‹ RosslawlewChapitre 2 sur 18 · L. DE POTTICII, LIliRAIRE-KDITEUR · texte numérisé non relu

L. DE POTTICII, LIliRAIRE-KDITEUR

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Rue Saint-Jacqups, 38.

« La naliire renaît avec le printemps , les champs verdoyans promettent une riche moisson. Tout se sent heureux de vivre. Je ne sais pourquoi mon cœur se refuse à partager cette joie générale de la création. Il ne veut pas s'épanouir comme les feuilles et les fleurs. Un sentiment d'oppression, semblable à celui que l'on éprouve en été avant un orage , l'agite. Le pressentiment d'un malheur à venir l'effraie! I I

a ROSSLAWLEW.

C'est pour cela, dit l'homme du peuple, c'est pour cela que l'année dernière on a vu dans le ciel une étoile qui riy avait jamais -paru auparavant; pour cela que des incendies ont désolé les villes, les villages et les forêts; pour cela que cette sécheresse et cette aridité effroyables se sont montrées en divers endroits. Tout cela ne présage rien de bon. Nous allons certainement avoir une grande, une terrible guerre! » C'est en ces mots que Féodor Glinka, auteur des Lettres d'un Officier russe, commence la description de la guerre nationale de 1812.

Habitué à se regarder comme la providence visible des peuples, comme le représentant de la force réunie et de la puissance de l'Europe, l'empereur des Français devait nécessairement haïr la Russie. Cet empire seul, quoiqu'il ne fût séparé des pays soumis à sa domination ni par des mers ni par de vastes déserts , ne tremblait pas encore devant son nom. Fort de l'amour de ses sujets, ferme dans la foi de ses illustres ancêtres, l'empereur de Russie avait rejeté toutes les propositions ambitieuses de Napoléon. Les négociations traînaient en longueur, et rien ne troublait encore, en apparence, la paix et la tranquillité générale. Quelques

personnes, connaissant la puissance de la Russie, considéraient avec indifférence cet orage lointain, et pensaient qu'il se dissiperait de luimême. D'autres, et par malheureux aussi étaient des Russes, tremblaient devant cette providence, et désiraient la paix sans réfléchir aux suites funestes quelle entraînerait. Le jeune homme courageux attendait la guerre avec impatience ; le vieillard Secouait la tête d'un air inquiet , et parlait tout bas de, l'immortel Suwarow. Mais l'avenir était couvert pour tout le monde d'un voile impénétrable. Lfe peuple ne se pressait pas encore dans les temples du Seigneur; on n'entendait pas encore les cris de douleur des veuves et des orphelins infortunés, et, malgré la guerre de Turquie , dont le théâtre était sur la Moldaw, rien nétait changé danis la bruyante capitale du Nord. Les riches cherchaient comme de coutume les plaisirs, et les pauvres le travail; la Newa retentissait comme toujours de chants nationaux; des vaudevilles français se jouaient sur les théâtres , et les marchandes de modes de Paris continuaient à piller les dames russes. Toutes choses suivaient leur ancien pli. Des nuages s'amoncelaient à la vérité au couchant, mais le tonnerre se taisait encore.

Pendant une belle journée de printemps, vers la fin de mai 1812, le long boulevart de la Perspective de Newsld, depuis le pont de la Police jusqu'à la rivière de Fontanka, était, à trois heures de l'après-midi, couverte^de monde. Les groupes de belles femmes, vêtues à la dernière mode de Paris, pouvaient se comparer à un parterre de fleurs de mille couleurs. Des laquais chamarrés d'or regardaient avec dédain les simples bourgeois qui se frayaient en silence une route sur les bas-côtés du boulevart, et leur faisaient modestement place. Au milieu de ces groupes bigarrés brillaient de temps à autre les petites robes blanches des couturières russes , qui s'étaient formé le goût dans les magasins français, et les capotes de soie des belles de la classe moyenne, qui venaient là pour passer le grand monde en revue. Des petitsmaîtres jeunes et vieux , en énormes chapeaux à la Cendrillon, et portant des cannes à gros nœuds, couraient au devant des belles promeneuses , les regardaient au visage , leur faisaient les yeux doux, et entremêlaient sans cesse leurs discours de phrases françaises; mais le plus bel ornement des promenades de Pétersbourg, la brillante garde de l'empereur de Rus-

sie, était en campagne, et Ton ne voyait que de loin à loin, au milieu des chapeaux ronds, s'élever le plumet blanc et noir des officiers de ce corps; mais le regard de ces officiers était sombre; ils enviaient leurs camarades, et aspiraient après leurs régimens qui se préparaient peutêtre à combattre et à mourir pour la patrie. Dans une des allées latérales du bonlevart de la Newa, élait assis sur un banc un jeune bomme d'environ vingt-cinq ans; absorbé dans ses réflexions, il traçait avec le bout de 'sa canne quelques figures sur le sable, ne faisait aucune attention aux promeneurs , et ne levait pas même la tête quand les plus célèbresbeautés de Pétersbourg passaient devant lui, attirant sur elles les regards de tous les jeunes gens, et forçant les vieux à soupirer malgré eux. De leur coté, les dames ne manquaient pas de jeter toutes, en passant, un regard à la dérobée sur ce jeune homme si mélancolique. Son air noble, ses cheveux noirs comme du jais, ses longues paupières baissées, son regard plein de tristesse, tout se réunissait pour donner à ses traits expressifs et à son teint brun un charme inexprimable.

Le roman de madame Cottin , Mathiîde ou les

Croisades^ étail à cette époque la lecture favorite des (lames russes. Le jour, Ma'.ek-Adel était l'objet de leurs pensées, la nuit elles le voyaient en songe, et comme elles crurent trouver dans ce mélancolique inconnu quelques traits de ressemblance avec le héros de leur roman , il leur inspira une vive sympathie. Son frac serré, sa cravate noire et ses moustaches peu fournies indiquaient qu'il avait servi dans la cavalerie, qu'il n'avait quitté ses épaulettes que depuis peu de temps, et qu'il avait conservé encore quelques habitudes militaires.

— Bonjour , Rosslawlew, dit en s'approchant de lui un beau jeune homme au teint fleuri, aux yeux bleus et ouverts , et qui portait une redingote ornée d'un rang de boutons. Pourquoi es-tu si pensif?

— Ah! c'est toi, Alexandre! répondit le mélancolique inconnu en lui tendant la main avec amitié.

— Dieu soitloué que je te trouve enfin, même sur le boulevart ! reprit le jeune homme. Viens, faisons un tour ensemble.

— Non , mon cher Sarjetzki , je n'y suis pas disposé. Je suis déjà monté et descendu une fois, et cette foule bigarrée, tous ces visages incon-

LA ÏTRSPECTIVE DE IVEWSKI. *]

nus, ces éternelles phrases françaises me répugnent, CCS....

— Allons, allons!... tu es devenu un vrai

misanthrope! N'en parlons plus, frère!

N'est-ce pas elle que je vois revenir là?.... Oui, précisément!... La vois-tu dans cette redingote violette!... Ah! mon cher, qu'elle est belle!.... Quels yeux!... Elle vient certainement de Moscou... Et puis son pied! quel joli petit pied!... Mais viens donc, viens!

— Tu es toujours le môme! Ne deviendrastu jamais raisonnable.? Tu as pourtant bientôt trente ans.

— Eh bien! qu'en conclues-tu, mon très-honoré ami?... Faut-il donc, parce que j'ai quelques années de plus que ta seigneurie, que la beauté ait perdu pour moi ses attraits?

— C'est que malheureusement tu ne penses qu'à cela , et il serait bien temps que tu cessasses de t'amouracher de toutes les femmes , pour n'en plus aimer qu'une seule.

— Afin de faire comme toi nn vrai visage de septembre, n'est-ce pas? Non, frère, ce n'est pas là mon fait!... Je n'ai nulle envie de faire le soupirant dans un âge où je me sens disposé au plaisir et au bonheur.

8 ROSSLA.WLE\V.

— Mais qui t'as doue dit que j'étais malheureux? interrompit Rosslawlew en souriant.

— Qui me l'a dit? Mais il me semble que je n'ai qu'à te regarder. Quelle mine tu as depuis que tu as été à la campagne , où tu es devenu amoureux et où tu t'es décidé à te marier. Au diable un bonheur qui peut changer un homme aussi gai que tu l'étais naguère, en un triste et susceptible hypochondriaque.

— Tu trouves donc réellement que je suis changé?

— Terriblement!... Te rappelles-tu encore quand nous étions ensemble à l'université de Moscou?

— Comment ne me le rappellerais-je pas ? Tu étais toujours le dernier de la classe.

— Et toi le premier quand il s'agissait d'espiègleries. Je n'oublierai jamais le jour où, pour te moquer d'un de nos professeurs , tu t'élanças dans la chaire et t'écrias : Jusqu'à présent, messieurs, nous avons parlé de la construction de la tour de Babel; maintenant nous allons passer , avec votre permission , à la fondation de l'empire d'Assyrie.

— Hélas! mon ami^ interrompit Rosslawlew, dans ce temps-là nous nous amusions de tout.

LA PERSlPECTTVE DE NI.WSKI. Q

— Comme je le fais encore, reprit Sarjetzki; pourquoi vois-tu ainsi tout en noir?

— ïu parlerais bien autrement , mon cher Alexandre, si tu me voyais auprès de ma Pelageïa. Mais non, tu ne comprendrais pas même alors mon bonheur. Ce sentiment, qui fait de moi l'homme le plus heureux de la terre, ne te paraîtrait peut-être que ridicule. Oui, mon ami, ne le prends pas de mauvaise part; mais des hommes de ton caractère ne sont nullement susceptibles d'un pareil sentiment.

— Grand merci! C'est dire en d'autres termes que je suis incapable d'aimer, que je suis un homme insensible, n'est-il pas vrai?... Mais tu te trompes. Tu soupires après ta Pelageïa. Pourquoi ne voles-tu donc pas dans ses bras?.... Ne te permettrait-on pas, par hasard, de sortir de Pétersbourg?. .. Il m'est aussi arrivé une fois d'être retenu pendant quelques semaines à Moscou... Écoute, si tu as besoin d'argent, voici deux, trois mille...

— Non, mon frère; ce n'est pas d'argent que j'ai besoin.

— Pourquoi te chagrines-tu donc?

" — Croirais-tu par hasard qu'un amoureux ne

lO nOSSLÀWLEW.

pense à rien qu'à son amour?... Non, Sarjetzki, avant d'être amoureux, j'étais Russe.

— Eh bien?...

— Comment, mon ami? n'as-tu point entendu parler de l'orage qui menace notre patrie?

— Ce n'est qu'un nuage d'été que le premier rayon de soleil dissipera.

— Pour plaire à ma future belle-mère, j'ai quitté le service... Mais bientôt peut-être une guerre terrible éclatera ; peut-être que l'Europe entière....

— Viendra nous faire visite?... Et pourquoi donc pas, mon cher? On se parle, on se fait peur l'un l'autre , voilà toute l'affaire.

— Tu crois donc?...

— La Russie n'est pas l'Italie, mon ami; c'est un pays froid et lointain, et ses peuples sont braves... Sois tranquille, Napoléon est sage, crois-moi, il sait fort bien que nous ne sommes pas civilisés; que nous sommes des barbares septentrionaux qui n'aimons pas la visite de ceux que nous n'avons pas invités. En attendant, je t'avouerai que je ne vois pas avec plaisir que les choses se passent ainsi sans guerre. Cet homme du destin et sa grande nation sont devenus si fiers

LA. rERSPECTIVE DE NEWSKT. TI

qu il n'y a plus moyen de vivre avec eux. Regarde seulement ces deux jeunes gens qui passent. Ce sont deux commis d'un magasinfrançais. Vois l'air important qu'ils se donnent. Ne diraiton pas que ce sont deux maréchaux d'empire?... Ah! mais je revois la redingote violette... Ecoute, si tu ne veux pas m'accornpagner , j'irai seul.... Ah ! mon Dieu ! elle quitte le boulevart..., elle monte en voiture... Quel malheur, mon cher ^ que j'aie perdu le temps à bavarder avec toi.... Ce qui est fait est fait.... Mais, à propos, où dînes-tu aujourd'hui?

— Je comptais aller chez la princesse Radugin.

— Quelle idée! Dîne plutôt avec moi.

— C'est impossible ; il faut que je prenne congé d'elle.

— Quand comptes-tu partir?

— Demain sans faute.

— Vois donc! qui sait quand nous nous reverrons? Laisse-toi fléchir et dîne avec moi, mon cher. Tu pourras aller ce soir chez madame de Radugin.

— Ah ! Alexandre, si tu savais combien il m'est désagréable de me trouver le soir chez madame de Radugin! Je suis presque toujours sûr d'yren-

contrer quelque personne altachée à l'ambassade française, et c'est là pour moi une souffrance inexprimable!... Ces messieurs sont encore pires que les commis marchands. Si tu entendais comme ils parlent de la Russie!... Plus d'une fois j'ai cru que ce n'était pas de notre patrie , mais d'une province française qu'il était question... Cela me fait bouillir le sang dans les veines. Je n'y tiens plus! Et puis la maîtresse de la maison.... Bon Dieu!... Il ne lui manque plus que de faire le signe de la croix quand elle entend prononcer le nom de Napoléon. Sur mon honneur, si elle n'était pas ma parente, je ne remettrais plus le pied chez elle.

— Comment peux-tu te fâcher de si peu de chose ? 11 vaudrait bien mieux en rire. Là, voistu ce que c'est que de ne pas prendre le coté plaisant des choses? Si j'étais à ta place, j'irais me mettre à côté d'un de ces conseillers d'ambassade, je lui ferais une cour assidue , et je le prierais, à la première vacance, de me faire nommer sous-préfet de Tobolsk ou d'Irkutsk. Il s'en défendrait et je le traiterais en véritable Jocrisse... A propos^ Talon a été hier inimitable dans ce rôle. Tu connais sans doute le vaudeville du Désespoir de Jocrisse?

LA PERSPECTIVE DE NLWSKr. l3

— Non, je ne vais qu'au théâtre russe.

— Ah! oui, je sais... ïu n'aimes que les drames.... Mais qu'as-tu décidé pour le dîner?

— Si tu le veux absolument....

— Ecoute, frère, je ne t'invite pas à dîner chez moi ; tu sais que je n'ai pas de cuisinier. Mangeons chez un restaurateur.

— Chez Giscare?

— Oh! non, moncherl il faut varier autant que possible ses plaisirs. Chez Giscare, nous ne verrions que des visages connus. Rien n'est plus ennuyeux. Dînons chez Frenzel.

— Où tu voudras; cela m'est parfaitement égal. Mais qui est ce Frenzel?

— Un restaurateur chez qui l'on dîne à un rouble par tête. Nous y verrons des physionomies intéressantes, d'orgueilleux commis dans les divers ministères, de sages politiques en redingotes déchirées, des artistes sans ouvrage, des professeurs sans place, et souvent aussi des journalistes sans abonnés. Quels beaux discours nous entendrons là I Tout le monde dîne à table dliôte ; en place de garçons, il y a deux grosses filles, et dès que la soupe est enlevée, on retire à tout le monde sans exception sa cuiller d'argent. C'est à mourir de rire!

— Qu'y a-t-il de risible à cela? Je le trouve au contraire offensant.

— Et pourquoi? Si on retire les cuillers, c'est seulement de peur qu'on ne les mette par mégarde dans la poche. N'est-ce pas drôle? J'avoue que cette aimable simplicité me plaît beaucoup.Un jour, à Moscou, je me mis entête d'aller dîner avec Linsld chez un traiteur russe. Quand je demandai combien nous devions pour notre repas , l'hôte me répondit du plus grand sérieux : Trente kopecks par bouche ! ! Linski et moi fûmes près de nous trouver mal à force de rire. Viens chez Frenzel, cher ami. On ne peut toujours voir bonne société, et l'on doit aussi quelquefois se mêler avec le peuple.

— On ne peut rien refuser à un étourdi comme toi, dit Rosslawlew en se levant. Allons dans ton restaurant à un rouble.

LE MESTAURAM A lJi\ ROUBLE.

Non loin du pont de Casan , Sarjetzki quitta le boulevart, et, après avoir fait quelques pas sur le côté gauche de la rue, il conduisit Rosslawlew par un petit escalier fort raide , au second étage d'une maison assez propre. Dans l'antichambre était assis, sur un banc en chêne, un gros Allemand à qui ils remirent leurs chapeaux.

■ — Tu vois, dit Sarjetzki en entrant avec son ami dans la pièce suivante, avec quelle prudence

tout a été combiné ici. Comment pourrait-on se retirer sans payer. Le chapeau vaut toujours plus d'un rouble.

En arrivant dans la première pièce ; ils virent un homme sur le retour, vêtu d'un habit bleu râpé, qu i s'entretenait avec deux jeunes gens , et fixait, par ses discours, toute leur attention.

— Oui, messieurs, leur disait-il, croyez-en mes cheveux blancs. J'ai fait sur ce sujet diverses épreuves, et je crois de mon devoir de vous assurer que la méthode que j'ai adoptée est sans aucune exception la meilleure. Quand on frotte légèrement l'endro^gratté avec de la gomme sandaraque, l'encre ne coule jamais. Aujourd'hui même, j'ai gratté une ligne tout entière dans un registre, et je prends la liberté de vous certifier que le secrétaire le plus clairvoyant ne s'en apercevrait pas. Toutes les autres méthodes, comme de frotter avec du papier brouillard ou du drap, de pohr avec l'ongle, etc., ne sont rien en comparaison de la mienne.

— Ce sont des commis, dit Sarjetzki; leur conversation est on ne peut plus instructive, mais peu intéressante. Entrons dans le salon; il rae semble que l'on y parle très-haut.

Dans ce salon, dont toute la longueur était

Lli RESTAURANT A IW ROUBLE. J'J

occupée par une table étroite sur laquelle le couvert était mis , une vingtaine de personnes, divisées par groupes, causaient ensemble. Une demi-douzaine d'étudians de l'institution pédagogique s'entretenaient, dans un coin, de la dernière leçon du professeur de littérature; dans une autre partie de la salle, lui maître de français et un inspecteur allemand se plaignaient l'un à l'autre des peines attacliées à leurs professions. Dans l'embrasure de la fenêtre, un officier en petit uniforme, un collet noir à son habit, tournait le dos au reste de la société. Au premier aspect, on poWrait croire qu'il s'occupait des promeneurs qui passaient sur le boulevart; mais il suffisait de le regarder une seule fois au visage pour se convaincre du contraire. Ses yeux fixés sur le côté opposé de la rue offraient l'expression d'une sorte d'opiniâtreté. Il battait nonchalamment une marche sur le carreau de la fenêtre, et ne paraissait rien voir ni rien entendre. Cet officier si avare de paroles était de taille moyenne , blond , gras et atout prendre d'un extérieur agréable; mais ses yeux gris avaient une expression sauvage, insensible, même inhumaine. Ni la joie ni la douleur ne semblaient pouvoir animer ce regard

1 8 ROSSL-VWLEW.

fite , indifférent, et sur ses lèvres ne se montrait qu'à lie longs intervalles un sourire dont l'expression était celle d'nn froid dédain,

A deux pas ile lui, un homme gros, joufdii, à nez cuivré . causait avec un vieillard maigre et sec. Sarjetzki et llosshnvlcw se placèrent à côté d'eux.

— Non, mon tres-honoro, dit le vieillard en secouant la tête. Vous pouvez, dire ce qu'il vous plaira, mais sur ce point je ne saurais être de votre avis. "Wniillcz seulement y rétléchir. Ici l'on vous prend un rouble et Ton ne donne que quatre plats, tandis qu'au restaurant du cap de E o n n e-li s p e r a n c e . . .

— \'ous avez raison, interrompit le gros monsieur, ce qui est vrai est vrai. Là on vous donne cinq plats et l'on ne prend que soixantequinze kopecks. Mais permettez que je vous dise : il y a une différence entre plats et plats. Il est certain que cinq sont plus que quatre: mais ce n'est pas de la quantité qu'il s'agit, monsieur, les plats sont en conséquence.

— 11 est vrai que là la ta! !e n\st pas des meilleures; u)ais, pardonnez-moi mon observation, je ne trouve rien de fort délicat ici non plus. ÎSou, vous avez beau dire, Frenzel devient in-

soient. Ne voyez-vous pas d'ailleurs que le nombre des convives diminue tous les jours. Voilà par exemple Stepan Kondratjewitsch.... Il y a déjà quinze jours qu'on ne le voit plus.

— Je conviens, dit le gros monsieur, qu'il y a fort long-temps qu'il n'a mangé ici. Et savezvous bien que le repas me semble ennuyeux sans lui. Quel orateur! C'est un plaisir de l'entendre conter. Cela me fait l'effet de la plus douce musique. Et puis il sait toujours tant de nouvelles. La gazette n'est rien en comparaison... Eh! quand on parle du loup on en voit la queue.... Le voilà tout justement qui arrive... — Eli ! bonjour, mon cher Stepan Kondratjewitsch, continua le gros monsieur, en s'adressant à une personne d'un âge mûr, qui entrait dans la salle, vêtue d'un frac couleur de café , portant des lunettes vertes, qui boitait un peu et s'appuyait sur une canne vernie à pomme d'ivoire. L'apparition de ce nouveau convive produisit chez tous les autres la plus vive sensation , et elle redoubla au premier regard que l'on jeta sur sa physionomie sombre et mystérieuse. Il salua la société d'un air distrait, s'assit en silence sur une chaise, prit un air plus sombre encore, fronça le sourcil, et commença, en sitllant un

aO ROSSLAWLE-W.

air, à essuyer ses lunettes vertes. En moins d'une minute, presque toutes les conversations particulières eurent cessé : le maître de langue française, l'inspecteur allemand, les étudians et une grande partie des autres convives se pressèrent autour de Stepan Rondratjewitsch, qui, levant les yeux au plafond , continuait à essuyer ses lunettes et à siffler son air. L'officier silencieux fut le seul qui ne parut pas faire attention à ce mouvement général ; il demeurait dans l'embrasure de la fenêtre, les yeux toujours attachés sur la rue.

— Eh bien! mon très-honoré, dit le gros monsieur, que nous apportez-vous de nouveau?

— Du nouveau! répéta Stepan Kondratje- Avitsch en mettant ses lunettes; hem! hem!... du nouveau?... Il me semble, monsieur, que le vieux peut fournir assez de sujets de conversation.

— C'est vrai, mais ce vieux, nous le savons déjà. N'y a-t-il pas quelque chose de tout-à-fait nouveau?

— Quelque chose de tout-à-fait nouveau?...! Hem!. hem!... Eh! que ne dit-on pas? Ainsi, par exemple, on assure que les Turcs commencent à se battre comme des enragés.

— Vraiment!

— On le dit; du reste cela ne nous regarde pas. On prétend encore que nous.... je veux dire les Turcs ont été battus près de Bucharest , et que nous avons perdu environ Irente mille hommes.

— Comment! s'écria Rosslawlew, la plus grande partie de l'armée de Moldavie!

— Cela n'est que trop vrai, notre armée n'était que de quarante mille hommes tout an plus.

— Je vous demande pardon; l'armée de Moldavie se compose de cinquante mille hommes effectifs.

Stepan Kondratjewitsch regarda Rosslawlew avec un sourire moqueur , et murmura entre ses dents :

— Effectifs!... ITem!hemî... C'est possible, vous devez savoir cela mieux que moi, mais cela ne fait rien à la chose. Je dis ce que j'ai entendu dire: trente mille des nôtres sont restés sur la place. On ne m'a pas dit combien il s'en est sauvé.

— Cela n'empêche pourtant pas que nous n'ayons remporté la victoire? demanda le maigre vieillard,

— Bien entendu. Quand perdons-nous une bataille, mon cher? Voyez-vous, monsieur, c'est toujours nous qui remportons la victoire, et nous ne sommes jamais battus; que le ciel nous en préserve !

— Trente mille hommes! répéta le gros rougeot ; ces maudits Turcs ! Et n'avez-vous pas appris des détails plus circonstanciés du combat?

— Permettez, de grâce, dit StepanKondratjewitsch d'un ton important : je puis vous raconter tout de la manière la plus précise.... Voyez-vous bien ce nœud dans le plancher. Supposez que ce soit là Bucharest.

— Ah!

— Regardez bien maintenant, continua Stepan Kondratjewitsch en traçant avec sa canne une ligne sur le plancher , c'est ici qu'était placée notre armée.

— C'est cela, mon arai, par conséquent à gauche du nœud.

— Précisément; et de ce côté-ci était l'armée turque. Maintenant, voyez-vous, pendant la nuit ou un peu avant le point du jour,... c'est ce que je ne puis pas vous dire exactement, les Turcs s'avancent dans le plus grand silence.

— Ah!

— Ils dressent contre notre armée une batterie masquée de deux cents pièces de canon.

— De deux cents pièces de canon!... Continuez , mon cher , continuez.

— Vous saurez que leur artillerie est excellente. Leur grosse artillerie est plus facile à manier que notre artillerie à cheval; et quant à celle-ci, au lieu de chevaux ils se servent de chameaux. Remarquez, je vous en prie, comme cette idée est ingénieuse.

— Vraiment! vraiment!

— Vous comprenez, monsieur, que les nôtres ne s'attendaient nullement à cela, quand tout à coup la canonnade commença avec un bruit comme le tonnerre. Bientôt le combat devint général. Infanterie, cavalerie, artillerie, tout y prit part Bon Dieu, quelle mêlée !.... Les janissaires, aux cris d'Allah, arrivèrent au grand galop sur notre cavalerie.

— Permettez, interrompit un étudiant; les janissaires ne pouvaient point arriver au galop, puisque ce sont des fantassins.

( — C'était comme cela autrefois, monsieur; mais à présent c'est autrement.

—En effet, observa le gros monsieur, tout est

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maintenant changé chez eux. Ahisi donc, vous disiez, mon cher monsieur, que les janissaires repoussèrent notre cavalerie.

— Oui; et que vouliez-vous que nous fissions? Notre infanterie n'était pas encore arrivée, et tout le monde sait que notre cavalerie n'est pas en état de lutter contre la leur.

— Ah ! mon Dieu î mon Dieu !

— Quand le général en chef Kutusow remarqua que l'affaire prenait une mauvaise tournure, il s'élança à cheval, et cria : Mes enfans, tenez-vous bien!... Nos soldats reprirent courage, et marchèrent sur l'ennemi la baïonnette -en avant. Les Turcs furent rompus.

— Le ciel soit loué ! s'écria le vieillard maigre.

— Patience, patience ! continua Stepan Kondratjewitsch ; mon récit n'est pas encore fini. Notre armée tout entière marcha en avant; la cavalerie se jeta sur l'infanterie ennemie, et... que pensez-vous que firent les Turcs? Ils formèrent un bataillon carré ! comprenez- vous, mon ami, un bataillon carré! A-t-on jamais entendu rien de pareil de la part des Turcs?

— Il paraît que ces maudits infidèles ont acquis de l'expérience.

— Nos troupes attaquaient tantôt d'un côté,

LE RESTATIBANT A UN nOUBLÉ. a5

tantôt de l'autre, à droite, à gauche..... toujours en vain : les Turcs se tenaient comme des rocs. Enfin , notre réserve arriva ; mais y au même instant, l'ennemi reçut aussi du renfort, et la bataille continua ainsi, à ce que l'on assure, pendant quatre jours entiers; le cinquième...

— Le cinquième, interrompit Sarjetzki, tout le monde avait sans doute envie d'aller dîner.

— Dîner! Non, mon cher monsieur; on ne songe point à dîner quand, de notre côté, comme j'ai déjà eu l'honneur de vous le dire, il est resté trente mille hommes sur le champ de bataille, et que pas un seul de nos généraux n'est revenu sans blessure. L'un a perdu un bras, l'autre une jambe. Le général en chef lui-même, ajouta Stepan Kondratjewitsch à demi-voix, a été tué, lui et son cheval, par un boulet de canon.

— Seigneur Jésus ! s'écria l'intendant allemand.

— Diable l c était un fier coup de canon ! dit l'instituteur français.

— Ah ! seigneur de ma vie , dit le maigre vieillard, c'est affreux, en vérité!... Tous les généraux!... trente mille soldats!... mais c'est l'armée tout entière.

— Oui , l'armée tout entière , répéta Stepan

Q.6 BOSSLAWLEW.

Rondratjewitsch ; autrefois Suwarow , avec vingt mille hommes, battait cent mille Turcs. Mais aussi, c'était Suwarow!... Quand il défit le grand-visir, près de Kagula. . .

— C'était Romanzow, interrompit Rosslawlew.

— Qu'importe? Romanzow, Suwarow, c'est toujours la même chose. J'ai seulement voulu montrer que dans ce temps-là on savait battre les Turcs et les Polonais. A la vérité, nous ne pouvons pas nous plaindre, même à présent... Nous avons des généraux en chef... hem, hem !... D'ailleurs les Turcs d'aujourd'hui ne sont pas comme ceux d'autrefois , et. . . pourquoi ne pas le dire franchement? ils ont de bons instructeurs.

En prononçant ces derniers mots, l'orateur jeta un regard à l'instituteur français, qui sourit, et se mit à arranger sa cravate d'un air de complaisance.

— On dit, continua Stepan Rondratjewitsch; que toute la garde du sultan est composée de Français. Faut-il s'étonner, après cela, s'ils nous..., je veux dire si nous perdons tant de monde. On ajoute que le sultan n'est pas trop disposé à faire la paix, et qu'il insiste pour que

nous lui cédions Odessa... A la vérité, cela ne

nous regarde pas Mais ce serait pourtant

dommage..., une ville commerçante..., un port de mer!... et puis, combien cette belle Odessa ne nous at-elle pas coûté d'argent!... Mais elle est perdue, il n'y faut plus penser. Quand on a affaire à un ennemi plus puissant que soi, il faut se rappeler, malgré qu'on en ait, le proverbe russe : Un mauvais accommodement vaut mieux qu'un bon procès.

En ce moment, l'officier taciturne se tourna lentement vers le narrateur, et, le regardant fixement, dit :

— Il n'y a point eu de bataille près de Bucharest. Ce n'est pas nous qui demandons la paix, mais les Turcs. Les Français se battent pour leur empereur et pas pour le sultan, et il n'y a que des hommes lâches et vils qui puissent préférer une paix honteuse à une guerre inévitable.

Tous les regards se tournèrent vers l'officier inconnu.

Stepan Kondratjewitsch voulut parler; il balbutia, laissa tomber sa canne, se baissa pour la ramasser, et perdit encore ses lunettes vertes. Les étudians se mirent à rire, et au même ins-

aS BOSSLA.WLKW.

tant une des filles de l'auberge apporta une grande soupière, et annonça que le dîner était servi. Chacun se mit à table. Stepan Kondratjewitsch, humilié, se plaça en face de Sarjetzki et de Rosslawlew, entre le gros monsieur et le maigre vieillard. Les autres convives s'assirent à côté les uns des autres, à l'exception de l'officier, qui s'assit tout seul à une extrémité de la table, où se trouvaient plusieurs sièges inoccupés. Les filles, habituées à ce service, passèrent en un instant la soupe à tout le monde. Un profond silence régnait, et n'était interrompu que de loin à loin par les mots : Une bouteille de bierre ! — Kisli - schtschi * ! — Du pain blanc!

— Mon enfant, dit Sarjetzki à l'une des filles, une bouteille de Champagne !

A cet ordre inattendu, tous les yeux se levèrent. Plusieurs d'entre les convives laissèrent tomber d'étonnement leur cuiller. Quant à la fille, elle en fut pétrifiée; et, relevant le coin de son tablier, elle répéta : — Une bouteille de Champagne ?

* Sorte de kwas qui a la propriété de mousser comme du vin de Champagne.

— Oui, mon enfant.

— Du vrai Champagne ?

— Certainement.

— C'est-à-dire, du Champagne français, monsieur ? ,

— Sans doute.

La fille sortit et revint au bout d'une minute pour dire qu'on allait apporter le vin.

— Mais il coûte huit roubles la bouteille, monsieur, ajouta-t-elle en jetant un regard de méfiance sur Sarjetzki.

— Je le sais , ma chère. ,

Si Sarjetzki avait été bon physionomiste, il aurait remarqué que tous les convives, à l'exception de l'officier , ne le regardaient plus qu'avec un certain respect. Le gros monsieur, qui venait de crier de toute sa force, d'un air fier : une bouteille de Santurinski ! fut réduit au silence et réitéra sa demande à demi-voix. Au moment où sarjetzki, à qui l'hôte venait enfin d'apporter du Champagne qu'il avait été chercher chez le marchand de vin le plus voisin, en versait le premier verre pour le boire à la santé de la prétendue de son ami , on vit entrer dans la salle un homme de haute taille, avec de gros favoris noirs , une redingote à la

3& ROSStAWLEW.

mode, à une rangée de boutons, et un ruban rouge à la boutonnière. Ses traits auraient été assez agréables , s'ils n'avaient pas offert une expression de suffisance et de hardiesse qui, au premier aspect, devaient nécessairement ne pas prévenir en sa faveur. Contre l'usage adopté dans ce restaurant, il entra dans la salle à manger le chapeau sur la lête, le jeta sur la fenêtre , et se plaça à côté de Rosslawlew, sans daigner favoriser d'un regard un seul des convives. Il appela une des filles, à qui il dit qu'il ne mangerait rien que du rôti, et demanda une bouteille de vin de Laffitte. A son accent étranger et à sa tournure, on reconnaissait un Français.

A l'apparition de ce nouveau convive, une légère rougeur teignit les joues du taciturne officier ; il dirigea sur le Français un regard fixe et glacial, et un sourire qui se distinguait à peine, mais qui exprimait à la fois la haine et le mépris, anima pour un moment sa physionomie indifférente et immobile.

— Des perdrix! s'écria le gros monsieur avec un air d'avide satisfaction, en voyant le plat de rôti que la fille commençait à présenter à la ronde. Vous voyez maintenant, mon cher monsieur, continua-t-il en s'adressant au vieillard mai-

LE RESTAURANT A UN ROUBLE. 3l

gre, que j'avais raison de vous dire qu'il y avait de la différence entre plats et plats. Au cap de Bonne-Espérance, on vous en sert à la vérité cinq; mais vous donne-t-on de ceci? Et il lui montra la perdrix qu'il tenait au bout de sa fourchette.

— C'est vrai , c'est vrai , répondit le vieillard en se mettant à dépecer avec délice sa part ; là on ne vous donne que du veau rôti , et voilà tout.

Au bout de quelques minutes, le repas fut terminé. L'officier alluma un cigarre et retourna à sa fenêtre; Stepan Rondratjewitsch, après lui avoir lancé un regard de travers, passa dans la salle voisine ; les étudians restèrent dans la salle à manger ; Sarjetzki offrit au Français un verre de vin de Champagne, en accepta un de Laffitte, et entama avec lui une conversation sur la politique.

— J'ai appris, dit Sarjetzki, que les affaires de vos compatriotes ne vont pas très-bien en Espagne.

Le Français sourit, et dit :

— Qu'est-ce qui vous fait croire cela? Est-ce parce que Wellington a réussi à s'emparer de Badajoz par trahison? Soyez tranquille, il paiera cher cette prise.

— Moins cher peut-être que les Français n*ont payé celle de Saragosse, reprit Rosslawlew.

— Je vous engage à demander des renseignemens à ce sujet aux habitans de Saragosse , répondit le Français en jetant un regard hautain sur Rosslawlew; du reste, continua-t-il, je ne conçois pas pourquoi l'on donne le nom de guerre à une simple exécution militaire que l'on fait en Espagne pour réprimer des séditieux que le gouvernement anglais protège, à la honte des nations civilisées et par de simples motifs de commerce.

— Des séditieux ! dit Rosslawlew; mais il me semble que leur roi légitime

— Est Joseph , frère de l'empereur des Français, du moins tant que l'Espagne n'aura pas été réunie à la France.

— Je ne crois pas, reprit Sarjetzki , que l'Europe permette jamais que cet antique royaume devienne une province française.

— L'Europe ! reprit le Français d'un air de dédain; mais savez -vous quel espace resserré votre Europe occupe maintenant ? Cette Europe n'est plus qu'un village des environs de Paris, que l'on appelle Saint-Gloud.

— Quoi! monsieur, vous croiriez que tous les princes de l'Europe

— Oui ; nous autres Français , nous sommes accoutumés à les comprendre tous sous le seul nom de Napoléon. C'est beaucoup plus court à prononcer.

Une vive rougeur couvrit le visage de Rosslawlew ; il voulut parler, mais Sarjetzki le prévenant :

— Vous croyez donc, dit-il au Français , que la volonté de Napoléon doit être une loi pour toute l'Europe ?

— Cette question est depuis long-temps résolue, répondit le Français.

— Il me paraît cependant que l'Angleterre fait partie des pays de l'Europe... Mais peut-être les Anglais sont-ils aussi des rebelles à vos yeux. Si cela était, vous auriez malheureusement de la peine à envoyer chez eux une armée d'exécution. Il vous faudrait pour cela une flotte, et ces Anglais révoltés sont si méchans, qu'ils ne vous ont pas même laissé un bateau pécheur.

— L'Angleterre 1 s'écria le Français ; qu'estce que c'est donc, en définitive, que l'Angleterre? Peut-on dire que cette petite île, habitée par des marchands, fasse partie des puissances

de l'Europe? cette Alger chrétienne, qui ne tardera pas à n'avoir plus aucune communication avec le reste du monde? Non , monsieur, l'Angleterre n'est point en Europe : elle est en Asie. Mais, même en Asie, son règne ne sera plus de longue durée. L'Inde n'attend plus que son libérateur, et dès que les aigles françaises paraîtront sur les bords du Gange , le cri de liberté retentira dans toute la Péninsule indienne.

— Mais la Russie ! dit Rosslawlew ; la Russie, monsieur ?

— Oh ! la Russie ne voudra certainement pas rompre avec Napoléon. Sans vouloir blesser votre orgueil national , il me semble qu'il est incontestable qu'une lutte entre la Russie et la France serait réellement un acte de folie.

— En vérité ! interrompit Sarjetzki ; et si pourtant nous étions assez malheureux et assez fous pour rompre avec la France !

— Je désire de tout mon cœur que cela n'arrive jamais; mais si votre gouvernement, pour son malheur, excité par le fanatisme de quelques écervelés ou trompé par les instigations du cabinet anglais, pouvait se décider à tenir tête au colosse de la France, alors,..

— Eh bien, monsieur, que deviendrionsnous alors? demanda Sarjetzki en souriant.

— Ce que vous deviendriez ? singulière question! Il me semble ])ourtant que l'on n'a pas besoin d'être prophète pour prévoir la suite d'une démarche si imprudente. Je vous demande à vous-même ce qu'il resterait de la Russie, si la Pologne, la Suède, la Turquie et la Perse reprenaient chacune leurs provinces ; si toutes les villes maritimes étaient occupées par nos troupes; si...

— Vous oubliez, s'écria Rosslawlew en se levant précipitamment, qu'il resterait des Russes en Russie, et qu'il ne serait pas difficile aux trente millions de Russes, unis par la même langue et par la même religion , d'anéantir les armées de votre Napoléon, composées d'un amas indigeste de soldats de toutes les nations de l'Europe.

— Permettez. Que signifie au fond le mot peuple? Une masse aveugle, un troupeau sans défense , qui , en dépit du nombre , n'a aucune valeur sous le rapport militaire ; et Dieu vous préserve d'une guerre populaire? Napoléon sait être un vainqueur généreux. Mais malheur au pays où le peuple se mêle de ce qui ne le re*»

36 ROSSLAAVLEtV.

garde pas ! La moitié de l'Espagne est en cendres. Le même sort pourrait atteindre aussi votre patrie. Le soldat ne fait que remplir son devoir quand il se bat contre l'ennemi; mais le citoyen paisible doit rester chez lui : sans cela, il devient un brigand, un rebelle, et ne mérite point qu'on l'épargne.

— Un brigand ! répéta Rosslawlew d'une voix que l'impatience et la contrariété rendaient incertaine ; vous osez donner le nom de brigand à l'homme qui défend son prince, sa patrie, ses foyers; qui...

— Pourquoi tant de chaleur ? interrompit le Français. Je ne vous empêche point de vanter une manière de faire la guerre qui ne convient qu'à des barbares, et qui est en horreur à tous les peuples civilisés; mais souffrez que de mon côté je reste dans mon opinion. Je vous le répète, une guerre nationale, loin de sauver la Russie, ne ferait que hâter sa ruine. Nous autres Français, nous aimons la gaîté; nous prodiguons l'argent; nous sommes généreux, ma-' gnanimes, et ceux qui nous accueillent bien n'ont jamais à se plaindre de la misère; mais quand nous sommes forcés d'user de sévérité, les empires disparaissent à un signe de notre

LE IIESTAURANT A VN IlOUCLi:. 87

main. D'ailleurs tout ce que nous venons de dire est fondé sur de simples suppositions, et quoique mon opinion le soit sur la raison...

— Et sur quelque autre chose encore, dit l'officier taciturne en prenant à son tour la parole et en s'approchant du Français. Permettezmoi de vous demander, continua-t-il de l'air le plus calme, si vous êtes bien payé pour aller prêcher ainsi partout une aveugle soumission à votre Napoléon ?

■ — Qu'entendez -vous par là? demanda le Français en se levant.

— Il faut en convenir, continua l'officier, vous remplissez votre honorable mission dans tous les restaurans à un rouble, avec autant de zèle que d'autres gens de votre espèce en montrent dans les hôtels fréquentés par les grands.

— Monsieur, je ne vous comprends pas.

— Je m'exprime pourtant assez clairement. Je vous connais depuis long-temps. Dites-moi de quel droit vous portez ce ruban à votre boutonnière? L'ordre de la Légion-d'lJonneur a été institué pour de braves militaires français, et vous êtes...

Ici l'officier dit quelques mots à l'oreille du Français.

— Comment! vous osez me dire cela? s'écriat-il en reculant de deux pas.

— Il faut que vous me le pardonniez. Notre langue barbare n'a pas d'autre dénomination pour l'honorable métier que vous faites. Du reste, monsieur le , je voudrais bien prendre, s'il était possible, une tournure plus honnête, monsieur l'agent, si cela ne vous convient pas, vous n'avez qu'à venir un peu par ici, nous pourrons faire ensemble plus ample connaissance.

— Oui, monsieur; je veux, j'exige...

— Paix, paix, sans cela je vous prendrais pour un lâche, qui espère en être quitte par des mots. Écoutez !

Il prit le Français par la main, le conduisit dans l'embrasure de la fenêtre, et lui dit quelques mots à demi-voix. Pas la moindre altération ne se faisait voir sur le visage de l'officier; on eût dit qu'il parlait du temps avec un de ses amis; mais les joues enflammées du défenseur de la tactique européenne, son air agité, quoique fier et résolu, tout indiquait que le sujet de la conversation était le choix du lieu et du

moment d'une explication où de belles paroles et la logique la plus serrée n'influeraient pas sur le résultat.

— Combien peu on doit se fier sur l'avenir ! dit Rosslawlew en quittant le restaurant avec son ami. Cet officier pouvait-il se douter que dans cette maison il trouverait un homme avec qui il sera peut-être obligé de se battre demain?

— Je suis convaincu, mon cher, que celte affaire se terminera sans effusion de sang. Si toute querelle d'auberge devait donner lieu à un duel, les aubergistes n'auraient bientôt plus de quoi vivre. D'ailleurs, qui est-ce qui se bat pour des opinions politiques?

— Mais quand cette opinion offense tout un peuple ?

— Le peuple est-il donc une personne? Peuton offenser un peuple ? Les Français ne veulent pas reconnaître en nous des Européens, et, en retour pour notre hospitalité, ils nous gratifient du titre de barbares. Notre patrie, qui renferme tous les climats de l'Europe, est à leurs yeux le pays des ours et des loups. Ils soutiennent, en paroles et par écrit, que nos dames boivent la goutte et ne sont jamais plus contentes que

4o ROSSLAWLEW.

quand leurs maris les battent. Faut-il pour cela que nous envoyions un cartel à tout Français qui, pour gagner sa vie, écrit de pareilles sottises ? Grand bien leur fasse, et que Dieu leur soit en aide ! Ce ne seront point ces mensonges qui feront de nous des Tartares; il n'en fera pas plus froid pour cela dans la Crimée; les maris n'en battront pas davantage leurs femmes, et nos dames ne s'habitueront pas pour cela à boire du schnick^ que du reste elles auraient autant de droit à honorer du nom de liqueur, que le cabaret où nous venons de dîner en a eu à prendre le titre de restaurant.

Après que nos amis eurent fait encore un ou deux tours sur le boulevart désert, ils se séparèrent. Sarjetzki promit de venir le lendemain de grand matin chez Rosslawlew pour prendre congé de lui, et celui-ci se hâta de rentrer pour se reposer et faire un peu de toilette avant d'aller passer la soirée chez la princesse Radugin.

LE SALOX DE h\ PREVCESSE.

Il était neuf heures du soir quand la voiture de Rosslawlew s'arrêta dans la grande Million, devant la porte de Thotel de la princesse Radugin. Comme il traversait l'antichambre, il remarqua, avec une contrariété visible, au nombre des domestiques, un chasseur richement vêtu, qui, étendu nonchalamment sur une chaise, jouait avec le plumet vert de son chapeau à trois cornes , et regardait d'un air de dédain les autres laquais qui se tenaient à une

distance respectueuse. Quand Rosslawlew eut passé par la salle à manger et par deux salons, un officier vint au devant de lui et, ouvrant la porte de la riche salle du divan , l'annonça à haute voix à la maîtresse de la maison. La parente de Rosslawlew, l'opulente veuve du prince Radugin, pouvait passer pour un modèle de bon ton, bien entendu à l'époque où cette histoire se passe. Elle parlait malle russe, très-bien au contraire le français, et se consumait de chagrin de ce qu'elle était forcée d'habiter Pétersbourg, car elle méprisait tout ce qui tenait à la Russie. Elle avait passé deux ans à Paris, deux mois à Lausanne, et se proposait, l'année suivante, de faire un voyage en Italie. Entourée d'étrangers^ elle avait coutume d'entendre répéter qu'il n'y avait aucune différence entre Ja Russie et la Laponie; que, pour être quelque chose, notre patrie était obligée d'imiter servilement tout ce qui se faisait chez l'étranger, mais surtout en France; elle était convaincue que nous ne pouvions ni ne devions nous permettre d'avoir des opinions à nous, une langue qui nous fût propre, de porter les produits de nos fabriques, de posséder une littérature nationale et de vivre à notre mode.

La pauvre Radugin était persuadée, dans la simplicité de son cœur, que le plus haut degré de civilisation auquel la Russie pût arriver, consistait dans une absence totale d'originalité, de caractère indépendant et de nationalité; en un mot, que l'unique but auquel nous autres infortunés barbares du Nord pussions prétendre, était de mériter le surnom de singes de l'Europe. Sa société se composait principalement de personnes attachées à la légation française et de quelques jeunes littérateurs; ceux-ci l'appelaient en sa présence une seconde Corinne, parce qu'elle faisait des vers français, mais se moquaient d'elle derrière elle, tandis que les Français à leur tour riaient de la princesse, des littérateurs et de tout ce qu'ils trouvaient de ridicule dans cette maison, où, selon leur expression, on jouait chaque jour les parodies les plus comiques de la civilisation européenne.

La princesse Radugin avait été fort belle; mais les fêtes perpétuelles, les bals, les veilles et tout ce qui raccourcit la vie de nos dames à la mode, n'avait laissé subsister sur son visage que très-peu de traces de ses charmes, qui jadis l'avaient rendue célèbre, même à Moscou,

44 rosslawlkw,

qu'un de nos anciens poètes a nommée « la

ville riche en beautés. »

Il n'y avait plus que ses yeux noirs et languissans qui rappelassent ces jours heureux, et qui fournissent à quelques jeunes poètes l'occasion de la célébrer dans les plus jolis petits vers français du monde, mais qui malheureusement étaient en général volés des devises du confiseur Molinaris. Dans ces vers, on la comparait aux Muses pour l'esprit et aux trois Grâces pour îa beauté.

Le salon dans lequel Bosslawlew trouva la maîtresse de la maison était éclairé par quelques bougies et par le feu qui brillait dans la xnagnifique cheminée de marbre. Sur un guéridon de bois de bouleau de Carélie était placé un service à thé en argent, devant lequel la princesse Radugin était assise sur un divan recouvert d'une riche étoffe turque; elle appuyait le bras sur un coussin en tapisserie, représentant son carlin favori , Azor, qui pouvait bien passer pour l'idéal de la laideur. Auprès de la fenêtre, sur un divan à la mode, sans dossier, était couché un des poètes de la maison ; ses yeux étaient levés vers le plafond, dont les peintures devaient lui fournir le sujet et la rime d'un im-

proraptu, qu'à tout hajîard il avait préparé d'avance.

Un voyageur français, à Ja taille élancée, placé près de la cheminée, donnait à Azor du thé froid dans une soucoupe , tandis qu'à côté du divan de la maîtresse de la maison un des principaux personnages de la légation française s'entretenait avec elle, étendu dans un grand fauteuil à la Voltaire.

— Ah! bonsoir, mon cousin, dit, comme déraison en français, la princesse Radugin à Rosslaw^lew qui entrait. Prendrez-vous une tasse de thé ?

— Non , princesse , je ne prends jamais de thé le soir, répondit Kosslawlew en s'asseyant sur une chaise vide.

— Il y a un siècle que je ne vous ai vu. Venezvous par hasard prendre congé de moi?

— Vous l'avez deviné. Je pars demain.

— Pour l'étranger ?

— Pardon ; je vais à Moscou , et de là à la campagne.

— A la campagne ! ah ! que je vous plains!... Azor!... viens ici, mon ami.... — 11 vous gène sans doute, monsieur le comte?

— Pas le moins dii monde, princesse, au

contraire, répondit le voyageur; il est charmant! — Bois, mon petit chien, bois.

— Vous partez demain , mon cousin ; et quand reviendrez-vous?

— Je ne le sais pas précisément ; ce ne sera sans doute pas avant mon mariage.

— Ah! mon Dieu ; voyez donc comme je suis distraite, j'avais tout-à-fait oublié que vous étiez fiancé. Maintenant je comprends, vous allez retrouver votre prétendue. Oh ! c'est différent ! Dans ce cas, vous pouvez être heureux à Moscou, à la campagne, au bout du monde. L'ajnour embellit tout !

— C'est seulement dommage , interrompit le voyageur, que l'amour en Russie ne tienne pas lieu de feu. Ce serait une excellente chose! Dites donc, princesse, n'y a-t-il pas de saison dans l'année où il fasse chaud chez vous ? Bon Dieu! continua-t-il en se rapprochant de la cheminée, nous sommes au mois de mai! quel pays!

— Que voulez-vous, comte, dit la maîtresse de la maison avec un gros soupir; on ne peut pas choisir sa patrie.

— Vous avez raison , madame , dit le diplomate ; si ce choix dépendait de nous, il y aurait

LE SiVLON DE LA PRINCESSE. 4?

beaucoup plus d'espace vide eu Russie, tandis qu'en France, il y aurait autant de monde qu'à l'Opéra de Paris le jour de la première représentation du Triomphe de Trajan.

— Et le jour où Trajan lui-même honora ce triomphe de sa présence, dit le voyageur.

— N'est-il pas vrai, mon cousin, demanda madame de Radugin, c'est la Lidin que vous

épou se

— Oui, princesse.

— Celle qui a été à Paris l'année dernière ?

— C'est-à-dire sa fdle.

— L'aînée , sans doute }

— Oui , princesse.

— Elle s'appelle , je crois, Pauline? Charmante personne!... — De quoi parliez -vous donc, baron ? — Ah ! c'est vrai. — Savez -vous bien, mon cousin, que vous ne pouviez pas venir dans un moment plus opportun. J'ai précisément besoin de votre secours. Figurez-vous que, selon monsieur le baron, nous devons désirer que Napoléon vienne chez nous , en Russie ! Mon Dieu! c'est pourtant bien étrange. Dites-moi, faut-il donc vraiment que nous désirions cela?

48 EOSSLAWLEW.

Rosslawlew avait de la peine à tenir sur sa chaise.

— Comment, madame! s'écria-t-il.

— Oui, oui, il vient de me le démontrer.

— Pardon, princesse, dit le diplomate avec un grand sang-froid, vous ne m'avez pas parfaitement compris. Je ne dis pas que les Russes doivent précisément désirer la venue de nos troupes ; j'ai cherché seulement à vous faire comprendre que, si, par la force des circonstances, la Russie devenait le théâtre de nouveaux triomphes de notre empereur , et si les Russes étaient assez sages pour éviter de rendre la guerre nationale, une campagne de ce genre ne pourrait manquer d'avoir les résultats les plus avantageux pour votre peuple.

— Pardonnez mon ignorance , monsieur le baron, dit Rossla\vlew; mais, en vérité, je ne saurais comprendre cela.

— Vous ne le comprenez pas ! Mais demandez donc aux Hollandais, à toute la confédération du Rhin; parcourez la Suisse, l'Italie; jetez un regard sur ces rochers inaccessibles, naguère l'effroi du voyageur et maintenant percés de routes commodes sur lesquelles , princesse, vous pourriez rouler dans votre landau

aussi facilement que sur la perspective de Newski. Demandez à Terracine et à Naples ce que sont devenues ces nombreuses bandes de brigands qui rendaient tout voyage dans le midi de l'Italie presque impossible; comparez le degré de civilisation actuelle de l'Europe avec les préjugés et l'ignorance quiy régnaient autrefois, et alors vous comprendrez, pourvu que vous le vouliez, les immenses avantages que ce génie apporte avec lui partout où il paraît ; ce génie , qui est colossal comme le monde et inévitable comme le destin.

— Voilà une superbe comparaison , s'écria le jeune poète; que vous avez l'imagination riche , monsieur le baron !

— Inévitable comme le destin ! répéta la maîtresse de la maison en levant au ciel des yeux languissans et avec une voix pleine d'émotion ; comme l'aspect de votre Napoléon doit être sublime ! Il me semble que je le vois. Que ce regard d'aigle doit être beau, ce. . . .

— Ne levez pas tant les yeux , princesse, dit Piosslawlcw, avec un rire forcé; Napoléon est de petite taille.

— Il est vrai, dit le vovagcur d'un air mo-

5o EOSSLAWLEW.

queur, il n'est pas aussi grand de corps que jvotre czar Pierre.

— Ni de corps ni d'esprit, reprit Rosslawlewen jetant un regard foudroyant sur le Français ; si vous saviez seulement un peu d'histoire, monsieur le comte

— Fi ! fi ! mon cousin , s'écria la princesse Radugin ; vous vous échauffez. Ne peut-on donc pas exposer son opinion froidement ?

— Vous avez raison , princesse , dit Rosslawlew avec un calme affecté, monsieur le comte n'est pas russe : il est aussi impossible qu'il comprenne toute l'étendue du génie de notre grand réformateur, que moi, qui ne suis pas français, je puisse me persuader que ce soit parles canons et les baïonnettes que l'on civilise les peuples. Non , monsieur le baron , si nous avons réellement besoin de professeurs, ce n'est pas de cette espèce. Permettez-moi de vous rappeler que la Russie n'a sous ce rapport rien à envier à personne, et qu'il lui serait facile, au besoin , de le prouver aux vainqueurs de la moitié du monde.

Le diplomate sourit et, sans répondre, tirade sa poche une tabatière de papier mâché ornée

LE SALOW DE LA PRINCESSE. 5l

d'un charmant paysage. Il offrit une prise à Rosslawlew en disant :

— Comme on travaille bien aujourd'hui ces bagatelles ! voyez, c'est une vue d'Austerlitz.

— C'est juste, répondit Rosslawlew tranquillement ; j'en ai eu une presque pareille, seulement je ne me rappelle plus si c'est Eylau ou Novi qu'elle représentait. Elle était beaucoup plus belle que celle-ci.

Monsieur le baron fut un peu embarrassé et dit après un silence :

— Quel dommage qu'à Novi, votre Souwarow n'ait pas eu affaire à Napoléon. Cette journée aurait été un des plus beaux fleurons de la couronne de notre empereur.

— Bien entendu , si les Français n'avaient pas été battus.

— Pouvez-vous réellement croire à la possibilité d'un pareil malheur, si Napoléon luimême avait été à la tête de notre armée ?

— Je vous demande pardon ; non seulement je le crois, mais j'en suis convaincu.

— Bienheureux ceux qui croient ! dit le voyageur entre les dents, en mettant du bois sur le feu qui s'éteignait.

Le poète souriait; la maîtresse de la maison jeta un regard de pitié sur Rosslawlew.

— Mais nous nous sommes écartés du sujet , continua le diplomate; vous trouvez étonnante une civilisation qui s'étend par les armes. Avouez, du moins, que l'ordre , des institutions bien combinées et des travaux utiles , qui par leur grandeur gigantesque rappellent presque les ouvrages fabuleux des anciens Romains, sont la suite nécessaire d'une volonté ferme jointe à la puissance. Pour former des plans dont les avantages ne se développent que dans l'avenir, il faut la toute-puissance d'un Napoléon et ses innombrables armées.... Aussi, si la Russie doit faire un pas en avant

— Ah ! monsieur le baron , interrompit Rosslawlew en souriant, pourquoi voulez-vous à toute force civiliser ime nation qui, par sa grandeur et son indépendance, peut devenir avec les années une rivale heureuse de la France ? Laissez au temps et à son propre désir le soin de la placer à cet égard au niveau du reste de l'Europe. La Russie, sans le secours que vous voulez lui imposer, n'en approche pas moins à grands pas de ce but commun de tous les peuples. Regardez autour de vous ! Vos ancêtres ont-ils jamais fait

dans l'espace d'un siècle ce que nous avons accompli dans celui qui vient de finir ? Jj'apparilion de la magnifique Pétersbourg au milieu des marais et des déserts du Nord , ne rappellet-elle pas les changeraensà vue de votre grand opéra?

— Vous pensez donc vraiment, monsieur, que votre Pétersbourg mérite le nom d'une ville européenne ? Rien moins que cela. Ici tout est commencé et rien n'est fini. Vos larges rues ressemblent à des marchés , et vos marchés à des déserts; vos maisons longues et basses à des fabriques. Vos quais, à la vérité, ne sont pas mal ; mais que dire de vos ponts de bois peint ? D'ailleurs y a-t-il dans tout Pétersbourg une seule église passable? Votre cathédrale de Casan , qu'est-elle autre chose qu'une masse immense de pierres, sous lesquelles s'ensevelissent quelques faibles portions assez bien travaillées , qui du reste ne compensent pas le mauvais goiit et la difformité de f ensemble ? Soyez tranquilles , messieurs les Russes , quand les Français viendront à Pétersbourg , ils ne vous envieront point votre cathédrale de Casan , mais ils pourraient bien emporter avec eux ses colonnes de granit.

— Au nom du ciel , monsieur le baron , dit la princesse , ne répétez jamais cela en présence de mon parent le prince Radugin. Il ne trouve rien de si beau au monde que cette église ; et savez -vous pourquoi? C'est que des artistes russes y ont seuls travaillé.

— Cela saute aux yeux, observa le voyageur.

— Le prince Radugin! répéta le diplomate avec un dépit marqué; quel dommage, princesse , que vous soyez alliée à ce fanatique , à ce Kamtûhadale sauvage, à ce...

— Que voulez-vous , monsieur le baron, je conviens qu'il est marin, que ses manières ne sont pas des plus polies, ni son ton des plus aimables. Son fougueux patriotisme est aussi fort ridicule; mais au fond c'est un brave homme et plein de bonté.

— Je le crois bien, princesse; mais j'avoue que je ne conçois pas à quoi votre gouvernement pense. Devrait-il souffrir dans la capitale de la Russie un hamme dont le fanatisme insensé et dangereux pourrait devenir contagieux ; un homme qui ne se donne pas même la peine de cacher la haine que lui inspirent les Français ?

— Dans quelle capitale devrait-il donc être

souffert ? demanda Rosslawlew. Serait-ce dans celle de la France ?

— Nulle part, monsieur, nulle part. Des hommes comme lui ne devraient pas rester en Europe. C'est en Angleterre ou aux Indes orientales qu'il faudrait les envoyer. Là ils peuvent prêcher leurs maximes séditieuses, du moins jusqu'à ce que le drapeau français ait été les chercher sur les bords de la Tamise.

— En ce cas il prêcheront long-temps , dit Rosslawlew.

— Vous croyez? Non, monsieur, l'empire de ces pirates tire à sa fin. Le système continental, adopté par toute l'Europe, n'a pas encore été suivi en Russie avec cette inflexible sévérité qu'exigent l'intérêt de la [France et le vôtre. Mais maintenant que votre cour est instruite de la volonté positive de l'empereur; maintenant que les subterfuges diplomatiques ne sont plus possibles, et que les Russes n'ont plus d'autre choix qu'un combat inégal ou l'obéissance. . .

— I/obéissance ! répéta Rosslawlew ; vous oubliez que nous n'obéissons qu'à notre empereur légitime, et que l'empereur de Russie n'obéit qu'à Dieu et à sa conscience. Écoutez-

moi bien , monsieur le baron. Vous avez parlé avec beaucoup, avec trop de franchise peut-êlre à un seigneur russe ; maintenant permettez qu'à mon tour je vous dise aussi franchement mon avis. Pourquoi ces éternelles menaces ? Pourquoi ce langage impérieux? Pourquoi cette certitude avec laquelle vous parlez de vos victoires futures ? Ne sentiriez-vous pas qu'en humiliant ainsi toutes les autres nations, vous faites haïr la vôtre ? Célébrez vos victoires chez vous , jouissez des fruits de ces victoires ; demeurez convaincus que vous êtes la plus puissante nation de l'Europe; mais, au nom du ciel , ne faites pas sentir à tout le monde le poids de votre gloire, car il blessera sans cesse l'amour-propre des autres nations; vous finirez par les réveiller de leur sommeil inconcevable et honteux. A quoi sert tout ce que vous venez de débiter sur la Russie ? Si vous avez cru nous effrayer, monsieur le baron, vous êtes dans l'erreur. Le sentiment qui depuis quelque temps règne en Russie n'a rien de commun aveclapeun je puis vous l'assurer. Nous n'avons jamais aimé les Français comme des amis ; maintenant nous commençons à les haïr comme nos ennemis les plus cruels. Dans nos immenses plaines jonchées

LE SALON DU LA. PRINCESSE. Bj

des ossemens des Lithuaniens et des Tartares, il y a encore place pour d'autres hôtes. Pardonnez-moi , monsieur le baron ; c'est ainsi que je pense, c'est ainsi que pensent tous les Russes.

— Vous défendez votre honneur nationalen véritable orateur,ditlediplomate en souriant. C'est seulement dommage que vous vous trompiez sur un point. A l'exception d'un petit nombre de patriotes , tous les Russes nous aiment comme autrefois. Je ne disputerai pas que peutêtre votre gouvernement...; mais le peuple, et surtout la noblesse, nous sont attachés de coeur et d'âme. Ils préfèrent toujours notre langue à la leur ; ils nous imitent dans tous nos usages , s'habillent d'après nos modes; en un mot, cherchent à nous ressembler en toutes choses. Vous avouerez que ce sont là de singulières preuves d'une haine nationale. Non, monsieur, les bons Russes resteront les amis des Français, en dépit de toutes les combinaisons politiques. La considération que l'on témoigne à notre corps diplomatique, le respect qu'inspire le seul nom de la France, l'amour que vous portez à nos écrivains, tout se réunit pour démontrer cette incontestable vérité.

— Le prince Dmitrii Pawlov/itsch Radugin , dit un laquais en annonçant.

— Mon beau frère ! s'écria la maîtresse de la maison.

— Vous ne recevrez pas sans doute ce Hottentot, dit tout bas le diplomate; oh! mon Dieu, continua-t-il , en éloignant sa chaise du divan , le voilà déjà !

Les deux battans de la porte s'ouvrirent et un homme de haute taille , d'une cinquantaine d'années, se présenta. Il était en petit uniforme de marine , et portait à sa boutonnière la croix de Saint-Georges.

— Bonjour, ma sœur! bonjour, Rosslawlew, dit-il : Bonjour, messieurs! Ces derniers mots en français.

— Bonjour, prince, répondit la maîtresse de la maison, bas et en Russe : je me trouve aujourd'hui très-indisposée, j'ai fort mal à la tête , et si , d'après votre usage , vous vous mettez à crier

— Soyez tranquille , interrompit le prince Radugin, en se plaçant sur le divan; je ne viens que pour une minute, et pour vous raconter une histoire fort gaie. Je suis charmé que ces messieurs l'entendent et en rient avec

LE SALON DE LA PRINCESSE. 5g

nous. Aussi faut-il absolument que je la dise en français; je m'en tirerai comme je pourrai. Écoutez f messieurs ^ continua-t-il, je vais vous conter une nouvelle.

— Nous sommes tout oreille, prince, dit le diplomate avec im sourire de complaisance.

Le voyageur aussi cessa de tisonner le feu et se rapprocha du divan.

— Vous saurez donc, messieurs, qu'il y a à peu près une heure, reprit le prince Radugin, deux voitures se rencontrèrent dans la grande IMoskoi. Dans l'une se trouvait votre ambassadeur et dans l'autre un seigneur de la garde, un jeune homme, s'entend. Par une imprudence des cochers, les roues des deux voitures s'accrochèrent; mais par bonheur, les deux cochers purent retenir leurs chevaux. Son excellence se sentit offensée et se mit à faire un grand bruit j l'officiel* voulut s'excuser, mais l'ambassadeur n'écouta rien , et à l'entendre, l'honneur delaFrancetout entière se trouvait compromis. Dans l'intervalle , plus de deux cents batteurs de pavé s'étaient rassemblés autour des voitures. Les domestiques se mirent en quatre, et pourtant, malgré le secours des assistans , ils ne purent débarrasser les roues. Enfin l'officier

6o KOSSLAWLEW.

mit la tête à la portière et observa de la manière lapluspolie, etavec mille excases, qu'il était indispensable que la voiture de son excellence reculât un peu. — Les Français ne reculent jamais, répondit fièrement l'ambassadeur. — Ni les Russes non plus, répliqua l'officier; fouette cocher. Le cocher fouetta ses chevaux, et crac, la roue de l'ambassadeur se cassa. La voiture de l'officier partit comme le vent et le peuple se mit à crier après lui : — C'est bon ! c'est comme cela qu'il faut faire !

— Quelle horreur! s'écria la princesse.

— Quelle audace ! cria le diplomate.

— Cela n'a pas de nom! ajouta le voyageur. La joie brillait dans les yeux de Rosslawlew.

Le pauvre poète pâlit d'effroi.

— Et ce qu'il y a de plus remarquable, continua Radugin , c'est qu'on m'a assuré que les personnes qui ont le plus applaudi à la conduite de l'officier n'étaient pas des gens du peuple, mais des personnes comme il faut, très comme il faut.

— Cela n'est pas possible, dit le diplomate; cette témérité. . .

— Témérité ou non , ce qu'il y a de certain , c'est que la voiture est encore sur le côté.

LE SALON DE LA PRINCESSE. 6l

— J'espère au moins que monsieur l'ambassadeur n'est pas blessé, dit vivement le voyageur.

— Pas que je sache, monsieur le comte; on dit seulement que sa coiffure à la Titus et son nez ont un peu souffert dans la bagarre.

— Venez, allons voir si cela est vrai, dit le diplomate au voyageur; si cela est, il faut que l'officier soit puni d'une manière exemplaire ; cela exige une réparation éclatante] L'honneur de la France !... l'honneur de notre empereur !... Venez, comte, venez.

— Qu'en pensez-vous , dit la princesse à son beau-frère, en russe; ne devrais-je pas y envoyer? peut-être y aller moi-même?

— Mais vous feriez peut-être bien , ma sœur. Pourquoi pas? vous êtes une jeune veuve, une princesse russe; lui, c'est un Français aimable, im homme dans la fleur de l'âge : vraiment, cela serait tout à fait convenable. Allez donc, ma chère, allez.

— Mais cela est-il bien vrai ?

— Je l'espère.

— De qui l'avez-vous appris?

— Ah ! voilà le malheur : je n'ai pour garant qu'un menteur achevé; mais Dieu est bon, et

6a ROSSLAWLEW.

peut-être lui aura-t-il inspiré de dire la vérité une fois en sa vie.

Les Français prirent congé de la maîtresse de la maison , afin d'aller au plus vite s'informer de la santé de l'ambassadeur. Rosslawlew profita de cette occasion pour se retirer aussi ; et, après avoir serré amicalement la main du prince Radugin, il monta dans sa voiture pour retourner chez lui.

LES^flcchesJdorées de Thôtel de ramirauté et de la cathédrale de Saint-Pierre et Saint-Paul brillaient à travers le brouillard du matin : mais le soleil n'avait pas encore paru dans le petit bois de sapins, et une ombre épaisse couvrait encore le toit du bâtiment antique et à deux étages qu'occupait le célèbre restaurant connu sous le nom de la Main , ou la Barrière-du- Milieu.Tout était tranquille sur la grande route de Moscou , route si triste et si ennuyeuse en

64 noSSLAWLEW.

comparaison des autres environs de Pétersbourg. Tout à coup on entendit dans l'éloignement le son ciair d'une sonnette de Waldai ^ Il cessa pour un moment, résonna de nouveau, tantôt plus, tantôt moins fort, d'abord simple, puis double ou mêlé, et cessa enfin tout-à-fait. Sur la route venant de Pétersbourg arrivait , en faisant voler des deux côtés la poussière , une calèche attelée de six bons chevaux de poste, que suivait avec peine un droschke traîné par deux beaux chevaux de couleur différente. La calèche s'arrêta devant l'auberge : Rosslawlew sauta dehors en costume de voyage, une casquette de drap sur la lête; Sarjetzki le suivit plus lentement, enveloppé d'un carrick grisa cinq ou six collets ; il bâillait et s'étendait. Le domestique courut réveiller l'hôte, et nos voyageurs s'assirent sur un banc devant la porte.

— Maintenant , mon cher , dit Sarjetzki , j'espère que tu ne doutes plus de mon amitié. Je me suis couché cette nuit à une heure du

* Les postillons en Russie se servent pour annoncer leur arrivée au relais de petites sonnettes dont le son est trèsclairet qui se fabriquent principalement à Waldai.

—- Noie du Traducteur.'^

matin , et avant quatre heures j'étais déjà levé pour t'accompagner jusqu'ici. Je crois réellement que nous avons mis deux heures à faire les huit werstes qui séparent de Pétersbourg ce misérable trou. Le diable s'est servi de son compas pour mesurer cette distance. Mes yeux se fermaient malgré moi. Mon Dieu! je suis moulu.

— Dis-moi donc, Alexandre, répondit Rosslawlew, y a-t-il long-temps que tu es devenu si efféminé? Lorsque j'étais avec toi au service, tu ne connaissais pas la fatigue, et tu n'y aurais pas fait la moindre attention, quand tu serais resté un mois entier sans descendre de cheval.

— A cette époque-là, mon cher, je portais l'uniforme ; maintenant que je l'ai quitté, j'aime à faire le sybarite. Mais sais-tu, frère, quoique je n'aie pas lieu d'être mécontent de ma position actuelle, que je trouvais la vie militaire bien plus agréable? Qui sait si l'on n'aura pas bientôt besoin d'officiers? Nous aurons peut-être affaire aux Français. A dire vrai , j'aime ce peuple aimable et gai. C'est une charmante nation! et pourtant, quand on y songe bien, on ne peut pas s'empêcher d'être .««ni ennemi ; il en a par trop fait. Ecoute, Woldemar, si nous

avons la guerre, je m'engage de nouveau dans les hussards.

— Moi aussi, dit Rosslawlew.

— Donnons-nous la main. S'il faut que nous servions, nous servirons ensemble. Quand la campagne sera terminée et la paix faite avec la France, sais-tu ce que nous ferons?... En avant, à Paris î et ce sera alors que nous nous amuserons véritablement. Va, frère, tu peux dire ce que tu veux ; mais la vie chez nous est horriblement ennuyeuse.

— Je ne trouve pas cela du tout.

— Tais-toi donc, mon cher ! Qu'est-ce que le patriotisme a de commun avec le plaisir? J'aime ma patrie autant que toi, et je suis prêt à verser pour elle jusqu'à la dernière goutte de mon sang : mais quand l'ennui me prend, vois-lu, je ne vais ni à Moscou ni à Pétersbourg, mais en droite ligne à Paris, sans ra'arréter un instant en route, et moins que partout ailleurs dans la savante Allemagne.

— Crois -moi, mon ami, si tu connaissais véritablement l'ennui, tu ne pourrais pas t'en débarrasser, même à Paris ; quand nous passons notre vie dans une ivresse perpétuelle, sans but

ni destination , quand nous découvrons dans notre cœur un certain vide, quand...

— Ah! mon bon ami, je te demande mille fois pardon ! j'avais complètement oublié qr^e tu étais amoureux : et l'on sait que dans le climat qu'habite notre maîtresse, les roses ne cessent pas de fleurir toute l'annéejetquel'airy est embaumé des parfums les plus doux. Mais à propos, je n'y avais pas du tout pensé : comment feras-tu pour remplir ta promesse et entrer dans les hussards ? Si tu es déjà marié, ta femme s'attachera à toi comme lui chardon; si tu n'es encore que fiancé, ce sera toi qui ne voudras pas abandonner ta prétendue. Quant à moi', c'est tout autre chose : je suis encore un libre cosaque, je fais ce que je veux. Comme toi je n'ai plus ni père ni mère , et ce ne sera pas ma vieille tante qui me retiendra. Il me reste à la vérité encore quelques cousines au cinquième et au sixième degré : mais je les aime toutes, sur ma parole, comme si elles étaient mes sœurs ; aussi ne pleureront-elles pas beaucoup ma perte. Mais, écoute, Woldemar, puisque nous en sommes sur ce chapitre, racontemoi donc comment tu es devenu amoureux, et explique-moi ce que c'est que cet amour qui

68 BOSSLAWLEW.

rend fous les gens sages et sages les fous. — Tu sais, Alexandre, que j'habitais l'année dernière une terre à quatre-vingts werstes environ de Moscou. Vers le milieu de Tété, la riche dame de Lidin , qui était veuve , vint se fixer avec ses deux filles dans mon voisinage. Elle revenait de Paris, et, pour remettre de l'ordre dans ses affaires, elle était obligée de passer quelques années à la campagne. J'étais depuis long-temps lié avec le major llmewne, goronitschi (maire) du chef-lieu de notre cercle. Cet llmewne, très-honnête homme du reste, offrait un vrai modèle de la crasse ignorance de la dernière génération. Il me fit faire la connaissance d'un autre original, Nikolaï Stepanowitsch-Ischorski , frère de madame de Lidin^ qui, le lendemain, me présenta à sa sœur. Tu peux juger combien je fus heureux de trouver dans mesvoisines des femmes aimables et bien élevées.

— En province, c'était une véritable trouvaille, frère.

— La maman a sans contredit son côté faible, mais les filles !

— Les filles sont, cela va sans dire, des beautés, de vrais anges !..,et letjuel de ces deux anges t'a tourné la tcte?

— Dans le commencement c'était Olga , la plus jeune, qui me plut davantage.

— Dans le commencement ! c'est donc de l'aînée que tu es amoureux? Et qu'est-ce qui t'avait d'abord tant plu dans l'autre? Est -elle brune , ou blonde ?

— Les deux sœurs ont les yeux bleus ; toutes deux sont belles et se ressemblent même beaucoup, et pourtant je ne sais vraiment pas

comment te faire bien comprendre la différence qui, d'un autre côté, rend cette ressemblance tout- à-fait nulle. Olga est bonne, franche, communicative et toujours gaie; elle est naïve et timide comme un enfant , sage et prudente comme une femme ; mais avec tous ces avantages, elle ne sera jamais la divinité d'un poëte; en un mot, Olga est une fleur charmante, l'ornement de ce monde. Mais sa sœur ! ah !

quelle sensibilité surnaturelle brille dans ses regards tristes et languissans ! tout ce qui rapproche la terre du ciel , tout ce qu'il y a de grand et de beau est fait pour pénétrer dans cette âme pure et ardente. Olga se mariera dès que sa mère le lui dira; elle sera une bonne, une tendre épouse, mais jamais, non jamais elle ne saura aimer comme Pauline. Au bout de

'JO ROSSLAWLEW.

quelques jours je me vis reçu chez madame de Lidin comme l'ami de la maison. Glga cessa de me traiter en étranger : au bout de deux semaines , elle courait déjà avec moi dans le jardin, se prom.enait avec moi dans les champs et dans les bois ; en un mot^ elle me traitait de frère. Avec une franchise enfantine, elle me racontait tout ce qui lui passait par la tête, et elle m'étonnait souvent par ses observations naïves, mais pleines de netteté et de justesse. Il me fallut plus de temps pour connaître Pauline. Dans le commencement, il me semblait même qu'elle évitait les occasions de se trouver avec moi : nous nous rapprochâmes enfin peu à peu, et ce ne fut que quand j'eus bien pénétré dans toute sa grandeur l'âme de cet ange à figure humaine, que je compris la cause de sa mélancolie et de son abattement habituel. Oui, mon cher ami , Pauline est trop parfaite pour ce monde. Son imagination si vive, si brillante, donne à tout une nuance céleste. Un jour, je lisais aux deux sœurs le roman de Mathilde ou les Croisades. Quand nous arrivâmes au passage où l'ennemi des Chrétiens, l'ennemi de la patrie de Mathilde, le Musulman infidèle, Malek-Adhel, meurt dans ses bras, la bonne Olga

dit en fondant en larmes : L'infortunée ! pourquoi fallait-il qu'elle aimât ce Turc ! il|ne pouvait pas devenir sou époux ! Pauline, au contraire, ne pleura point; non! la joie brilla sur son visage. Elle semblait envier le sort de Mathilde et partager cet amour si malheureux, si désintéressé, si peu terrestre.

— Tu peux dire ce que tu voudras, Woldemar, interrompit Sarjetzki en secouant la tète; cela est trop sublime pour moi. Comment , sans être son ennemi , sans être un Tartare , astu pu lui plaire et te décider à lui avouer ton amour.?

— J'ai balancé long -temps, et quoique je remarquasse bientôt que mes fréquentes visites n'étaient nullement désagréables à madame de Lidin, je n'osai pourtant pas offrir moi-même ma main à sa fille. Je me décidai, d'après cela, à ouvrir un jour mon cœur à Olga : je lui dis que tout le bonheur de ma vie dépendait d'elle. Il me semble voir encore sa frayeur : elle pâlit, et ce ne fut que quand je lui eus dit que c'était Pauline que j'aimais, que la rougeur couvrit son front et que ses yeux brillèrent de joie. Vous voulez épouser Pauline ! s'écria-t-elle ; que je suis contente!... vous serez mon frère, n'est-

"Jl IlOSSLA.Wf.E'W.

il pas vrai ? vous me donnerez le nom de sœur? oh! maintenant, je ne me marierai jamais ! non, je resterai toujours auprès de vous deux ; 6 mon Dieu , que je suis contente ! La bonne Olga riait et pleurait en même temps : des flots de larmes coulaient de ses yeux, et cependant elle paraissait si heureuse! Je passai toute cette journée dans la plus cruelle incertitude. Pauline s'était renfermée dans sa chambre, et Olga évitait avec soin toute occasion de se trouver seule avec moi. Le lendemain se passa de même; enfin, le troisième jour. . .

— Dieu soit loué î s'écria Sarjetzki, il faut avouer, frère, que tu as bien de la patience î

— Le troisième jour, dans la matinée , continua Rosslawlew , Olga me dit qu'à la vérité je ne déplaisais pas à sa sœur, mais qu'elle ne voulait me donner sa main que quand elle serait bien convaincue qu'elle ferait par là mon bonheur. Pour preuve de mon amour elle exigeait que, pendant une année entière , je n'en dirais pas un mot ni à elle ni à sa mère.

— Pendant une année entière ! Et toi, nouvel Amadis, qu'as-tu répondu à cela?

— Oh! mon cher ami, j'aurais promis tout ce qu'elle aurait voulu, le seul espoir de la pos-

LE DUKL. 73

séder un jour étant pour moi un bonheur inexprimable. Dans les trois premiers mois de mon épreuve , notre société s'augmenta par l'arrivée du colonel en retraite Surski, dont le petit bien est situé à deux werstes de mon village. Je ne tardai pas à me lier avec ce digne homme, qui joint à la sincérité d'un brave militaire un esprit cultivé et des connaissances étendues. Son amitié fut un véritable baume pour mon cœur. Je lui parlai souvent de Pauline, et, quoiqu'il secouât la tête et qu'il l'appelât une enthousiaste , il l'aimait pourtant beaucoup; moins cependant qu'Olgh , qui, de son côté, faisait tout ce qui dépendait d'elle pour abréger le temps de mon épreuve. A la fin, ses prières et l'éloquence de mon ami Surski, fléchirent la cruauté de Pauline. Il y a trois mois que nous avons été fiancés, et peu de jours après, des affaires pressantes m'appelèrent à Pétersbourg. Quand je pris congé d'elle , quand pour la première fois elle me permit de la serrer contre mon cœur et que de sa voix douce et enchanteresse, elle me dit ; Reviens promptement, mon bien -aimé; ah! dans ce moment heureux j'oubliai tout ce que j'avais souffert pendant trois mois, et tant de nuits que

j'avais passées dans l'inquiétude et la douleur. Oh ! Alexandre ! si tu avais jamais aimé, si tu savais ce que signifient , dans la bouche d'une jeune fille qu'on adore , ces mots : mon bienaimé ! si tu pouvais concevoir tout ce que ces trois mots renferment de félicité !....

— Comment diantre! interrompit Sarjetzki, débiter un tas de sottises , c'est donc là ce qu'on appelle de l'amour! Mon bien- aimé \ N'est-ce pas ainsi que je t'appelle? Ou bien voudrais-tu que je disse, Mossié Rosslawlew ?

— Tais -toi, frère, ton cœur est froid comme de la glace.

— Pas pour ramitié,Woîderaar ! Je me réjouis bien sincèrement de ton bonheur; j'espère que tu seras heureux avec Pauline; et pourtant il me semble que je serais plus content si tu épousais Olga.

— Et pourquoi cela , frère ?

— Vois-tu, c'est que Pauline est trop..,

comment dirais-je? . . . trop céleste ; et que

je me suis laissé dire que ces jeunes filles si peu terrestres^ font rarement le bonheur de leurs maris. Tous les hommes ont leurs défauts, et ces femmes-là veulent à toute force un idéal. Tant que tu es fiancé et amant ....

■ — Je le serai toute ma vie.

— C'est fort bien, mon cher; mais maintenant tues à genoux devant elle; maintenant, sans cloute, elle couvre aussi ton image d'une enveloppe surhumaine; plus tard, quand elle te verra en robe de chambre et la pipe à la bouche... Vois-tu, mon ami, tu peux dire ce que tu voudras ; mais un mari est , à lout prendre , un fort mauvais idéal.

— Tais-toi donc, Sarjetzki , tu vois tout avec tes yeux.

— Sans doute, mon ami; cependant j'ajouterai que tu lui conviens pour mari plus qu'aucun autre. Tu es pâle, mélancolique; tu as dans le regard quelque chose de vaporeux...., de surhumain aussi. Moi, par exemple, avec ma face enjouée et rubiconde, je ne vaudrais rien du tout pour elle. Mais il me semble que l'on vient nous chercher. Eh bien ! le déjeuner estil prêt?

— Oui, monseigneur, répondit le garçon du restaurant en se frottant les yeux.

— Viens, Rosslawlew, il y a assez long-temps que nous sommes dans les espaces célestes. Il est temps de songer à la terre.

Nos amis se séparèrent après avoir déjeuné

7 6 llOSSLA.WLtW.

et vidé ensemble une bouteille de vin de Champagne.

— Maintenant, dit Sarjetzki en se plaçant dans son droschke, je vais m'endormir. Adieu, mon cher. Toi, Wanka \ au grand galop jusqu'à la ville. Adieu, cher ami ! que le ciel t'accorde tout le bonheur que tu désires ; et pourtant je ne puis pas m'empêcher de dire que c'est

dommage que tu n'épouses pas Olga En

avant !

Comme Rosslawlew montait dans sa calèche, deux droschkes à deux chevaux passèrent devant lui, prenant le chemin de Zarskoe-Selo. Il crut reconnaître sur l'un d'eux le Français avec qui il avait dîné la veille dans le restaurant à un rouble.

Quand le cocher fut prêt , il monta sur son siège, se mit à siffler, fit claquer son fouet, la sonnette retentit, et bientôt des deux côtés de la route volèrent alternativement des sapins élevés et <3e vertes prairies ; à de longs intervalles seulement s'offrait entre les arbres une maison de campagne ; tant cette route est différente de celle de Péterhoff, qui n'est pour

* Wanka est un diminutif d'Iwan ^-Jean.—

LE DUEL. nn

ainsi dire qu'une double rangée d'habitations ornées et charmantes. Au bout de quelques minutes la calèche monta la montagne de Pulkow, et bientôt se montra dans l'éloignement derrière l'immense parc, le palais colossal de Zarskoe-Selo, dont le toit doré et la magnificence asiatique étonnaient jadis les voyageurs. Non loin du parc, un de nos chevaux fit un faux pas; les autres s'effrayèrent et prirent le mors aux dents. Ce ne fut qu'avec beaucoup de peine que le cocher parvint à les faire arrêter avec le secours de Rosslawlew. La calèche était restée entière; mais une grande partie du harnais était déchirée, et on calcula qu'il faudrait au moins une demi-heure pour tout remettre en ordre. Rosslawlew laissa son domestique auprès de la calèche, et suivit à pied le chemin qui longe le mur du parc. Il remarqua à un endroit une petite ouverture d'où un étroit sentier conduisait dans l'épaisseur des taillis.

Rosslawlew pénétra dans ce sentier afin de se promener pendant quelque temps à l'ombre. Dix minutes ne s'étaient pas passées qu'il entendit parler à peu de distance; il fit encore quelques pas, et tout à coup une voix de tonnerre cria prè5 de lui derrière des broussailles :

— Là; est-ce bien maintenant?

— Non, frère, réjDondit une voix qui ne lui était pas tout-à-fait inconnue; est-ce là une barrière? Rapproche encore de trois pas.

Rosslawlew plia les branches d'un gros buisson qui lui cachait les personnes qu'il entendait parler, et il vit quatre hommes réunis dans une petite clairière. Deux d'entre eux lui étaient entièrement inconnus; quant aux deux autres, il reconnut sur-le-champ en eux l'officier taciturne et le Français avec lequel il avait dîné la veille dans le restaurant à un rouble. Il n'était pas difficile de deviner pourquoi ces messieurs se trouvaient de si bonne heure dans le parc. Rosslawlew, suivant son premier mouvement, fit deux pas en arrière; mais une curiosité irrésistible surmonta ce sentiment humain. Le cœur battant avec force, et respirant à peine, il se cacha derrière le buisson , d'où il fut le témoin invisible de cette scène sanglante , qui justifia tout ce qu'il avait dit chez la princesse de la haine des Russes pour les Français.

— Allons, as -tu bientôt fini? s'écria l'offir cier taciturne à son camarade qui s'occupait à placer dans la terre deux bâtons à deux pas de distance i'un de l'autre.

— A l'instant , répondit un jeune homme de haute taille, en petit uniforme de cavalerie et un bonnet de police sur la tête. Mais deux pas! S'il y en avait au moins quatre !

— Pourquoi cela, frère? Enfantillage ! Là, mets de la poudre dans le bassinet.

— Permettez-moi de vous demander une chose, dit le témoin du Français, homme d'un âge mûr et dont l'accent annonçait un étranger, je désirerais au moins savoir la cause dé votre duel.

— Et pourquoi cela ? demanda l'officier en remettant l'autre pistolet à son camarade. — Enfonce bien la balle, frère ^ et aiguise la pierre. Il n'y a rien de si désagréable qu'une arme qui rate.

— Il me semble pourtant, reprit l'étranger, qu'en qualité de témoin j'ai le droit de savoir....

— Pourquoi nous nous battons?... Que vous dirai-je? La physionomie de votre ami ne me plaît pas. — Maintenant, ajouta-t-il en se tournant vers son témoin, mesurez cinq pas... — Ne voulez-vous pas en faire autant ?

— Mais, monsieur l'officier, je vous répète que si vous n'avez pas d'autre motif. . . .

èq ROSSLA.WLEW.

— J'en ai d'autres, monsieur; votre ami est un Français. Mesurez cinq pas.

— Encore un mot, monsieur. Il me paraît . . .

— Cela vous paraîtra-t-il encore long-temps, monsieur? Je crois que vous aimez à bavarder. Mais pour cela je ne suis pas votre homme , et je suis d'ailleurs pressé. Veuillez vous placer, dit-il d'une voix de tonnerre au Français , qui n'avait pas dit un mot pendant toute cette discussion.

— C'est vrai, dit le second du Russe, c'est beaucoup trop de paroles. Quand on veut se battre, on se bat. — Voilà ta place, frère. Vise bien , et prends ton temps.

Les deux adversaires séloignèrent à cinq pas de la barrière, se retournèrent en même temps et commencèrent peu à peu à se rapprocher. Au second pas le Français tire , la balle siffle et perce le bonnet de l'officier.

— Le diable m'emporte, mais ce Français tire bien! dit le témoin du russe entre ses dents. Prends garde, frère, de manquer ton coup.

J^e russe tire à son tour et le bras du Français est en un instant baii^né de san^:.

— Ah! frère, dit l'officier de cavalerie, c'est dommage que tu n'aies pas visé un peu plus à

LE DUEL. 8r

gauche. Je t'avais dit de prendre mes pistolets. Qui diable pourrait tirer sans détente ?

Il se passa encore quelques secondes ; le cœur de Rosslawlew cessa presque de battre. La distance qui séparait les deux adversaires devenait toujours plus petite. Il ne restait plus entre eux que six ou sept pas..., un troisième coup se fit entendre.

— Es-tu blessé ? demanda l'officier de cavalerie.

— Non , répondit l'autre en regardant d'un air de sang- froid son épaule droite dont la balle avait emporté l'épauletle. — Et maintenant je vous prie très-lmmblement de vouloir bien venir à la barrière , dit-il en attachant un regard fixe sur le Français.

■ — Je suis mort, dit à demi voix le blessé.

— Mon Dieu ! il perd tout son sang! s'écria son témoin en tirant un mouchoir l)lanc de sa poche.

— Ne prenez pas tant de peine , interrompit l'olficier silencieux; il vivra bien jusqu'à mon dernier coup. — Allons donc , monsieur , avancez ; je ne tirerai pas que vous ne soyez arrivé à la l)arrièrc.

82 ROSSLA.WLiw.

— Monsieur l'officier , cria l'étranger ; songez-y donc ! A deux pas! c'est absolument...

— Comme si je lui posais mon pistolet sur le front... C'est aussi comme cela que je l'entends. — Encore un peu, monsieur le chevalier de la Légion-d'Honneur ! Je vous en prie très-humblement.

— Eh bien , soit! dit le Français en jetant son pistolet loin de lui. Il marcha d'un pas mal assuré vers la barrière , et se croisant les bras sur sa poitrine, il se plaça en face de son adversaire. Le sang coulait à flots de sa blessure, une pâleur mortelle couvrait son visage ; mais il n'en fixait pas moins fièrement ses yeux sur ceux de l'officier. De temps en temps seulement ses membres étaient agités d'un léger frémissement convulsif. L'officier visaj la bouche de son pistolet touchait presque le front du Français. Le sang de Rosslawlew se glaça dans ses veines. Il voulut crier, mais la voix lui manqua. Pendant ce temps , l'officier avait armé son pistolet ; il lâcha le chien j mais il n'y avait plus de poudre dans le bassinet.

— Tu vis encore, mon ami ! s^écria le témoin du Français.

— Ce n'est pas pour long-temps, ajouta froidement l'officier. — Amorce, frère.

— Au nom du ciel, cria l'étranger d'un ton de désespoir, épargnez cet infortuné 1... Il est époux et père de six enfans ?

— Au lieu de répondre, l'officier russe sourit et dirigea les yeux d'un autre côté, après avoir jeté un regard d'indifférence sur le pâle visage de sa victime. Ah ! s'il avait été plein de fureur, le malheureux aurait pu se flatter encore de quelque espérance ; le tigre lui-même connaît parfois la pitié; mais ce regard fixe, inflexible, qui n'exprimait rien qu'une mortelle impassibilité, ne promettait point de quartier.

— Monsieur l'officier , continua l'étranger, si la pitié est un mot qui pour vous n'a point de sens, songez au moins qu'en ce moment vous remplissez l'office de bourreau.

— Je voudrais en être un, et pouvoir d'un seul coup couper la tête à votre nation tout entière ! Eloignez-vous.

— Encore un mot, monsieur, dit le blessé d'une voix que l'on entendait à peine. — Adieu , mon ami ! n'oubliez pas de dire à tout le monde que je suis mort en brave, comme il convient à un Français... Quant à elle, dites-lui...

Il ne put achever, et tomba sans connaissance dans les bras de son ami.

— C'est pourtant dommage, dit l'officier de cavalerie; cet homme n'est pas un lâche, et Dieu m'est témoin que si j'étais à ta place...

— Eh! pourquoi cela, frère? c'est toujours un de moins dans le monde. Cette fois, je pense que je ne le manquerai pas:

' Il regarda le bassinet de son pistolet , qu'il arma.

— Arrêtez ! s'écria Rosslawlew en s'élançant de derrière les arbres et en se plaçant devant le Français; c'est épouvantable! Ce n'est pas là un duel ; c'est un assassinat, un guet-apens !

— Qui êtes-vous ? demanda l'officier en baissant son pistolet.

-T— Un aussi bon Russe que vous pouvez l'être.

— En vérité ? que venez-vous donc faire ici ?

— Sauver ce malheureux père de famille.

— C'est-à-dire que vous avez envie de prendre sa place.

— Oui, s'écria Rosslawlew! et s'il faut absolument que vous assassiniez quelqu'un...

— Comme vous voudrez, monsieur; mais il faut d'abord que j'en finisse avec ce chevalier de la Légion-d'Honneur.

Lïï DUEL, 85

— Vous devriez rougir, monsieur; ne voyezvous pas qu'il est sans connaissance?

— Qu'importe? Il vit toujours. Laissez- moi...

— Non ! s'écria Rosslawlew en regardant l'officier avec indignation , vous n'êtes pas un homme, vous êtes un démon. — Emmenez votre ami, continua-t-il en s'adressant à l'étranger, et laissez-moi vos pistolets. — Quant à vous, monsieur, vous déshonorez votre patrie par votre inhumanité... Je demande satisfaction au nom de tous les Russes.

— Puisque vous le voulez absolument, j'y consens. Sachez que le Russe qui prend la défense d'un Français ne vaut pas mieux que lui. Voilà la poudre et le plomb. Veuillez prendre la peine de charger vos pistolets.

L'étranger banda le bras de son ami, et l'emporta hors du bois avec le secours de l'officier de cavalerie. Pendant que Rosslawlew chargeait les pistolets que le Français lui avait laissés, fofficier ne détourna pas les yeux de dessus lui.

— N'avez-vous pas dîné hier chez Frentzel ? lui demanda-t-il.

— Oui , monsieur ; mais pourquoi cette question?

— En ce cas, vous n'avez pas besoin de

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charger vos pistolets ; je ne me bats point avec vous.

— Comment ! vous ne voulez pas vous battre avec moi ?

— Non. Laisser vivre un Français et tuer peut-être un Russe, ce serait agir en franc étourdi. J'ai entendu hier votre conversation avec ce fanfaron, et j'ai reconnu que vous étiez un Russe jusque dans la moelle des os. Vous n'avez d'autre défaut que d'être trop sensible ; mais cela se calmera.

— Non , monsieur , les droits de l'humanité me seront toujours sacrés.

— Quoi ! quand même cette nation si vaine aura mis notre patrie à feu et à sang ? Ou bien pensez-vous qu'ils vous en respecteront davantage quand vous les traiterez avec humanité? Non, non ! Ils sont capables de réduire la Russie tout entière en cendres, et de vanter encore leur magnanimité. Si au lieu de cela nous allions en France, dussions-nous nous y conduire plus paisiblement encore que leurs propres troupes , ils ne cesseraient pas de nous traiter de barbares. Les ingrats ! comment ont-ils payé jusqu'ici l'hospitalité que nous leur avons accordée ? ( En parlant ainsi, un feu inusité et infernal brilla

pour la première fois clans les yeux de l'officier taciturne. ) Lisez ce qu'ils écrivent et impriment sur le compte de la Russie ; voyez comme ils se moquent de notre sincérité. Notre bonté, ils l'appellent de l'ignorance; notre hospitalité, de l'ostentation. Avec quel art infernal ils savent changer toutes nos vertus en vices. Lisez cela ; écoutez leurs conversations, et si après cela vous ne comprenez pas la haine qu'ils m'inspirent, vous n'êtes point un Russe. Mais que dis-je?vous les haïssez autant que moi, et le temps n'est peut-être pas éloigné où vous trouverez vous-même une volupté à tuer au moins un Français de votre main. Adieu.

L'officier s'éloigna et Rosslawlew le suivit des yeux non sans un effroi involontaire. Tout ce que la haine a de plus affreux pouvait passer pour de la bienveillance en comparaison de cette malignité de démon qui brillait dans ses yeux, qui animait tous les traits de son visage, et qui se faisait sentir jusque dans son organe toutes les fois qu'il parlait des Français. Rosslawlew quitta le bois et rejoignit sa calèche qui s'avançait au pas le long du parc. — Mon Dieu! se disait-il quand, remonté en voiture, il parcourait rapidement la grande route de

Moscou , comme le cœur de l'homme peut s'endurcir d'une manière affreuse, et quelle responsabilité ne pèse pas sur la tête de celui qui a pu changer une nation si noble, autrefois si chère à tous les peuples civilisés de l'Europe, en un objet de haine pour le monde entier ! Son âme, agitée par la scène terrible dont il venait d'être témoin , fut long-temps avant de recouvrer son calme et sa sérénité habituelles ; mais à la fin l'image de Pauline, l'espoir d'une prompte réunion et la pensée que chaque pas qu'il faisait le rapprochait d'elle, dissipa sa tristesse, et l'avenir se présenta à lui avec son éclat faux à îa vérité, mais bien consolant pour les pauvres habitans de la terre, éclat qui ne cesse de nous tromper et auquel nous continuons pourtant toujours à nous fier.

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