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CHAPITRE PREMIER

Aspect général de Rouen. — Coup d'oeil sur son histoire et sur ses , institutions. — Ses transformations modernes ; ravages du vandalisme. — La ville actuelle ; ses abords ; ses rues : ses places, jardins, statues et ponts. — Excursions aux environs. — Archives et bibliothèque.

On sait ce qu'aurait dit François I^^^ à Charles-Quint : Rouen est la ville la plus peuplée de France, car Paris est plus qu'une ville ; c'est une province. Cette dernière proposition n'a cessé depuis lors de devenir plus vraie ; quant à la première, elle pourrait être encore exacte si le même François I^^, en fondant IvC Havre, n'avait dérivé une part du commerce, de l'industrie et de la population de la vieille capitale normande.

Ce dédoublement devait, du reste, se produire tôt ou tard : nous voyons naître Pauillac au détriment de Bordeaux, et Saint-Nazaire se développe aux dépens de Nantes : la facilité des transports par terre, le tonnage croissant des navires sont autant de causes d'abandon des ports intérieurs ; la sécurité des côtes en était une autre.

Cependant, Rouen est loin d'être une ville déchue : elle n'a jamais cessé de prospérer, et c'est pourquoi elle est une ville d'art très complète. L'art, en effet, a besoin de ressources, et toute ville d'art a commencé par être une ville d'industrie ; quand un pays a perdu son ancienne aisance, les œuvres de son

passé subsistent plus sûrement, mais la ville est une ville morte.

Ici, au contraire, les embellissements modernes et les musées richement dotés ont pu se créer à côté des témoins de la splendeur du passé, et l'on pourrait féliciter Rouen de son double et rare privilège si ses édiles et ses habitants avaient toujours su faire sa juste part au passé à côté du présent.

C'est, malheureusement, tout le contraire qui s'est produit. Au début du xix® siècle, le passé, à Rouen, gênait le présent et l'avenir : obligée pendant des siècles de se développer dans une enceinte trop étroite, la ville avait rétréci ses rues au dernier point ; à leurs extrémités subsistaient des étranglements créés autrefois pour la défense, mais nulle autre cité ne pouvait alors se vanter de conserver autant de souvenirs anciens et précieux. A l'heure actuelle, Rouen est traversé en tous sens par de grandes artères que parcourt un réseau de tramways électriques et que bordent des boutiques à grandes glaces ; les enseignes hors d'échelle et les trolleys enlaidissent presque toutes ses rues ; Rouen a autant de musées, d'écoles, de statues, de théâtres, de cinématographes que toute autre grande ville, et ces floraisons de la civilisation actuelle y sont identiques d'aspect à ce qu'elles sont dans le monde entier : Rouen pourra devenir la ville la plus banale du monde et il semblerait, à voir l'entrain qu'ils apportent à moderniser, que ce soit là l'idéal de beaucoup de ses habitants. S'il est vrai que des travaux d'assainissement et de viabilité s'imposaient, et que les vieilles maisons avaient souvent besoin d'être adaptées à la vie moderne, il faut, d'autre part, avouer que les édiles du dernier siècle et la majorité des particuliers ont transformé sans aucune discrétion et même avec une remarquable lourdeur de main.

Rouen a, par bonheur, un site qui mettra longtemps à perdre son charme, s'il le perd jamais. Ses trésors d'art s'enca-

drent dans un gracieux paysage : la ville occupe un palier en pente douce entre la Seine et un amphithéâtre de collines crayeuses dont les flancs, d'un jaune clair lumineux, se parent de larges bouquets de verdure. Vues des rives de la Seine, ces collines forment un fond qui se marie d'une façon charmante avec l'ondulation grise des toits d'ardoise, et que dépasse çà et là l'envolée d'un clocher aérien ; du haut des collines, Rouen offre une suite de panoram.as variés, toujours gracieux et pittoresques, avec au fond le large ruban d'argent de la Seine traversant la verdure des prés et des bois, tandis que, dans les premiers plans, les églises dominent de leurs masses imposantes le grouillement des mxaisons, oùdes pignons aigus alignés indiquent le tracé des vieilles rues encore subsistantes.

Ces aspects s'éclairent le x)lus souvent d'une lumière douce, inégalement tamisée à travers un ciel pom^melé, et dont les caprices ajoutent à l'effet et au pittoresque. Trop souvent, ce ciel déverse des ondées, mais elles entretiennent la fraîcheur des verdures, et le sol crayeux absorbe vite l'humidité. L'abri des collines protège Rouen du vent et du froid : son climat est assez doux : très douce et très fine est la couleur de son paysage ; Rouen n'est pas une ville triste ; ce n'est pas non plus une ville riante comme celles qui se baignent en plein soleil : c'est une ville aimablement souriante, non seulement pleine d' œuvres d'art, mais constituant dans son ensemble une œuvre d'art bien venue.

Le site de Rouen s'imposa de bonne heure au choix des fondateurs de villes, car il présente de rares avantages avec son fleuve profond, l'abri de ses collines, la fertilité et la salubrité de ses alentours, assez accidentés pour être pittoresques, mais assez peu vallonnés pour que les communications y soient faciles. La ville fut tout de suite prospère : les avantages de son port la vouaient au commerce international ; le Robec et

l'Aubette, qui viennent s'y jeter dans la Seine, pouvaient actionner de nombreux mo<ulins d'usines et la prédestinaient à l'industrie ; celle de la laine était tout indiquée dans ce pays de pâturages. Depuis l'origine, les Rouennais ont été éleveurs, tisserands et drapiers, et l'on sait qu'une branche de l'industrie textile a gardé le nom de rouennerie.

lyes monuments de Rouen attestent ces traditions : les armes de la ville, qui avaient été originairement un léopard, figurent depuis le xiv^ siècle l'Agneau pascal ; au xvi^, le Bon Pasteur est sculpté au milieu de son troupeau sous la voûte de la grosse horloge communale, des scènes pastorales décorent la façade de l'hôtel de Bourgtheroulde et les bas-reliefs de maisons de la Renaissance conservés au musée ; déjà vers 1300, nous voyons la place considérable qu'occupent les bergers et leurs moutons dans les scènes bibliques du portail sud de la cathédrale, dit porte de la Calende.

Rouen était prédestiné à l'art, par l'argent, par les relations internationales qu'amène le commerce, par l'abondance et la bonne qualité des matériaux du pays, bois, pierre calcaire facile à travailler, et argile excellente. Maîtres d'œuvres, huchiers, sculpteurs, potiers ont su dès longtemps mettre à profit ces ressources.

La nature voulait aussi que Rouen fût une cité pacifique, car la Seine est une porte ouverte à l'ennemi, et des hauteurs commandent la ville de toutes parts : elle se prête mal aux longues résistances. Souvent convoitée, elle céda promptement, sauf aux Anglais en 1418-1419 ; le siège de huit mois qu'elle soutint alors fut particulièrement héroïque.

Rouen existait dès l'époque celtique, et les Romains étaient trop avisés pour ne pas développer une ville aussi bien située ; elle supplanta lyillebonne et devint sous Dioclétien chef -lieu de la Civitas Veliocassium et la métropole de la Seconde Lyonnaise.

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La ville celtique, construite en bois selon l'usage, n'a laissé, comme d'autres, aucun vestige ; la ville romaine dut être faite de bois et de pierre gélive ; détruite par les barbares ; rebâtie ; brûlée à nouveau en 841 par les Normands, elle n'a pas laissé de traces au-dessus du sol, mais, dès que l'on fouille dans la partie centrale de la cité, elle rappelle son existence par des substructions, des tombeaux, des vases de terre et de verre. Une partie de son enceinte fortifiée fut retrouvée en 1839 sous la place des Carmes. Construite, comme tant d'autres, en grande hâte et sans grandes ressources au moment des invasions barbares, elle avait utilisé des édifices démolis pour former le grand appareil du bas de ses murs : on y retrouva les sculptures des monuments funéraires jadis alignés le long des voies qui menaient à la ville.

De l'époque mérovingienne, Rouen garde moins encore, et il est probable que les constructions qui y furent faites alors étaient très précaires : Grégoire de Tours nous apprend qu'en 576, l'église Saint-Martin-du-Pont, plus tard Saint-Martin-sur- Renelle, dans laquelle Brunehaut et son second époux Mérovée trouvèrent un asile contre la fureur de Frédégonde, était une bâtisse de planches : « ligneis tabulis fabricata est. »

L'art carolingien est représenté par une crypte sous l'église neuve de Saint-Gervais. C'est un édifice d'une extrême rudesse, cave aux proportions hautes, médiocrement bâtie de petits moellons irréguliers et de quelques tuiles romaines noyés dans un mortier abondant. La voûte est en berceau ; à l'est, s'ouvre une abside précédée d'un arc qui repose sur des pilastres dont l'imposte chanf renée constitue le seul ornement de cette chapelle.

Quelques édifices de la même époque durent cependant avoir déjà une tout autre élégance, si l'on en juge par la nef carolingienne de Saint-Pierre de Jumièges, bâtie en 936.

Entre la fin de la domination romaine et l'établissement des Normands, Rouen ne fut certainement qu'une \àlle de bois assez misérable, mais lorsque Rollon se fut installé sur le sol conquis, lorsque les chefs normands, devenus seigneurs terriens, appliquèrent à faire prospérer leurs domaines l'intelligence et l'énergie qui avaient jadis assuré le succès de leurs pirateries, la Normandie devint aussitôt riche et prospère, et tout de suite, elle créa un style d'art. Son architecture romane est fort en avance au xi^ siècle sur celle des contrées voisines, comme en témoignent les grandes églises de Caen et de Jumièges.

Rouen eut alors, à coup sûr, des édifices grandioses ; sa cathédrale, romane, qui avait été consacrée en 1063, en présence du duc Guillaume, devait avoir une abside simple, voûtée en cul-de-four, un chœur avec bas côtés terminés par des absidioles, et deux autres absidioles au transept, qui était sans voûte ainsi que la nef ; le transept avait une lanterne ; les bas côtés étaient probablement surmontés de tribunes.

La grande abbaye bénédictine de Saint-Ouen avait été bâtie sur un plan analogue de 1046 à 1126, et les arcs doubleaux puissants qui séparaient ses travées et soutenaient sa charpente reposaient sur des groupes de deux colonnes engagées dans ses gros piliers.

Si de ces grandes églises il ne reste que d'infimes témoins, c'est peut-être parce que, bâties trop tôt, avant que l'art roman de la Normandie eût réalisé sa perfection, elles se trouvèrent indignes d'être conservées quand cet art lui-même eut été dépassé ; c'est aussi parce que d'abondantes ressources permirent sans cesse aux Rouennais de mettre au courant des modes nouvelles le décor de leur ville. Enfin, c'est surtout, parce que de terribles incendies s'étaient allumés dans les quartiers entièrement bâtis en bois qui se pressaient autour

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des églises de pierre et avaient gagné les lourdes charpentes de ces grands édifices ; enveloppés ainsi dans un brasier formidable, leurs murs se calcinaient. Saint-Ouen, brûlé en 1126 puis en 1248, acheva de s'écrouler en 1318.

La nef de la grande église de Jumièges, commencée en 1040, consacrée en 1067, donne encore une idée de ce que furent au xi^ siècle la cathédrale et Saint-Ouen.

lyC xii*' siècle fut peut-être celui où la France montra le plus d'initiative et d'énergie, et réalisa le plus de progrès : l'organisation sociale, la sécurité, les arts, les industries, le commerce ; en un mot, la civilisation, fit alors un pas énorme, et les grandes villes connurent une prospérité oubliée depuis le temps de la paix romaine. Rouen brilla alors entre toutes : Guillaume de Neubrig la désignait ainsi : « une des villes les plus célèbres de l'Europe, située sur la Seine, fleuve imm.ense qui y amène les produits commerciaux d'un grand nombre des contrées », et de son côté, Orderic Vital disait : « Dans la cité de Rouen affluent la population et les affaires commerciales : on vient de toutes parts à son port. »

Cependant, la vie de la capitale de la Normandie fut troublée à cette époque : elle fut prise successivement par Henri I®^ Beauclerc, puis par Philippe Auguste. Dès lors, elle jouit d'une paix qu'elle sut mettre à profit pour l'art et pour les affaires.

La commune s'était constituée dès la première moitié du xii^ siècle ; elle fut confirmée en 1144 ; sa charte municipale ou Etablissements de Rouen fut copiée par les autres villes normandes, et par les villes avec lesquelles Rouen entretenait des rapports commerciaux assidus : Angoulême, Bayonne, Cognac, Saint- Jean-d'Angély, Niort, Poitiers, la Rochelle et Saintes ; au XV® siècle, Louis XI en dota la ville de Tours.

La ghilde de Rouen était une association commerciale puissante depuis le temps d'Edouard le Confesseur, elle possédait

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en Angleterre le port de Dunegate, aujourd'hui Dungeness, non loin de Douvres, et entrait ses marchandises en franchise à Ivondres et dans divers autres ports.

Une juridiction commerciale puissante, la Vicomte de l'Eau, avait la garde des poids et mesures et la police de la navigation; en 1266, elle reçut du roi l'autorisation d'établir une halle à Paris ; elle entretenait des rapports de commerce avec les villes Hanséatiques. lycs Marchands de l'Eau formaient à Rouen, comme à Paris, une confrérie puissante et ancienne, ayant ses racines dans la vieille corporation romaine des Nautae. C'était ce que nous appellerions un syndicat d'armateurs et il exerçait le monopole de la navigation de la Seine.

I^a marine royale avait au xrv^ siècle, à Rouen, son principal arsenal, le Clos des galées du Roi.

Au xiv^ siècle, le pouvoir central porta de rudes atteintes à l'autonomie rouennaise ; le conseil des Cent Pairs, qui administrait la ville et se recrutait dans l'aristocratie bourgeoise, fut dès 1321 réduit à trente-six membres ; en m.ême temps, le roi ordonnait que l'élection du maire se ferait à deux degrés.

Bn octobre 1381, de nouveaux impôts sur les boissons et les draps déchaînaient un soulèvement populaire que l'on appela la Harelle de Rouen ; Charles VI, en février suivant, entra dans la place et réprima cruellement cette révolte ; la commune fut alors supprimée.

Ces événements n'avaient pas empêché le commerce de prospérer : le port de Rouen fut l'un des premiers en Europe à armer des navires pour les expéditions au long cours. En 1365, des marchands de Dieppe et de Rouen avaient formé une association pour commercer avec les côtes d'Afrique ; ils bâtirent alors sur la côte de Guinée des comptoirs et un château fort, dit de la Mine d'Or, pour les protéger. En 1380, un de leurs navires, N otre-Dame-de-Bon-V oyage, jaugeant 150 tonneaux, rentrait

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à Dieppe après un voyage de neuf mois, avec une cargaison qui commença la fortune de la compagnie; ces affaires prenaient un merveilleux essor, lorsqu'en 1410, le fléau des guerres civiles et étrangères ruina l'entreprise si bien commencée. Le commerce maritime fut le premier frappé, puis l'invasion anglaise s'étendit, et en 1418 l'ennemi mettait le siège devant Rouen. La ville résista six mois et fit d'inutiles prodiges d'héroïsme ; aucun secours ne put lui parvenir ; elle capitula : les machines de l'ennemi l'avaient tant battue du haut des collines, les traits incendiaires avaient fait de tels ravages dans ses maisons de bois qu'à part les églises principales, tout était à rebâtir. On rebâtit en effet, car les Anglais étant maîtres de la mer et de la Seine comme de la ville, ses habitants purent, sous leur pavillon, reprendre le cours de leurs affaires et la domination étrangère favorisa la prospérité de Rouen comme celle de Bordeaux.

Le cardinal chancelier Louis de Luxembourg, chanoine de Rouen depuis 1410, archevêque de 1437 à 1443, fut un des chefs du parti anglo-bourguignon. Il possédait l'évêché d'Ely, et maria sa nièce au duc de Bedford. Ce dernier fut inhumé dans la cathédrale. Plusieurs monuments furent bâtis à cette époque dans les t3de flamboyant récemment emprunté à l'Angleterre : les travaux de Saint-Ouen, de Saint-Maclou et de la cathédrale suivirent leur cours, le duc de Bedford fonda les églises des Célestins et des Carmes, et Henri V, obéissant à des ]3réoccupations plus intéressées, éleva le château qu'on appela plus tard le Vieux-Palais et qui devait être démoli en 1793.

Le souvenir principal de cette triste période est l'un des plus lugubres qui soient : la captivité de Jeanne d'Arc dans le vieux château de Philippe Auguste, dont le donjon garde le nom de l'héroïne ; son odieux procès ; son jugement prononcé à l'Officia-

lité, qui s'élevait au nord-est de la cathédrale ; son amende honorable au cimetière Saint-Ouen, là où se voit de nos jours un jardin pubHc ; enfin son supplice sur le bûcher de la place du Marché, dite aujourd'hui de la Pucelle. Un pareil spectacle avait pu intimider les peuples, mais il n'était pas fait pour faire aimer les conquérants : en 1449, quand l'armée de Charles VII, pourvue d'une artillerie puissante, se présenta devant Rouen, ils comprirent qu'ils ne pouvaient compter sur la population ; la résistance fut très courte.

Dans la seconde moitié du xv^ siècle et la première du xvi®, la ville rendue à la France recouvra sa prospérité des anciens jours et les rois se préoccupèrent de la développer.

Henri II, en 1549, avait accordé au port de Rouen le monopole des importations des épices et drogues par la côte de l'Océan ; le privilège royal énumère deux cent huit articles de commerce.

L'année suivante, Henri II et Catherine de Médicis étant venus à Rouen, les habitants leur prouvèrent, par une fête vraiment originale, leur reconnaissance et les heureux effets que leur commerce ressentait de la protection royale : au faubourg Saint-Sever, les prés qui s'étendaient entre la Seine et le couvent des Emmurées avaient été aménagés de façon à représenter aux yeux des souverains un coin de la terre du Brésil : là « se démenoient çà.et là jusque au nombre de trois cents hommes tous nuds, hallez et herisonnez... façonnez et équipez en la mode des sauvages de l'Amérique, dont s'apporte le bois de Brésil, du nombre desquels il y en avoit bien cinquante naturels sauvages, freschement apportez du pays )). Avec ces sauvages authentiques ou imités, on avait réuni ce que les marchands de Rouen possédaient de curiosités naturelles exotiques, perroquets, singes et autres animaux curieux : « plusieurs guenonnes, marmottes, sagouyns, que les navires

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des bourgeoys de Rouen avoient n'aguères apportez de la terre du Brésil. »

Cette parade ethnographique, toute semblable aux exhibitions de sauvages si fréquentes de nos jours, eut un grand retentissement. La description en fut publiée avec de nombreuses figures, et la maison que s'était fait bâtir vers le même temps un négociant de la rue Malpalu portait pour enseigne l'Ish du Brésil : ce titre montre que, beaucoup plus pratiques que curieux, les navigateurs rouennais qui trafiquaient aux Grandes Indes ne perdaient pas leur temps à étudier la configuration des terres. La maison de l'Isle du Brésil fut démolie en 1837. Des hommes nus étaient sculptés sur les poteaux et sur les frises ; celles-ci ont seules été conservées : on les voit au musée ; elles représentent les sauvages abattant et embarquant les bois de teinture appelés brésil.

Le style de la Renaissance produisit à Rouen, dès le début du xvi^ siècle, un grand nombre d'œuvres remarquables ; cependant, le vieux style gothique n'y fut pas abandonné pour cela, et les deux arts subsistèrent si longtemps côte à côte qu'en plein xvii^ siècle, Rouen vit s'élever encore divers édifices flamboyants.

L'église du couvent des Emmurées, aujourd'hui détruite, au faubourg Saint-Sever, avait été en partie reconstruite en 1666 dans ce style et le couvent de la Visitation, fondé en 1630, transformé aujourd'hui en musée départemental d'antiquités, conserve un cloître à voûtes d'ogives, bâti de 1681 à 1691. Les jésuites même, qui ont tant contribué à créer et à répandre le style moderne, gardèrent souvent au xvii^ siècle l'architecture flamboyante, comme l'a montré M. Louis Serbat, et leur église de Rouen est un spécimen remarquable de ce style hybride, qui ne manque ni d'originalité, ni d'une certaine élégance.

Au xvi^ siècle, la ville reçut de nombreux embellissements, bâtiments publics, fontaines ; au xvn^ siècle, les grandes familles firent rebâtir leurs hôtels au goût du temps ; mais le tracé des voies publiques ne changea pas ; c'est seulement au xvm® siècle que la démolition des anciens remparts permit de la modifier et de donner à l'ensemble de la cité un caractère moderne.

Ce fut l'intendant Thiroux de Crosne qui, de 1769 à 1785, entreprit de restaurer les bâtiments et les voies publics et d'accommoder la ville au goût du temps. I^es anciennes fortifications, démolies, firent place à des boulevards plantés d'arbres ; le quai d'Harcourt et le quai Saint-Sever furent construits ; le Champ de la Foire au Cidre fut créé ; en 1780, les cimetières intérieurs furent supprimés, et l'on en créa d'autres hors de la ville ; dès 1768, des lanternes à réverbère avaient été installées dans les rues ; en 1788, les maisons furent numérotées.

Cependant, ce travail, pour considérable qu'il fût, était loin d'être complet ; du côté de la Seine, la ville était restée close et la porte Guillaume-Lion avait fait place à un grand portail décoratif qui est une des plus belles œuvres architecturales de l'époque de Ivouis XV, mais, plus loin, des restes d'anciens remparts dérasés avaient servi d'appui à des masures de bois de l'aspect le plus misérable. C'est en 1827 que ces bâtisses sordides furent supprimées ; enfin en 1840, la création du quai de la Madeleine compléta l'embellissement extérieur de Rouen.

Mais, en même temps, la ville commençait à perdre son caractère original et ce qui faisait une partie de sa beauté propre.

Jusque-là, les maisons rouennaises n'avaient cessé d'être bâties en pans de bois sur un type qui remonte au Moyen Age, mais la rareté croissante du bois, et les facilités nouvelles qu'offrait le transport de la pierre firent abandonner cette tradition au cours de la première moitié du xix^ siècle ; en même

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temps, au dehors le développement de la circulation des véhicules et l'application des principes modernes de voirie faisaient élargir les rues et ramener leur tracé à la ligne droite, tandis qu'au dedans les aménagements des vieilles demeures commençaient à n'être plus en rapport avec les habitudes de la vie moderne.

D'autres motifs, moins justifiables, firent entreprendre vers 1815 une guerre inepte contre l'architecture ancienne : les leçons de l'académisme avaient porté leurs fruits ; le peuple s'était persuadé que l'art du Moj^en Age et de la Renaissance était hideux ; on ne se bornait plus à supprimer ses œuvres quand des motifs d'utilité en fournissaient l'occasion ; un. vent de mauvais goût soufflait en tempête ; beaucoup de bourgeois étaient si sincèrement épris de cette nudité désolante, de cette indigence d'ornements qu'on prenait alors pour un retour vers le goût antique, que, pendant dix à vingt ans, ils firent à l'envi amputer les silhouettes, ravaler le décor des façades. Vers 1820, au carrefour de la Croix-de-Pierre, un propriétaire procédait à la destruction systématique de toutes les sculptures de bois délicatement refouillées qui fleurissaient sa façade, par la raison qu'elles recueillaient la poussière ; un autre, rue Massacre, faisait à grands frais accomplir une œuvre qu'il prenait pour un témoignage de goût délicat : le ravalement de tous les reliefs de pierre qui décoraient sa maison, portion de l'ancien hôtel de ville, orné, sous Henri III, d'une exubérante sculpture.

Il restait alors une infinité de belles et curieuses choses à détruire dans Rouen. A la suppression des corporations avaient survécu plusieurs de leurs hôtels ; celui des orfèvres gardant une précieuse suite de vitraux, et les rues'professionnelles spéciales aux bouchers, maroquiniers, pannetiers, pelletiers, savetiers et tonneliers demeuraient affectées à leurs industries.

Quant aux vieilles églises, la Révolution avait désaffecté celles des couvents ainsi que vingt-trois paroisses sur trente-sept, mais, à part la magnifique église Saint-Jean, la plupart de ces édifices étaient restés debout, et le commerce s'était empressé de les utiliser comme magasins, sans les défigurer beaucoup.

Toutefois, l'épidémie de vandalisme qui dévasta les maisons ne les épargna point : en 1810, un propriétaire faisait tronquer sans raison la flèche de l'ancienne église Saint-Laurent, un des plus gracieux ornements de la ville.

Lorsqu'une réaction se produisit dans l'esprit public contre ces inepties, ce fut une nouvelle cause de ruine des souvenirs du passé ; on ne démolit plus pour démolir, mais pour vendre les démolitions aux curieux.

Souvent plus avisés que nous, les Anglais passèrent les premiers. Sous la Restauration deux d'entre eux vinrent acheter aux propriétaires d'anciennes églises quantité de verrières qu'ils exposèrent et mirent en vente à Londres ; peu à peu, elles s'écoulèrent dans toute la Grande-Bretagne. D'autres amateurs survinrent, puis les Français se décidèrent à suivre le mouvement ; Rouen fut longtemps un des centres d'approvisionnement les plus fertiles des collections publiques et privées et du commerce international de la curiosité. Nombreuses sont les belles pièces que lui doivent les musées de Kensington, du Louvre et de Cluny, et formés dans la ville même, le musée départemental, la collection Duthuit, aujourd'hui à Paris, celle du regretté Gaston Le Breton, la collection de serrurerie Ch. Loquet, et d'autres moindres, montrent combien cette mine a été riche.

Bile est bien près d'être épuisée, et si beaucoup de Rouennais se passionnent pour les meubles et les morceaux détachés de monuments, le respect des édifices anciens n'a pas fait assez de progrès parmi eux. Si l'on compare à l'état actuel de la ville

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la statistique des anciennes maisons qu'a publiée Delaquérière en 1824, les lithographies que firent exécuter peu après Taylor et Nodier, on demeure épouvanté de tant de destructions, souvent inutiles.

Si des travaux d'assainissement et de voirie s'imposaient, on les a pratiqués sans nul ménagement. La mesure du tact qu'on y a apporté peut nous être fournie par la façon dont on a compris un souvenir douloureusement cher à tous les Rouennais : sur la place où Jeanne d'Arc subit son horrible supplice, on s'est évertué à modifier tous les témoins de l'aspect ancien, et rien n'est plus hideux dans sa modernité que le coin de hangar de fer où la piété populaire vient déposer des couronnes devant une dalle commémorative, mais on a dédié à la mémoire de l'héroïne une rue neuve et immense. Nulle part ne se sent mieux l'ironie qui se dégage de l'œuvre des êtres non pensants comme de celle des forces brutes. I^e percement de la rue Jeanne-d'Arc a été la mise à néant d'une infinité de vieilles et pittoresques constructions, les unes évoquant le temps de la Pucelle, comme l'église Saint- André ; les autres, chefs-d'œuvre de la Renaissance, comme d'admirables maisons de la rue du Gros-Horloge. Cette rue merveilleuse était la gloire de Rouen, et formait un ensemble unique au monde ; on l'a coupée en deux tronçons en faisant l'énorme brèche à l'endroit même des plus intéressantes maisons.

Nous venons de voir ce qu'a été Rouen ; voyons ce que demeure cette ville encore incomparable malgré tant de ruines. Nous parcourrons ses rues avant de visiter ses églises, ses principales constructions civiles et enfin ses musées.

Rouen, ou du moins la partie de Rouen dont il peut être question ici, est limitée au nord et à l'est par la voie ferrée ; au sud par la Seine.

Si l'on y arrive par la gare d'Orléans, située à Saint-Sever

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sur la rive gauche, ou par le bateau du Havre, on voit tout d'abord le panorama d'ensemble de la ville dans sa longueur, et l'on y entre par les quais qui sont le lieu de flânerie préféré des habitants. Si l'on arrive, au contraire, d'Amiens, par l'est, on contourne avant de débarquer le joli bourg de Darnétal, contigu à Rouen, puis passant contre la côte Sainte-Catherine, que couronnent l'église de Bon-Secours et le monument de Jeanne d'Arc, on atteint le faubourg de Martainville et l'on descend au Champ-de-Mars : une caserne, un terrain de manœuvres, quelques rues sordides donnent une première impression qui s'efface heureusement bientôt.

lycs visiteurs plus nombreux que le chemin de fer amène du Havre, à travers le faubourg Cauchoise, ou de Paris, à travers le faubourg Saint-Hilaire, débarquent dans une gare moderne de l'architecture la plus saugrenue, au faubourg Bouvreuil, point culminant de Rouen ; après avoir contemplé à vol d'oiseau, dans un raccourci encadré de verdure, la ville et le cours sinueux de la Seine, ils traversent le boulevard extérieur qui enserre la ville dans un arc dont la corde est le fleuve, mais qui, sauf au temps de la foire Saint-Romain, contraste avec l'animation du quai, puis ils arrivent au donjon de Philippe- Auguste, dit Tour Jeanne-d'Arc, qui, au sommet de la grande rue neuve de ce nom, domine encore toute la cité.

Si l'on descend la rue Jeanne-d'Arc, on trouve à gauche, un peu au-dessous du donjon, le Jardin de Solférino, agréablement ombragé, laissant entrevoir la façade du musée des Beaux-Arts et de Céramique, contigu à la bibliothèque ; à l'angle de ce jardin et derrière ce bâtiment, la large rue Thiers, qui coupe la rue Jeanne-d'Arc, laisse voir une élégante église désaffectée, à la flèche mutilée, au portail délabré, Saintlyaurent, transformé depuis peu en Musée Normand.

Plus bas, la façade moderne du Palais de Justice forme le

fond d'une place ; plus loin, la rue Jeanne-d'Arc éventre bruta lement la rue du Gros-Horloge, montrant à gauche ce monument sous l'arche duquel s'engouffre le reste de la vieille rue menant à la cathédrale, dont on aperçoit les tours ; on descend encore, et la rue neuve a commis un nouveau méfait : de l'église Saint-André, elle n'a laissé que la tour, très analogue depuis qu'elle a perdu sa flèche, à la tour Saint-Jacques de Paris et à la tour de Carville à Darnétal ; les clochers qui ont cette physionomie sont donc destinés à rester veufs de leurs églises. Derrière la tour, et offusquée par les arbres d'un misérable jardinet public, se voit une belle façade de maison de bois de la Renaissance, qui porte, depuis un siècle et sans qu'on sache pourquoi, le nom de Diane de Poitiers. Un pas de plus, et l'on voit s'épanouir la belle abside de Saint-Vincent, toute heureuse de s'être trouvée à l'alignement de l'implacable rue qui, si elle eût eu l'imprudence d'avancer un peu, l'eût emportée aussi dans sa course rectiligne. Enfin, la fâcheuse rue aboutit au quai, également loin des ponts.

lya rue Jeanne-d'Arc est la plus occidentale des trois grandes artères perpendiculaires à la Seine. Les deux autres sont des rues anciennes. Celle du centre s'appelle rue Grand-Pont, depuis le quai et le pont Boieldieu, et le Théâtre des Arts jusqu'au parvis de la cathédrale ; au-dessus, rue des Carmes, puis rue Beauvoisine jusqu'au boulevard de ce nom et au musée départemental d'Antiquités. Les maisons anciennes sont encore assez nombreuses dans la rue Grand-Pont ; elles le sont plus dans les petites rues afiluentes. La rue de la République est la troisième à l'Est ; elle monte du quai et de la petite place de la République, laisse à l'Est un lourd portail du xvn^ siècle, qui masque la façade de l'église des Augustins, et à l'Ouest, en face, les vieilles halles, passe devant le palais de l'archevêché, derrière lequel montent l'abside et la flèche de la

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cathédrale, et en regard duquel, au fond d'un petit parvis, s'élève la charmante église de Saint-Maclou, puis elle aboutit à la grande place où s'étalent de maussades produits de l'art officiel ; la façade de l'Hôtel de Ville, partie de l'abbaye de Saint-Ouen rebâtie au xvii^ siècle, remaniée au xix^ ; la sèche, mesquine et monotone façade de l'église Saint-Ouen, dont l'achèvement fut un bel acte de générosité des Chambres de 1845 et une lamentable expérience pour l'architecte qui apporta autant d'application que de bonne volonté et d'illusions à faire une façade de grande église gothique. Enfin, c'est, devant l'Hôtel de Ville, un Napoléon I^^ à cheval, devoir d'élève de l'École des Beaux-Arts ayant bien mérité du gouvernement de Napoléon III. La tête du grand homme est de forte mesure, ce qui peut se justifier, mais jamais elle n'a dû pouvoir entrer dans le chapeau qu'il tient à la main, ce qui est plus difficilement explicable. Au delà de la place, la pente de la rue devient rapide ; elle laisse à droite le lycée Corneille, ancien collège des Jésuites, avec son imposante façade du xvn^ siècle, et aboutit à la fontaine Sainte-Marie, grande composition académique de Falguière, au jardin botanique et au musée d'Antiquités.

Parallèlement à ces trois rues centrales, à l'Est de la ville, la rue Armand-Carrel part du quai de Paris pour aboutir à la place Saint-Vivien, à travers les places Saint-Marc et d'Amiens : elle a sur son parcours des maisons intéressantes du xv^ siècle au xvm®; à l'Ouest, la rue de la Vicomte, prolongée par la rue Êcuyère, date en grande partie des xv^ et xviii® siècles ; la rue du Vieux-Palais, aboutissant à la place du Marché, garde d'autres témoins du passé ; la rue Fontenelle est une voie aristocratique et triste, bordée de constructions riches du xvn® siècle à nos jours.

C'est dans des voies plus étroites qu'il faut chercher surtout le pittoresque et les œuvres d'art : la rue de l'Epicerie et la

GÉNÉRALITÉS iq

rue du Bac qui, du quai et des vieilles halles, convergent au portail sud de la cathédrale, montrent encore, avec leurs pignons aigus dominant des étages en encorbellement, ce qu'étaient au xv^ siècle les rues marchandes de Rouen et les demeures des riches négociants qui revendaient les épices du lycvant et autres denrées précieuses.

Parallèlement à la Seine, la rue Thiers, qui va de la place de l'Hôtel-de-Ville à la place Cauchoise, est la seule voie tout à fait moderne. On y trouve le grand bâtiment du musée des Beaax-Arts et de la Bibliothèque et le monument de Flaubert voisinant avec la pittoresque église Saint-Laurent, devenue un Musée Normand; le reste n'est bordé que de maisons neuves telles qu'on en peut rencontrer n'importe où.

Au-dessous, on observera maint vieux logis encore très pittoresque, rue Ganterie, rue de l'Hôpital, me des Fossés- Louis- VIII, me de la Chaîne, rue d'Amiens, rue Saint-Nicolas, rue aux Ours, rue Saint-Êtienne-des-Tonneliers, rue des Charrettes et de la Savonnerie ; mais c'est surtout au centre, autour de la cathédrale, de l'ancien Hôtel de Ville, et de l'ancien Palais qu'il faut les chercher : la rue du Gros-Horloge, qui passe sous ce monument pour aboutir au parvis de Notre-Dame ; la rue Saint-Rom.ain et la rue des Bonnetiers, qui longent au Nord et au Sud la cathédrale, ses bâtiments claustraux et l'archevêché ; la rue aux Juifs et la rue Saint- Lô, sur lesquelles se développent la façade et les derrières du Palais de Justice, la rue Martainville qui longe la façade nord de Saint-Maclou et donne accès à son ancien cimetière, sont bien connues comme des voies extrêmement pittoresques et qui, à chaque pas, évoquent de vieux souvenirs ; enfin, la voie la plus t^^pique est, au-dessous de Saint-Ouen, la rue Eau-de-Robec. La petite rivière passe dans cette rue, le long des maisons, où l'on accède par des ponts jetés sur le cours

d'eau. Rien n'était plus original et plus pittoresque que cette disposition ; malheureusement, les maisons des xv® et xvi® siècles ont été presque toutes défigurées et les ponts refaits à neuf avec des largeurs qui ne laissent plus guère voir le Robec.

Rouen possède des places de tous les types, petites places, anciennes et pittoresques, comme la place de la Pucelle ou celle de l'Eau-de-Robec, ou grandes places modernes, régulières, plantées d'allées d'arbres et ayant je ne sais quoi de la tristesse d'un terrain vague, comme la place de l'Hôtel-de- Ville, la place Cauchoise et la place Saint-Paul, l'avenue Pasteur et la place de la Madeleine. Les amis du pittoresque n'éprouveront jamais le moindre plaisir à l'aspect de ces dernières.

lya place du Vieux-Marché, témoin du supplice de Jeanne d'Arc, a été complètement gâtée par une vaste halle de fer ; des baraques plus laides encore, ont été élevées tout aussi malencontreusement au centre de la petite place au bas de la rue du Bac. On peut au contraire recommander à l'attention du touriste sur la place Notre-Dame, la façade Renaissance du bureau des Finances en regard de la cathédrale ; le marché qui s'étend au sud de celle-ci, devant le portail de la Calende ; les places Haute et Basse- Vieille-Tour, la place de la Pucelle, petit carrefour triangulaire entouré de maisons anciennes, avec la façade trop restaurée de l'hôtel du Bourgtheroulde et, au centre, la fontaine, monument assez gracieux en son genre, qui fut élevé sous Louis XV à la mémoire de Jeanne d'Arc.

Quelques jardins publics égaient les rues de Rouen ; le plus considérable est au faubourg Saint-Sever, le Jardin des Plantes ; au centre de la ville, le jardin Solférino précède le palais du Musée et de la Bibliothèque, et un autre jardin entoure l'église Saint-Ouen au Sud et à l'Est. Celui-ci forme un merveilleux cadre à l'abside et à la façade latérale de l'église ; avec ses

vieux arbres d'une belle venue, ses touffes de verdure vigoureuses et ses fonds de vieille architecture pittoresque, c'est le plus beau jardin de la ville. Il est constitué de l'ancien jardin abbatial et de l'ancien cimetière réunis.

Les statues, bien entendu, sont nombreuses sur les voies publiques de Rouen : Corneille, l'abbé de I^a Salle, Armand Carrel, Boieldieu, ont reçu les honneurs du bronze et de la statue en pied ; Napoléon est à cheval ; RoUon et Louis XV, plus modestes, sont en pierre, abrités, le premier dans les bosquets de Saint-Ouen, et le second dans l'Hôtel de Ville, de simples bustes ou médaillons reproduisent les traits d'un archéologue et de littérateurs illustres : l'abbé Cochet, dans la cour du musée ; Flaubert, Bouilhet, Maupassant et les frères Bérat, près du musée des Beaux- Arts ; au Jardin des Plantes, le bibliothécaire Eugène Noël.

Sur la rive gauche, le faubourg industriel de Saint-Sever n'a d'intéressant pour nous que le Cours la Reine, avec ses larges allées d'ormes, d'où l'on a une très belle vue de la ville dans l'encadrement des vieux arbres.

Quant à l'île Lacroix, qui forme un petit quartier entre Saint-Sever et Rouen, l'art n'y étant représenté à l'intérieur que sous la forme du café-concert, nous nous contenterons de visiter la pointe occidentale de cette île, proue verdoyante amarrée aux deux rives par un beau pont de pierre du commencement du XIX® siècle, frère cadet au Pont-Neuf, où Henri IV est remplacé par Pierre Corneille.

Placer un monument au centre d'un pont est un thème de décoration urbaine des plus heureux. Au Moyen Age, on plantait là des chapelles et des calvaires, où le voyageur s'arrêtait pour prier. Depuis lors, des cultes laïques ont remplacé ces vieilles dévotions, mais des artistes bien avisés ont encore compris les ressources qu'offre la situation : Henri IV et la

lyiberté à Paris ; Paul Bert à Auxerre ; à Rouen, Pierre Corneille se présentent ainsi aux hommages de la foule qui passe. Corneille est après Henri IV la plus ancienne et la plus agréable de ces statues de ponts ; c'est une des meilleures œuvres de David d'Angers, sans qu'elle échappe tout à fait à la froideur ordinaire de ce maître.

Bile date de 1834. Très certainement, David, suivant son habitude, a cru renfermer dans ce bronze tout un monde de pensées et, s'il l'avait connu, jamais il n'eût voulu regarder ce portrait de famille conservé aujourd'hui au musée, où Pierre Corneille nous apparaît en robe noire et en rabat, les traits mous, le nez gros, la face enluminée, tenant du curé de campagne et du greffier, et bien fait pour étonner par sa laideur vulgaire. Le statuaire ordinaire des grands citoyens a plané très haut au-dessus de cette réalité pénible, et, certes, il n'eût pas prévu, et il eût regardé comme sacrilège l'ironie actuelle des choses. De sa jolie terrasse, où les peupliers font la haie derrière lui, un tapis de fleurs étendu à ses pieds, le bronze de Corneille devait être plus qu'un pieux hommage, il devait être une haute leçon, et l'artiste avait cru son ciseau éloquent.

Or, voici que Corneille contemple aujourd'hui et semble indiquer à nos piètres contemporains la rue qui mène aux Folies-Bergère.

Plus modeste et moins remarqué est le monument de l'explorateur Cavelier de la Salle, mieux connu et honoré à Chicago, qu'il fonda, que dans sa ville natale.

Le pont de pierre, très monumental dans sa simplicité, contraste avec le pont de l'autre extrémité de la ville, le Pont à transbordeur, bien caractéristique et assez imposante création de la fin du xix® siècle.

La préoccupation d'art n'est pas entrée pour un atome dans sa conception. On l'a compris tel qu'il est pour concilier les

nécessités du passage des navires avec celle de la circulation des gens et des voitures ; on a planté ses quatre pylônes à l'endroit où il fallait passer ; la hauteur du tablier qu'ils soutiennent est celle que n'atteindront pas les plus hautes mâtures ; sur ce tablier, un chariot sur rails tient suspendue très bas au-dessous de lui, par des câbles métalliques, la plateforme qui passe d'une rive à l'autre, et dont les constructeurs se sont abstraits de toute préoccupation esthétique. Mais, à tout prendre, ce pont est intéressant par sa grandeur, par l'ingéniosité et l'opportunité de ses formes ; c'est presque un monument : il a les qualités qui manquent souvent aux édifices de nos jours, si vides d'esprit.

IyCS environs de Rouen abondent en sites charmants et en monuments intéressants.

L'abbaye de Saint-Georges de Boscherville, un des plus beaux édifices de Normandie, peut s'atteindre même à pied par une charmante route enveloppée dans l'ombre des bois et dominant la rive droite de la Seine.

De l'abbaye, subsiste une belle église romane du xn® siècle, complétée au xin^, et une curieuse salle capitulaire de transition construite vers 1160, avec son portail orné des statues de saint Benoit, de la Vie et de la Mort.

Plus loin, il faut visiter l'abbaye de Jumièges, qui, près des bords de la Seine, développe ses ruines imposantes dans le parc magnifique de IS/V^^ E. Lepel-Cointet. Conservées avec soin, ces ruines comprennent l'église carolingienne de Saint-Pierre et la grande église du xi^ siècle avec leurs sanctuaires rebâtis au xrv®, le logis des hôtes, bel édifice de transition où Charles VII fit de douces retraites en compagnie d'Agnès Sorel, qui choisit l'abbaye pour lieu de sa sépulture ; d'autres bâtiments moins importants et, dans une porterie du xin^ siècle, un musée lapidaire. Celui-ci contient la tombe des Énervés, refaite sous saint

Louis, et celle de la belle Agnès « piteuse entre toutes gens, qui largement donnoit de ses biens aux églises et aux pauvres ».

ly'église Saint-Pierre date de 936, ses arcades simples en arc outrepassé reposent sur des piliers carrés aussi peu ornés que ceux de la chapelle palatine de Charlemagne à Aix ; au-dessus des bas côtés régnaient des tribunes, ouvertes sur la nef par des arcades géminées encadrées d'un arc de décharge ; leur retombée centrale repose sur une colonnette de marbre à chapiteau orné de feuilles et de volutes ; la nef était couverte d'un simple plafond ; à l'ouest, un narthex la précédait, surmonté d'une tribune simple. Au-dessus des arcades de la nef et des tribunes, des médaillons circulaires et des panneaux en creux étaient ménagés pour recevoir des mosaïques.

lya nef de la grande église (1040-1067 et xii^ siècle) n'était couverte que d'une massive charpente, comme dans l'église paroissiale qui date du même temps et qui mérite une visite. Des colonnes engagées montaient pour soutenir les maîtresses poutres. Les bas côtés avaient des voûtes d'arêtes, comme les tribunes, ouvertes par des groupes de trois arcades sous un grand arc de décharge encadrant un tympan plein.

Sur chaque face des robustes piliers, s'applique une colonne qui porte un chapiteau corinthien sommairement dégrossi ou un simple cube à angles abattus. Ces formes sommaires étaient rehaussées de détails peints, comme le montre encore un chapiteau qui garde une décoration polychrome intacte du xni^ siècle : au centre figure le prophète Daniel.

A Saint- Wandrille, on admire les ruines d'une grande église du xni^ siècle, un réfectoire du xii^ avec arcature entrecroisée; un cloître gothique du xiv^ siècle au xvi", avec un portail de la première époque, et de la seconde, une fontaine datant du début de la Renaissance. Ce sont des œuvres d'une déHcatesse exquise. Du haut d'une colline boisée, une chapelle

tréflée du xi^ siècle, Saint-Saturnin, domine la pittoresque abbaye.

Plus loin, à Caudebec, est une riche et gracieuse église, célèbre par sa flèche prodigieusement découpée et guillochée, qui montre ce qu'eussent été, achevées, la Tour de Beurre et celle de Saint-Ouen. La plus grande partie de l'édifice fut bâtie de 1435 à 1484 par Guillaume Le Tellier.

Par delà Dametal, le château archiépiscopal de Martinville, bâti en brique et pierre, est un des plus élégants manoirs du XV® siècle. Un peu plus loin, à R}^, le porche de bois de l'église est un gracieux chef-d'œuvre de la Renaissance, près duquel fut inhumée l'héroïne de Flaubert, Madame Sovary.

A Boos, le colombier des abbesses de Saint-Amand est une petite merveille de l'art du xvi® siècle, mariant gracieusement le style flamboyant à la Renaissance, la brique à la pierre et aux faïences de Masseot Abaquesne.

Sur la rive gauche de la Seine, se voit à Petit-Couronne la maison de Pierre Corneille, acquise par son père en 1608, c'est aujourd'hui un musée ; le charmant village de Moulineaux, blotti dans les bois, conserve une petite église du xni® siècle avec fonts baptismaux du xii® et jubé de bois du. xvi®. Un peu plus haut, sur la colline qui commande la Bouille, des ruines de château envahies par la végétation sont dites de Robert le Diable. Biles datent surtout des xii® et xiii® siècles.

C'est encore à Moulineaux qu'un sculpteur rouennais M. Foucher père, a élevé à la mémoire des gardes mobiles tués en 1870 un monument original et romantique, en forme de tourelle ruinée.

Rouen possède de très belles archives et une magnifique bibliothèque. On ne saurait se dispenser de signaler parmi les 14.000 volumes quelques manuscrits enluminés de premier ordre : le Missel anglo-saxon de Jumièges, donné au xi® siècle.

par l'abbé Robert, devenu évêque de lyondres, puis archevêque de Cantorbery ; le Bénédictionnaire anglo-saxon un peu antérieur qu'il donna à la cathédrale ; V Evangéliaire de /«mièges, du xii® siècle, par le moine Raineaud, qui devint abbé d'Abingdon ; la Consolation de Boëce, traduite par Jean de Meung, beau manuscrit du xv^ siècle aux armes de Charles II de lyorraine ; le Manuale secundum Usum Rhotomagensem aux armes de l'archevêque Robert de Croixmare (1482-1493) ; les Heures flamandes avec calendrier, orné de 65 miniatures très analogues au Bréviaire Grimani ; le Livre d'Ivoire, relié dans un diptyque byzantin ; la Description de l'Entrée de Henri II, le bel Ovide moralisé du xrv^ siècle ; les Heures en lettres d'argent sur papier noir du xv^ siècle ; la Traduction d'Aristote de Nicolas Oresme, avec de curieux tableaux du même temps ; le Recueil de poésies palinodiques avec ses quinze grandes miniatures de 1520 environ.

lya bibliothèque possède la statue de Voltaire exécutée en carton par Houdon, pour la translation de ses restes en 1791 ; un tissu arabo-persan du xii^ siècle ; une reliure en pâte ; des médailles ; de remarquables estampes ; les manuscrits de Boieldieu, la collection chinoise de l'amiral Cécille.

Il semble qu'après avoir tant pâti, les souvenirs d'art et d'histoïre aient désormais toutes chances d'être sauvegardés, grâce à l'activité éclairée dont les Amis des Monuments Rouennais ont donné depuis quelques années de nombieuses preuves. Cette société, qui groupe les esprits les plus distingués, donne un remarquable exemple et a droit à la reconnaissance sincère des Amis des arts et du passé.

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