LES POLITIQUES DE VILLAGE
Le ciel était couvert; de grosses gouttes de pluie battaient contre les fenêtres de la maison de la poste dans le village de Sawidowo, et Rosslawlew^ attendait déjà depuis deux heures des chevaux. Il n'y a guère de voyageur qui prenne plaisir à rester long-temps aux relais; mais pour un fiancé qui est pressé de courir dans les bras de sa maîtresse, chaque instant de retard est une véritable punition du ciel. Rien ne saurait se comparer à un pareil sup-
QO ROSSLAWLEW.
plice; il ne trouve nulle part de repos ; tous les lieux lui paraissent étroits , étouffés ; il lui semble que chaque minute lui fait perdre un siècle de bonheur, que chaque heure le vieillit et qu'il n'arrivera jamais au terme de son voyage. En un mot, il serait homme à se décider à faire le chemin à pied , si sa raison ne lui disait pas que le moment de la réunion en serait plus reculé encore. Dix fois déjà Rosslawlew avait passé en revue les gravures attachées au mur de la salle, et qui représentaient le Jugement de Schémêakin , Élie de Muroma et la prise d'Oczakow; dix fois déjà il avait relu sur la célèbre estampe de ï Enterrement du Chat la spirituelle inscription : « Chat de Casan, de l'espèce astracanaise et ayant un esprit sibérien. » Plus de cent fois il avait demandé au maître de poste, qui se promenait en uniforme déchiré et avec une cravate sale, s'il aurait bientôt des chevaux, et chaque fois il avait reçu pour réponse ces paroles débitées avec le plus grand sang-froid du monde.
— Ils sont tous en route, monseigneur, veuillez attendre.
— Mais ne peut-on pas avoir au moins des chevaux de paysans ?
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— J'ai déjà eu l'honneur de vous répondre que cela ne se pouvait pas. C'est le moment du travail.
— Je paierai double, s'il le faut ; mais au nom du ciel...
— Je serais moi-même charmé de vous en donner, monseigneur; mais que voulez- vous que j'y fasse ? Où il n'y a rien , l'empereur perd son droit! Ne prendrez-vous pas du thé?
— Y a-t-il encore loin d'ici à jMoscou ?
— Cent trois werstes et demie. J'ai d'excellent thé, monsieur; du thé vert.
— Cent trois werstes ! Et puis encore cinquante de là! C'est à devenir fou! J'aurais pu dès demain matin...
— J'ai aussi des kalatsch ' de Moscou , monseigneur.
— Quel maudit trou que ce Sawidowo! Je gage que l'on n'y trouve jamais de chevaux.
— Que voulez-vous, monseigneur, ce n'est pas ici un Jam^, et la route est très-passagère. Voulez-vous que j'apporte l'eau pour le thé ?
* Espèce de petits pains blancs.
^ Un Jam est un village où tous les paysans sont obligés de fournir des chevaux à la poste , corvée qui leur tient lieu de toute autre espèce de redevance.
— Je le veux bien !... Et puis l'on nous dira que les postes sont bien servies chez nous ! Que Dieu préserve tout bon chrétien d'un voyage en
^gjL^ poste! On va, on va....
^' — Y a t-il long-temps que monseigneur a
quitté Péter', demanda le maître de poste après avoir ordonné à sa femme de servir le thé.
— C'est une honte de le dire. Il y a déjà trois jours; et l'on appelle cela voyager en poste.
— Cela fait pourtant deux cents werstes dans les vingt-quatre heures, dit le maître de poste en comptant sur ses doigts; mais, monseigneur, il me semble que c'est fort bien aller. En hiver , on voyage sans doute plus vite. Mais nous sommes maintenant au printemps.... Ecoutez... Une sonnette!... C'est du coté de Moscou, une britschka à quatre chevaux.
—Ah! si ce postillon voulait! je lui donnerais un pour-boire dont il aurait lieu d'être satisfait.
— Attendez, monseigneur; cette voiture est sans doute attelée de chevaux de paysans !.. . Non, elle vient de l'autre relais... Ma foi, ce voyageur a du bonheur; il va trouver sur-le-
* C'est le nom par lequel les gens du peuple désignent Pétcrsbourg.
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champ des chevaux de retour. Les vôtres doivent être reposés , et il n'aura pas besoin d'attendre un instant.
— Faites mettre tout de suite les chevaux à ma calèche.
— Cela n'est pas possible, monseigneur. Il faut d'abord qu'on leur donne l'avoine, puis qu'on les fasse boire, puis qu'ils reposent un peu. Il faut....
— Que je me mette en route; entendez-vous? Je paie double , s'il le faut.
— Non, monseigneur, le postillon ue partira pas, à quelque prix que vous offriez. Dans deux heures nous verrons.... Du reste, monseigneur , ce sont des chevaux excellens, qui vous conduiront comme lèvent jusqu'à l'autre poste. En attendant, vous plairait-il de boire votre thé? .
I.e voyageur qui venait d'arriver ne descendit pas de voiture , et repartit au bout de quelques minutes avec les chevaux qui avaient amené Rosslawlcw. Pendant une demi-heure encore , notre anioiu'eux se promena en long et en large dans la salle, puis il but quelques tasses de thé pour se drsennuycr; ensuite il ouvrit la fenêtre,et s'y plaça pour voir si Ton n'attelait pas sa calèche. Sur une butte devant la maison était
gA ROSSLAWLEW.
assis un vieillard d'environ soixante ans qui traçait avec sa canne des figures sur le sable, et écoutait la conversation des postillons placés en cercle, et qui parlaient de toutes sortes de sujets, sans faire attention que l'étranger qui était à la fenêtre pouvait entendre chaque mot qu'ils prononçaient.
— Qu'as-tu donc, frère André? dit un postillon en blouse grise à un jeune homme en caftan bleu avec une ceinture rouge; on dirait que les poules t'ont mangé ton déjeuner. Ou bien ta femme t'aurait-elle rossé?
— Si ce n'avait été que ma femme, répondit le jeune homme; mais je ne sais qui diable l'a fait. J'aurais préféré que le bourreau l'eût étranglé.
— Ahî ah! frère, on t'en a donné de l'huile de cotret! C'était sans doute le conducteur des équipages que tu as mené hier ?
— Ah ! Iwan? Si ce n'avait encore été que lui , cela n'aurait été rien. Mais c'était, je crois, un seigneur qui voyageait. Je voudrais que le postillon de l'enfer l'eût emporté.
— Il voulait sans doute aller vite et tu ne l'écoutais pas?
— ^ Pas autre chose. La nuit passée, je l'ai
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conduit dans une voiture à trois chevaux à Podsolnetschnoi. A peine étions-nous sortis du village qu'il se mit à crier : Va toujours! Plus vite! Il faisait du bruit comme un arracheur de dents. Je t'en donnerai du plus vite, me suis-je dit en moi-même ; voyez donc, pourquoi est-il si pressé, celui-là ?...Non, monsieur, vouspouvez attendre... Les bêtes ne sont pas à vous... Si on les tue, c'est fini... J'allai donc d'après le règlement.... Lui de crier toujours plus fort et moi d'aller toujours plus lentement.
— Eh bien ! c'est précisément cela. Vois-tu , André , comme tu es toi-même mauvais coucheur....
— Tu es un imbécile. Je me suis laissé dire avant-hier que les postillons étrangers n'en font jamais d'autres. Nous avons donc fait environ cinq werstes de cette façon, quand tout à coup mon voyageur s'est levé tout debout, et c'est alors qu'il a commencé à faire un beau train. — Coquin que tu es, je me plaindrai de toi au maître de poste.— Voilà grand'chose, dis-je en moi-même! Non, monsieur, ce n'est pas en nous menaçant du maître de poste qu'on nous fait peur. C'est que, voyez vous, camarades, il n'y a pas plus long-temps que la semaine pas-
sée que je lui ai donné une oie et trente œufs.
— Il faut convenir que tu es un garçon adroit, André. Eh bien! et ton voyageur?
— Il se fâchait toujours de plus en plus. Il jurait comme un païen; mais je ne m'en embarrassais pas le moins du monde ; j'allais pas à pas, et je sifflais un air par dessus le marché. Sur quoi il se lève , et me donne un coup de bâton; je me retourne et le regarde. C'était un tout petit homme et qui n'avait pas de domestique. Comment ne lui aurais-je pas répondu? Ecoutez, monsieur, lui dis-je, il est défendu de frapper. Prenez garde, mon fouet a la corde longue. A peine avais-je prononcé ces mots, qu'il me prit au collet, me tira à lui, et se mit à me travailler. Je voulus d'abord me défendre, mais il n'y avait pas moyen. Oh! mon Dieu! c'était un petit homme, on le voyait à peine, mais il était vigoureux comme quatre. Il m'a si bien arrangé que je m'en souviendrai longtemps. Je puis à peine respirer.
— Tu n'as eu que ce que tu mérites, André, dit le vieux paysan; pourquoi lavais-tu mis en colère? Puisque nous sonuues des paysans , il ne faut pas que nous fassions tant de bruit pour un coup de bâlon ; nous aurions trop à faire. Si