à leur colonne. Le capitaine se mit à sa place. On donna le signal. Une compagnie se détacha de la réserve, s'avança et occupa le petit bois qui régnait le long du ruisseau. Des deux côtés commença alors un feu très-vif de tirailleurs, auquel se joignaient de temps en temps des deux côtés des coups de canon, d'abord isolés et qui devinrent de plus en plus fréquens.

— Il fera chaud aujourd'hui, observa Sareadjew; vois ces colonnes serrées qui avancent par la route.

— Bonjour, Alexandre, ditRosslawlewens'approchant à cheval de Sarjetzki j que fais-tu ici ?

l'affaire d'honnfur. 273

— Je ne suis que spectateur, frère. Mon escadron est là-bas, à coté du bois, d'où l'on ne peut rien voir; mais toi-même, que viens-tu faire ici ?

— Je viens de porter un ordre à l'aile droite. Il paraît que l'affaire sera vive aujourd'hui.

— Qu'est-ce qui te le fait penser ?

— C'est que nous avons ordre non-seulement de conserver nos positions, mais encore d'envoyer nos tirailleurs au-delà de la rivière et de faire tout ce qui sera possible pour rompre la première ligne de l'ennemi.

— Grâce au ciel, voilà donc que nous attaquons au moins une fois. Tu ne sais pas comme il est désagréable d'être toujours sur la dé/ensU'e ; cela me fait donner au diable. Ah ! ah ! Il paraît que l'ordre s'exécute déjà. Vois-tu comme on enfonce nos tirailleurs... Que diantre ! voilà un feu de peloton j c'est plus sérieux... Comment les Français ne renforcent-ils donc pas leur ligne?... Vois donc, vois... Ils sont rompus... Ils fuient... Les nôtres les poursuivent... Braves gens !

— Toute la colonne en avant... Marche ! commanda le colonel.

îj'74 ROSSLAWLEW.

— Adieu donc pour quelque temps, Alexandre , dit Rosslawlew.

— Comment adieu ! Au revoir! Où vas-tu, frère ?

— A l'aile gauche auprès de mon général. Toute notre ligne alla en avant; les batteries

aussi se mirent en mouvement, et le combat se ranima avec une nouvelle vigueur.

— Il fait vraiment chaud là-bas, dit Sareadjew en jetant les yeux sur l'autre bord de la rivière , qui était enveloppée dans une épaisse fumée que perçaient sans cesse de brillans éclairs. Nos deiix compagnies n'en feront bientôt plus qu'une. ]\Iais qu'as-tu donc, Sitzki? en s'adressant à un porte-enseigne; tu es pâle comme la mort. Serait-ce la première fois que tu vas au feu ?

— Mon frère est parmi les tirailleurs, répondit le jeune officier.

— Eh bien î qu'est-ce qu'il y a d'extraordinaire à cela?

— Et notre compagnie n'avance toujours pas.

— Sois tranquille; le tour de notre compagnie viendra.

— Mais mon frère

l'affaire d'honweur. 275

— Va , Sitzki, Dieu est bon ; il en réchappera. — Cela n'est pas probable, interrompit d'une voix rude un officier de haute taille dont l'extérieur était désagréable et repoussant; l'action est très-animée.

— En vérité? Vous croyez donc...? dit le jeune officier avec inquiétude.

— Qu'y a-t-il tant à croire à cela ? Il est tout naturel que l'on court plus de dangers parmi les tirailleurs qu'à la colonne.

— Tu devrais rougir de parler ainsi, dit Sareadjew àdemi voix ; tu sais comme il aime son frère.

— Eh ! que de tendresse!... On m'a tué deux frères, et moi...

L'officier de haute taille ne put achever sa phrase. Un boulet de canon ennemi qui éclaircit deux rangs de soldats lui écrasa la tète.

— Serrez les rangs ! commanda Sareadjew. Les soldats se rapprochèrent; quelques boulets de canon traversèrent la colonne.

— ■ Holà ! vous autres , cria Sareadjew : restez immobiles ! Pourquoi faites-vous le plongeon , imbéciles que vous êtes. On l'econnaît tout de suite les nouvelles recrues, ajouta-t-il en se retournant vers Sarjelzki : un soldat qui a déjà senti Todeur de la poudre ne s'émeut point pour

un boulet... Quel est celui qui a encore baissé la tête ?

— C'est Refedjevv, mon officier, répondit un caporal.

— Ne l'avais-je pas dit ? Une recrue. — Eli ! toi, Refedjew; pourquoi fais-tu le plongeon?

— Un boulet de canon, mon officier.

• — Que t'importe le boulet, imbécile? De quoi as-tu peur ?

— Il peut tuer, mon officier.

— II peut tuer, gros bœuf! Fais attention au

commandement Et si le boulet te tue, cela

ne te regarde pas. — Mais n'apporte-t-on pas là le capitaine de la troisième compagnie? 11 faut que sa blessure soit bien grave pour qu'il quitte la mêlée.

Deux soldats conduisirent à la colonne un officier couvert de sang. Il pouvait à peine avancer et respirait péniblement.

— Etes-vous blessé? demanda le colonel.

— Oui, et mortellement à ce qu'il paraît, répondit le capitaine d'une voix éteinte. Donnez l'ordre de soutenir nos tirailleurs; les Français gagnent du terrain.

— Que fait le major?

i — Il est mort.

l'affa.ire d'honneur. 277

— Et le capitaine Bjelow ?

— Mort.

— Mon frère ? demanda Sitzki en tremblant.

— Mort.

■ — Mort ! répéta le jeune officier en pâlissant. Il garda un instant le silence, puis tout à coup ses yeux brillèrent d'un éclat inusité , une vive rougeur couvrit ses joues, et, se tournant vers le colonel , il dit :

— Stépan Nikolajewitsch, ayez la bonté...., je vous conjure, au nom du ciel ! envoyez-moi parmi les tirailleurs.

— J'y consens; allez avec la première compagnie, répondit le colonel qui plaignait sincèrement le jeune homme. Première et seconde compagnie aux tirailleurs ! Sareadjew , vous prendrez le commandement de toute la ligne. Tambour Marche!

— Halle ! commanda Sareadjew; visez juste et tirez bien. Maintenant, camarades, faites le signe de la croix et puis, marche! avec Dieu!.... Bonjour, Sarjetzki.

— Bonjour^ frère! je vais rejoindre mon escadron. Notre tour viendra peut-être bientôt.

La bataille durait depuis plus de cinq heures. Nos tirailleurs avaient plus d'une fois presque

enfoncé la ligne ennemie ; puis, repoussés à leur tour, ils avaient soutenu !e feu à quelques pas de nos colonnes, la canonnade n'avait pas cessé un instant des deux cotés; mais ni la cavalerie ennemie ni la nôtre n'avait encore été engagée. Sarjetzki commençait à croire que son escadron ne prendrait pas cette fois part au combat qui semblait ne pas devoir durer beaucoup pluslongtemps, quand Rosslawlew arriva à bride abattue.

— Maintenant, Alexandre, dit -il, que Dieu t'accompagne. Il faut que tu passes le ruisseau et que tu prennes les tirailleurs en flanc.

— On ne s'est pas trop pressé de penser à nous!... — Flanqueurs ! examinez vos pistolets!... Tirez vos sabres !

— Il faut que tu couvres la retraite des tirailleurs de la troisième colonne, continua Rosslawlew; ils sont serrés de près. Il y a cinq grandes heures que les pauvres diables sont au feu.

— Notre ami Sareadjew vit - il encore ? Je crois que c'est lui qui les commande.

— Je saurai cela en un instant ; je dois lui porter l'ordre de se replier lentement sur notre ligne. Tâche , Alexandre , d'y arriver le plus tôt possible , afin que ces Français ne puissent pas

l'affaire d'honneur. 279

reprendre haleine, et qu'ils laissent à Sareadjew le temps de nous rejoindre.

— Avec l'aide de Dieu, je ferai mon possible... Par trois de profondeur ! demi-tour à gauche ! Au trot ! Marche !

Sarjetzld partit, et Rosslawlew suivit la levée le long de laquelle les balles de l'ennemi sifflaient. En arrivant au moulin, il remarqua avec étotinement qu'un officier de cavalerie, monté sur un cheval noir, se serrait contre le mur entre ce moulin et un magasin de farine également placé sur la digue. Mais son étonnement cessa lorsque dans ce héros il eut reconnu le prince Blestkin.

— Que faites-vous ici, M. Blestkin? demanda Rosslawlew en retenant la bride de son cheval.

— Ah ! Est-ce vous ? dit Blestkin de l'air le plus, amical du monde.

— Oui, monsieur, c'est moi; mais que faitesvous ici?

— Le général m'a envoyé pour savoir ce qui se passait sur la ligne.

— Et c'est pour cela que vous vous cachez derrière ce magasin ! D'ici vous ne pouvez pas^ voir grand'chose.

— Que voulez-vous que je fasse de ce détes-

table clieval; il ne veut ni courir ni marcher. Il donna des éperons à son cheval anglais ; mais l'animal se cabra et semblait en effet ne pas vouloir quitter le mur.

— Vous voyez bien, dit le prince.

— Oui, je vois, interrompit Rosslawlew, qu'en le piquant des éperons vous le retenez par la

bride Mais il ne s'agit pas de cela. Je suis

charmé de vous avoir trouvé Je crois me

rappeler que vous m'avez porté un défi.

— Moi!.... Peut-être dans un moment de vivacité Mais je ne m'en souviens réellement pas.

— Moi , je m'en souviens fort bien , monsieur Blestkin; vous allez avoir la bonléde passer sur la digue.

— Mais, au nom du ciel, que prétendezvous ?

— Fort peu de chose, rien du tout. Je veux seulement vous faire voir quelle espèce de duel est permise en temps de guerre. Allons , qu'estce qui vous retient ? Faudra-t-il que j'attende encore long-temps? Laissez aller la bride, le

cheval marchera Écoutez, Blestkin, si votre

bête ne cesse à l'instant de se cabrer, je dirai

l'affaire d'honneur. a8i

aujourd'hui rnême au général comment vous exécutez ses ordres.

— Mais, monsieur Rosslawlew, dit Blestkin sur la digue, permettez que je vous fasse observer que ce ton d'autorité

— Il ne s'agit pas de ton, monsieur. On vous a ordonné de vous rendre près des tirailleurs et à moi aussi. Ne me ferez-vous pas l'honneur de faire une promenade avec moi le long de notre ligne?

— Au nom du ciel! Nous sommes tous deux . à cheval.

— Eh bien ! qu'est-ce que cela fait ?

— Tous les tirailleurs ennemis viseront sur nous.

— C'est précisément ce que je désire. Ne m'avez-vous pas porté un défi? A la vérité nous ne tirerons pas l'un sur l'autre; les Français nous épargneront cette peine,

— Merci de nous , quel duel !

— Je n'ai pas en ce moment le temps de vous prouver que ce duel est aussi dangereux que celui que vous m'avez proposé hier. Veuillez avancer.

— Mais, monsieur Rosslawlew

— Pas un mot de plus, ou je vous traitera

aSa ROSSLAWLEW.

partout et devant tout le monde de lâche. Il me semble que votre cheval n'obéit pas à l'éperon» Permettez.

Rosslawlew donna un bon coup de cravache au cheval de Blestkin , et sauta avec lui sur l'autre bord du ruisseau.

Ils avaient devant eux une large plaine couverte de tirailleurs tant russes que français. Dépais nuages de fumée couvraient la terre. Les colonnes ennemies s'avançaient de loin sur les hauteurs. Les balles volaient dans toutes les directions, bourdonnant comme des abeilles, et en moins d'une minute une d'entre elles avait traversé le bonnet de Rosslawlew, tandis qu'une autre enlevait une partie du collet du manteau de Blestkin.

— En avant, monsieur, en avant, s'écria Rosslawlew , en continuant à donner des coups de cravache au cheval du malheureux prince qui le retenait de toutes ses forces ; je vous prie de ne pas rester en arrière ; voilà notre ligne.— Holà ! continua-t'il en appelant à lui un soldat qui char-: geait son fusil. Où est le capitaine Sareadjew?

— Dans ce taillis là-has, mon officier.

— Dites-lui de venir... — Quant à nous, monsieur Blestkin, nous allons monter sur cette

L AFFAIRE D HONNEUR. aOJ

butte ; nous y serons plus en vuc^ et nous pour" rons aussi tout mieux distinguer.

— Au nom de Dieu, Rosslawlew, s'écria Blestkin d'un ton de désespoir, pourquoi voulezvous faire de nous la cible des Français ?

— Ab ! ah ! monsieur le ferrailleur ! Vous tremblez. Attendez que je vous apprenne à faire le fanfaron à contre-temps . Où allez-vous , monsieur, où allez-vous? continua-t-il en arrêtant «e cheval de Bleslkin par la bride. Je ne vous rends la liberté que quand vous aurez avoué qu'en temps de guerre il n'y a que les fanfarons qui parlent de se battre en duel.

— Je ne disputerai pas , peut-être

— Non , vous n'en serez pas quitte ainsi. Il ne s'agit pas de peut-être; je veux vous le prouver.

— Au nom du ciel!- Voyez donc; on nous couche en joue.

— Tant mieux , tant mieux ! N'est-il pas vrai qu'un homme d'honneur, un brave officier doit rougir de porter im défi à son frère d'armes dans un moment où il serait honteux d'être blessé dans un duel.

— Eh bien ! soit; supposez que cela soit vrai...

— Remettez-vous. N'est-il pas vrai qu'il n'y

a qu'un fanfaron , qui n'a aucune idée de ce que c'est que le véritable courage, qui puisse rallier un homme parce qu'il refuse un duel la veille d'une bataille?

— Sans doute, sans doute..'. Je suis tout-àfait de votre avis Mais, au nom du ciel,

qu'est-ce que cela ?

— Rien qu'un ricochet. Conviendrez-vous que souvent celui qui a peur de mourir en se battant contre l'ennemi, cherche l'occasion de se faire donner une légère blessure dans un duel, afin de pouvoir passer le temps de la bataille tranquillement couché avec les bagages?

Tout à coup se fit entendre à six pas d'eux un sifflement aigu, et au même instant les deux officiers furent couverts de boue.

— Qu'est cela? s'écria Blestkin épouvanté.

— Rien , rien , seulement de la mitraille. Avouez encore que Sarjetzki devait nécessairement répondre à votre cartel avec mépris, et qu'il n'avait absolument pas besoin

— Ah ! mon Dieu, je suis blessé !

— C'est une bagatelle. Vous avez la joue un peu égratignée et la moitié d'une oreille enlevée, Conviendrez-vous, dis-je, que Sarjetzki

l'affaire d'honneur. a85 n'avait absolument pas besoin de se battre avec vous pour prouver son courage; et que

— Au nom du ciel, Rosslawlew , j'avouerai tout ce que vous voudrez

— Voilà , je crois , Sareadjew qui vient. Maintenant vous pouvez vous retirer; seulement je vous engage à éviter autant que possible de vous trouver avec moi. Je dois vous l'avouer, vous nie déplaisez fort. Adieu !

Rosslawlew làcba la bride du cheval de Blestkin , qui partit au grand galop pour rejoindre la, réserve.

— Eh! eh ! dit Sareadjew en s'approchant de Rosslawlew, qui est-ce qui se sauve avec tant âe vitesse ? On dirait en vérité que son cheval a des ailes.

— C'est Blestkin.

— Pas possible. Tu plaisantes. Il aurait été ici avec loi sans que tu l'aies tenu en laisse?

— 11 était ici, mais sans le vouloir. Mais je te racoiilcrai cela une autre fois. IMaintenant aie la bonté de l'eu aller d'ici avec tes tirailleurs le plus vite que tu pourras.

— Il en est bien teni[)S. Nous sommes terribl<.'meiit fondus. — Holà, tambour, le rappel !

— Avez-vous perdu beaucoup d'officiers ?

i86 ROSSLAWLEW.

— Plus de la moitié.

— Et ce jeune enseigne... Comment s'appelait-il?.... Avec une jolie figure Si modeste

— Sitzki?

— Précisément.

— Il est couché là-bas dans le taillis à côté de son frère.

— Mort ! quel dommage !

— Espérons seulement, frère, que ceux qui restent s'en tireront sains et saufs. Quand une fois nous commencerons à nous retirer, les Français ne se le feront pas dire deux fois, et nous montreront joliment le chemin.

— Sois sans inquiétude. Sarjetzki fera une diversion avec son escadron et couvrira votre retraite...Yois-tu ? le voilà déjà qui tombe sur les tirailleurs français.

— Je le vois bien. Mais vois-tu aussi, toi..., un peu plus loin à gauche ?

— Que diantre ! Ce ne serait pas de la cavalerie ennemie ?

— Il y a toute apparence. Non, frère, Sarjetzki n'aura pas le temps de penser à moi. Il faudra que je me tire moi-même d'affaire.

Les tirailleurs répandus dans le taillis et dans la plaine se rassemblèrent autour du tambour,

l'affaire d'honneur. 187

et Sareadjew, en dépit du feu terrible que faisait l'ennemi, commandant comme à une parade, forma une petite colonne des quatre cents hommes environ qui lui restaient.

— • Attention au commandement, dit-il ; que l'on marche en rang, que l'on garde le pas et surtout qu'on ne le presse pas.

Rosslawlew, qui marchait à la tête de la colonne qui se retirait, ne détournait pas les yeux de l'escadron de Sarjetzki.

— j\Iaintenant, Sareadjew, dit-il à la fin , que le ciel protège notre ami. Vois seulement, vois. Voilà des cuirassiers français qui tombent sur lui. Mon Dieu! il y a deux ou même trois escadrons.

— Sois tranquille, frère , le combat ne va pas tarder à devenir plus égal. Un de ces escadrons fait une conversion à gauche et arrive à temps. Avancez , messieurs, nous sommes prêts à vous recevoir... — Ecoutez tous, mesenfans,que personne ne tire sans ordre! Que les derniers rangs donnent leurs fusils chargés au premier; que l'on ne se presse pas, et attention au commandement.— Messieurs les officiers, je vous prie d'être attentifs. Formez le carré.

En moins d'une minute la petite colonne

a88 BOSSLAWLEW.

avait formé un carré assez exact qui continua à se retirer lentement. Pendant ce temps la cavalerie ennemie s'approchait comme une nuée chargée de la foudre. Elle s'arrêta à cent-cinquante pas environ du carré. On entendit le commandement de l'officier français, et l'escadron tout entier de cuirassiers s'élança avec la rapidité d'un torrent sur la petite troupe d'intrépides guerriers russes.

— Attendez ; nous allons vous faire notre compliment, dit Sareadjew. — Carré, halte! demi-tour à gauche. Premier peloton , feu !

Un épais nuage de fumée couvrit pendant une minute la cavalerie ennemie ; mais cette première décharge ne parut pas y jeter beaucoup de désordre; quand la fumée se dissipa, elle n'était plus qu'à cinquante pas du carré.

— Troisième peloton, feu! dit Sareadjew; cinquième peloton, feu! — Je pense, continua-til , qu'ils en auront maintenant assez.

En effet , quand la fumée en se dissipant permit de distinguer les objets, Rosslawlew vit que l'escadron ennemi se retirait dans le plus grand désordre laissant plus de cinquante hommes et un grand nombre de chevaux morts sur la place.

iJaFFAIRIÎ d'honneur. 28()

— Voilà une affaire faite, dit Sareadjew; maintenant, en avant; front! Marcliel

— Bravissiino ! cria Rosslawlew , tu t'en es parfaitement tiré.

— Oui, mais pas complètement, interrompit le capitaine avec une inquiétude visible. Vois ce qui nous arrive là par derrière.

— Encore de la cavalerie.

— Non, malheureusement, ce n'est pas de la cavalerie... Que la foudre l'écrase ! c'est de l'artillerie à cheval. — Camarades ! Si un seul d'entre vous presse le pas, que Dieu lui soit en aide ! Lentement... Messieurs les officiers! — Au pas !... Gauche, droite!... Une, deux!

Deux boulets de canon sifflèrent au dessus de la tête des soldats ; le troisième tomba au milieu du carré.

— Au pas! cria Sareadjew; serrez les rangs! Premier rang, alignement!... Au pas!... Que dit-on là-bas? Attendez, je vous... — Halle!

Le carré fit halte. Encore quelques boulets tuèrent cinq ou six hommes du front de derrière, qui commençait visiblement à s'ébranler.

— Que personne ne bouge ! cria Sareadjew d'une voix de tonnerre, sans quoi je vous tiendrai pendant deux heures sous les boulets.

ago ROSSLAWLEW.

Sous-officiers, en ligne!... En avant... Alignement! halte... Au pas! Marche!

— Écoute, Sareadjew, dit Piosslawlew à demi voix ; il est tout simple que tu veuilles montrer ton intrépidité, et tu fais fort bien; mais marcher au pas, s'aligner, faire pour ainsi dire l'exercice sous les boulets d'une batterie ennemie..., je ne veux pas appeler cela de la ftmfaronnade, car tu n'es point fanfaron; mais c'est un pédantisme inhumain.

— Va-t'en au diable, frère, avec tes tournures françaises. Je sais fort bien ce que je fais. On voit que tu es encore jeune. Quand le soldat est obligé de penser à garder le pas et à s'aligner, il n'a pas le temps de songer aux boulets de l'ennemi.

— Tu peux avoir raison ; mais pourquoi les faire marcher si lentement?

— Tu voudrais peut-être que je commandasse le pas accéléré? Non, frère! Du pas accé. 1ère au pas de course, il n'y a pas bien loin , et quand une fois ils auront commencé à courir, si la cavalerie tombe sur eux, l'officier peut se dispenser de commander. Mais regarde sur la gauche ; il me semble que notre ami Sarjetzki fait la même manoeuvre que nous.

l'affaire d'honneur. 291

En effet, Sarjetzki, attaqué par deux escacadrons de cuirassiers, après une escarmouche assez vive, avait déjà commandé la retraite, quand une division tout entière de hulans russes vint à son secours. La cavalerie ennemie fut alors bientôt repoussée ; mais au même instant Rosslaw^lew vit un officier russe tomber de cheval , mort ou blessé.

— Juste ciel! s'écria-t-il, c'est certainement Sarjetzki; précisément , voilà son cheval blanc.

— Eh , frère , interrompit Sareadjew, comme s'il n'y avait pas d'autre cheval blanc que le sien! Mais attends, où vas-tu donc? ^/^"^

Rosslawlew, sans l'écouter, piqua des deux, ^^ et courut à l'endroit où le combat de cavalerie j, ^^ avait lieu. W ^; '^

Comme Rosslawlew s'en approchait, l'ennemi, '?^\. qui avait reçu du renfort, s'était rangé de nou-^' ^ veau en bataille, et entre les deux colonnes de ca- ^^cL^ Valérie allaient et venaient des flanqueurs qui ^j> montraient leur adresse. Un chasseur à cheval français qui venait de renverser un hussard russe d'un coup de sabre, s'avança jusqu'à dix pas de Rosslawlew, et lui lâcha un coup de pistolet. Dans l'ardeur de sa course , Rosslawlew ne sentit qu'une légère douleur au bras gauche, et il

1Ç)1 ROSSLAWLEW.

allait toujours , quand le premier officier qui le rencontra fut Sarjetzki.

— Grâce au ciel! tu vis, cria Rosslawlew; et dans le feu, j'avais cru voir...

— Oui, Wladimir, je suis encore en vie et ne suis pas même blessé ; mais les Français ont envoyé mon lieutenant dans Tautre monde. Je le regrette : c'était un brave homme. Mais attends! qu'as-tu au bras? tu es blessé.

— Blessé ! serait-il possible?

— Oui; et à ce qui paraît, ce n'est pas une plaisanterie; il faut te faire panser le plus tôt possible.

Un capitaine de hulans, s'approchant des hussards , dit :

— Un aide-de-camp arrive à l'instant, avec l'ordre de nous retirer derrière notre ligne.

— Eh ! Trotschenko ! cria Sarjetzki, sonne le rappel! Il paraît que les Français aussi sont fatigués du combat ; leur ligne commence à s'éclaircir, et leur canonnade est tout -à- fait muette.

— De notre côté, cela est vrai, dit le hulan ; mais écoutez comme elle est encore forte à l'aile gauche.

L'escadron de hussards se rallia à celui de

l'affaiiie d'honneur. 293

hulans, et, traversant le ruisseau sans être poursuivis par l'ennemi , arriva sur l'autre bord en même temps que Sareadjew, qui avait perdu encore quelques hommes. Sarjetzki remit alors le commandement au premier officier après lui, et conduisit Rosslawlew à l'ambulance établie à une demi-werste derrière notre réserve, A chaque pas ils rencontraient des blessés. Tous les chirurgiens étaient occupés. Après avoir attendu environ un quart d'heure à côté d'un feu allumé au milieu des chariots de bagages, Sarjetzki, qui commençait à perdre patience, s'écria :

— Mais que devient donc le chirurgien de notre escadron ? Je crains fort que l'os ne soit fracassé.

— C'est ce que nous allons voir sur-le-champ, dit en s'approchant de lui un homme de moyenne taille , à la figure large et rubiconde, et aux yeux étincelans; veuillez permettre...

— Il y a plus d'une demi-heure que nous vous attendons, dit Sarjetzki.

— J'y suis, mon cher monsieur, j'y suis. Eh î mon cher Wladimir Sergejewitsch, êtes -vous aussi blessé? Eh! vraiment, tout près du coude!... Attendez! que diable! de part en part!

voilà un fameux coup!... Gardez toujours votre habit ; nous découdrons la manche. Holà ! Schwalew, conlinua-t-il en s'adressant à son aide qui se tenait derrière lui l'appareil à la main , coupe la manche pendant que je prépare les instrumens.

— Comment ! vous croyez donc qu'il sera nécessaire... ? demanda Sarjetzki.

— Je ne puis rien vous dire encore, répondit le chirurgien en étalant ses instrumens. En attendant , je doute que cela puisse aller sans amputation. Mais soyez tranquille , j'ai pris mes instrumens neufs : c'est l'affaire d'une minute.

— Mais de par tous les diables, mon ami, s'écria Sarjetzki, quelle rage avez-vous de couper des bras et des jambes! Je suis sûr que vous en êtes à la demi-douzaine depuis ce matin.

— A la demi -douzaine! Non, monsieur, je vous demande pardon , reprit le chirurgien offensé ; un peu plus qu'une demi - douzaine. Schwalew, combien avons-nous amputé de bras aujourd'hui ?

— Onze , monsieur.

— Tu mens, imbécile, il y avait douze bras et trois jambes. En tout, quinze opérations en un seul jour. Il faut convenir que voilà une ex-

l'affaire d'honneur. 295

cellenle pratique! Maintenant, Wladirnir Sergejcwitsch, permettez...; mais soyez sans inquiétude, je ne veux que sonder votre blessure.

Après un silence d'une minute, pendant laquelle Sarjetzki ne détourna pas un instant les yeux de dessus son ami , le chirurgien déclara que, selon toute apparence, la balle n'avait pas fait de grands dégâts.

— Je vous félicite , Wladirnir Sergejewitsch, dit-il , je pense que vous conserverez votre bras ; mais si la balle avait porté une ligne plus bas, . nous aurions été obligés de le couper; du reste, si vous vouliez encore , ce serait beaucoup plus court..., l'affaire d'un instant..., et aussi plus sûr.

— Mille grâces, Iwan Iwanowitsch, dit Rosslawlew en souriant ; pour cette fois, je courrai le risque de ce qui en arrivera , et je garderai mon bras.

— Comme il vous plaira, seulement je vous conseille de quitter l'armée ; votre blessure exigera en tous cas des soins assidus : et comme nous ne restons pas deux jours à la même place, il sera fort difficile de vous les rendre ici.

— En effet, dit Sarjetzki, crois-moi, va retrouver ta prétendue, et fais-toi guérir chez elle. Tu le vois, ma prédiction est accomplie. Tu parais

Q.g6 ROSSLAWLKW.

devant elle le bras en écbarpe, et la croix de Saint-George à la boutonnière. Il faut convenir que tu es un heureux coquin!... Qu'est-ce que moi j'y aurais gagné, si j'avais été blessé? Devant qui me présenterais-je la manche décousue? devant qui ferais-je l'intéressant?... Serait-ce par hasard devant mes cousines et ma respectable tante? Quel plaisir!... Il paraît qu'à la fin l'aile gauche est aussi devenue raisonnable. Il était temps vraiment. Dans une demi-heure , on ne 'pourra plus voir à six pas devant soi.

La bataille était terminée, et notre arrièregarde occupa un bivouac à deux werstes en arrière. Le lendemain, Rosslawlew obtint un congé de son général ; et, ayant pris des chevaux de poste à Wiasma , il arriva heureusement à Serpuchow. Là il fut obligé, malgré lui, de s'arrêter. L'état de sa blessure avait tellement empiré, qu'il ne put repartir qu'au bout de plusieurs jours; et enfin, le 26 août, jour de la célèbre bataille de Borodion, Rosslawlew changea pour la dernière fois de chevaux à trente werstes de Utjeschino.

XïlI.

Le cheminde traverse, détrempé par la pluie, que Rosslawlew suivait avec son domestique, devenait plus mauvais à mesure qu'ils avançaient; et, quoiqu'ils n'eussent pour voiture qu'une légère chaise de poste , les chevaux fatigués pouvaient à peine les traîner. Le soleil était près de se coucher; ses derniers rayons, brillant dans un ciel pur, doraient les sommets d^ collines couvertes de champs de blé. Pas un nuage

ne se montrait clans le ciel, au-dessus de la tête, ou derrière nos voyageurs ; mais l'air était lourd; on respirait difficilement, et devant eux de gros nuages noirs s'amoncelaient derrière un bois épais.

— Nous allons avoir un orage terrible, monseigneur, dit Jegor en regardant devant lui avec inquiétude. Examinez les nuages là-bas : l'un est plus effrayant que l'autre. Que tous les saints nous soient en aide!

— Ce n'est pas sans cause que le temps a été si lourd aujourd'hui, observa le postillon; et puis les hirondelles volent bien bas. Nous aurons certainement un orage.

— Y a-t-il encore loin jusqu'à Utjeschino? demanda Rosslawlew.

- — Quinze werstes..., ou un peu plus.

— Rien que quinze werstes ! dit Jegor; en ce cas, va toujours. Quinze werstes sont bientôt franchies.

— Je ne demanderais pas mieux que de me presser; mais tu vois comme le chemin est mauvais. Aussi voilà huit jours entiers que la pluie tombe par seaux.

— Le chemin sera peut-être meilleur un peu plus loin.

— Tout au contraire. A trois werstes du village, il devient si boueux qu'il en est presque impraticable.

— N'y a-t-il pas d'autre route que celle-ci? demanda Rosslawlew.

— On dit qu'il y en a une qui passe par le bois. Si l'on rencontrait quelqu'un à qui l'on pût la demander, on pourrait l'essayer ; mais la nuit approche, et si nous nous égarions, nous ne serions pas en sûreté.

— Halte ! s'écria Jegor. Je vois un homme à cheval près du bois. Allons de ce côté ; il est peut-être du pays.

Le postillon pressa ses chevaux, qui, au bout de quelques minutes, rejoignirent, non loin d'un bois épais de sapins, un cavalier qui suivait la lisière du bois, accompagné de deux lévriers.

— Wladimir Sergejewitsch , voilà, je crois, le garde-chasse de Nicolas Stepanowitsch Ischorski. Précisément, c'est lui! — Holà! Schurlow 1 Bonsoir, mon ami.

Le garde-chasse arrêta son cheval, s'approcha de la voiture , et s'écria :

— Ne me trompé -je point? Ah! monsei-

JOO ROSSLAWLEW.

gneiir Wladimir Sergejewitscli, est-ce vraiment vous ?

— Que fais-tu ici, Archippowitsch ? demanda Jegor.

— Voici ce que je fais , répondit Schurlow en montrant du doigt deux lièvres qui pendaient au pommeau de sa selle.

— Dis -moi, mon ami, tout le monde se porle-t-il bien chez vous ? demanda Rosslawlew avec une inquiétude visible.

— Grâce au ciel, monseigneur, Praskovia Stepanowna et ses deux demoiselles sont en parfaite santé. Quant à notre maître , nous n'en avons point reçu de nouvelles. Il est entré dans la milice. Tous nos voisins sont dispersés. L'un est comme lui dans la milice , l'autre est allé dans ses terres éloignées. Le croiriez-vous, Wladimir Sergejewitsch ? notre cercle tout entier est pour ainsi dire parti. Et tout annonce que l'automne sera superbe. On ne vole pas pour un kopeck de gibier , et il n'y a personne pour chasser.

— - Ecoute, frère, interrompit Jegor, où est le chemin de traverse qui passe par le bois? On dit que le chemin par le village est épouvantable.

— Plus que je ne pourrais vous le dire. Il esl meilleur par le bois ; mais encore , il y a des endroits où il n'est presque pas possible d'avancer. On a de la boue jusqu'au timon. Je vais aller à côté de la voiture, et vous indiquer à quel endroit il faut détourner.

Le postillon fouetta les chevaux, et nos voyageurs poursuivirent lentement leur route.

— En vérité, monseigneur, continua Schurlow, nous ne pensions pas vous revoir de sitôt. Mais que vois- je ! vous avez le bras en écharpe?

— Oui, je suis blessé.

— Dieu soit loué que ce ne soit qu'au bras. Mais on dit qu'à Smolensk il est tombé bien des tètes. Ah ! monseigneur, il paraît que Dieu nous en veut ! Dans quels tristes temps nous vivons ! Combien n'avons -nous pas vu d'habitans de Smolensk passer par notre cercle! Les pauvres gens! ils sont complètement ruinés. Plus d'un propriétaire s'en va, avec sa femme et ses enlans, sans savoir de quel côté il se dirige. Aussi vrai qu'il y a un Dieu , le cœur saigne quand on voit tout cela. Et puis, quand après cela on voit passer des prisonniers, ou aurait presque envie de les uicltre tu pièces, ces chiens! Ah !

3o2 ROSSLAWLEW.

monseigneur !... maisPraskowiaStepanowna!... que Dieu lui soit en aide !

— Que veux-tu dire par là ?

— Hélas, monseigneur ! il vaudrait mieux pour moi ne pas le dire , et pour vous ne pas l'entendre. Elle est, après tout, la propre soeur de notre maître ? et savez-vous ce que l'on dit d'elle?... Les oreilles vous en tintent!... C'est une honte!

— Tu m'effraies; mais qu'y a-t-il donc?

— Vous rappelez-vous encore, monseigneur, qu'il y a deux mois je me suis démis le pied, le jour où, grâce à vous, nos chiens perdirent la piste, et le lièvre nous échappa? Ah! digne Wladimir Sergejewitsch , j'ai eu bien du chagrin ce jour-là ! Je venais précisément de pousser le lièvre dans la plaine, quand vous Je

vous demande mille pardons, mais les noms dont je vous ai appelé n'étaient pas des plus flatteurs.

— C'est bien, mon ami, c'est bien; mais il n'est pas question de cela maintenant.

— Or, voyez-vous, monseigneur, j'ai été près d'un mois entier à ne pas pouvoir faire usage de ce pied , tout ft acturé. On parlait des Français, de la guerre; tout à coup j'apprends que

LA NOCE, 3o3

l'on a amené nn Français prisonnier dans le village , chez Praskowia Stepanowna. Il était malade..., on ne pouvait donc pas le laisser aller avec les autres prisonniers ! Ne dirait-on pas qu'il n'y a point de prison dans notre vilie ?

— Ah ! c'est ce colonel...

— Qui diable sait si c'est un colonel ou non, officiers et soldats vivent si famihèrement ensemble; leurs habits sont unis, comment distinguer d'après cela un caporal d'un général?... Tout cela n'aurait été rien si on l'avait laissé dans le village , ou si on l'avait logé à l'office ou dans une salle de bains; mais, je frémis en le répétant, croiriez-vous qu'il s'est établi dans le château même, et qu'il a pris possession de l'aile tout entière qu'habitait autrefois le défunt mari de Praskowia Stepanowna? Il serait dix fois colonel, que c'est toujours au fond un Français; monseigneur, il a bu de notre sang. Est-il donc convenable qu'une noble dame russe ait des relations de ce genre avec lui ?

— Ecoute, Schurlow, Dieu lui-même veut que nous compatissions à un ennemi sans défense, surtout quand il est malade...

— Oui, mais il y a long-temps qu'il a recouvré la santé, monseigneur, et vous devriez voir

3o4 ROSSLAWLEW.

comme il est engraissé, comme il est devenu rond... On dirait le bœuf gras! Mais tout cela ne serait encore rien : que me fait à moi sa graisse? Mais au diable; je dis, moi , qu'un cordonnier ne doit se mêler que de chaussures. Quelle honte pour nous!... En vérité, il fait tout comme s'il était notre maître.

— Comment cela ?

— Oui comment? Ne parcourt-il pas le château d'appartement en appartement, comme si tout cela lui appartenait? ne fume-t-il pas dans cette même pipe d'écume de mer que feu notre maître aimait tant? On a beau faire ce qu'on peut pour lui plaire, il se donne des airs avec les gens comme s'ils étaient à lui. Et quand il va se promener dans le jardin avec madame... Dieu tout-puissant, comme il se rengorge! comme il lève la tête!... Le diable y perdrait patience! Je suis déjà vieux; mais, toutes les fois que je le rencontre, le sang me bout dans les veines... Qui sait combien de fidèles il a déjà tués? et une dame russe le porte sur les mains!

— Sois tranquille, Schurlow; puisqu'il est rétabli, il faudra bien qu'on se décide à le renvoyer à la ville. Moi-même j'en dirai un mot.

— Faites, monseigneur; sans quoi, voyez-

LA. NOCE. 3o5

VOUS, tout ce]-^ finira mal. Les paysans, tians le village, murmurent déjà, et so disent ; Qu'estce que cela signifie? Notre maîtresse trahiraitelle par hasard le pays, puisqu'elle loge et traite si bien ses plus grands ennemis? Ils sont devenus en dernier lieu si bruyans, que l'intendant ne savait plus que devenir, dans son inquiétude. Le curé Wassilji a eu la plus grande peine à les empêcher d'en venir à des voies de fait contre lui. Depuis ce temps, à la vérité, le Français ne se fait plus voir sur la route, et madame est devenue bien affable pour le père Wassilji. Il yades semaines où il va jusqu'à cinq fois au château. Oui, monseigneur, ce n'est pas pour rien. Savez-vous ce que l'on en dit?... Je frémis en le répétant.

— Eh bien , qu'est-ce que l'on dit ?

— On dit, continua Sclîurlow à voix basse, que notre vieille maîtresse épousera ce Français.

— C'est absurde!

— Il est possible que ce soit absurde, mais on ne saurait fermer la bouche aux paysans; et vous direz ce qu'd vous plaira , mais cela en a toute l'apparence. Pelagcja N^kolajewna, votre

3o6 ROSSLAWLEW.

prétendue, a été, il n'y a pas long-temps, terriblement malade, la pauvre demoiselle !

— Qu'est-ce que tu dis ?

— Oui, monseigneur, ce n'était pas une plaisanterie ; mais on assure qu'elle va maintenant beaucoup mieux et qu'elle est redevenue plus gaie. OlgaNikolajewna, à ce que l'on dit, n'aime pas le Français ; d'après cela , sur qui pouvait-il avoir des vues, si ce n'est sur la vieille dame? Etl'onm'a assuré qu'elle ne le quitte pas plus que son ombre et elle crache le français comme de l'eau. Du matin jusqu'au soir on n'entend dire au château c[ue moussié et moussié, madam et madam, et les sifflemens et les grascieaiens ne finissent pas. Vous me direz ce que vous voudrez, mais tout cela ne présage rien de bon. Le diable est bien puissant, monseigneur, et un péché est bientôt commis. D'ailleurs j'ai vu bien des Français de toutes les espèces ; mais je leur ai toujours vu un air étique; ils paraissent avoir à peine le souffle ; mais celui-ci, quel homme!... C est bien certainement un Français, et pourtant, monseigneur , à parler franchement il vaut un Russe. Vous riez, Wladimir SergejewitschPmais prenez bien garde que vous ne soyez tous en dérmitive obligés de pleurer.

LA. NOCE. 3o7

— Sois tranquille, Schurlow; tu ne sais pas pourquoi Praskovia Stepanowna fait tant d'a-

miliés à ce Français. C'est une ancienne connaissance.

— El: vérité !... Alors c'est autre chose. Il vaudrait pourtant mieux qu'on l'envoyât au dépôt. Ce n'est pys le moment de recevoir de pareilles connaissances, WladimirSergejewitsch! Yous savez le proverbe. Il faut servir son maître avant de servir Dieu! Et comment pouvonsnous en ce moment mieux servir notre empereur qu'en contribuant à exterminer cette plaie étrangère PîMais voici le ciiemin que vous devez prendre, "Wiadiniir Sergejewitsch, continua le vieux cbasseui- en arrêtant son cheval. Suivez ce taillis jusqu'à ce que vous arriviez au chemin creux. Tenez toujours la droite jusquelà ; puis vous prendrez à giiuche ; aussitôt que vous serez près de la croix de bois... vous savez là-bas, dans le bois de sapins...

— Qui ne connaît pas cette croix? dit Jegor. Tu veux dire sans doute celle au pied de laquelle on a enterré l'administrateur Terentjitsch, qui, du temps de Pugatschew, fut tué par les cosaques ?

— Précisément.

3o8 ROSSLAAVLEW.

— Ail ! frère; c'est un vilain endroit que celui-là ! Il y a des gens qui assurent y avoir vu brûler la nuit une lampe et le mort assis auprès.

— J'en ai aussi entenda parler, mais je n'y

ai jamais cru Et quand vous serez arrivés

près de la croix , vous suivrez le bois encore pendant une verste et demie, et vous en sortirez alors près du cimetière. Mais c'est là qu'il y 2 un terrain marécageux épouvantable. Prenez par conséquent de préférence à droite. Par le champ, le chemin à la vérité vous secouera un peu, mais du moins vous n'enfoncerez pas. Adieu donc, WladimirSergejewitsclî, portez-vous bien.

— Mais où vas-tu donc ainsi , Schurlow ?

— Je passe la nuit non loin d'ici, chez un de mes amis, dans le jardin aux abeilles. Je voudrais bien battre un peu le bois demain de ce côté. On prétend y avoir vu avant hier un loup. Adieu, monseigneur, bon voyage. Mais hâtezvous, pour ne pas être surpris par l'orage..; Voyez quels gros nuages se rassemblent au midi !

Le ciel était en effet tout couvert de ce côté d'épais orages imngeux ; quelques éclairs Je

LA NOCE. . 3oQ

sillonnaient de temps en temps, et, quoique le tonnerre ne grondât encore que faibleiTient et à une grande distance, les feuilles des arbres s'agitaient pourtant, et l'air devenait déplus en plus lourd. Schurlow retourna alors la bride de son cheval, appela à lui ses chiens et repartit au grand galop , tandis que nos voyageurs pénétrèrent dans l'étroit sentier qui s'enfonçait dans le bois. A chaque pas qu'ils faisaient, la nuit devenait plus obscure , le silence de la tombe régnait autour d'eux. Pendant quelques minutes rien ne troubla le calme solennel de la nuit; les voyageurs ne disaient rien , et la voiture roulait sans bruit sur le chemin détrempé; seulement de temps en temps on entendait les pieds des chevaux écraser des feuilles ou des branches mortes, ou bien le léger pas d'un lièvre qui traversait le sentier.

— Quelle terrible nuit ! dit enfin Jegor. Je prie Dieu, mciseigneur, qu'il nous fasse fliire un bon voyage. Je ne sais ce que vous en pensez , mais quant à moi, je commence à avoir peur. Si nous allions nous égarer.

Rossiawiew ne répondit rien.

— Je ne puis pas souffrir les forêts, continua Jogor à demi-voix , et en regardant autour

de lui avec inquiétude; avant que l'on s'en doute, on se trouve tout à coup on ne sait où. En plein jour on ne verrait pas le bout de son nez, et maintenant... il n'y a pas une étoile dans le ciel... quelle obscurité!

En effet, de quelque côté qu'il se tournât, ce n'était qu'un mur de noirs sapins entremêlés de loin à loin d'un bouleau élancé qui élevait son tronc blanc, comme un mort enveloppé d'un linceul. Il s'arrêta quelques minutes encore ; la dernière lueur du crépuscule se dissipa sous les sombres nuages dont l'horizon était chargé, et - les ténèbres devinrent complètes. Le postillon descendit de son siège pour marcher à coté des chevaux, qui, dressant les oreilles, voulaient à peine avancer. Pendant plus d'une heure la voiture alla au pas; Rosslawlew gardait le silence, mais Jegor, pour se donner du courage , se mit à siffler un air et à presser les chevaux.

— Allons, dit-il enfin au postillon , pourquoi perds-tu ainsi ton temps? remets-toi à ta place et va.

— Oui, va; c'est bientôt dit! Et si je te versais? Tu vois comme il fait noir.

— Chante donc, c'est du moins plus gai.

LA NOCE. 3i r

— Si tu aimes tant la musique, chante toimême.

— Et pourquoi ne veux -tu pas chanter, toi?

— J'en ai grande envie vraiment 1 je voudrais d'abord que le bon Dieu nous tirât d'ici. Qui sait seulement si nous sommes dans la bonne route ?

— Voilà, il faut en convenir, un fameux postillon, qui ne sait pas le chemin. Prends garde à toi, frère, car je te préviens que si tu nous égares, tu t'en repentiras.

— En vérité ! Mais tu ferais mieux de garder tes menaces pour un homnie riche; il finirait par te donner de l'argent, au lieu que de chez moi il n'y a rien à tirer. Je vous avais dit d'avance que je ne connaissais pas cette route de traverse.

— Nous sommes-nous réellement égarés? demanda Rossîawlew.

— Soyez tranquille, monseigneur. Dieu est bon, nous sortirons bien du bois. Le seul inconvénient est que nous soyons surpris par l'orage. Il commence déjà à tomber quelques gouttes d'eau.

La pluie se faisait entendre dans les arbres,

3 I 2 ROSSLAWLEW.

dont les cimes se pliaient ; le vent mugissait, et tout à coup le ciel parut comme en feu.

— Que le Seigneur Dieu nous soit en aide, dit Jegoren se signant; quel terrible éclair!

Un coup de tonnerre plus terrible encore ébranla la for^t, sur laquelle des torrens de pluie et des tourbillons de vent fondirent à la fois. Les pins élevés se courbèrent comme de faibles roseaux ^ leurs branches se brisèrent avec éclat; le bruit sourd de la pluie et les longs gémissemens de la tempête se perdaient dans le roulement du tonnerre qui ne cessait pas un instant. Les voyageurs avançaient lentement à la lueur des éclairs qui leur montraient le chemin.

— Arrête, dit le postillon à Jegor. N'est-ce pas un ravin que je vois là-bas? Retiens un peu les chevaux , frère, pendant que je vais voir ce que c'est.

Il avança de quelques pas dans l'épaisseur du taillis, puis il s'écria tout à coup.

— Précisément ! c'est un ravin !

— Vois donc, Jegor, dit Rosslnwlew, il me semble à la lueur de l'éclair avoir reconnu de ce coté la croix de bois. C'o.st sans doute lu lom-

LA NOCE. 3l3

beau (le ïerentjitsch... Regarde , là, derrière cet arbre.

— Je vois, monseigneur, je vois, dit Jegor d'une voix que la frayeur rendait tremblante ; mais vous, ne voyez-vous pas aussi quelque chose ?

— Quoi donc ?

— Regardez donc bien , regardez... là, devant nous!... mon Dieu, ayez pitié de nous pauvres pécheurs.

Un nouvel éclair ayant encore illuminé la croix , Rosslawlew^ crut voir une personne vêtue de blanc qui était assise sur le tombeau et qui remuait la tête.

— Qu'est-ce que cela peut vouloir dire? s'écria-t-il en sautant de la voiture. Il faut pourtant que je m'en rapproche.

— Quoi ! vous voudriez ! Au nom du Seigneur ! s'écria Jegor en saisissant son maître par le bras. Ne voyez-vous pas que c'est le mort lui-même dans son linceul ?

Pendant ce court entretien tout était redevenu tranquille. La pluie et le vent avaient cessé. Ce calme eflVayant dura plus d'une demi-minute; puis tout à coup un éclair d'une vivacité cxtraordinaiie fendit les nunges et passa par

3l4 I10SSLA.WLEW,

dessus la tête des voyageurs. Rosslawlew et Jegor, saisis par l'éclat du tonnerre qui le suivit, eurent de la peine à se tenir sur leurs jambes et les chevaux tombèrent à genoux. A vingt pas d'eux, en face de la croix, un pin commença à fumer, mille zig-zags de feu coururent le long de ses branches, puis la flamme s'éleva brillante, et une vive clarté se répandit sur tout le paysage.

La pluie recommença, et le vent gémit de nouveau dans les arbres. Bosslawlew s'était approché de la croix sans égard pour les prières de son domestique. Il n'y trouva personne, seulement un son ressemblant un peu au rire d'une personne se fit entendre dans l'éioignement et se perdit dans les soupirs du vent. Quand il revint auprès de la voiture, il trouva le postillon à côté des chevaux qui tremblaient , haletaient et se tenaient de peur l'un contre l'autre.

— Qu'allez- vous faire, monseigneur ? demanda le postillon , les chevaux sont devenus terriblement ombrageux ; voyez comme ces pauvres bêtes tremblent. Ne vaut-il pas mieux que nous restions ici? nous courrions risque sans cela qu'ils ne prissent le mors aux dents et ne nous

entraînassent dans la forêt où ils nous briseraient les os comme du verre.

— Je veux bien attendre, dit Rosslawlew. Il paraît que l'orage s'apaise.

— Eh bien, monseigneur, demanda Jegor, avez-vous réellement été au tombeau?

— Je n'y ai vu personne.

— Mais au nom du ciel, ne l'avez- vous donc pas vu ?

— Nous l'avons cru voir, et peiit-ctre... mais dans un si terrible oraf!:e... au milieu du bois... non ! nous aurons certainement pris le tronc d'un bouleau pour un homme.

Jegor secoua la tète d'un air significatif, et ne répondit pas ime syllabe. L'orage dura plus d'une demi-heure; enfin le calme se rétal^iit; les éclairs continuèrent seulement en avant des voyageurs; maisd'autres nuages se rassemblaient encore. Rosslawlew continua sa route. Le sentier étroit et sinueux qui, même le jour, était difficile à suivre en voiture, les forçait à s'arrêter presque à chaque pas. Les roues frôlaient à chaque instant les arbres, le harnais se rompit, et le postillon commençait à murniurer tout haut , disant que le chemin d'Utjeschino n'était point un relais de poste, et qu'il se garderait bien une

3l6 IIOSSLAWLEW.

autre fois d'y condiiire un voyageur pour le prix ordinaire; et la promesse même d'un rouble pour boire ne le consola que quand il se vit enfin sain et sauf hors du bois,

— N'est-ce pas là l'église du cimetière? demanda Rosslawlew en indiquant un édifice bianc que la lueur d'un éclair lui avait permis de reconnaître distinctement parmi les arbres.

— Et derrière, sur la gauche, doit être le village, interrompit Jegor. Tout le monde dort sans doute déjà. Je n'aperçois pas une seule lumière. Il est tard, je pense, monseigneur.

Rosslawlew tira sa montre et la fit sonner. Il ^tait onze heures trois quarts.

• — Il n'y a pas de doute que tout le monde est couché au château. Ne vaudrait-il pas mieux, monseigneur j descendre chez Nicolas Stepanowitsch?

— Non , on est peut-être encore debout. — Eh ! postillon , va vite ; je te donne encore un rouble pour boire.

Le postillon fouetta ses chevaux ; mais le chemin était si mauvais qu'il leur fut impossible d'avancer. Nos voyageurs arrivèrent pourtant enfin au cimetière. Quand le postillon arriva près de la touffe d'arbres qui entourait l'église

de trois côtés, il oublia la recommandation du vieux chasseur, et ne quitta pas la route ; les roues enfoncèrent dans la boue jusqu'au moyeu, et les chevaux ne voulurent pas faire un pas de plus, en dépit des coups et des cris. Après que le postillon se fut en vain fatigué pendant un quart d'heure, il déclara positivement que sans chevauîi de renfort, il ne sortirait jamais de là.

— Il faudra bien s'y décider, monseigneur, dit Jegor; restez ici pendant que j'irai chercher du secours.

— Cours au moulin; il n'est qu'à quelques pas d'ici.

— C'est vrai, il est habité par le meunier Archipp et sa famille. — Attendez, je vous en prie, monseigneur; en un instant je serai de retour.

En Russie, presque tous les villages ont leurs traditions de sorciers, de revenans et de spectres; et quiconque a passé son enfance à la campagne, ne peut manquer d'avoir entendu dire à sa nourrice, à sa bonne ou à son vieux domestique, combien il est terrible de passer la nuit devant luî cimetière, surtout quand il s'y trouve une église. Le paysan russe, dès qu'il a endossé l'uniforme, brave la mort que vomit une batterie

3l8 ROSSLAWLEW.

ennemie , et quand il n'est point soldat, il court par pure témérité sur la glace lorsqu'elle craque sous ses pieds; mais pour rien au monde il ne passerait de son plein gré, la nuit, devant un cimetière. Il ne faut pas s'étonner, d'après cela, si le postillon, qui était resté seul avec un voyageur très-peu communicatif^ ne regardait qu'avec un grand battement de cœur ce terrible cimetière qui était situé à moins de cinquante pas de la route.

Rosslawlew ne comprenait pas lui même ce qui se passait dans son âme. Il ne pouvait penser sans ravissement àsonbonbenr, et pourtant - une certaine inquiétude inexplicable lui serrait le cœur. Il brûlait d'impatience de presser sa Pauline dans ses bras , et pourtant il se réjouissait presque des retards perpétuels qui « éloignaient l'instant de son bonheur, bonheur

. ^l^^i y peu de jours auparavant, assis au feu de

bivouac, ne se présentait à ses espérances que dans un vague lointain. Nous nous livrons facilemient à l'espoir , nous croyons aveuglément à toutes les promesses, et quand vient le moment de jouir de la félicité à laquelle nous avons aspiré, les craintes et les doutes troublent presque toujours notre joie. N'est-ce pas peut-

être ces cloutes sur la stabilité du bonheur sur la terre, que nous appelons pressentimens, quand par hasard ils viennentàse vérifier? Car s'ils ne se vérifient pas, nous oublions bien vite qu'ils aient pénétré un moment dans notre cœur. Rosslawlew, absorbé dans ses réflexions, ne remaïqua pas que le postillon demeurait déjà depuis quelques minutes immobile, les yeux attachés sur le cimetière , et tremblant de tous ses membres.

— Ah! monseigneur, monseigneur, dit-il enfin d'une voix altérée , qu'est-ce que j'aperçois là?

— Mais qu'as-tu donc, mon ami? demanda

— N'entendez-vous donc rien, monseigneur? Ah! tous les bons esprits louent le Seigneur!

— Tais-toi donc!... Mais en effet!... Un chant d'église.... Mais où chante-t on donc ?

—Où donc, si ce n'est dans le cimetière? Là, encore!... Que Dieu nous soit en aide!... Ah! monseigneur, cela n'est pas naturel.

— C'est peut-être un enterren)ent.

— Enterre-t-on la nuit, monseigneur?

— Cela est vraiment extraordinaire. Reste auprès des chevaux, dit Rosslawlew en sautant

de la voiture, et en prenant son sabre sous le bras.

— Ah! mon bon, mon excellent seigneur!

Comment voulez-vous que je reste seul ici?

— Sois tranquille, mon ami, les morts ne traversent pas la roule, dit Piosslawlew en souriant.

— Voyez donc, monseigneur, s'écria le postillon, voyez donc. Voilà une lumière à la fenêtre. Saint, saint est notre Dieu!... Ah! saints du paradis!... Je frissonne!... Mais où diable court-t-il donc? ajouta-t-il en regardant aller Rosslawlew; attends, il s'en repentira... le téméraire!... Il ne songe pas seulement à faire sa prière.

Rosslawlew grimpa par dessus le treillage dont le cimetière était enclos. Comme il se frayait péniblement un chemin à travers les tombes, il n'entendait plus chanter; mais il voyait distinctement que l'église était éclairée. Il crut même voir un objet noir arrêté dans un coin du cimetière, et il entendit un bruit comme de chevaux qui piaffaient. Afin de pouvoir jeter un regard dans l'intérieur de Téglise, il était obligé de monter un escalier petit et étroit placé dans le vestibule. A peine eut-il posé le pied

sur la première marche, qu'une personne qu'il ne voyait pas lui cria de dessous ses pieds, d'une voix rauque :

— Va plus doucement, toi; on ne foule pas les personnes vivantes aux pieds, et je ne suis pas encore morle.

Rosslawlew lit involontairement deux pas en arrière, et mit la main à son sabre; mais au même instant, à la lueur d'un éclair, il vit une femme assise sur l'escalier. Elle était vêtue d'un sarafan bleu, et ses cheveux retombaient sur ses épaules. Elle grinçait des dents, et ses yeux étincelaient d'une manière effrayante.

— Est-ce toi, Fedora? dit Rosslawlew en la reconnaissant; que fais-tu ici?

— Est-il nécessaire que je le dise? Je suis venue pour l'enterrement.

— Pour quel enterrement?

— Tu n'as qu'à regarder par la fenêtre, tu le verras toi-même. Ah !... entends-tu? on chante : Laisse reposer les morts auprès des saints.

•—-Oui, on chante en effet; mais ce n'est pas là un chant funèbre..., au contraire.... il me paraît....

Rosslawlew ne peut achever; une terreur involontaire s'empare de lui. Il ne se trompe j. ai

3aa ROSSLAWLEW.

point.... Des sons et des paroles qui ne lui permettent pas de douter, pénètrent jusqu'à son oreille.

— Mon Dieu! s'écria-t-il; c'est un mariage.... dans le cimetière.... à minuit!... Schurlow a donc eu raison... L'infortunée! quelle folie est la sienne !

— Chut! paix! interrompit l'insensée; ne crie pas si fort ! ïu troubles leurs chants! Là! les entends-tu qui connnencent l'hymne de la mort!... Mais attends! Où vas tu? (Elle saisit Rosslawlew par le bras.) Restons ici; quand on apportera le corps, nous le suivrons jusqu'au tombeau.

Rosslawlew, que la pauvre Fedorane quittait pas, courut dans le vestibule, et se plaça près de la première fenêtre. L'intérieur de l'église était faiblement éclairé par quelques bougies placées dans les lustres. A un endroit élevé, devant le pupitre de l'Évangile, se tenait un ecclésiastique avec tous ses ornemens; à côté de lui étaient les mariés, chacun avec une couronne sur la tête ; et un peu plus loin, près de la fenêtre , deux femmes couvertes de manteaux, l'une desquelles paraissait verser d'abondantes larmes. Rosslawlew, qui ne voyait que le dos

de tous ces personnages, ne pouvait les reconnaître, mais il ne douta pas que les femmes ne fussent Pauline et Olga. I.e marié, qui portait un uniforme étranger, était évidemment le colonel français prisonnier; mais quelle était la mariée?... Ce ne pouvait pas être la dame de Lidin... Cette taille élevée, ces beaux cheveux flottant sur les épaules!... Juste ciel!... Serait-ce Olga?... Cependant l'ecclésiastique prend les deux mariés par la main pour leur faire faire le tour du pupîtrc.ïls marchent... Les voilà parvenus à la porte du milieu..., ils s'arrêtent..., ils ont fait le tour.... La lumière de la lampe qui éclaire le visage du Sauveur, tombe directement sur les traits de la mariée.... Dieu tout-puissant!... c'est Pauline! En ce moment, un éclair d'une vivacité extraordinaire enflamme tout l'horizon; un coup de tonnerre terrible ébranle l'église ; mais Rosslawlew ne voit , n'entend plus rien; son cœur est pétrifié; il ne respire plus; son sang s'arrête dans ses veines. Il s'élance comme un insensé vers la porte de l'église; elle est fermée. Grinçant des dents, et dans un véritable accès de rage, il saisit le marteau de fer; mais son agitation détache l'appareil de sa blessure , le sang en échappe par tor-

324 ROSSLAWLtW.

rens, et il tombe par terre sans connaissance. La cérémonie du mariage étant terminée, les portes de l'église s'ouvrirent. Devant le jeune couple marchait l'ecclésiastique, accompagné du sacristain qui portait la lanterne. Il avait déjà levé le pied pour traverser le seuil, quand toutàcoup il recula avec un grand cri... A la porte était couché un homme baigné dans son sang; à sa tête était assise la folle Fedora.

— Au nom du ciel! qu'est-ce que cela veut dire? dit le prêtre. Eh! Philippe! éclaire-nous donc... Mon Dieu! continua-t-il, un officier rus^e !

— Et tout couvert de sang! s'écria Pauline.

— Qu'y a-t-il là de si extraordinaire ? dit Fedora en jetant un regard foudroyant sur Pauline; ne crains rien ; passe par dessus. Cela ne doit pas t'intéresser beaucoup. Ce n'est que du sang russe.

Le sacristain se pencha vers la terre, et éclaira de sa lanterne le pâle visage de Rosslawlew.

— Juste ciel!... Rosslawlew î... s'écria Olga: — Rosslawlew! répéta Pauline avec un accent

terrible ; vit-ij encore ?

Li KOCE. SaS

— Non, il est mort, interrompit la folle. Je

vous invite à son enterrement.

Et le rire sauvage qu'elle poussa étouffa le

cri de douleur et de désespoir de l'infortunée

Pauline.

XTV.

Le matin , vers six heures, une jeune fille était assise à côté du lit placé dans une chambre vaste et bien éclairée, dans lequel était couché Piosslawlew, qui n'avait pas encore repris ses sens. Les traits pâles de cette jeune personne exprimaient une douleur excessive. A côté d'elle se tenait le médecin d'Ischorski, que nos lecteurs connaissent déjà. Il avait la main du malade dans la sienne, et fixait attentivement les yeux

328 ROSSLAWLEAV.

sur son visage inanimé. A la porte de la chambre, Jpgor cherchait à lire dans les yeux du médecin ce qu'il pensait de Tétat de son maître.

— Dieu soit loué, dit enfin Sergei Iwanowitsch, le pouls se ranime un peu; le visage se colore; dans quelques minutes, il reprendra connaissance.

— Mais croyez-vous^ demanda la jeune fille avec l'accent de l'inquiétude , que cette syncope n'aura pas de suites dangereuses ?

— Je ne puis encore rien décider, Olga Nikolajew^na! Si l'hémorrhagie seule en avait été la

, cause, il suffirait de quelques jours de repos.... Mais voilà qu'il revient à lui.

— Je ne puis rester plus long-temps ici , dit Olga en se levant; mais faites-le-moi dire tout de suite si son état empirait.... L'infortuné!

Elle se couvrit le visage de ses mains, et sortit précipitamment de la chambre.

— Reste auprès de ton maître, dit le docteur à Jegor , je vais à la pharmacie préparer une potion fortifiante.

Rosslawlew ouvrit les yeux , se souleva un peu dans sou lit, et regarda autour de lui d'un air élonné.

— OÙ suis- je ? deraanda-t-il à voix basse. Qu'est-ce qne cela veut dire?

— Vous êtes dans la maison de Nicolas Stepanowitsch, monseigneur, répondit Jegor en s'approchant du lit,

— De quel Nicolas Stepanowitsch ?

— Ischorslvi, monseigneur.

— Ischorski ! répéta Rosslawlew; ah! oui; je sais!... Ischorski!... Mais pourquoi donc sommes-nous ici?.... Quand sommes-nous arrivés?... Je ne me rappelle plus.... Attendez un peu.... Hier il me semble que je me suis endormi dans la voiture!. .. Oui, précisément!... l'orage.... le cimetière.... Fedora la folle!... Mon Dieu!.... Le mariage !. .. Hélas ! Jegor ! Quel rêve terrible j'ai fait!

Jegor jeta un regard de compassion sur son maître, et dit tristement en secouant la tête :

— Pourquoi parler de cela, monseigneur?

Tranquillisez-vous. Vous n'êtes pas très-bien portant.

— Qui? moi? Oui! Je sens en effet une certaine faiblesse.... Mais avec tout cela, il m'est impossible de me rappeler pourquoi nous sommes ici, et pas là!... Attends pourtant... Le» chevaux .sont restés emhotu'bés, ce me semble....

33o ROSSLAWLEW.

Tu es allé chercher du secours..., Oui, oui, je n'ai pas rêvé cela... Puis tout à coup nous nous sommes trouvés ici. Mais pourquoi ne parlestu pas?

— Vous voyez bien , nionseignenr , vous vous moquez toujours de nous. Nous sommes des sots quand nous croyons au pouvoir du démon; mais si vous n'étiez pas allé vous-même dans le cimetière...

— Comment ! s'écria Rosslawlew ; j'ai donc réellement été dans le cimetière?... Je ne l'ai donc pas rêvé ?... Eh bien ! quoi? Parle donc, parle ! continua-t-il en sautant au bas du lit. Ses joues si pâles devinrent comme du feu; ses yeux étincelaient; il paraissait avoir conservé toutes ses forces.

— Tranquillisez-vous, monseigneur! dit Jegor; asseyez-vous! Je vous raconterai tout.

— Tout?

— Oui, monseigneur, tout ce que je sais. Hier au soir nos chevaux restèrent embourbés précisément en face du cimetière; la voiturey était tellement enfoncée que les roues ne semblaient plus tourner. Alors je suis allé au moulin chercher du secours. Mais vous êtes demeuré avec le postillon sur la route.

— Oui, c'est juste : continue.

— Je suis arrivé au moulin. Ah! comme il m'a fallu frapper. Personne ne voulait se lever. Archipp avait sans doute en soupant bu un peu trop de braga. Je me disposais déjà à briser une fenêtre, lorsque entin, grâce au ciel, on m'ouvrit. Une demi - heure s'écoula avant que je leur eusse dit ce que je voulais, avant qu'on allumât du feu et qu' Archipp et ses gens se fussent habillés. Archipp alluma une lanterne et nous nous mîmes en route; nous étions quatre. Nous arivâmes et nous trouvâmes la voiture à l'endroit où je l'avais laissée, mais de vous ni de postillon , pas plus que sur la main. Qu'est-ce que cela peut vouloir dire? Nous commençons à crier; voilà qu'un objet sort de derrière un buisson... C'était le postillon, pâle comme la mort et tremblant comme s'il avait eu la fièvre. Qu'as-tu, frère? lui demandai-je; où est mon maître ? Il reprit alors courage et voulut me raconter ce qui était arrivé; mais sa frayeur avait été si grande qu'il ne savait plus du tout ce qu'il disait. Nous finîmes pourtant par comprendre que les morts avaient chanté vêpres dans le cimetière, que vous étiez allé pour les écouter^ que tout à coup on avait crié

332 IlOSSLAWtEW.

et ri près de l'église, qu'un grand bruit s'en était suivi , que l'on avait entendu des roulemens, des siffleraens, des cris, le tout entrera êlé de pas de chevaux. Un mort tout habillé de blanc avait passé par dessus l'enclos de treillage et avait chanté à pleine voix : «Laisse reposer » les âmes près des saints ! »Qu'il avait couru droit à la voiture. Le postillon ajouta que, prévoyant quelque grand malheur, il s'était réfugié derrière le buisson, s'était couché par terre et jusqu'à notre arrivée n'avait fait que prier. Après cela, monseigneur, pourquoi vous le tairais-je ? Les cheveux nous en dressèrent à tous sur la tête. Que pouvions-nous faire? Aller vous chercher dans le cimetière ? Quand je suis quatrième je ne crains pas le diable en personne; mais il n'y eut pas moyen de faire avancer Archipp, et ses garçons avaient perdu tout courage. J'étais sur le point d'y entrer tout seul quand tout à coup nous entendons quelqu'un s'approcher de nous à cheval. Je regarde ; c'est Iwan Peters , le domestique de Praskovia Stepanowna. Il me dit que vous étiez ici , que l'on vous avait trouvé près de l'église du cimetière et que vous étiez sans connaissance. Il me fut impossible de tirer de lui comment et par qui vous aviez été ainsi trouvé.

C'est là, monseigneur, tout ce que je sais. Pendant ce récit, Rosslawlew avait changé plusieurs fois de couleur.

— Ainsi donc, dit-il, ainsi donc... Il n'y a pas de doute... Tout ce que j'ai vu...

— Et qu'avez-vous donc vu, monseigneur?

demanda Jegor d'un ton curieux.

— J'ai vu ma prétendue...

— Votre prétendue? Dans l'église du cimetière ? A minuit ? Au nom de Dieu , monseigneur, à quoi pensez-vous? C'était un effet de votre imagination.

— Elle avait une couronne de fleurs sur la tète; elle était devant le pupitre de l'évangile.

— Que le Seigneur ait pitié de vous! Ce n'était qu'une illusion diabolique.

— Ah ! Jegor, si réellement un malin esprit...

— Pouvez-vous en douter? Satan est bien rusé, monseigneur ; il a déjà fait tourner la tête à plus d'un. Réfléchissez -y bien. Comment était-il possible que vous vissiez Pelageja Nicoîajewna dans le cimetière quand elle est malade au lit?

— Que dis-tu ? D'où sais-tu cela?

— Il n'y a qu'un moment que sa sœur a consulté le médecin pour elle.

— Olga serait ici ? Où est-elle ?

— Elle est retournée chez sa mère. Elle est restée toute la nuit au chevet de votre lit ; et comme elle a pleuré 1 Bon Dieu!... Où peut-elle avoir pris tant de larmes ? Elle a laissé une lettre pour vous.

— Une lettre ! donne, donne!

Jegor prit sur la table une lettre cachetée et la remit à son maître.

— Elle est de Pauline! s'écria Rosslawlew en brisant le cachet, il déplia la lettre d'une main tremblante. Une sueur froide couvrit son front; il fut long-temps avant de pouvoir lire les mots qu'il avait devant les yeux. Les lignes semblaient danser, les lettres n'étaient point à leur place; enfin pourtant, avec de grands efforts, il parvint à déchiffrer ce qui suit :

« Vous devez me haïr... que dis-je? Je ne suis » pas digne de votre haine ; ce sentiment est )» trop près de l'amour. Vous devez au contraire » me mépriser, je vous en ai donné le droit. Je » n'ose pas me flatter d'obtenir voire compas- » sion en vous dévoilant un terrible secret que

» j'espérais emporter avec moi dans la tombe. » Je ne vous connaissais pas encore, Rosslaw- M levvv, que j'aimais déjà celui à qui j'appartiens » maintenant pour toujours. Lui aussi m'ai- » mait; mais à cette époque il ne pouvait de- » venir mon époux. Je ne devais pas m'attendre » à le revoir dans ce monde ; malgré cela, ni les » désirs de ma mère, ni les prières de ma sœur w n'auraient pu me faire manquer à la résolu- » tion que j'avais prise de rester toujours libre; » mais votre amour désintéressé, votre patience, » votre constance, le désir de faire le bonheur » d'un homme pour qui j'éprouvais une amitié » sans bornes , une amitié aussi vive que mon » amour pour lui... C'est là ce qui m'a rendue » coupable. Insensée que j'étais! Je me trom- » pais moi-même. Je croyais que je serais moins » malheureuse à l'aspect de votre bonheur ; » que le serment de n'aimer que vous me fe- » rait oublier tout le passé ; que l'image de ce- » lui qui me poursuivait la nuit comme le jour, » et à qui je ne pouvais penser sans crime, s'ef- » facerait complètement de mon esprit. Je con- « sentis à être à vous, et je jure devant Dieu » que je n'aurais jamais manqué à mon serw ment si je Tavaia revu dans tout son ancien

» éclat..., heureux et dans la possession de tout y» ce qui nous rend un objet d'envie pour le » monde; mais il parut devant moi, couvert » de blessures 5 malheureux, abandonné du » monde entier, et le cœur toujours plein de » son ancien amour ! Le ciel même semblait » vouloir notre union. Il était libre de sa main, » et vous-même, Rosslawlew, lui aviez indiqué » le chemin de la maison

— En voilà assez ! s'écria Rosslawlew en serrant dans sa main avec un mouvement convulsif la lettre qu'il avait tortillée. Que me faut-il de plus?... Jegor ! Des chevaux!

— Comment, monseigneur! vous voulez partir!

— Oui.

— Sans avoir vu votre prétendue?

— Paix!

— Mais au nom du ciel, monseigneur, comment pouvez-vous partir aujourd'hui?

— Aujourd'hui même..., dans une heure!... dans un instant !

— Mais où voulez-vous aller, monseigneur ? A votre terre?

— Non, je n'y respirerais pas assez librement..;

Plus loin, beaucoup plus loin... Où je pourrai me baigner dans le sang de ces scélérats , de ces Français.

— On dit, monseigneur, qu'ils ne sont pas loin de Moscou.

— Pas loin de Moscou ? Allons donc à Moscou...

— Mais votre blessure?

— Sois tranquille ! Je ne mourrai pas de cette blessure-là. Hâte-toi seulement. Le postillon qui nous a conduits ici n'est sans doute pas loin. Il faut que dans une demi -heure nous soyons partis. Pas un mot de plus , continua Rosslawlew, en s'apercevant que Jegor voulait faire quelques observations; je te l'ordonne. Attends! Prends de l'encre et une feuille de papier dans mon nécessaire. Je veux... Il faut que je lui réponde. Maintenant occupe-toi des chevaux, ajouta-t-il quand son domestique eut exécuté son ordre.

— Mais si le postillon exige qu'on paie sa poste double ?

— Paie-la lui quatre fois , pourvu que nous partions dans une demi-heure.

Jegor sortit, et Rosslawlew écrivit ce qui suif î

338 BOSSLAWLEW.

« Je n'ai pas lu votre lettre jusqu'à la fin. » Vous êtes comtesse de Sénicourt, femme du » Français prisonnier... Qu'importe que j'en » sache davantage ? Je ne parle pas de moi ; » mon sort est décidé. La mort me rendra le » repos : elle éteindra la flamme infernale qui » maintenant me consume le cœur. IMais vous !... « Apprenez votre arrêt! Ni votre honte ni » votre repentir ne vous tueront; vous ne pé- » rirez pas non plus par suite de la malédiction » de tous les Russes qui tombera sur votre » coupable tête!... Non! vous vivrez. Après » avoir pressé contre votre cœur la main de » votre mari, teinte du sang de vos frères, vous » continuerez à marcher dans une route jon- » cliée des cadavres de vos compatriotes. Célé- » brez avec lui chaque victime de nos plus » mortels ennemis... Oubliez que vous êtes une » Russe; oubliez Dieu !... Oui, vous n'avez pas » d'autre choix. Il faut que vous oubliiez en- » tièrement qu'il existe un Dieu, ou bien que » vous le priiez d'assister les Fronçais à détruire » la Russie. Dans ce combat à outrance, il n'y » a point de terme moyen. Il faut que nous ou » les Français nous périssions. Vous êtes la » fcnuiie d'un Français! Mourez, malheureuse,

LE VOYAGE A MOSCOU. SSq

»> mourez, s'il est possible, aujourd'hui même... » C'est là mon souhait. Oui, Pauline! C'est la » prière que j'adresse au ciel : car je sens... oui, » je sens que je vous aime encore. »

Rosslawlew cessa d'écrire ; de grosses larmes inondaient ses joues.

. — Ah ! monsieur Sergejewitsch , dit le docteur en entrant dans la chambre , vous voilà déjà levé! Eh bien! comment vous trouvez-vous?,,

Rosslawlew se couvrit le visage de son mouchoir et ne répondit rien. Le docteur lui prit la main, et répéta sa question en jetant sur lui un regard de sympathie.

— Je me porte bien, répondit Rosslawlew, et je compte partir à l'instant.

— Que dites vous ? cela n'est pas possible ; vous avez de la fièvre.

— Vous vous trompez, interrompit Rosslawlew en posant sa main sur sa poitrine. Ici il fait froid comme dans le tombeau.

— Vous avez besoin de repos.

— Soyez sans inquiétude, dit Rosslawlew avec un sourire amer; j'en trouverai bientôt.

— Mais prenez au moins cette potion , et souffrez que je vous panse le bras.

— A quoi cela servira-t-il ? Je suis encore en état de porter un sabre. Grâce au ciel, ma main droite est saine. Soyez tranquille; elle saura trouver le chemin du cœur de tous les Français que je rencontrerai. — Eh bien ! continua Rosslawlew en se tournant vers Jegor qui entrait, nous amènes-tu des chevaux ?

— Ils sont prêts, monseigneur.

Rosslawlew se leva et s'approcha du docteur

d'un pas chancelant.

— Voici, lui dit-il, une lettre pour Pelageja Nicolajewna. Veuillez la lui remettre. Adieu.

Le médecin prit en silence la lettre et suivit Rosslawlew sur l'escalier.

— Adieu, adieu, répéta Rosslawlew; diteslui... non, ne lui dites rien.

— Je l'ai déjà vue ce matin, dit le docteur à demi-voix, et si vous pouviez seulement jeter un regard sur elle!... Ah! Wladimir Sergejewitsch, ^^auline est plus malheureuse que vous!

— Dieu en soit loué ! Ce Français n'a donc point étouffé toute conscience en elle.

— Je suis médecin , Wladimir Sergejewitsch , et, comme tel , accoutumé à voir beaucoup de chagrin; beaucoup de désespoir ; mais je vous

jure devant Dieu que de ma vie je n'en ai vu de plus effroyable. Elle jouit de toute sa raison, et pourtant elle ne parle rien que du parvis de l'église; elle voit partout du sang et Féclora la folle ; tantôt elle rit, tantôt elle gémit, comme une personne qui se meurt, mais elle ne verse point de larmes.

— Fouette , postillon! cria Rosslawlew ; puis se reprenant, il dit en se tournant vers le docteur : — Non, non, arrêtez! vous dites qu'elle est bien malheureuse ?

— Excessivement.

— Ecoutez ! dites-lui que je me porte bien... Rendez-moi la lettre.

Le docteur renditla lettre. Rosslawlew la prit, la déchira et cria au postillon :

— Cinq roubles pour boire; mais jusqu'au premier relais toujours au galop.

En moins de deux heures ils arrivèrent au premier relais. Malgré les prières instantes de son domestique, Rosslawlew ne voulut pas prendre de repos; mais son teint enflammé, son regard inquiet et agité, tout annonçait qu'il était en proie à une fièvre violente. Ils repartirent après avoir changé de chevaux. Ils n'avaient plus que vingt verstes à faire pour arriver à

34a HOSSLAWLEW.

Moscou. La route était couverte de voyageurs venant de cette ville ; pas une seule voiture n'y allait. Les postillons ne chantaient ])as selon leur coutume. Ils conduisaient leurs chevaux en silence comme s'ils les eussent menés à un enterrement. Souvent les voyageurs marchaient à côté de leurs équipages tournant à chaque pas de tristes regards du côté de la capitale abandonnée. Peut-être l'avaient-ils vue pour la dernière fois ! Leurs traits sombres paraissaient doublement tristes par le contraste qu'ils formaient avec les visages gais et exempts de soucis des enfans qui, assis dans les voitures , exprirnaient de mille manières le plaisir que leur causait la vue des bois et des champs verdoyans.

— Qu'est-ce que cela signifie, monseigneur? dit Jegor. Il semble que tout Moscou se sauve. Voyez là devant nous; que de voitures ! que de charettesîll n'y a pas de fin. Ah! monseigneur, il faut que les Français soient déjà bien près de Moscou.

— Je le voudrais bien ! dit Rosslawlew^.

— Ah! que dites-vous, au nom du Seigneur, mon bon, mon cher, mon excellent maître? Vos yeux ne me plaisent pas du tout; vous êtes réellement malade.

in VOYAGE A MOSCOU. 343

— Sottise ! je me porte parfaitement bien ; seulement je me sens oppressé ici... tout me semble tranquille, moi t... A Moscou ! à Moscou !... Là sont nos troupes, là seront bientôt les Français... là, sur ses ruines, se décidera le sort delà Russie!... Ah! Jegor, là, je me porterai mieux... En avant! en avant !

Jegor secoua tristement la tête.

— Ecoutez , Wladimir Scrgejewitscli, dit-il, nou.s devrions nous arrêter ici. Il me semble que vous avez de la fièvre.

— Oui , je suis si oppressé, j'ai si chaud ; l'air est bien lourd ici.

— En descendant la montagne, vous devriez marcher un peu , monseigneur. Cela vous rafraîchirait.

Rosslawlev^ descendit de voiture, fit quelques pas à pied , puis s'arrêtant tout à coup il dit :

— N'entends-tu rien, Jegor? un coup de fusil !... Encore un !

— C'est un chasseur.

— Encore!... Encore!... Non, ce sont des tirailleurs !... où est mon sabre?

— Eh! monseigneur, il n'est pas question de Français par ici. C'est peut-être quelque mau-

vais tour que font les cosaques. On dit que des troupes nombreuses parcourent le pays. Là ! ne l'avais-je pas dit ? Voyez-vous ces cavaliers qui sortent du bois? Ils ont des lances... ce sont des cosaques.

A une demi-werste environ de l'endroit où se tenait Rosslawlev^^ , une centaine de cosaques et à peu près autant de hussards débouchèrent sur la grande route. A la tête de cette troupe, il y avait deux officiers, l'un de haute taille, enveloppé d'un manteau à poil et un bonnet de police blanc sur la tête ; l'autre plus petit, en spencer vert, au collet noir du corps d'artillerie, avec un bonnet de cuir. La selle, la bride , tout ce qui garnissait son cheval était français. Quand le détachement arriva près de notre voyageur, l'officier en spencer vert arrêta son cheval, après avoir jeté un coup d'oeil sur Rosslawlew, et, ôtant poliment son bonnet, il dit:

— Si je ne me trompe, ce n'est pas la première fois que nous nous voyons.

RoslawlcAv reconnut sur-le-champ le taciturne officier avec lequel il avait été trois mois auparavant sur le point de se battre dans le parc de Zarsftoëselo. Mais en ce moment 'Ross-

lawlew lui tendit avec joie la main : car il partageait toute sa haine pour les Français.

— Vous voyez bien , continua l'officier d'artillerie ; ma prédiction s'est accomplie ; vous êtes en uniforme; vous portez le bras en écharpe, et certes en ce moment vous ne vous battriez pas avec moi, fût-ce pour sauver la vie à cent Français.

— Eh! pour cela vous pouvez en être bien sûr, répondit Rosslawlew, et ses yeux étincelèrent de rage... Je voudrais me baigner dans le sang de ces misérables.

L'officier sourit et dit :

— Cela vaut mieux ainsi ; seulement il ne faut pas vous échauffer ; il faut les tuer, les exterminer tous, de sang-froid et sans pitié comme des mouches. Mais évitez surtout de vous mettre en colère contre eux : la colère nuit à la santé... Où allez-vous ?

— A Moscou.

— Si c'est pour vous faire guérir, je vous conseillerais d'aller plutôt autre part. 11 s'est livré une grande bataille à Mojaïsk. Nos troupes se retirent, et dans quatre jours les Français seront peut-être devant Moscou.

— Tant mieux ! c'est là que le sort de notre

patrie doit se décider, et sî je ne puis pas assister à la destruction de tous les Français, je veux au moins périr sous les ruines de Moscou.

— Mais si l'on abandonne Moscou sans coup férir ?

— Sans coup férir ! Notre ancienne capitale î

— Que trouvez-vous d'extraordinaire à cela ? Une ville sans habitans est un corps sans âme. Laissez prendre aux Français ce corps inanimé, pourvu qu'après cela nous les enterrions tous ensemble.

— Comment ! vous croyez?

— Il ne s'agit pas de croire. Le même service se célébrera pour Moscou et pour les Français, et tout sera fini. Nous autres Russes n'aimons pas les partages. Ce qui n'est pas à nous ne doit être à personne. Si en prenant congé de Moscou nous mettons le feu aux quatre coins de la ville, les Français n'y trouveront pas grand'chose à manger. Pendant trois ou quatre jours, ilsy régneront en maîtres, en conquérans.Après cela, ils commenceront à avoir faim ; il faudra aller fourrager, et c'est là précisément ce que nous désirons. Ce sera alors que l'on verra une belle danse.Ils erreront autour deMoscoucomme des loups affamés, et nous leur ferons la chasse.

Quelque chose qui arrive, je vous réponds bien qu'il ne retournera pas beaucoup de ces fourrageurs en France.

— Vous croyez donc que la guerre de partisans...

— Je ne sais pas ce que l'on fera par la suite ; mais pour le moment, c'est là le meilleur moyen d'égaliser nos forces. Ainsi, par exemple, je n'ai sous mes ordres que deux cents hommes ; mais si vous saviez combien ils ont déjà tué de Français ! Chacun d'eux en porte pour le moins dix sur la conscience. A la vérité ce sont de vigoureux compères, ajouta l'officier d'artillerie avec un sourire terrible. Il ne s'agit pas chez eux de faire quartier, et il n'y en a pas un seul qui soit le moins du monde sentimental.

— Comment ! ils ne font pas de prisonniers !

— Quelquefois. Avant-hier nous avons ramassé une vingtaine d'hommes ; ma première idée avait été de les envoyer au quartier-général ; mais je me suis ennuyé de les traîner avec moi. Je les ai laissés couchés sur la route non loin d'ici.

— Sans escorte ?

— Qu'est-ce que cela fait? la police de cam-

pagne s'en chargera. Eh bien ! étes-voiis toujours décidé à aller à Moscou ?

— Certainement. Vous pouvez en penser ce que vous voudrez ; mais je suis convaincu qu'on ne l'abandonnera pas sans tirer l'épée. Comment s'imaginer aussi que l'ancienne résidence du czar de Moscovie , la première capitale de l'empire?...

— La première capitale de l'empire ! N'a-telle pas été déjà brûlée et pillée, tantôt par les Polonais, tantôt par les Tartares? Ces premières visites ont coûté cher à ceux qui nous les ont faites, et les nouveau-venus paieront l'écot. Je conçois que les patriotes regretteront le Kremlin, les dames le pont des forgerons, et que les cœurs sensibles pleureront sur Moscou tout entier. Mais quand tout sera fini, on commencera à rebâtir, et dans dix ans, Moscou sera de nouveau Moscou. Mais je parierais que les Français ne viendront pas nous y faire une seconde visite. Adieu donc, portez-vous bien... Mais, en vérité, je ne vous conseille pas d'aller à Moscou. Il faut que vous vous fassiez guérir : la couleur de votre visage ne me plaît pas.

— C'est une bagatelle. Deux jours de repos,

et puis une bataille devant Moscou, et je serai tout-à-fait rétabli. Adieu.

Rosslawlew se remit en voiture et repartit. A chaque pas qu'il faisait, la route devenait plus vivante. Des centaines de personnes à pied traversaient les champs, et devançaient les longues files de voitures qui suivaient lentement la route. Quand nos voyageurs arrivèrent près du bois, Jegor remarqua un grand nombre de passans de différens états qui semblaient se presser avec cui iositc dans un endroit situé sur la lisière du bois. Il regarda de ce coté pendant quelques minutes; puis tout à coup le groupe se dispersa, et Jegor s'écria avec effroi.

— Voyez donc, monseigneur, voyez; des Français !

— Des Français! répéta Rosslawlew en mettant la main à son sabre; où?

— Ne voyez -vous pas, monseigneur, làbas, un peu sur la gauche, tout à côté du bois ?

— Au nom de Dieu ! s'écria Rosslawlew en détournant les yeux; au nom de Dieu! répétat-il avec un effroi involontaire; moi-même.... oui! je hais les Français; mais fusiller de sang-

35o ROSSLAWLEW.

froid des prisonniers sans défense!.... Non , cela est épouvantable.

— Eh! monseigneur, dit le postillon, sont-ce là des gens qu'il faut plaindre? Des vauriens!... Mais voyez donc, monseigneur, comme ils sont nombreux !

— Eloignons-nous promptement d'ici, cria Rosslawlew. Fouette les chevaux!

Le postillon obéit, mais tout en avançant, il ne pouvait s'empêcher de retourner à chaque instant la tête avec élonnement pour regarder un officier russe à qui la vue de Français tués nonseulement ne faisait pas de plaisir, mais qu'elle semblait encore affliger. Cependant Rosslawlew s'affaiblissait visiblement; sa tête était brûlante; sa respiration s'embarrassait; tous les objets se montraient à lui sous des formes incertaines et comme à travers un voile, et l'air froid de l'automne lui faisait l'effet d'un soleil brûlant.

Au bout d'une heure brilla dans le lointain la croix dorée d'Iwan Weliki; quelques minutes après, on distingua les dômes des cathédrales, et l'antique capitale, le cœur, la mère de la Russie, Moscou, s'étendit comme un large tapis sur une plaine à perte de vue , semée de vastes

LE VOYAGE A MOSCOU. 35 t

jardins. La Moskowa serpentait toujours à la vérité entre les collines qui bordent ses rives; mais ses flots argentés n'étaient point sillonnés par des barques , des chaloupes ou des trains de bois. Le vent n'apportait point ce murmure éloigné, vague, mais plein de vie, d'une ville remplie d'habitans. La foule se pressait sur les grandes routes ; mais Moscou elle-même était muette et silencieuse comme une victime condamnée à la mort. Ce n'était que de loin à loin que l'on voyait fumer une cheminée, et un épais brouillard reposait comme un voile de deuil sur les toits des maisons abandonnées. Bientôt, hélas ! des torrens de flamme se répandront dans tes rues désertes; l'audacieuse main de l'ennemi arrachera la croix du clocher de ta cathédrale, détruira les murs de ton Kremlin sacré, et profanera ton antique temple. Mais les Russes ont toujours mis leur espérance dans le Seigneur, et tu renaîtras, Moscou, comme un nouveau soleil se levant sur l'horizon de la Russie. Mais tes ennemis!... Hélas! victimes infortunées de l'ambition , guerriers blanchis dans les combats, vous ne renaîtrez pas; jeunes gens, l'honneur et l'espoir de la France, vous ne serrerez plus vos parens dans vos bras ; vos ossemens dispersés

dans nos froides campagnes seront retournés par nos charrues, et long-temps encore, long-temps la tradition de votre mort cruelle fera trembler les étrangers.

Il était de grand matin. Environ cinquante personnes de professions diverses étaient assises sur les bords pierreux de la Moskowa, à l'endroit où le pont de Dragomilow joint le slobode (faubourg) des Postillons avec la ville. Le bas du pont était tout couvert de curieux, et tout le long du slobode, jusqu'auprès de la porte de Smolensk, de grandes niasses dépeuple allaient, venaient et s'agitaient comme dans une pronic- I. 23

nade publique. Nos troupes se repliaient parla route de Sraolensk, et par la porte arrivaient de moment en moment des courriers apportant des nouvelles de la grande armée. C'était pour en apprendre plus promptement que les habitans de Moscou, qui étaient restés dans la ville, couraient au pont de Dragomilov^-. Les suites de la bataille de Borodino n'étaient pas encore connues; mais le bruit terrible de l'approche des Français devenait de jour en jour plus vraisemblable. Tout à coup une clochette se fit entendre; une voiture de courrier attelée de trois chevaux roula sur le pavé du slobodc; le peuple s'agita, fit du bruit autour de la voiture, et le postillon fut obligé, malgré qu'il en eût, d'arrêter.

— Qu'avez- vous, mesenfans? cria le courrier, laissez-moi passer.

— Non, non, tonnèrent mille voix; dis-nous d'abord ce que font les nôtres.

— On vous l'apprendra.

— Non, tu viens de l'armée..., parle!... Que fait notre auguste souverain?... Où sont les Français?

— Victoire ! mes enfans, victoire !

— Victoire 1 répéta le peuple, que Dieu soit

loué !... A Notre-Dame d'Iwer ! fidèles, à Notre- Dame d'Iwer!... Laissez passer le courrier!... Place au courrier!... Victoire!

Le rassemblement se dissipa , et le courrier continua son chemin.

Un marchand de bonne mine, à barbe châtain-clair, se sépara de la foule qui se pressait sur le port, et suivant la rive escarpée de la Moskowa, passa devant quelques jeunes gens bizarrement vêtus qui causaient ensemble; il s'approcha d'un vieillard à longue barbe blanche, appuyé sur le garde-fou, et qui contemplait d'un air mélancolique la foule s'agitant à ses pieds.

— Avez -vous entendu, Iwan Archippowitsch? dit le jeune homme au vieillard. — Victoire !

— Je l'ai entendu, mon cher André Wassianowitsch, répondit le vieillard-, mais est-ce bien vrai?

— Je le désire de tout mon cœur; mais j'ose à peine le croire. J'ai moi-même entendu le courrier prononcer le mot victoire! C'était une douce parole , mais sa physionomie n'y répondait pas. Si celle qui prie Dieu pour nous avait réellement obtenu h\ victoire pour nos armes, il

me semble que le courrier ne se serait pas fait arracher la nouvelle. Il l'aurait criée si haut que tous les cœurs en auraient sauté de joie. Non , Iwan Archippowitsch ; les affaires vont mal.

— Ah! mon cher, c'est un châtiment de Dieu!... Nous disions toujours : le Seigneur est patient et miséricordieux... ; mais aucun de nous ne songeait qu'il est juste aussi... Nous avons péché et péché, et maintenant nous voilà forcés à faire pénitence malgré nous.

— Oui , en vérité , Iwan Archippowitsch , nous faisons pénitence pour nos péchés ; mais ce n'est pas une raison pour nous remettre tout vifs dans les mains des ennemis. Si Ton défend Moscou, je ne resterai certainement pas les bras croisés.

— Mes fils parlent de même; mais défendra* t-on la ville? Le bulletin d'aujourd'hui dit, à la vérité, que l'on aura bientôt besoin des jeunes gens de la ville et de la campagne ; mais toutes les portes sont ouvertes, et le peuple sort à flots de la ville. Non, André Wassianowitsch; un sort affreux attend notre bonne Moscou. Ce sera une nouvelle destruction desTartares.

— Mais peut-être aussi une bataille de Mamaï. 11 ne faut jamais perdre courage, ïwan Archip-

powltsch! Quand même aujourd'hui le bon Dieu nous laisserait battre par les Français, qu'importe? Grâce au ciel, nous ne sommes pas comme eux; l'espace ne nous manque pas. Qu'ils nous poursuivent tant qu'ils veulent; tôt ou tard ils s'en fatigueront, et nous finirons toujours par reprendre ce que nous avions perdu.

— Tu veux donc, mon cher, quitter aussi Moscou dans le moment du plus grand danger?

— Que nous reste-t-il à faire? Voudriez-vous que nous allassions au devant des Français pour leiir présenter le pain et le sel? Vous-même, Iwan Archippow^itscb, que ferez- vous?

— Ah! mon cher, où veux-tu que je me traîne? Je suis vieux et faible; et ma pauvre Maura Andrejewna peut aussi à peine se tenir sur ses jambes.

— Il est vrai que ma position est bien différente. Je suis un homme seul qui peux me tirer d'affaire partout.

— Je suis d'ailleurs tourmenté par une grande inquiétude, André Wassianowitsch. Que faut-il que je fasse de l'étranger que j'ai chez moi?

— Un étranger! Quel étranger?

— Je vais te le dire. Hier au soir, vers la

brune , je rentrais chez moi de la maison de mon compère Sav.elijitsch, quand je vis près de la porte de Serpuchow une charrette de paysan attelée de trois chevaux de poste, et dans laquelle était couché un officier russe blessé, dont l'état paraissait inspirer les plus vives inquiétudes à son domestique. Je le regarde attentivement ; je crois reconnaître le visage du domestique; je m'approche; le cœur me saigne en voyant l'officier; il avait une fièvre ardente, il était sans connaissance. Et qui penses-tu que ce fût? Te rappelles-tu encore, André Wassianowitsch, l'officier que nous avons rencontré il y a trois mois dans le village de Sawidowo ?

— Celui qui vous a donné une place dans sa calèche jusqu'à Moscou ? Comment l'aurais-je oublié. Je me souviens même de son nom. H me semble que c'était Rosslawlew^.

— C'est le même. Or , son domestique était au désespoir, ne sachant que faire de son maître, qui, comme je viens de te le dire, était sans connaissance. Je me réjouis de ce que Dieu me fournissait l'occasion de prouver ma reconnaissance à mon bienfaiteur; et, l'ayant fait conduire chez moi, je le plaçai dans la meilleure

chambre de ma maison. Le médecin de notre quartier lui a ordonné une potion, et il a l'air de respirer plus facilement; mais il n'a pas encore repris connaissance.

— Mais que ferez- vous de lui si les Français viennent à Moscou? Comme officier prisonnier, on ne le laissera pas chez vous.

— Je suis déjà convenu de tout avec les personnes qui habitent ma maison. ISous avons caché avec soin son uniforme; et, si l'on vient faire une visite chez moi, je le ferai passer pour mon fils. Mon voisin l'horloger, François Iwanitsch, a voulu, à la vérité, m'en dissuader, disant que nous nous exposions par là à un grand danger; que si les Français découvraient que nous avions caché chez nous, sous un faux nom, un officier russe, ils pourraient nous faire fusiller comme espions; mais ma vieille, aussi bien que moi, n'en avons pas moins persisté. Quelque chose qui nous arrive, nousne livrerons jamais notre bienfaiteur.

— Que Dieu vous en préserve! Mais je suis fâché que vous en ayez parlé à votre voisin. Si ce François Iwanitsch...

— Non, André Wassianowitsch ! Quant à lui , il n'aura pas le courage de cacher chea lui

36o nOSSLAWLKW.

un officier russe, mais il ne nous trahira jamais. Ce n'est pas un Français; c'est un Allemand, et il faut convenir que c'est un honnête homme... Ah ! si Dieu ne vient à notre secours, nous aurons beaucoup à souffrir. Tu pars, André Wassianowitsch, mais juge de ce que j'éprouverai quand je verrai ces étrangers s'emparer de Moscou, détruire nos églises, brûler nos maisons...

— Je vous réponds, Iwan Archippowitsch , qu'ils ne brûleront pas les maisons que je possède derrière la Moskowa.

— Comment cela?

— Parce que j'y mettrai le feu moi-même avant qu'un Français ait pu en dépasser le seuil. Je me suis déjà muni de tonneaux de poix, par précaution. Hier, quelques jeunes gens de la rue des Voitures m'ont parlé ; ils comptent faire de même. On ne verra pas beaucoup de Français se promener dans des équipages russes; et, si l'on se décide en effet à ne point défendre Moscou, c'est toujours une satisfaction de penser que ce Napoléon aura compté sans son hôte. Qui sait si dans ce moment même il ne s'entretient pas avec ses généraux de l'accueil qu'on lui fera? qui sait s'il ne délibère pas sur le mon-

tant (les contributions qu'il nous imposera^? Attends, mon cher! tu en recevras beaucoup! nous te présenterons le sel et le pain ! I.e pont des Forgerons viendra seul au-devant de toi, avec une demi- douzaine de vauriens, comme ces blancs-becs là-bas; — entendez-vous, Iwan Archippowitsch, ils se parlent en français.

En prononçant cette dernière phrase, il montra du doigt trois jeunes gens qui s'entretenaient ensemble à demi-voix.

— Eh! mon cher, qu'est-ce que cela nous fait? Ce sont des commis marchands du pont des Forgerons qui parlent leur langue naturelle.

— Non, Iwan Archippowitsch. L'un d'entre eux est un Russe, et un marchand comme nous: c'est celui qui porte une redingote bleue. Ce n'est pas la première fois que je le vois. Je ne sais quel était autrefois son commerce , mais celui qu'il fait aujourd'hui ne lui portera pas bonheur. Vous conviendrez que ce n'est pas le moment pour un Russe de fréquenter des Français, et il ne voit pas d'autre société. Voyez avec quelle vivacité il leur parle; les discours qu'il leur tient sont sans doute coupables. Sans cela, pourquoi auraient-ils regardé autour d'eux avec tant d'inquiétude ? pourquoi parleraient-ils

362 HOSSLAWLEW.

si bas? Regardez! il tire un papier de sa poche...

il leur en fait lecture Je parie ma tête que

c'est quelque chose d'inconvenant Voyez

comme ces Français ont Tair content!... ils sourient ! Je donnerais je ne sais quoi pour

savoir de quoi il s'agit Mais attendez; je le

découvrirai peut-être.

Le négociant s'approcha du jeune homme en redingote bieue, le salua poliment, et lui dit à demi-voix :

— Permettez -moi de vous donner un bon avis. Vous êtes un Russe, à ce qu'il paraît?

Le jeune homme cacha promptement dans sa poche le papier qu'il venait de lire à ses amis, regarda le négociant d'un air de méfiance, et répondit en balbutiant :

— Oui, monsieur!... que souhaitez-vous?

— Et ces messieurs sont, à ce qu'il me semble, des Français?

— Mais oui ! qu'importe ?

— Voyez- vous, mon cher, vous causez en français avec eux ; vous vous tenez à côté d'eux...

— Et quoi encore ? dit le jeune homme. Serait-ce une raison ? Ce sont mes amis.

— Ce sont des hommes parfaitement hou-

nétes, je n'en doute pas...; mais ce n'est pas précisément le moment, mon cher.

— J'ai en tout temps le droit de causer avec mes amis, et je voudrais bien voir qui oserait m'en empêcher.

— Certes , personne moins que moi. Selon moi, il n'y a aucun mal à cela. Mais le peuple est bête, mon cher ami ; il n'entend pas les choses de même, et vous prend pour un espion. Il n'y entendrait rien, si vous essayiez de lui expliquer que tout ceci ne le regarde pas ; que nous ne sommes pas des militaires, que chez les étrangers les soldats se battent, et que les citoyens restent tranquilles chez eux; que, quand un ennemi entre dans une ville, il faut, pour la protection de ses biens, le recevoir honorablement ; que le monde n'a point commencé et ne finira pas non plus par nous. D'ailleurs, pourquoi ferions-nous exception à une règle généralement admise?

Le jeune homme sourit avec complaisance, regarda fixement le négociant, et dit :

— Je vois qu'en dépit de votre costume vous êtes un homme éclairé, et qui certainement ne quitterez point Moscou quand Napoléon y entrera victorieux.

— Non, mon cher; je possède ici trois maisons et trois boutiques, et il faudrait que je fusse bien fou si je m'en allais. J'aurai peut-être quelque argent à donner ; mais il vaut mieux perdre la moitié que le tout.

— La moitié ! Et qui vous a donc dit que vous y perdrez quelque chose ? Qui vous a fait accroire que les Français pilleraient? Je vois que vous êtes un homme raisonnable. Je suis sur que vous ne croyez point toutes les sottises que l'on nous débite. Il me semble qu'il est temps que nous cessions d'être des barbares, et que nous cherchions à ressembler un peu aux Européens. 11 ne manquerait plus que de quitter la ville ! Mais les Français sont-ils donc des Tartares ? Les Français ! le peuple le plus noble et le plus magnanime de l'Europe ! Savez-vous ce que notre gouvernement craint le plus ? Ce ne sont pas les Français, mais les lumières qu'ils apportent. Croyez-moi ; si les habitans de Moscou allaient au-devant de Napoléon avec le respect convenable...

— Ah ! mon cher, ce n*est pas de respect que nous manquerons, mais qui sait?... S'il avait réellement l'intention de nous ruiner?... Comment peut-on savoir ce qu'il pense au fond.

— Il y a bien des personnes qui le savent; et si vous voulez, ajouta le jeune homme presque tout bas, vous le saurez aussi bien qu'elles.

— Comment ne le voudrais-je pas? quand on sait à quoi s'attendre, on est toujours plus tranquille. Mais vous savez donc quelque chose ?

— Oui !... mais parlez plus bas. Je possède la proclamation de Napoléon aux habitans de Moscou.

— La proclamation !

— C'est-à-dire l'appel, le manifeste.

— En vérité! dit vivement le négociant; puis tout à coup il baissa la voix et ajouta: — Proclamation veut donc dire manifeste? J'entends, mon cher ; mais quel dommage ! eile est sans doute écrite en français.

— J'en ai la traduction.

— La traduction ! ah ! montrez-la-moi , mon ti ès-cher, de grâce 1 Mais quel brave homme a donc pris la peine de traduii'e cette proclamation ? vous peut-être ?

— Moi ou un autre, n'importe; tout ce que je puis vous dire, c'est qu'elle n'est pas mal lait(3.

L'inconnu prononça ces derniers mots avec un 50urirc.de vanité, en tirant de sa poche une

feuille de papier couverte d'écriture. Le négociant tendit la main pour la prendre; mais en ce moment le jeune homme leva les yeux, et leurs regards se rencontrèrent. Celui du négociant était plein à la fois de colère et de mépris, car ii ne pouvait plus retenir les sentimens qu'il éprouvait. L'autre, effrayé à cet aspect, remit le papier dans sa poche et recula d'un pas.

— Vous ne quitterez pas la place , traître, s'écria le négociant en le saisissant au collet. Remettez-moi sur-le-champ le papier.

Le jeune homme pâlit; et, se débarrassant avec force, il se sauva à toutes jambes, laissant une partie de son habit dans les mains du négociant.

— Arrêtez-le! s'écria celui-ci; fidèles, arrétez-le ! C'est un coquin , un traître !

Tout à coup on entendit partir de grands cris du sein de la multitude qui se tenait au bas de la montagne.

— Des soldats ! des soldats français !

Tout le peuple s'émut. Ceux qui étaient derrière s'efforçaient d'arriver sur les premiers rangs, et en un instant la rue qui conduit vers la montagne fut couverte de monde. Le jeune

homme, profitant de cette confusion momentanée, s'élança dans la foule, et disparut aux yeux du négociant.

— Il est parti, le chien! dit celui-ci en serrant les dents de rage; mais tu ne réussiras pourtant pas, Judas Iscariote! Juste ciel! où en sommes-nous venus? un marchand russe..., né peut-être de parens honnêtes l

En attendant, le petit détachement qui avait occasionné tout ce tumulte approchait du pont. Il était précédé d'environ cinq cents Français désarmés, et il ne faut pas s'étonner de l'effroi qu'ils avaient répandu dans le peuple. Dans l'éloignement, il était impossible de reconnaître que c'étaient des prisonniers, qui marchentd'ordinaire en désordre. Ceux-ci, au contraire, traversaient la rue comme s'ils allaient à une revue, d'un pas égal et en observant la distance. L'escorte, qui se composait d'une demi-compagnie d'infanterie, les suivait; à côté se trouvait leur chef, monté sur un cheval cosaque. C'était un officier d'environ quarante ans, gros et en petite tenue : il était entre deux officiers russes. L'un, blessé au bras, portait un manteau à collet et un bonnet de hulan. L'autre était en uniforme de hussards, et avait la mâchoire en-

veloppée. L'officier de hussards fut le premier qui s'aperçut de l'erreur du peuple.

— Vois donc y Sareadjew, dit -il à l'officier d'infanterie, ils nous ont pris pour des Français, et c'est toi seul qui en es cause : tes prisonniers marchent comme à l'exercice.

— A ton avis, il vaudrait donc mieux qu'ils allassent au hasard ? Si cela les soulageait, je ne demanderais pas mieux ; mais je ne vois pas le bien qui en résulterait. Qu'ils aillent comme ils veulent, pourvu qu'ils gardent le pas. — Eh ! Demin, continua-t-il en s'adressant à un jeune sous-officier d'une figure agréable ; courez en avant et faites faire halte à la première division... Ces Français sont toujours si pressés ! Et voyez, le flanc droit n'est plus dans l'alignement.

L'officier de hulans sourit.

—Pourquoi, ris-tu donc, Sborski? dit l'officier de hussards. Sareadjew a raison. Il aime la discipline et l'ordre. Mais regarde aussi comme sa compagnie estbellelje l'ai vue pendantlabataille.. Ce sont des hommes qui n'ont pas leurs pareils ; « ils gardent le pas sous le feu du canon.

— Je ne sais ce que tu veux dire , Sarjetzki ; je ne pensais pas seulement à rire; et à te parler franchement, je n'en ai nulle envie. Mon bras

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me fait un mal d'enfer. Ecoute, frère; nne entrée solennelle peut diuer je ne sais combien longtemps, et la maison de ma tante est dans la rue de Miasnitzka. Allons, en avant.

— Je le veux bien.

Les deux officiers de cavalerie saluèrent Sareanjew par un signe de tète et galopèrent vers le marché de Smolensk.

— Comptes-tu re.ster long-temps à Moscou? demanda Saijetzki à son compagnon de voyage.

— Cela dépend-il de moi? Dans deux jours, peut-être, nous aurons la visite d'étrangers avec lesquels je n'ai aucune envie de trinquer.

— Tu crois-donc qu'on n'ira pas au-devant d'eux?

— A coups de canon ? Je ne le pense pas; et pour une députation, j'en doute fort.

— Je ne sais. Pourquoi ne parviendrait-on pas à rassembler dans Moscou deux ou trois douzaines de professeurs français? Dans son bulletin, JSapoléon les appellera des sénateurs, et les bons Parisiens le croiront sur parole. Mais tu as beau dire, on aime toujours ses foyers. Je n'ai jamais pu souffrir Moscou, et pourtant à présent le sort de cette ville me fait de lapeine.T/hiver dernier j'y ai passé deux mois

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et j'y suis presque mort d'ennui. Le spectacle y est détestable; les bals sont insupportables, et que de commérages!... En vérité, on en fait plus ici en vingt-quatre heures que dans une année entière à Pétersbourg, qui par parenthèse n'est pas non plus une ville très-amusante; il faut lui rendre cette justice.

— Mais où donc t'amuses-tu?

— Dans des lieux où l'on ne pense jamais à des affaires sérieuses A Paris, par exemple !

— Va, frère, Paris est bien loin de nous.

— Pas plus loin que Moscou n'est de Paris. Or, la destinée est changeante dans ce monde, et puisque les Français ont pu venir à Moscou, pourquoi ne ferions-nous pas quelque jour une petite excursion à Paris. La simple politesse l'exige de nous.

— Je crois, en effet , que nous ferions bien de commander dès à présent nos cartes de visite.

— Ah! si cela se pouvait! que nous nous amuserions! Beaucoup mieux, je pense, qu'ils ne le feront à Moscou. Vois donc! dans toute la rue d'Arbata, il n'y a pas une âme. S'ils ne trouvent pas autre chose, les Français du moins ne manqueront pas d'espace pour se promener.

En effet , depuis la porte de Dragomilow,

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jusqu'à la rue de Miasiiitzku, ils ne lencontrerent que trois voitures chargées d'effets de voyage , et cène fut que sur le marché rouge et devant une maison de la rue Lubeauka qu'ils virent quelques groupes de personnes.

— Qu'est-ce que cela signifie? dit Sborski en s'approcliant d'une longue maison de bois. Les volets et la porte sont fermés.

— Il faut que les affaires aillent bien mal, })uisque ma tante elle-même est partie pour la campagne. Il y a trente ans qu'elle n'est sortie de Moscou, et depuis dix, deux brigadiers et un ex-chambellan viennent tous les soirs faire sa partie. Ah! la pauvre dame! Avec quijouera-t-elle maintenant au whist ?

— Eh bien! frère, où irons -nous à présent? demanda Sarjetzki.

— C'est ce que nous allons voir tout de suite; le domestique du moins sera resté.

Les deux officiers descendirent de cheval et. se mirent à frapper à la porte. Au bout de quelques instans, un vieilla»d en manteau de ratine déchiré se présenta dans la rue , et dit en ajiercevant Sijorski :

— Ah! bon Dieu! Est-ce réellement vous, Eedor Wassiliewitsch ?

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— Bonjour, Fedot ; eh bien! comment va? Ma tante est-elle partie?

— Oui, monseigneur; madame est partie. Elle a long-temps, long-temps balancé, et puis elle s'est décidée tout d'un coup. Hier matin elle est devenue si impatiente que je ne saurais vous l'exprimer. Elle nous laissait à peine le temps de mettre les chevaux à la voiture. Ah! monseigneur, les ennemis ne peuvent plus être bien loin !

— ^ Ils ne sont pas non plus trop près... Mais dis-moi, as-tu des vivres?

— Je le crois bien, monseigneur; je suis approvisionné pour plus d'un an. J'ai de la farine, du gruau, de l'avoine, des volailles et du poisson sec, des poitrines d'oies fumées,du beurre...

— Par conséquent, nos chevaux ne mourront pas non plus de faim. Le ciel en soit loué !

— Et dans quel état est la cave? demanda Sarjetzki.

-^ Elle n'est pas vide non plus , monsei^^neur F Il va prés de quatre mille bouteilles de vins étrangers...

— C'est superbe! sécriaSborski. Ecoute, Sarjetzki, voilà le moment de nous montrer. Il faudra que lu boives tant que lu pourras, afin

qu'il n'en reste pas une goutte pour les Français. Allons , Fedot , ouvre-nous la porte cochère. — Viens, frère, allons prendre possession de la chambre de parade.

Ils traversèrent une vaste antichambre dont les murs dépouillés avaient été polis par le dos des dojnestiqnes, d'où ils entrèrent dans la salle à manger tendue en papier vert. Des chaises à coussins moelleux garnissaient le pourtour, et les murs étaient ornés de tableaux en perles deverre, représentant des perroquets, des paons et autres oiseaux à brillant plumage.

— Nous resterons ici deux ou trois jours, frère, dit Sarjetzki, et puis...

— Puis, quand les hôtes que nous n'avons pas invités arriveront, j'irai à Ralouga pour me faire guérir. Et toi; quel est ton projet?

— Si ma blessure va n)ieux, je rejoindrai mon régiment, sinon , j'iraid'ici retrouver mon ami Rosslawlcw.

— Chez Rosslawlew!

— Oui, il traite en ce moment son bras et son cœur chez sa prétendue , à cinquante werstes de Moscou. Mais sais-tu que si les canapés du salon sont aussi moelleux quccos chaises, on y dormira parfaitement. Nous avons passé

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presque toute la nuit à cheval , et je ne sais comment tu te sens, mais je suis terriblement fatigué.

— Nous nous reposerons ici. Mais ne feraije pas bien d'envoyer chercher un frater? Il faut pourtant que nous fassions panser nos blessures.

— ïu as raison. Je m'étais imaginé que ce cuirassier n'avait fait qu'égratigner ma joue , et je m'aperçois qu'il l'a fort bien arrangée.

Les deux officiers envoyèrent le domestique de la maison chercher un chirurgien, et ayant passé dans le salon, ils s'étendirent commodément sur les divans de soie.

— Ah! petite tante, petite tanteî Quelle serait ton indignation si tu pouvais te douter de cette violation de toutes les convenances! De quel effroi tu serais saisie si tu voyais les manteaux, les sabres, les uniformes étendus sur les meubles de ton salon de parade, et les bottes à la hussarde garnies d'éperons, couchées sur le canapé d'étoffe d'or que tu as hérité de tes parens !

FIN Dl PRI.JMIFll VOLÎ'MH.

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