CHAPITRE II
L'Aspect extérieur ; les abords. — La tour Saint-Romain. — La reconstruction du xiii° siècle ; les modifications du xiv» siècle. — L'ensemble intérieur. — Les portails. — Les adjonctions des xv" et XVI' siècles : la tour de Beurre ; la Librairie, son escalier, sa cour ; la façade. — La flèche centrale. — La trésorerie ; le cloître ; les stalles ; les vitraux ; Tombeaux de l'archevêque Maurice, des cardinaux d'Amboise, de Louis de Brézé,du cardinal de Bonnechose. — La chapelle des Morts. — Les retables de Clodion. — L'ancien jubé.
Parmi les nombreuses églises de Rouen, trois surtout sont justement célèbres, la cathédrale et Saint-Ouen, de beaucoup les plus grandes, monuments des puissances archiépiscopale et abbatiale qui se partageaient la ville, et Saint-Maclou, la plus riche et la plus gracieuse des églises paroissiales.
Ce n'est pas l'unité, la tenue d'ensemble, la majestueuse harmonie des cathédrales de Paris et de Chartres qui fait la valeur de celle de Rouen. Tout au contraire, son charme réside dans l'aspect pittoresque et dans une infinie variété. On l'a si bien senti que, même au moment où la mode des dégagements était une fureur, une ville capable pourtant de commettre le percement de la rue Jeanne-dArc n'a pas songé à isoler la cathédrale. Il faut reconnaître, du reste, que non seulement les constructions qui l'englobent sont précieuses pour l'art et l'histoire, mais qu'elles sont susceptibles de nombreuses affectations pratiques ; on peut donc espérer que l'aspect ancien et pitto-
resque sera préservé. La cathédrale nous charme et nous attire de loin. Si vous venez de la Seine, après avoir traversé la vieille halle, vous l'apercevez tout au bout de la rue de l'Épicerie, entre des maisons qui consentent à peine à s'écarter pour vous la laisser voir : le pignon du transept et la flèche centrale prennent dans cet étranglement des proportions plus vertigineuses ; si vous venez par la rue du Gros-Horloge, qui est l'avenue du grand portail, vous découvrez graduellement la façade au-dessus de laquelle trois tours inégales et variées et plusieurs clochetons forment un bouquet de silhouettes amusantes ; vous n'arrivez, d'un côté comme de l'autre, sur le parvis du grand portail ou sur celui du portail de la Calende qu'au moment où il reste assez peu de recul pour que portail et clochers vous dominent de leur masse, vous éblouissent de leurs détails, et produisent leur plein effet ; si vous venez par les rues latérales du nord et du sud, vous jouissez d'une série de surprises et d'effets variés ; dans la rue Saint- Romain, c'est d'abord le mur austère de l'archevêché, avec le puissant surplomb de son étage et les minces tourelles qui surveillent la voie publique ; puis du XIV® siècle une tour massive de guet et un reste du pignon de la grande salle de l'officialité, où Jeanne d'Arc entendit sa sentence ; puis entre une tourelle plus élégante et la bibliothèque du xv® siècle se tend un voile de dentelle de pierre au-dessus d'une double porte ; cet arc de triomphe donne accès dans la cour des Libraires ; le seuil franchi, la splendeur du portail nord se révèle au fond d'une cour dont l'archifecture sobre fait mieux valoir sa magnificence ; le pignon ouvragé, percé de sa grande rose, semble la dominer d'une immense hauteur, et si vous continuez de suivre la rue Saint- Romain, vous atteignez, après la fiJe des vieilles maisons, derrière un jardin, un angle dégagé qui montre l'étagement du cloître, de la nef et de ses clochers.
De l'Est par la rue des Bonnetiers, vous découvrirez d'abord le mur du jardin de l'archevêché, terminé par une fastueuse porte cochère du xviii^ siècle, après laquelle vous verrez s'épanouir le chevet de la cathédrale ; ici la rue s'élargit un instant en un triangle propice à l'évolution des carrosses, propice également au passant, à qui un dégagement discret permet de mieux contempler l'étagement de l'abside et de ses chapelles ; puis la rue se fait plus étroite, dominée entièrement par le bâtiment à étage du trésor, et au sortir de cet étranglement sombre, s'épanouit le parvis du portail de la Calende, montrant au second plan la tour de Beurre sous l'angle le plus favorable.
Après en avoir fait ainsi le tour, arrêtons-nous maintenant à détailler l'édifice ; un peu d'analyse est ici nécessaire pour débrouiller l'histoire d'une église qui défie nos plus dogmatiques restaurateurs de pouvoir la ramener jamais à l'unité d'un style.
Ce que la tour Saint-Romain, à l'angle nord de la façade, montre à toute la ville et aux environs., c'est son dernier étage de style flamboyant coiffé d'un toit en forme de bonnet de police, et l'on s'attend depuis longtemps, quand enfin on l'aborde, à voir un clocher de la fin du Moyen Age. En réalité, ce couronnement n'est qu'une faible addition, et la tour est le plus vieux morceau de l'église ; entrez dans le préau du cloître et allez la regarder du pied du transept : vous verrez au complet un beau clocher dont la base est du commencement du xii® siècle ; la partie haute de transition, de 1145 à 1160. Ces dates ont été proposées avec vraisemblance par le D^ Coutan ; en effet, en 1145 s'élevait le clocher vieux de la cathédrale de Chartres, qui présente avec celui-ci la plus grande ressemblance, et cette même année, l'archevêque de Rouen, Hugues, écrivait que ses diocésains suivaient l'exemple des Chartrains en travaillant par corvée volontaire à l'œuvre de la cathédrale ; d'autre part,
deux monuments tout voisins de Rouen, la chapelle Saint- Julien du Petit-Quevilly et la salle capitulaire de Boscherville rappellent l'arcliitecture de la tour Saint- Romain, et l'on s'accorde à les dater de 1160 environ. i\BI. AUinne et Loisel pensent que l'œuvre est plus ancienne. Le vieux clocher, par une autre ressemblance avec ceux de Chartres, fut en 1200 la seule partie de l'église qui résista à l'incendie.
Son architecture «est d'une simplicité élégante et imposante ; judicieusement, elle ne cesse de s'alléger depuis le bas jusqu'en haut. Le rez-de-chaussée forme une salle sombre, voûtée sur huit branches d'ogives, ornée au dedans et au dehors d'arcatures très simples. Au-dessus, une salle très élevée, abondamment éclairée par de hautes fenêtres, et couverte d'une voûte d'ogives, était une chapelle : l'usage de placer des chapelles dans les tours était fréquent au moyen âge. Celle-ci présente un petit sanctuaire rectangulaire ménagé dans l'épaisseur du mur à l'est, et couvert d'une voûte d'ogives. L'autel a disparu, mais la piscine subsiste. L'architecture appartient au meilleur style de la seconde période de transition ; les puissantes ogives de la voûte retombent sur des groupes de colonnes adossées, de proportions élancées et où l'on remarque des fûts tracés en ellipse aiguë. Les chapiteaux, comme la moulure qui couronne l'arc de la porte, sont ornés de feuilles d'acanthe ou de palmettes d'un bel effet et d'un style châtié ; la même science et le même goût très pur ont présidé au tracé de toutes les moulures.
L'architecture extérieure n'est pas moins élégante ; elle présente au bas deux petites baies en plein cintre ; à la salle supérieure, deux étages d'élégantes fenêtres brisées ; enfin, audessus, à l'étage des cloches, de larges baies refendues en deux ouvertures par une fine colonnette. Aux angles et au centre des quatre côtés, montent des contreforts à la fois sveltes et robustes, et, vers l'angle sud-est, une tourelle carrée contenant
l'escalier en vis, et accolée à la grosse tour. Suivant l'habitude des architectes normands, cette tourelle est comprise comme la réduction d'un grand clocher. Ses deux étages supérieurs ont d'élégantes arcatures imitant l'ordonnance des baies de clocher, et le dernier est couronné d'une flèche de pierre aiguë, octogone cantonnée de pyramidions triangulaires et ornée d'imbrications. Cette flèche est la réduction de celle par laquelle le maître d' œuvres du xn® siècle se proposait probablement de terminer sa tour. Au-dessus de la partie du xn® siècle, la corniche d'arcatures de la tour Saint- Romain est surmontée d'un dernier étage du xv® siècle, original, léger et élégant. Dans ce dernier étage, il faut remarquer un curieux escalier en vis, œuvre de charpenterie faite en gros blocs, à l'imitation d'une maçonnerie.
En 1200, la cathédrale fut incendiée et détruite, mais la tour Saint- Romain survécut ainsi que le bas des murs du déambulatoire. Celui-ci date de la fin du xii^ siècle : son plan, avec seulement trois chapelles fort espacées, est exceptionnel pour le xni^ siècle, qui préférait une ligne continue d'absidioles ; toutefois quelques autres églises normandes ou picardes de la fin du xn^ ou du xin^ siècle ont la même disposition. Au nord-est, un tombeau qui passe à tort pour celui de l'archevêque Maurice, date en partie de la fin du xn^ siècle et a été conservé en place dans un ancien pan du mur. Au xin^ siècle on l'a restauré et l'on a fait passer devant une arcature ajourée.
lyC transept, très saillant, a sur chaque bras une chapelle à l'est ; son plan paraît aussi suivre l'ancien tracé. La nef est longue de onze travées et bordée de chapelles de la seconde moitié du xni® siècle, La reconstruction commença vers 1200, sous la direction de maître Jean d'Andeli, qui est aussi l'auteur probable des églises du grand et du petit Andeli. Vers 1214, un autre maître d'œuvres, Enguerran, le remplaça. On ne
saurait déterminer exactement la part respective des deux maîtres dans la construction.
Il faut surtout remarquer dans la nef les portails latéraux qui, avec une arcature, sont dans la façade le seul reste du xni^ siècle, le petit portail sud, dit des Maçons, et l'ordonnance singulière de l'intérieur, qui, visiblement, procède de repentirs et de refaçons.
lycs quatre voussures en tiers-point des portails secondaires de la façade ont un style bien particulier à la Normandie ; elles sont alternativement décorées d'ornements géométriques découpés comme à l'emporte-pièce et de feuillages traités d'une façon systéma-tique et régulière, mais avec beaucoup d'art ; ils sont extrêmement détachés de leurs fonds, devant lesquels ils forment une sorte de cage de pierre découpée. lycs piédroits sont encore plus riches, ornés de colonnes de proportions exquises, à très beaux chapiteaux de feuillage dont les adaques et les socles mêmes sont rehaussés de végétations. Sous le socle, une plinthe porte des cannelures verticales, qui renferment des pointes de diamant ; ces cannelures rappellent divers monuments de la fin du xii^ siècle ou du début du xiii®.
Enfin, les piédroits intérieurs sont ornés d'admirables rinceaux et le tympan, qui a été relancé vers le milieu du xiii^ siècle, porte des bas-reliefs, au nord l'histoire de saint Jean- Baptiste, surmontée d'une Mort de saint Jean l'Évangéliste ; au sud, l'histoire de saint Etienne. Ce dernier est altéré par une restauration du xvii^ ou xviii^ siècle.
Ces portails ont une parenté intime avec ceux de Mantes et des porches des cathédrales de lyisieux (très mutilé) et de Gênes, Ces derniers, d'inspiration manifestement normande, ont une foule de motifs semblables dans leur soubassement, les mêmes chapiteaux à abaques sculptés, et dans les voussures,
des dessins incrustés de marbres noir et blanc produisant le même effet obtenu ici par des creux profonds.
lyC portail de Saint-Siméon, dit des Maçons, qui s'ouvrait au sud de la nef est un joli spécimen de l'art du xiii^ siècle, mais moins beau et beaucoup moins original que les portails de l'ouest.
Le tympan figure la Présentation de Jésus au Temple ; les trois voussures ornées de personnages retombent sur de fines colonnettes.
L'ordonnance intérieure de la nef a été défigurée dans sa partie supérieure. Primitivement, elle s'éclairait de baies refendues simplement par un meneau unique, et que doublait à l'intérieur une seconde paire de petites arcades retombant sur une colonnette posée sur la balustrade de la galerie supérieure. Cette double cloison, fenêtre et claire-voie intérieure, laissant entre elles un passage, est une particularité d'architecture normande ; l'ordonnance qui a existé à Rouen subsiste encore dans le chœur de Coutances. Ici, elle se compliquait d'arcatures surbaissées assez particulières, rappelant celles des bas côtés de Saint- Arnould de Metz, Sainte- Gudule de Bruxelles, ou de la cathédrale de Nicosie. A la fin du xiv^ siècle, on a commencé de substituer à ces baies de larges fenêtres à réseau de pierre compliqué. Plus tard, dans les trois travées de l'est, on établit devant les galeries de passage et les arcs de décharge surbaissés, des claires-voies légères et élégantes reliées aux meneaux des fenêtres et rappelant celles de Saint-Ouen. Entre cette galerie haute et les arcades, une série d'arcades de proportions peu élevées présente la forme de baies de tribunes ; il n'en existe cependant point, mais elles étaient prévues : le bas côté . n'a qu'une voûte, celle qui était destinée à couvrir les tribunes ; à la place de leur sol et de la voûte inférieure des collatéraux, règne un passage, en forme de pont étroit, ménagé sur les
appuis de ces fausses baies de tribunes, et cette coursière contourne les piliers du côté des collatéraux en décrivant des encorbellements que vient étayer un quillage de fines colonnettes, plantées sur le bord des abaques des colonnes des gros pUiers, primitivement destinées à recevoir les arcs de la voûte qui ne fut point faite. Cette disposition, tout à fait originale, est d'iin grand efîet.
ly'ordonnance du chœur est beaucoup plus simple : les piliers cylindriques majestueux sont couronnés de chapiteaux ronds, tracé fréquent en Normandie ; au-dessus, un triforium de type très usuel au début du xni^ siècle, suite de petites arcades en tiers-point sur colonnettes, puis les fenêtres refaites en 1430-31. lyC transept a le même triforium et à son centre la tour-lanterne caractéristique de l'architecture de la province.
Depuis le milieu du xni^ siècle, on entreprit de grandes transformations surtout de 1302 à 1320 ; on créa, comme dans toutes les autres grandes églises, des chapelles entre les contreforts de la nef ; on renforça alors les culées de ces arcs-boutants, et on les décora de dais abritant des statues. On refit, depuis 1280, les pignons du transept et leurs portails, ainsi que la chapelle de la Vierge ; on transforma en même temps les fenêtres hautes et le triforium, ainsi qu'on l'a vu.
Les portails du transept, portails de la Calende au sud et des lyibraires au nord, ont été commencés en 1280, achevés dans le premier quart du xiv^ siècle. Jean Davy fut le maître de l'œuvre du premier.
De part et d'autre, le pignon est percé d'une grande rose d'un dessin à la fois riche et léger, encadrée d'une voussure ornée de statues, et raccordée par deux triangles de découpures de pierre à l'élégante claire-voie d'un triforium vitré. Devant cette claire- voie se dresse le fronton aigu et tout en dentelle de pierre qui couronne la triple voussure du portail, sous l'imposte de
laquelle s'ouvrent six niches abritant des statues. Depuis ces niches jusqu'au sol, les montants sont ornés d'une multitude de petits panneaux sculptés en bas-relief dans des quatrefeuilles ; le trumeau central a sous sa niche la même décoration.
Dans chaque i^ortail, chaque détail de l'ornementation varie, ainsi que les sujets de statuaire, qu'a étudiées M™^® j^q François Pillion.
Le portail de la Calende tire son nom de l'assemblée dite Calende : c'est du haut de ses degrés, nous dit M. de Beaurepaire, que se faisait l'appel des ecclésiastiques. Le portail est consacré au Christ : sa statue occupe le trumeau ; les statues des Apôtres sont alignées dans les niches des piédroits et sous les riches arcatures des contreforts ; le tympan raconte la Passion ; dans une partie des découpures du fronton s'encadrent les scènes de la Résurrection et le pèsement des âmes. Les pilettes qui forment les supports du Christ et des Apôtres symbolisent l'Ancien Testament servant de base au Nouveau : dans le dessin courant de leurs quatrefeuilles répétés, sont détaillées des histoires tirées de la Bible, ainsi que les vies des saints archevêques de Rouen, saint Ou en et saint Romain ; ces sculptures sont d'un grand style et d'un beau dessin ; par leur noble simplicité, elles rappellent les œuvres que les maîtres italiens exécutaient un siècle plus tard. Très curieuses sont les vies de saint Ouen et de saint Romain, ce dernier résistant au diable sous la forme d'une femme. D'autres panneaux sont des sujets bibliques, et l'artiste s'y est complu à détailler les scènes dont il avait l'équivalent sous les yeux ; la vie des patriarches faisant paître leurs moutons, Jacob et Laban faisant leur partage, Joseph faisant emplir les greniers de Pharaon, mais il a su aussi se renseigner plus loin ; il est très \'isible que les chameaux n'ont pas posé devant lui, mais il est non moins certain qu'il en avait vu et obser\^é. Dans les tjonpans des
arcatures qui encadrent les panneaux, le sculpteur a laissé libre cours à sa fantaisie : il y a figuré des êtres fantastiques ou des tableaux de genre, des groupes d'amoureux d'une grâce exquise, rappelant les sujets sculptés à la même époque sur l'ivoire des cofîrets et boîtes à miroirs.
1/6 portail des I^ibraires s'ouvre au fond de la cour du même nom, fermée par un somptueux arc de triomphe du xv^ siècle. Il doit son nom, aux échoppes des libraires installés jadis dans cette cour, au pied du bâtiment de la librairie ou bibliothèque du chapitre. I^e tympan, dont la partie supérieure manque, représente le Jugement Dernier ; les statues des piédroits ont disparu, celles des contreforts ont été transportées dans le jardin du musée où elles ne sont pas mieux abritées, et on leur a substitué des copies.
On peut admirer spécialement la sainte Geneviève et la sainte Apolline du contrefort de l'est, et, du même côté, remarquer, au niveau de la galerie qui surmonte le portail, le groupe du Jugement de Salomon. L'exécuteur des hautes œuvres du sage monarque est un nègre vêtu à l'antique; cette figure témoigne donc à la fois de recherches archéologiques et ethnographiques, et si l'archéologie se trouve ici en défaut quant à la date, du moins est-elle très exacte en soi : le costume du soldat romain est parfaitement reproduit ; quant au type nègre, c'est, comme, du reste, celui du portail Saint- Jean, une étude parfaite, exécutée à coup sûr d'après nature, ce qui ne peut surprendre dans une ville où le commerce international et la navigation au long cours avaient pris un tel développement.
La présence d'une figure du Jugement de Salomon au-dessus du portail, ici comme à Auxerre, est intéressante en ce qu'elle rappelle la vieille coutume de rendre la justice devant le portail des églises. A Léon (Espagne), le porche de la cathédrale a conser\-é, outre la figure de Salomon, cette inscription ; locus
appellationis ; ici, les bâtiments de l'Officialité, construits au XV® siècle, s'appuient précisément au contrefort qui porte le Salomon.
I^a partie inférieure du portail est très intéressante : comme à celui de la Calende, les vantaux sont anciens et garnis de belles pentures ; ils ont, de plus, une traverse extérieure sculptée d'une façon charmante : à chaque extrémité, un lapin forme congé, et dans toute la longueur de la plate-bande, une suite de quatrefeuilles encadrent de petites têtes d'hommes et de femmes dont les chaperons comme les physionomies sont tous variés et curieusement étudiés ; dans les écoinçons que laissent entre eux ces médaillons, se logent de charmants petits animaux, réels ou fantastiques. lyes têtes humaines forment la gamme la plus étendue, depuis la tête ignoble de l'homme du bas peuple et depuis la mâle et inquiétante figure du rustre avec qui s'entretint Aucassin dans la forêt, et qui put être ancêtre de Jacques Bonhomme, jusqu'aux physionomies fines et aristocratiques de l'évêque, des rois, des reines et des courtisanes, en passant par le bourgeois, le moine et la bourgeoise. Telle de ces têtes est un modèle d'élégance rafiinée, telle autre un chefd'œuvre de caricature spirituelle et discrète.
Les médaillons de pierre qui montent sur les piédroits ne sont pas moins exquis ; ils sont célèbres, du reste, parmi les œuvres de la fantaisie humaine, mais on n'a peut-être pas dit quel art et quel goût président à ce déchaînement de caprices artistiques, ni les sources parfois lointaines où l'esprit cultivé et curieux du sculpteur est allé s'inspirer.
Tout à fait semblable d'ordonnance à celle de l'autre portail, la suite de bas-reliefs de celui-ci en diffère du tout au tout par une double liberté : mélange incohérent des sujets religieux les plus classiques et des fantaisies les plus folles ; souplesse extrême et exubérance de l'exécution.
Aux montants de l'ouest, l'assise supérieure montre dans une suite de médaillons très analogue aux panneaux du grand portail d'Auxerre : le Créateur procédant à l'œuvre des sept jours : assis dans chaque quatrefeuille et toujours identique à lui-même, il tient et façonne du même geste une sphère qui figure là le ciel, ici les eaux ; ici la terre, avec les diverses créatures qui les peuplent. A l'est, au même niveau, se déroulent la chute d'Adam et d'Eve, leur bannissement, leur vie de pénible travail ; la naissance des enfants ; le bain des relevailles, tableau intime et gracieux, où l'on voit Adam verser l'eau dans la cuve à baldaquin drapé dit épervier.
Un autre sujet sérieux, d'un très grand style sur le trumeau, pourrait figurer l'ange habillant Adam, le Baptême du Christ ou saint Michel qui emporte une âme. I^es autres médaillons sont ornés d'une infinité de fantaisies : on y voit des sujets populaires, mais la plupart sont des figures hybrides et fantastiques : satyres, cynocéphales, centaures, sirènes, néréides, harpies, dragons, hippocampes et griffons de l'antiquité semblent s'être unis pour donner naissance à ces variétés de monstres, les uns tout à fait bouffons et cependant beaux de formes et traités dans un grand style ; les autres, monstres féminins pour la plupart, doués d'une grâce exquise. I/à, voisinent quelques scènes de travaux agricoles prises sur le vif, quelques symboles, les uns limpides comme l'homme d'armes poltron qui fuit devant la silhouette d'un buisson, ou plus obscurs. Une jolie femme abrite son nourrisson contre la pierre que brandit un centaure ; une autre chevauche un lion ; des gueux à face patibulaire se drapent superbement dans leurs guenilles ; des hommes sont pourvus de têtes de bêtes ; des bêtes de têtes et de torses humains. Ces êtres troublants ont des armes, des instruments de musique, des chaperons et des cottes à la mode de leur temps, et ils les portent avec élégance. lycs femelles de
ces animaux bizarres sont parfois de délicieuses créatures : quel sourire enjôleur et quels yeux câlins a cette petite femme dont la tête, gentiment drapée, surmonte un corps d'oiseau, et quel joli buste de jeune fille est planté sur le corps d'un cheval marin ! Une autre jolie fille, coiffée d'un atour de chez la bonne faiseuse, pince de la guitare et ne se contente pas d'avoir des ailes de chauve-souris, elle est encore centauresse, avec un arrière-train de lion ! ly'artiste a su pénétrer d'une telle vie ces créatures étranges et les a si bien proportionnées et agencées qu'on se surprend à les trouver vraisemblables : à première vue, on s'y laisse prendre : voici, par exemple, un pélican qui donne l'impression d'une magnifique étude d'après nature ; on l'examine et l'on s'avise qu'il est agrémenté d'oreilles de lapin, de pattes de chat et d'une queue de reptile, le tout grefîé avec tant d'aisance, d'adresse et de vraisemblance qu'il faut réfléchir un instant pour comprendre la mystification.
L'auteur ou les auteurs de ces fantaisies ont non seulement regardé beaucoup la nature, mais aussi des antiques dont ils ont adapté hbrement certaines formules. Hercule, centaures, satjTes, néréides. Ils se sont assimilé la souplesse et la grâce de ces modèles, mais ils ont puisé à d'autres sources encore : dans un des petits tympans des arcatures, se remarque une figure fort étonnante de femme nue qui fait une sorte de génuflexion pour s'adapter à son champ triangulaire, et qui se drape dans une grande pièce d'étoffe. Particularité singulière, ses mollets sont entourés de cordages serrés ; on dirait en terme de marine qu'ils sont rousturés. A quoi peut rimer cette fantaisie ? Je ne sais, mais d'où elle vient, on le devine lorsque l'on voit dans le grand escalier du Musée Britannique un bas-relief, don de Sir Walter Blliott, provenant du tgnple bouddhique d'Amaravati dans le Sud de l'Inde. Le motif de ce grand panneau, qui porte le num-éro 4, montre une femme dont les jambes sont cordées
identiquement de même, peut-être pour figurer des bracelets : une telle bizarrerie ne s'invente pas deux fois : l'artiste rouennais du xiv^ siècle en a vu le modèle sur quelque œuvre d'art asiatique rapportée d'outre-mer.
Durant tout le xv^ siècle, la cathédrale fut restaurée, embellie et continuée ; en 1467, on ajoutait un étage à la tour Saint- Romain ; en 1481, s'élevaient les édifices qui entourent la cour des lyibraires ; en 1487, à la tour Saint-Romain achevée, on entreprenait de donner un pendant, la tour de Beurre, ainsi nommée parce qu'elle fut bâtie de l'argent des dispenses de carême ; en 1509, on arrêtait les travaux de la tour de Beurre, en renonçant à lui donner une flèche ; de 1509 à 1530 enfin, Jacques et Rouland Le Roux reconstruisaient la partie centrale de la façade, qui menaçait ruine,
A l'extrémité du bras nord du transept, près du portail des Libraires, serpente un charmant escalier intérieur de pierre dont les rampes droites sont bordées de légères balustrades découpées en dessins élégamment compliqués. Une jolie porte ferme cet escalier, qui conduisait à la bibliothèque du chapitre ; escalier et bibliothèque ont eu pour maître d'œuvre Guillaume Pontifz, qui les éleva de 1477 à 1479, en même temps que la partie haute de la tour Saint-Romain. Les sculpteurs Desvignes et Chennevière l'ont orné, et au xvii^ siècle, on l'a prolongé dans le style primitif. La bibliothèque, bâtiment d'aspect sévère, forme le côté occidental de la cour des Libraires. L'officialité lui fait vis-à-vis ; c'est une autre construction simple et même un peu lourde, mais à l'extrémité de ces deux ailes s'ouvre la belle porte jumelle qui donne accès dans la cour et que surmonte un élégant frontispice à jour. Cette porte avait des vantaux exécutés par les huchiers Le François et l'Ostelier ; ils ont été refaits de nos jours.
Quant à la tour de Beurre, c'est un des édifices les plus célè-
bres du style flamboyant. Sur deux étages inférieurs relativement simples, s'élèvent deux autres étages carrés et un étage octogone, de plus en plus ornés. Des arcs-boutants enjolivés de dentelles relient l'étage octogone aux clochetons compliqués qui couronnent les contreforts des angles et du milieu des quatre pans de la tour ; ces arcs-boutants devaient épauler la base d'une flèche, mais lorsqu'on eut perdu, en 1509, l'espoir de trouver les ressources nécessaires à l'érection de cette flèche, le maître de l'œuvre, Guillaume Pontifz, imagina de poser à sa place, sur la crête de l'étage octogone, une couronne de pierre découpée à jour, expédient qui lui a permis de iSinir court d'une façon gracieuse et sans trop en avoir l'air. Cet expédient, du reste, a fait école.
L'ornementation prolixe de la tour de Beurre n'est guère originale ; les statues de ses contreforts sont peu soignées, mais l'effet est très riche, et le maître de l'œuvre a eu le mérite de ne pas perdre dans son architecture hirsute les lignes générales et les proportions.
La façade a beaucoup gagné depuis la suppression de contreforts ajoutés à ses extrémités vers 1830. Elle rappelle par ses arcatures et ses statues alignées les cathédrales anglaises de Wells, Salisbury, Lichfield, c'est un écran un peu monotone dans sa complication et n'exprimant pas assez le structure du monument devant lequel on l'a posé. Élevée de 1370 à 1421, cette façade est dans ses parties hautes latérales un des plus anciens spécimens en France de l'art flamboyant, qui nous est venu d'Angleterre. La partie la plus belle est le grand portail élevé de 1509 à 1514. Son fronton découpé, exagérément haut, masque en partie la grande rose ; son tympan est orné d'un fort bel arbre de fessé, sculpté en 1512 par Pierre des Aubeaux. Les vantaux de la Renaissance sont sculptés par Colin Castille,
A peine la cathédrale s'achevait-elle qu'un désastre néces-
sitait de nouveaux importants travaux : en 1514, la grande flèche de la tour centrale était incendiée ; il fallut la refaire : alors fut abandonné le style gothique qui, depuis ses débuts, à la tour Saint-Romain, jusqu'à sa dernière vieillesse, au grand portail, avait piésidé à toute la construction. lye maître charpentier Becquet conçut dans le style de la Renaissance ime tour de bois à six étages couronnée d'une flèche aiguë, et la superposa à la lanterne gothique ; en 1544, il termina cette immense œuvre de charpenterie revêtue de plomb ; elle s'élevait à 129 mètres du sol ; elle devait finir comme la précédente : foudroyée le 15 septembre 1822.
lyes Rouennais ne se résignèrent pas longtemps à voir leur cathédrale découronnée de la flèche dont la hauteur était leur orgueil, mais on voulut faire plus que de réparer le désastre, et en même temps éviter qu'un troisième malheur pût anéantir tant d'efforts : des idées nouvelles ou renouvelées s'introduisaient dans l'architecture : on découvrait les ressources de l'emploi du fer, et le st3'-le gothique, si longtemps proscrit et calomnié, revenait, mais en ayant, hélas, beaucoup désappris et beaucoup oublié ! On résolut de faire la flèche gothique pour l'hai-moniser avec la cathédrale, et comme la charpente de celle de Chartres, incendiée pareillement, on voulut la faire en fonte, ce qui écartait toute crainte d'un nouveau sinistre, et ce qui allait permettre de la faire encore plus haute et plus légère que par le passé. C'est en 1876 seulement que cette flèche de 143 mètres fut terminée. Longtemps avant cette date, il avait fallu beaucoup rabattre des illusions que l'on s'était faites sur le mérite de la fonte : tout le monde ne s'était i)as montré enthousiaste de l'aspect de cette flèche, dont le squelette noir ressemble autant à une machine qu'à un monument, mais il y avait pis : les changements de température font travailler le métal, et il en résulte que les boulons reliant les pièces de la
flèche sautent les uns après les autres, en occasionnant des dégâts dans leur chute ; enfin, les eaux pluviales ont oxydé cette masse de fer, puis en la lavant, elles délaient la rouille et tracent sur la tour-lanterne des coulées rousses aussi hideuses qu'indélébiles et même corrosives. Devant de tels inconvénients, on s'est décidé à achcA^er en bronze l'œuvre commencée en fonte de fer : le lanternon et les clochetons sont en cuivre, et leurs coulées vertes se marient agréablement aux coulées rousses sur la malheureuse tour.
La trésorerie s'élève entre la première chapelle sud-ouest du déambulatoire et le transept ; c'est un bâtiment de la première moitié du xni^ siècle, surmonté d'un étage qu'éclairent cinq belles fenêtres en tiers-point, refendues, ornées de colonnettes et de voussures sculptées.
Au xv^ siècle, la chapelle sud du déambulatoire, destinée à l'exposition des châsses précieuses et servant de vestibule au trésor, fut fermée d'une clôture de pierre découpée et d'une porte de fer ouvragé solides et impénétrables, en même temps que très élégantes. La clôture avec les rosaces qui ornent le centre des motifs de son soubassement, rappelle les balustrades du palais de justice, tandis que le tracé de sa partie haute ajourée rappelle les fenestrages du xrv^ siècle ; les statuettes de ses niches ont disparu. La porte de fer est une composition simple et charmante, une œuvre curieuse, assemblée comme de la menuiserie, selon la pratique des serruriers du temps.
Le cloître, dit Cour de l'Albane, s'étendait entre la tour Saint-Romain et le bras nord du transept, et s'appuyait au bas côté ; c'était une gracieuse construction du milieu du xm^ siècle, dont l'aile orientale subsiste, habilement restaurée par M. Sauvageot. Cette aile est divisée en deux nefs voûtées et servait de salle capitulaire : en Normandie, celles-ci sont réunies au cloître par trois arcades ; aujourd'hui, cette salle sert de
sacristie ; au-dessus, l'ancien dortoir des chanoines date de la même époque, il a dans chaque travée un groupe de deux fenêtres, autrefois refendues et garnies d'un tympan à i)ercement tréflé ; au-dessus, règne un chéneau bordé d'une balustrade à percements circulaires enchâssant des quatrefeuilles.
L'intérieur de ce bâtiment, quoique défiguré, conserve un joli escalier de bois et un plafond de la fin du xvi® siècle peint de panneaux à sujets, arabesques, cartouches, et faux marbres.
Les quatre-vingt-seize stalles du chœur furent exécutées de 1457 à 1469, sous la direction du sculpteur Philippot Viart, qu'assistaient de nombreux collaborateurs, venus surtout des Flandres ; parmi eux, Paul Mosselman, qui travailla aussi à Bourges. Selon l'usage du temps, les miséricordes sont curieusement sculptées de scènes profanes et souvent même facétieuses ; il en est de très amusantes, certains de ces petits groupes de statuaire sont des trésors de renseignements pour l'histoire des mœurs et du costume, comme ceux qui représentent les travaux des divers corps de métiers ; d'autres sont empruntés à la littérature x)opulaire ou sont des plaisanteries et des tableaux de genre, et certains sont de véritables petits chefs-d'œuvre de sculpture. Divers sujets rappellent ceux qui ont été sculptés au siècle précédent dans les médaillons du X>ortail des Libraires ; une femme qui semble protéger un jeune enfant, une autre chevauchant un lion, et toute une série d'êtres fantastiques : centaures coiffés de bonnets ix)intus, centauresses ou femmes à arrière-train de reptile, aux torses élégants, aux têtes drapées d'une vaste étoffe qui retombe sur les bras étendus. Un sujet est identique au décor d'une console de la cuisine de l'archevêché, exécutée comme les stalles pour le cardinal d'Bstouteville : on y voit un valet et une servante lavant un plat, d'autres essuient la vaisselle ; plus loin, un cuisi-
nier ou charcutier exécute un hachis ; un autre homme pile dans un mortier ; un autre déverse un seau.
On trouve toute une série de musiciens : joueurs de tambourin et de C5^mbales, homme frappant sur une grosse caisse, garnie de grelots, qu'un autre tient sur le dos ; un autre avec deux archets jouant d'un instrument à cordes démesurément long, et un joueur de biniou ; des sujets bibliques ; le raisin de la terre promise ; Samson emportant les portes de Gaza; Dalila.
Les représentations de travaux de tout genre sont particulièrement soignées ; un homme étudie devant un pupitre ; un maître d'école instruit deux écoliers qu'il menace d'un paquet de verges levé ; le chirurgien masse la jambe d'un patient ; le barbier saigne une femme ; le perruquier tond son client avec de petites forces ; un savetier coupe des chaussures ; un autre les étale en vente ; deux hommes d'affaires comptent leur monnaie ; un homme tisse l'étoffe ; d'autres tondent le drap ; d'autres aunent la toile ; des marchandes se tiennent derrière l'établi ; l'une vend des pommes ; le boulanger enfourne son pain ; des sculpteurs travaillent l'un une porte découpée à jour, l'autre une archivolte, l'autre une miséricorde de stalle ; un quatrième achève une statue ; le charpentier et le maçon ravalant les joints sont aussi représentés ; ailleurs sont figurées la moisson et la vendange, et diverses scènes de luttes. Plus philosophes, un personnage tient un broc dont il verse dans une tasse, et deux chanoines sont attablés.
Comme sur d'autres stalles, l'artiste a traduit des proverbes : un homme déverse devant deux pourceaux une grande pannerée de fleurs ; il a aussi illustré des morceaux de littérature populaire : le lai d'Aristote et la querelle de Sire Hain et de Dame Anieuse, qui se disputent la culotte, ou plutôt les braies. Ne faisons pas d'anachronisme quelque éternel que soit le sujet ! Un homme se tient à quatre pattes devant une femme.
Parmi les vitraux anciens, signalons du xiii® siècle, dans le déambulatoire, des scènes bibliques et la légende de saint Julien l'Hospitalier, qui inspira le conte célèbre de Flaubert, celui de la Passion ; le vitrail de l'Enfance de Joseph, signé Clemens carnotensis vitreariiis fecit ; du xrv® siècle, ceux de la chapelle de la Vierge ; dans la nef et ses bas côtés, la Vie de saint Romain et d'autres vitres du xm^ siècle.
En 1733, le chapitre fît exhausser le chœur, briser et enfouir les tombeaux qui s'}'- trouvaient ; ainsi disparurent la statue Charles V par Hennequin de Liège, et la tombe du duc de Bedford, au nord du maître-autel, en 1838, on retrouva celle de Richard Cœur de Lion et en 1866 celle de Henri au Court- IMantel. Les tombeaux de Guillaume Longue-Êpée, conservé aujourd'hui au Musée départemental, et de Rollon, datent seulement du xiii® siècle. Dans la chapelle de la Vierge, le tombeau de Pierre de Brézé, tué à la bataille de Montlhéry en 1465, exécuté de 1488 à 1492, a été presque refait de nos jours.
Le tombeau dit à tort de l'archevêque Maurice, et attribué à 1235, est une œuvre de la fin du xn^ siècle qui ne garde plus qu'en partie son aspect primitif. Ce monument se trouve au nord-est du déambulatoire, avec la maçonnerie duquel il n'y a pas de liaison, et dont l'arcature est venue s'appliquer devant au xin^ siècle d'une façon pittoresque, mais tout à fait impré\tie.
Le monument consiste en une niche avec soubassement imitant un sarcophage, sur lequel est couchée la statue du prélat en habits pontificaux. Deux courtes colonnes posées sur les extrémités du soubassement supportent la voussure en plein cintre de la niche, au-dessus de laquelle une mince moulure décrit un fronton. Sur le sarcophage, sont sculptés en basrelief neuf personnages nimbés encadrés d'arcature ; sur la voussure, des anges emportent l'âme du prélat ; d'autres lui
font un cortège d'honneur en tenant des flambeaux. Au fond de la niche, aujourd'hui vide, était représentée la scène des funérailles. La sculpture d'ornement, comme celle des figures, est d'un st^de trop archaïque pour la date que l'on assigne à l'œuvre.
Deux tombeaux de la chapelle de la Vierge sont parmi les plus célèbres monuments de ce genre.
Le tombeau de marbre des deux cardinaux d'Amboise a eu pour architecte Rouland le Roux ; c'est de 1518 à 1525 que le neveu du légat a fait exécuter le monument dans sa forme actuelle et y a ajouté sa propre effigie. Promu cardinal en 1545, il la fit, par testament de 1550, refaire avec les insignes de cette dignité. Les sculpteurs qui ont travaillé à ce monument sont Pierre Desobeaux, Regnaud Thérouin, Jean Chaillou, André le Flament, Mathieu Laignel, et Jean de Rouen. Richard du Hay et Liénard Feschal l'avaient rehaussé de peintures.
L'ordonnance de ce mausolée est assez analogue à celle d'un autel : dans le bas, un grand et haut sarcophage, évidé de niches avec statuettes que séparent des pilastres et des consoles, est courormé d'une table portant les effigies agenouillées des deux cardinaux ; derrière eux est une sorte de retable, formé d'un panneau central, qui figure un saint Georges en haut-relief, et de six niches avec statuettes. Au-dessus, une demi-voûte en berceau, toute à caissons richement sculptés, abrite les statues des défunts ; elle est surmontée d'une frise d'où retombent trois clefs pendantes, et d'un large entablement couvert de bas-reliefs.
Dans les niches du soubassement, sont les figures allégoriques des quatre Vertus cardinales : Justice, Force, Tempérance, Prudence, et des Vertus théologales : Charité, Foi ; l'ordonnance architecturale ne donnait pas place à l'Espérance ;
elle a jeté son ancre un peu plus haut, dans une niche inférieure de piédroit et la Chasteté lui fait pendant de l'autre côté. Sur ces piédroits et sur le fond du monument, les statuettes figurent la Vierge, saint Jean-Baptiste, saint Romain, et d'autres saints prélats ; un pape, un cardinal, un archevêque et deux évêques ; sur les pilastres du soubassement, des niches plus petites encadrent des figurines de religieux en prière; enfin, sur la frise de couronnement, sont représentés les Sibylles, les Prophètes et les Apôtres.
Vis-à-vis, le tombeau de Louis de Brézé, sénéchal de Normandie, mort en 1531, fut exécuté de 1536 à 1544 aux frais de sa veuve Diane de Poitiers. Il est attribué en partie aussi à Jean Goujon, et présente un type excellent d'une î)ériode plus avancée de la Renaissance. Rien n'y rappelle plus l'art gothique : le monument exécuté en marbre blanc, rehaussé de marbre noir et d'albâtre, comprend deux ordres et un fronton, ly' entablement de l'ordre inférieur repose sur deux paires de colonnes corinthiennes entre les socles desquelles se loge un sarcophage où est étendu le cadavre nu du défunt, sculpté dans l'albâtre d'après un moulage sur nature, au-dessous de deux cartels contenant l'épitaphe en partie en vers latins dans lesquels Diane promet à son mari de lui garder la même fidélité par delà le tombeau ! A demi cachées derrière les colonnes couplées, sont deux autres statues : la Vierge, debout aux pieds du sénéchal, le regarde avec miséricorde ; Diane de Poitiers agenouillée à la tête de son époux, dans un austère costume de veuve, semblable à ceux que les religieuses conservent aujourd'hui, prie pour lui la Vierge. Derrière chacune de ces statues, un ange, très féminin, très académique, et d'une petite échelle, tient un cartel ; ces anges sont parmi les gracieuses figures de la statuaire de la Renaissance, et la statue du cadavre, le transi, comme on disait alors, est une des œuvres
les plus fortes, les plus émouvantes et les plus pures de cette période.
I^'ordre supérieur comprend quatre cariatides de femmes, portant le second entablement au-dessus des quatre colonnes, et, entre elles, un grand arc de décharge en plein cintre qui forme une niche à la statue équestre du duc,
Le fronton est, en réalité, un troisième ordre plus petit et plus étroit, en forme de cadre rectangulaire entourant la figure symbolique d'une femme assise sur des épines et dotée des attributs des quatre vertus cardinales ; elle a dans la bouche un mors. A droite et à gauche, au-dessus des supports, deux blasons sont tenus par des chèvres, emblème que le duc s'était choisi avec la devise, tant gratte chèvre que mal giste. Malgré l'harmonie des proportions et des lignes, ce couronnement léger ne justifie pas la large saillie de l'entablement, et il excuse le peu de conviction qu'apportent les cariatides à remplir leur rôle : ces jeunes femmes ne soutiennent que par acquit de conscience ; deux d'entre elles seulement portent négligemment une main vers l'angle de la corniche, plutôt parce que ce geste leur sied que parce que la consigne est de soutenir : leur tête, leur cou, leur corps sont à l'aise comme ceux de l'acrobate qui travaille avec des poids de carton ; elles causent entre elles et savent bien que l'on joue à l'antique et que c'est tout.
I^a statue équestre du sénéchal est assez belle, mais ce mari vite oublié se montre complaisant dans la mort et en effigie ; il s'est fait petit sur son grand cheval pour pouvoir loger sa tête empanachée sous la clef du plein cintre et le cheval s'allonge pour remplir celui-ci d'une imposte à l'autre. Armé de pied en cap, cachant son visage sous le heaume, l'épée en main sur son coursier caparaçonné, il se présente en gentilhomme de crâne et belle allure ; au-dessous, nous le voyons sous l'aspect tragique d'un cadavre, devant qui tombe la i)laisanterie et s'arrête le
sourire, et derrière les colonnes où Diane a eu le tact de cacher son trop facile veuvage, il faut être indiscret pour aller importuner sa douleur officielle. Mais si vous tenez à la dé\-isager sous son voile de veuve, la figure absolument froide de cette courtisane de cour ne vous dira que ce qu'elle doit vous dire : elle ne dit rien. Ne demandez ni au personnage, ni à son époque, ni à l'architecture du mausolée la droiture des principes, la logique, la sincérité de l'expression, à plus forte raison la naïveté, mais reconnaissons ici beaucoup d'élégance, de goût, de bonne grâce et de bonne tenue ; c'en est assez pour que ce morceau soit une œuvre aimable et un modèle.
Pourquoi faut-il qu'une telle œuvre d'art n'ait pas su imposer le respect ? La statue du cadavre de lyouis de Brézé porte une véritable lèpre d'inscriptions gravées au couteau, qui nous font connaître, sous la forme la plus désagréable, les noms les plus indignes de mémoire.
Une dernière et touchante pensée de M^"" Fuzet a été l'aménagement, dans le bras nord du transept, d'une chapelle des morts de la grande guerre. Les noms des enfants de Rouen tombés pour la Patrie s'inscrivent sous l'arcature du pourtour et sur le rétable du xvn^siècle, allégé de ses plus encombrantes superstructures, on a placé à portée de l'œil le groupe de N. D. de Pitié, décapé d'un odieux badigeon. Ce groupe tragique et magnifique a été payé en 1591 à Eustache Desplauches, digne émule rouennais de Germain Pilon.
Dans le bras sud du transept, on a créé en ces dernières armées la chapelle de Jeanne d'Arc.
Parmi beaucoup d'embellissements modernes, moins intéressants que les œuvres du Moyen Age et de la Renaissance et s'harmonisant plus ou moins mal avec elles, il faut citer la peinture du rétable par Philippe de Champagne. Les deux basreliefs et la statue de sainte Cécile, par Clodion, sont des
marbres d'une grâce charmante. On lui doit aussi le Christ de l'ancien jubé. Parmi les œuvres plus récentes encore, il faut signaler la belle statue tombale agenouillée du cardinal de Bonnechose, par Chapu.
Nous n'irons pas jusqu'à regretter la démolition, fort blâmée il y a quelque quarante ans, du jubé de la cathédrale. Sur des coloimes antiques apportées de Leptis Magna, on avait posé, à la fin du xvm® siècle, une poutre enduite de stuc, qui formait architrave. Ce monument n'avait d'autre valeur que celle de ses colonnes, qui pouvaient faire mieux partout ailleurs ; il était disgracieux et gâtait l'aspect de l'église. Il est rare que les démolitions du genre de celle-là ne soient pas regrettables, mais toute règle a ses exceptions, et je déclare ne pas comprendre ceux qui, jadis, protestèrent contre cet enlèvement.
Signalons dans la chapelle de Saint-Pierre, l'épitaphe moderne de l'impératrice Mathilde, dont les cendres ont été rapportées du Bec-Hellouin ; la dalle funéraire de Denis Gastinel, juge de Jeanne d'Arc, qui, contre l'avis du délégué de l'Inquisition, s'opposa à ce qu'on lui appliquât la torture ; dans la chapelle des Innocents celle de deux rouennais victimes d'une erreur judiciaire en 1628, Robert Tallebot et Charles de Brasseur.