‹ Rouen; étude d'une agglomération urbaineChapitre 126 sur 168 · I. A. S. \. : M ri'cciis., 190G · texte numérisé non relu

I. A. S. \. : M ri'cciis., 190G

Les Espagnols arrivèrent les premiers. Ils étaient les meilleurs clients des drapiers rouennaiset les fournisseurs des grandes qualités de laine. De bonne heure, ils sentirent le besoin d'envoyer sur place des commis pour traiter de leurs affaires. Par la suite, les privilèges accordés par Charles V aux Castillans attirèrent dans toute la Normandie un grand concours des peuples de la péninsule ibérique. D'abord trafiquants de laines, ou de bois de teintures, ils deviennent importateurs d'épices, armateurs pour la grosse aventure. Simples employés des grands négociants espagnols au xix" et au \\'' siècles, déjà bourgeois au xvi'", les Castillans tiennent le haut du pavé au xvn*^ et au xvni" siècles. Un quartier de la ville leur appartenait, une rue portait leur nom, l'église Saint-Etiennedes-Tonneliers était enrichie de leurs dons ; ils y possédaient des tombeaux. On comptait des Espagnols et des Portugais dans les premiers rangs de la société rouennaise, au chapitre de la cathédrale, au Parlement, à la chambre des comptes, aux consuls, dans les communautés religieuses, parmi les trésoriers des paroisses, les avocats, les médecins. Leurs usages font l'objet de nombreuses chansons de la muse normande, les gestes de leurs héros passent dans nos tragédies. Au xix' siècle, leur nombre a diminué en même temps que leur iniluence économique. Ils ont cédé le pas aux races de 1 Europe septentrionale*.

Leur immigration fut à l'origine de médiocre intérêt. Les envahisseurs des débuts historiques s'établirent surtout dans les campagnes ; ils ne semblent avoir connu les villes que pour les piller. Cependant la chute du pavillon de lloucn, la nécessité pour son haut commerce de recourir aux longs-courriers hollandais ou anglais amenèrent dans la cité, dès le xviii* siècle, une affluence de marins et d'assureurs qui s'établirent et firent souche. Au

I. Audiganiie: i/Ç), I, p. 21; Tarin: i>i>.7, III, p. 281; Bréard : ///, p. 202, 2o3; de Beaurepairc: 247, p. 170; Héron: 2^0, p. ^7-

xviii" siècle l'importation des charbons gallois, les relations commerciales, l'introduction des fdés puis des mécaniques anglaises donnèrent aux Britanniques une nouvelle occasion d'émigrer dans la vieille métropole normande. La construction des lignes de l'Ouest, les ventes des nouveaux métiers de tissage, leur entretien leur a permis de s'y maintenir. Comme étrangers, ils y tiennent le premier rang'.

Les Allemands sont moins nombreux depuis la guerre. L'indiennerie et la rouennerie exigent une perfection de main-d'œuvre qui déroute leurs ouvriers. Ils ont été avantageusement remplacés par les Alsaciens et les Lorrains nouvellement émigrés. Quelques Italiens trouvent à s'employer dans les nombreux travaux de terrassement, toujours fréquents autour d'une grande ville. Les Belges plus rares encore trouvent des occupations dans les grandes fermes du Vexin et dans les manufactures fondées avec les capitaux de leurs compatriotes.

L'immigration étrangère profite autant à la banlieue qu'à la ville elle-même. En l'an 12, le maire de Darnétal attribue l'égalité entre le nombre des femmes et celui des hommes de la commune à la grande arrivée des ouvriers étrangers. En réalité ce sont surtout des entreprises industrielles qui les recrutent, et celles-ci sont plus nombreuses dans le plat pays que dans la cité. Enfin ces nouveaux arrivants se conforment à leurs usages nationaux; ils prêtèrent habiter loin du lieu de travail. Pour ces raisons, Rouen a recensé 862 étrangers, tandis que 962 de ces immigrés sont installés aux environs. Sotteville, Oissel, Darnétal, Maromme, Duclair possèdent de nombreuses colonies".

L'émigration. — Malheureusement, l'émigration diminue les apports de l'immigration. Au moyen âgeet au début

I. Gossclin: sgi, p. 67; A. S. I.: M recens., 1873. a. A. S. I. : L 3O7; M recens., 1881, 1906.

des temps modernes les pertes ont vraisemblablement dépassé les gains. Les hécatombes de Juifs, les artisans chassés par les Anglais et qui se réfugièrent en Bretagne et dans l'Ilede-France, le départ des colons anglais qui par nostalgie retournaient dans leur patrie, enfin et surtout la peur de la peste, tous ces événements firent au \ni' et au xiv* siècles d'importantes trouées dans les rangs des habitants \

Plus tard, l'émigration fut surtout la conséquence de raisons économiques. Louis XI transporte dans Arras dévastée 80 ménages d'artisans. Des bourgeois installent des comptoirs sur les côtes d'Amérique, d'autres s'établissent en Espagne et en Portugal pour y trafiquer des laines et des épices. Par deux fois les ouvriers en draps quittent la cité : une première fois pour fouler à l'eau et chercher dans les vallées des moyens d'existence moins précaires, une seconde fois pour suivre le mouvement social qui portait les drapiers urbains à devenir toiliers en chanvre et en lin sur les plateaux. Saint-Pierre-de-Carville, écart de Darnétal. comptait i/lo feux en i25o, ^63 en 1/497, 636 en 1907. La banlieue augmentait au détrimentde la ville. Enfin si la révocation de lEditde Nantes eut une origine religieuse, ses conséquences économiques furent indiscutables. 7 5oo protestants quittèrent la cité, mais les artisans qu'ils occupaient suivirent le mouvement d'émigration. L'intendant de la Bourdonnaye estime à 20000 le nombre des habitants perdus pour liouen à la fin du xvn*" siècle, du fait des guerres ou de celui de la révocation \

Au siècle suivant, les mouvements humains se manifestent dans le sens inverse. Pendant les premières années, la spécialisation du travail décida la stabilité de la maind'œuvre. La dillércnce était «rrande entre les sortes com-

1. Puiseux: i'^Vy, p. 89, /|0 ; de Foville : ouv. cilé, II, p. 88, n» 2; Frèro: 228, p. xxiii, xxivj B. mun. : Y 2^3, I, p. "6.

2. Gosselin: 2f)i; Noël: 2.'i'i. p. 66; Barabé : l'n. p. 5i; tic Bcaiiropaire: 24fi, p. Sgô, et 247, p. ''iSo; Biaiuiui ; 2i(j. p. ci; A. S. I. .- (J 126 terrier, i64; A. Mat.: H i588".

Levainvili.k. — Ro\icn. 24

inuncs fabriquées, l'inver, par les paysans et les sortes riclies travaillées, toute l'année, dans les ouvroirs corporalifs. Il n'y eut point émigration des campagnes non plus que des villes. Elles furent réduites à leurs propres forces. Mais vers les années 1780, la concentration du travail et linstallalion des mécaniquesdéterminèrent un mouvement d immigration vers les agglomérations urbaines.

A la fin delà monarchie, les mouvements économiques et politiques ont opéré de grands changements dans l'emplacement des hommes. Un grand nombre d'individus déserta la ville pour aller vivre aux champs. Ils y trouvaient une existence moins troublée, plus saine, plus facile. En outre, les traités de Galonné avaient été funestes pour la fortune de Rouen. « Pendant plusieurs années, écrit le maire, il y a eu dans le commerce de cette place une stagnation qui a entraîné la ruine d'un grand nombre de marchands et de fabricants. Ils sont allés chercher fortune à Paris ou ont formé d'autres établissements dans les communes manufacturières, telles qu'Elbeuf, Déville, Saint-Marlin-du-Vivier, Sotteville, Petit-Couronne, Malaunay. C est à ces émigrations de Rouen que l'on doit l'augmentation de ces communes, car les ouvriers ont suivi les patrons là 011 ils trouvaient plus facilement à vivre. » Entln, sur les plateaux, les cultivateurs, privés de main-d'œuvre par le fait des guerres, offraient des salaires très rémunérateurs. Les artisans urbains cédaient à ces sollicitations et redevenaient paysans. Sur i 5oo faïenciers employés autour des fours de Saint-Sever. les neuf dixièmes étaient retournés au ménage des champs. Ces migrations sont, avant tout, régionales. « La Seine-Inférieure, écrit le préfet Savoye-RoUin, n'émigre pas vers d autres départements de l'empire parce qu'elle trouve dans l'industrie ou à son défaut, dans l'agriculture, à s employer facilement '. »

I. Dejcan': sS.'i, p. 3o5; A. S. I.: ('- l'i'i; L M-j; M recens., i79<>, 182 1 f A. Nat. : I'" ^o; F"- II (S.-Inf., a); 1"^*' ^35.

L'émigration cessa sous la Restauration, avec la prospérité des affaires. Seuls, les armateurs établis à Rouen et qui possédaient un comptoir au Havre y transportèrent le siège de leur entreprise, lors de 1 agrandissement du port. Ils y sont restés malgré les efforts de la Chambre de commerce. L'n mouvement plus accentué vers les campagnes se produisit avec la crise de 18O0. Depuis, l'émigration est presque nulle. Les Rouennais sont rares à l'étranger, peu nombreux en France. A Paris, quelques colonies sont noyées parmi les 89 268 habitants de la Seine-Inférieure établis dans la capitale. Elles sont groupées autour de la

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FiG. 22. — ËmiKralion des Rouennais <lans la Seine-Inférieure.

gare Saint-Lazare et s'occupent dans les commerces des hôtels, des vêtements et des bois. Mais le Rouennais ne va guère plus loin. Comme tout Normand, il préfère ne pas s'écarter de son benoît pays. S il quitte la cité, c'est pour demeurer aux environs. 6C)^o individus nés à Rouen sont disséminés dans tout le département : sur ce total, 5 ^58 sont restés dans l'arrondissement à /J5 minutes à peine de la grande ville. Pour la plupart, ce sont des ouvriers célibataires employés dans de nouvelles usines. Les autres émigrants occupent volontiers dans les sous-préfectures du département un petit commerce qui leur donne la sensation si recherchée d être leur maître ; mais les plus nom-

breux reviennent comme rentiers dans un de ces villages du Gaux d'où leurs grands-pères sont partis, leur avoir sur l'épaule. Rarement, ils reviennent à la campagne pour y travailler (fig. 22). Les filateurs et les tisserands se déplacent rarement et c'est seulement dans l'arrondissement d'Yvetoi qu'on les voit revenir. Le taux de 1 émigration est actuellement très faible. L'excédent de l'immigration urbaine est supérieur à 10 pour 100'.

in. — Les variations de la densité.

Les premiers documents concernant la population rouennaise remontent à 1272. Ils relatent l'inspection de& paroisses parleur archevêque, Eudes Rigaut. Auparavant nous en sommes réduits à de pures conjectures. Les nombreuses fouilles faites en dehors et à l'intérieur de la cité peuvent servir de bases archéologiques mais non d& preuves démographiques. Il nous paraît très risqué d'en inférer, comme l'a fait M. Deville, que la population chez les Calètes, au temps de César, était le sixième de la population de 1861 pour le peujile des campagnes, le neuvième pour celui des villes et que Rouen pouvait posséder 10 000 âmes. Développée par les nombreux apports des populations franques, dont les nombreux cimetières ont été retrouvés aux environs, la cité prit cependant sous la domination romaine une importance assez grande pour figurer sur la table de*Peutinger". Par ailleurs, sans balancer les pertes occasionnées par les guerres, les épidémies, lesincendies, les invasions n'étaient pas sans certains avantages. Elles prenaient parfois des allures de colonisation. Après celles desWikings, le pays s'est vite repeuplé. « Les nou-

1. Levasscur: '.'».';. III, p. 828; Ttirquan : -'j4- P- ûtjo, ^^qO; Stalislique: ±'()6, p. 188 et suiv. ; A. S. I.: M recens.., 1906.

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