‹ Rouen; étude d'une agglomération urbaineChapitre 109 sur 168 · I. Ouin-Lacroix : -jnH, p. fii · texte numérisé non relu

I. Ouin-Lacroix : -jnH, p. fii

Chacun des trois siècles qu'embrasse l'histoire de la commune fut marqué d'une égale prospérité. Elle se traduisit par l'achat successif des terrains du domaine royal, sis à l'intérieur des murailles ; ancien clos des galées, maison des lépreux de Saint-Ouen, place vaine entre les rues du Bac et la rue (irand-Pont*. Elle eut surtout pour eflct principal de reculer plusieurs fois l'enceinte.

Dès la construction de la deuxième, au xn" siècle, les raisons économiques prévalurent sur les considérations stratégiques. Soit que la fortification eût fait des progrès, soit que les ducs normands se crussent assez forts pour sauvegarder leurs intérêts, le souci des ingénieurs paraît avoir été d'englober la plus grande surface habitable. Le mur passait au nord de la Rougemare pour comprendre dans la cité les artisans d'Aubcvoie et de Beauvoisine ; il entourait le Robec oii vivaient les teinturiers, la Renelle oii travaillaient les tanneurs: au sud il embrassait les îles récemment réunies au rivage. Par suite de l'extension de la fonction commerciale, saint Louis recula encore ces limites. Il construisit de nouvelles murailles sur remplacement des boulevards actuels en s'arrêtant à l'est à la croix de Pierre et k la rue Coqueraumont. Enfin le xv* siècle comprit définitivement dans l'enceinte les ouvriers cantonnés au dehors dans Marlainville et dans Saint-IIilaire. Ce fut la dernière migration de l'enceinte. Sa construction d'un prix très élevé ne répondait plus aux besoins stratégiques. La puissance des pièces d'artillerie permettait maintenant de faire brèche du haut des crêtes qui dominent Rouen. La fonction militaire fut reportée plus au loin ; un fort fut établi sur le plateau de Sainte-Catherine. Mais le souvenir des sièges passés se rappela sans cesse à la mémoire des habitants. La ceinture des murs étouffait la cité, elle arrêtait son essor ^

I. Périaux: D.lfi. p. io5; Fouquct: 22 j. I, p. io3, io4. a. Chcriiel : -j^-j. p. i-ô, 225; Fouquct: 32/. I, p. i6i.

La fonction commerciale avait créé le centre urbain. Elle y resta fidèle. Ln moment, la prospérité de ce quartier fut compromise par la sortie des religionnaires, très influents dans le commerce, principalement dans ceux du drap et des chapeaux. Mais les immeubles ne restèrent point longtemps sans propriétaire. Leur emplacement était convoité par le haut négoce et par quantité de robins et de magistrats avides du voisinage du Palais de Justice. Dès les débuts du xvni'^ siècle, l'industrie et le commerce des cotonnades firent du hallage et des rues avoisinantes un des centres les plus actifs de la cité. A une époque où le bourgeois habite là où il travaille, la marque des toiles groupait autour des halles toute une population de courtiers, d'intermédiaires, de jurés, d inspecteurs '.

Dans le fait, la répartition des fonctions commerciales a peu varié en ville sous toute la royauté. Quand on examine les registres de la capitation du xvin" siècle, on est surpris de constater que depuis la commune les mêmes catégories de citadins habitent les mêmes quartiers. Dans le haut de la cité sont les plus beaux hôtels. Autour de Sainte-Croix-Saint-Ouen, de Saint- ( lodard, de Saint-Patrice, sont logés des nobles, des prêtres et nos seigneurs du Parlement. On s'aperçoit bien vite de la qualité des habitants à la quantité des feux non payants: 20 pour 100 dans Saint-Godard, 25 pour 100 dans Sainte-Croix-Saint-Ouen, 45 pour 100 dans Saint- Patrice. La rue Massacre, la rue de la Crosse, la paroisse Sainte-Croix-des-Pelleticrs, celle de Saint-Amand, logent les gens de la judicature et de la chicane si nombreux autour du Palais de Justice: le nombre des feux non payants est beaucoup moindre ; i5 à lO pour 100 rue Massacre et rue de la Crosse. Le commerce se trouve

1. Périaui: 2.3/, p. 278 à 270, 278, ^86, 520, 021 ; Noël: 2.Ï.7. p. 108; Lepccq: 2')/. p. 33 1 ; <Jc Hcaurcpaire: l'iô, p. 269; Heybaud : 210, p. 270 ; IJ. mun.: album Baudry; A. S. I.: C 977, 988, 991.

localise auprès du hallage, autour de la porte Cauchoise, dans les paroisses Saitit-Jean, Saiut-Andrc, Saint- Vincent: les feux non payants atteignaient à peine G pour loo de la totalité. Les artisans étaient entassés aux limites extrêmes de l'enceinte dans Martainville et Sainl-Hilaire, seuls les tonneliers sont restés piès du port dans Saint- Godard ; la moyenne des feux non payants est de 6 pour lOo, elle est de o pour loo dans certains quartiers do Marlainville. Rouen à y regarder de près formait donc moins une ville qu'un agrégat de plusieurs villes qui se pénétraient sans se confondre'.

L'accroissement continu des populations sur un espace déterminé et de plus en plus restreint contribua à l'envahissement des carrefours, des cours, des boëls si caractéristiques de la fonction agricole. Les maisons occupaient le terrain partout où elles en trouvaient sans souci de la voirie ni de Ihygiène. On bâtissait en travers des rues, le long des murs, des édifices publics, des églises. Cette disposition tarabiscotée et étriquée des voies de communication est très visible encore. Des deux côtés d'une même transversale, les rues débouchent rarement lune vis-à-vis de l'autre^. Les grandes lignes de la circulation n'avaient guère plus de 20 pieds en largeur, plusieurs ne mesuraient pas 6 pieds. Au xvi* siècle, la ville reçut de nombreuses améliorations. On tenta de paver les rues les plus passagères, d'éclairer les plus achalandées avec des quinquets pendant la nuit. Au xvn* siècle, les grandes familles font rebâtir leurs hôtels, mais le tracé des voies publiques ne changea point. Beaucoup étaient sans air, sans lumière et tortueuses. Elles présentaient encore au wiii" siècle, au charroi des cotonnades, les mêmes obstacles qui s'étaient opposés sous Henri II à la circulation des nouveaux carrosses. Si, pour créer des

I. Lcpccq: 25j, p. 228 à 280; Lclicgue : 2qi, p. i4; .\. S. I. : G 3a5.

a. Rue du Sacre et rue du Moulinet, rue Percière et rue des Hermites, rue Ganterie et rue dos Bons-Enfants. Cliérucl : 322, p. iSy; Delaquerrière : 74. I, p. 48; II, p. 73.

places aux nouveaux arrivants, l'échevinage décide de porter les cimetières dans les faubourgs, il demeure dans l impossibilité au x\if et au wm'' siècles de trouver dans l'enceinle les espaces libres pour établir les jardins et les promenades nécessaires à 1 bygicne publique. La promenade de la Bourse longe la Seine sur la rive droite, le grand cours et l'avenue de Grammont alignent leurs arbres sur la rive gauclie, le cours de Paris fut fondé sur les marais du confluent de l'Aubelte, le cours du Mont-Riboudet au bas des marécages du Lieu-de-Santé. Rouen avait grand air dans ses abords. Les voyageurs sont unanimes à admirer le panorama que présente la ville du baut de la montagne Salnte-C^alherine, mais ils signalent tous, depuis le cardinal d'Aragon au xvi' siècle jusqu'à Lecarpentier au commencement du \i\*, l'impraticabilité des voies publiques à lintérieur des boulevards. Tous sont également d'accord sur l'importance de la route qui va de la Calende à la porte Caucboise. Aux environs de cet axe, l'activité rouennaise est portée à son maximum'.

La route, agent de la fonction commerciale, a créé le centre urbain, autour de la Crosse, à une certaine distance de la rivière. La Seine, cause de l'agglomération, a écarté au début les babitations. Gomme Petit-Quevilly, (irand-Quevilly, Saiut-Etienne, Sotteville s'étaient garés des inondations en sélablissant sur la terrasse de lo mètres, semblablement l'enceinte de Rouen tenait ses murs à une certaine distance du fleuve. Encore les rues les plus procbes étaient-elles continuellement inondées. Lo peuple de marins logé dans la rue des Gbarrcttes vivait dans des conditions dhygiène très défectueuses. Sur la rive droite, les babitations se tenaient à labri des murs et ne chercbaient guère à empiéter sur les quais. Le quartier du

I. Pastor: :io4; Dolaqucrrière : j4. U, p. G.'| ; Noël: l'.y.T, j). i88; Locarpcnlicr: 2.32, p. G, x3, l4; Young : ./ao, I, p. 2^7, 3o8, 3oy, 3i8; Eularl: 27< V- uj ^- mun. : n» 25gi, p. 56; A. Nat. : PI. Q' i38A.

Mont-Riboudet était complètement désert. Sur la rive gauche, au x\ i'' siècle, les maisons de Saint-Se\ er étaient si clairsemées qu'elles faisaient partie des paroisses urbaines de la rive droite : Sainl-Martin-du-Pont, Saint-Etienne des tonneliers, Saint-Eloi. Bien que la faïence et le coton aient déjà comblé des vides au win*" siècle, ce faubourg nous apparaît sur le plan de 1817 comme formant une seule rue le long de la route d'Elbeuf. Les prés en bordure de Seine sont déserts à l'exception des chantiers du Claquedent et des bâtiments isolés de la poudrière. Entre les deux rives, 1 île Lacroix même est très peu habitée '.

Mais bientôt, les améliorations du chenal et du pont, la réfection des quais devenus une barrière contre les inondations, la suppression de l'enceinte, l'abandon des halles par les cotonniers furent les causes de la migration de la fonction commerciale et de son établissement, au xix" siècle, le long des rives du fleuve. Si la route crée le centre urbain, elle le déplace et le transforme quand elle se déplace ou se moditie. Dès 18/12, remplacement choisi pour le pont de pierre, entre les halles et la rue Lafayette, fut l'objet de critiques nombreuses. Ce passage était en dehors de l'activité urbaine; quand il fut achevé, un pont suspendu, puis le pont Boïeldicu furent construits à la place de lancien pont de la reine Mathilde, à la place de l'ancien pont de bois, au point de passage des palafiltes, à la limite entre la navigation iluviale et la navigation maritime, près de la Bourse et de la Romaine. Plus tard, un pont transbordeur fut établi en face le boulevard Cauchoise pour répondre aux demandes du haut commerce des vins, des bois et des charbons. La ville gagne vers l'ouest non pour des raisons météorologiques, mais pour des raisons économiques. Elle suit le développement de son port, développement possible seulement vers le couchant.

I. De licaiiropaire: 218. p. 5o; Lcpecq : -j'i/, p. ii33 ; Périaux : 338, p. xxiii; PI. de liolleforesl (iSyô) ol d'ilcliot et lioutignv (1817); IVofil il.- IJoisseau (i043).

Cette migration de la fonction commerciale est déjà très visible sur le plan de Hubert en iS^o'. Elle est la conséquence de l'importance nouvelle de la Seine, L'ancien quartier du hallage a perdu son influence dans les transactions. Sous la Restauration, il est devenu un entrepôt forain. Il sert aux expositions des Cauchois, le jour de marché, le vendredi. Par contre, des maisons nouvelles bordent la rive gauche entre le pont de pierre €t le transbordeur. Sur la rive droite le faubourg d Eauplet est créé, celui du Mont-Riboudet se dessine. Rouen paraît descendre sur ses quais. La municipalité en facilite l'accès. Elle améliore la rue Lafayette dans Saint-Sever et de l'autre côté du fleuve les rues Fontenelle, Royale, Armand-Carrel. La rue des Charrettes prolongée par la rue de la Savonnerie reliait toutes ces nouvelles communications à peu de dislance de la Seine. Il semble que lessor de Rouen comme avant-port de Paris ait poussé actuellement la fonction commerciale encore plus à louest. La réunion à la rive des îles Méru, Rollet et du Petit-Gay, l'annexion d'une partie de Pelit-Quevilly et de Canteleu. l'établissement des quais Boisguilbert et Caston-Boulet ont ouvert de nouveaux fjuartiers au trafic des charbons, des pétroles, des vins et des bois. Les lisières de Rouen et de Déville se confondent. Par le même processus, Saint-Sever tend à rejoindre Petit-Ouevilly '.

La voie ferrée a également laissé des traces importantes dans la constitution du Rouen moderne. A l'origine, la gare de la rue Verte était dans les champs ; la ville est montée vers la gare. Bientôt les communications par les petites rues tortueuses, impraticables, ont été insuflisantes entre le ^^ agon et le cargo ; la municipalité fut forcée d'ouvrir lu rue Jeanne-d'Arc à travers l'ancien quartier de la Renelle. La rue qui menait à la gare fut

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