I. J.-J. Rousseau: Emile, Livre I, p
reconquise, les progrès de la leclinique agricole, le défrichement des landes, le déboisement des forêts, le bienêtre et la tranquillité qui régnaient au village par rapport aux tracasseries administratives et corporatives de la cité, 1 état sanitaire bien supérieur des campagnes, la vie plus aisée, toutes ces conditions éloignèrent les paysans des agglomérations. Mais ils ne pouvaient échapper complètement aux sollicitations du centre urijain. Dans une région d activité commerciale, telle que la Haute-Normandie, une grande place de vente, très achalandée grâce à son pont, conservait même pour des ruraux une force d attraction insurmontable. Sans doute, les migrations vers les marchés bi-hebdomadaires, vers les foires saisonnières étaient temporaires au début, mais beaucoup devinrent définitives. Tout le petit commerce, celui des vivres principalement, recrutait son personnel parmi les populations des plateaux voisins ' .
L'industrie cotonnière précipita au xviii'' siècle l'émigration des campagnes au profil des agglomérations urbaines. Voltaire en fut frappé. M. de Beaurepaire, dans son étude très documentée sur la population du diocèse de Rouen, a mis ce phénomène en évidence. Si de 1708 à 1758 les nombres des feux, bases de l'impôt, varient très peu, il y eut de grandes mutations de 1770 à 1789. On constate une diminution importante dans les paroisses j)urement agricoles, dans l'élection de Neufchâlel, dans l'élection d'Arqués, dans les doyennés du Caux. Faute de chalands, les marchés d'Ourville et de Cany fermaient. Les nombreux départs des domestiques de ferme pour Paris sont insuffisants pour expliquer ces déficits. Par contre 79 paroisses industrielles du district de Rouen •comptées pour 11 i85 feux en 1770 en accusent 16099 en 1791, différence trop notable pour qu'on puisse l attribuer simplement à la suppression de la classe privilé-
I. Auge: 216. p. 10^: Cliérucl: 222, p. 225; l'rère : 228, p. 38; de Beaurepaire: 249, p. 226.
giée. La concentralion des paysans autour des mécanique» importées par l'agglomération urbaine est le fait démographique le plus saillant à la fin de l'ancien régime. Autour de Rouen même, (iouy, Mauny, Montmain, Moulineaux, Honcherolles-sur- Vivier, Saint-Auhin-la-Campagne demeurés fidèles au ménage des champs voient diminuer leur population, tandis que Cailly, Canteleu, Déville, Grand et Petit-Quevilly, Grand et Petit-Couronne, Maromme, Mesnil-Esnard, Saint-Etierme-du-Rouvray, Sotteville reçoivent un surcroît d'efTectif. Leurs maisons s'emplissent d'une population ouvrière nouvelle et nombreuse, venue des plateaux'.
L'immigration régionale devait encore s'accentuer au xix" siècle. M. Sion a dégagé les causes de l'exode rural. L'irrégularité des conditions du travail, la disparition de l'industrie à domicile, l'augmentation des impôts sur les terres, la modicité des salaires, l'introduction du machinisme agricole, surtout la demande constante de la maind'œuvre dans les usines, toutes ces considérations économiques ont augmenté, dans la Seine- Inférieure, l'émigration des campagnes. La densité de population a d'abord décru sur les terres où l'argile à silex affleure et où les bois sont plus touffus ; aussi est-elle très faible dans la partie rurale de l'arrondissement de Rouen. Au delà de cette grande banlieue, d'où les ouvriers viennent chaque jour travailler dans les usines, s étend une zone relativement déserte où beaucoup de villages n'ont pas plus de 200 habitants. En 70 ans, de i83() à 1906, le canton de Boos a perdu 1 200 âmes, ceux de Buchy, de Clères, de Duclair, i 5oo chacun ; par contre Darnétal, Grand-Couronne, Maromme, Pavilly ont augmenté dans de très remarquables proportions. En t866, la société industrielle estimait le taux de l'émigration au dixième de la population rurale. Sur ce chiffre i 20*' était le fait de
ï. De Beaurepairc: 2I4J, p. 879; Messance: -jG-j, p. i/|0; Milliaud: 26^, p. 3/,o; A. S. I.: G 10, 25a, 353.
ménages. 9 20* de garçons célibataires, 10/20* de jeunes filles. Le but de cet exode n'est donc point douteux. Il se dirige principalement vers les centres industriels, ^oulTre de la main-d'œuvre féminine. Sans doute, toutes les communes ne sont pas également frappées. iNous avons vu que l'hérédité pousse les ouvriers à demeurer dans les hameaux aux environs des fabriques. Mais à l'exception des communes proches des vallées, oii se sont implantées les usines, les autres municipalités rurales constatent chaque année des déficits nombreux dans leurs effectifs. Celloville possédait autrefois plus de 200 habitants ; actuellement, elle en compte go à peine. Les fdeurs à domicile sont partis les premiers, puis les tisserands ; enfin les ouvriers en bretelle et en bonneterie sont descendus sur Darnétal. Il a fallu accoupler le village à Saint-Aubin déserté pareillement et créer une nouvelle commune, Saint- Aubin-Celloville. Pour les mêmes raisons Belbeuf compte
21 pour 100 de ses maisons inoccupées, Mesnil-Ilaoul
22 pour 100, Bardouville 3(1 pour 100, Mauny 46 pour 100, Grand-Couronne 5o pour 100, le val de la Haye 52 pour 100. Ainsi s explique dans 1 arrondissement la longue suite des communes jumelées. Blosseville-Bonsecours, Saint- Aubin-Celloville. Saint-Aubin-Epinay, Saint- Pierre-de-Franqueville, Estouteville-Ecalles, Boscguerard-Saint-i\drien, Claville-Motteville, Martainville-Epreville, Servaville-Salmonville, Carville-la-Folletière, Mesnil-Panneville'.
A Rouen même, le tiers de la population provient de l'immigration départementale, particulièrement des arrondissements d'Yvetot et de Dieppe. Les habitants de la banlieue et de la région émigrent surtout dans le centre de la ville, ils sont employés dans le commerce ; les Cauchois s'installent de préférence dans les 5' et 6" cantons ; les usines les occupent.
I. Sion: .y/0, p. !ii'S, 'i43; Delérue : /%, p. 88; Levasseur: 25;/. III, p. 3ii, 3i5; Turquan: ^yj. p. 206; B. S. indus., 1866, p. 110; A. S. I.: M recens., i83G, igo6.
A celte immigration régionale, il faut ajouter l'apport d'éléments nationaux, conséquence de la situation économique et politique de Rouen. Le fonctionnarisme très développé dans une ville aussi importante, l'armée, et d'autre part les services commerciaux, les assurances, les banques, les transports conduisent dans la cité de nombreux individus venus d'autres parties du territoire. Sans doute, ces migrations ne sont pas définitives. Les exigences de la vie sociale, la distance à laquelle les tient la société très fermée des Rouennais les empêchent de se fixer dans la métro])ole normande. Mais les causes qui les y amènent étant immuables, ils sont remplacés par d'autres habitants de même origine. Leur efiectif demeure à peu près constant si les unités composantes ne sont pas invariables. Les /io/'sams comptaient 2G ôGçjames en 1(^72, 27 806 en 1886, 27 889 en 1906. Ils habitent surtout le centre de la cité.
L'immigration nationale a été surtout accusée au xix*" siècle, l'immigration étrangère, sans être aussi importante, n'est point négligeable. Elle remonte beaucoup plus loin dans le passé.