‹ Rouen; étude d'une agglomération urbaineChapitre 61 sur 168 · Sion : .'il II. p. K)7, i · texte numérisé non relu

Sion : .'il II. p. K)7, i

2. liavissc : oiiv. ciU', Vlil, |nom. pari., p. u'h?; <lf Hcaiiropairo : ;<V',

l'évolution industrielle i8a

Evidemment, la marne abondante dans les couches du Turonien était une matière précieuse pour le feutrage des tissus, et les eaux du Robcc, malgré leur âcreté et leur dureté, étaient éminemment propres pour le foulage et la teinture. Mais d'autres villes étaient semblablement favorisées par les conditions géographiques, et par ailleurs le troupeau de Haute-Normandie fournissait des toisons de qualité très inférieure, insuffisante pour ces draps délicats qui furent la gloire de Rouen. La laine des mérinos pouvait seule produire les draps de belle sorte. Le haut négoce s'employa à les importer d'Espagne et de Portugal. Ainsi, tandis que dans les autres villes drapantes l'ouvroir et la boutique uniquement occupés à manipuler les toisons nationales demeurent dans les mêmes mains, il existe à Rouen des corporations de marchands drapiers qui ne fabriquent point mais qui commanditent en nature, en laines importées, des corporations de tisserands, de foulons et de teinturiers. « Ce fut grâce aux relations d'afTaires des négociants dont 1 activité rappelle celle des cités italiennes et flamandes à la même époque que s'étendit l'industrie du drap » dans la vieille métropole normande'.

La dé[)endance dans laquelle les grands commerçants tenaient la draperie explique en partie qu'elle fut surtout une industrie urbaine. C'est là un fait général dans toute la Normandie. x\ux xiii* et xiv* siècles, Elbeuf produit des draps communs, Louviers des draps fins, Bernay des hures, Rouen des bourracans, Lisieux des bourals, MontiviUiers des droguets, mais on n'a pas connaissance de liibritjues de campagne marchant soit individuellement, soit sous le contrôle des villes les plus proches, comme le fut la manufacture du wiii' siècle. Les toiliers de Montigny et de Saint-Geoiges de Rosclierville sont des excep-

|>. 2t)5; Sion: .Y/,,. ,,. iC/i; A. muii, : drlib., A'^ i533; A. S. I. : C 187,

1. Ouin-Lacroi\ : 208, p. 107; Kiilarl : jj. \^. !\; Sion : .'//o, p. i(Jo ; A. mun. : délib., A'^iSaô; A'^ i53o.

tions spéciales à la manutention du lin et dans la dépendance de Tabbaye de Saint-Martin ; toutefois on ne peut y voir les ancêtres des ouvriers en même temps agricoles et industriels des siècles suivants. D'une part, les cultivateurs peu nombreux n'avaient point assez de main-d'œuvre pour les déi'ricbements et les déboisements plus étendus cbaque jour; d'autre part, l'industrie à domicile est fonction de la petite propriété et les grands domaines empêchaient alors sa constitution. Par ailleurs la diffusion de la fabrication des tissus à la campagne rencontrait des obstacles (( dans le prix d'un métier, dans l'inexpérience des paysans, parfois, dans l'impossibilité de vendre à la ville des produits façonnés hors de son enceinte ». Enfin d'autres raisons inhérentes à la manipulation même des toisons militaient contre la dissémination rurale. L'ouvrier pouvait à la rigueur, sans sortir de sa chaumière, filer, carder et tisser, mais il ne pouvait ni teindre, ni fouler, ni lainer. Pour ces dernières opérations et surtout pour les beaux draps, l'eau était nécessaire; l'accès de la rivière devait être libre, hors du monopole des seigneurs jaloux de leurs dernières prérogatives. Pour des raisons commerciales, agricoles, industrielles la draperie devait être une industrie d'agglomération urbaine, à proximité d'une rivière, près d'un marché protégé par les libertés communales. Rouen répondait admirablement à ces conditions' (PI. X, a).

Cependant, à la fin du xv* siècle, la fabrique rouennaise subit une ôrise. Les causes en sont multiples. D'abord elle trouve de grandes dilhcultés à s'approvisionner de laines anglaises retenues par les manufactures d'Outre-Manche. La matière première atteint sur le continent des prix inconnus jusqu'alors, nli livres au lieu de i6. Au même moment, les artisans rouennais subissent la concurrence des drapiers parisiens et bas-nor-

1. Sioii : V/o, p. iGa, i63; de lîcauropaire : L'^t'>. 569, Oao, 789, 74<'> : Mantoux: ouv. cite, p. 30; Lavissc: ouv. cilé, IV, deux, part., p. i3o.

mands. La clientèle pauvre de la Champagne et de la Bretagne abandonne la place. Enfin lintroduction des tissus de soie, d'or et d'argent conquit de suite la clientèle riche qui s'habillait avec les draps du sceau. « Les grands seigneurs ne soûlaient vèlir de drap de laine et maintenant les seigneurs et autres de petit estât se vêtent de soie'. » Pour conserver intégralement son ancienne production, la ville de Rouen devait transformer son industrie, changer les procédés de manipulation, les accélérer. Mais les drapiers essentiellement conservateurs et routiniers se refusaient à acquérir les moulins hors la ville, trouvant, comme prétexte, « le drap filé à la quelongne et foulé aux pieds supérieur à celui filé au rouet et foulé à l'eau ». Ils préférèrent diminuer leur prix de revient en abaissant les salaires, restreindre le nombre des métiers en exagérant la sévérité des règlements corporatifs, réduire la concurrence régionale en refusant l'accès de la fabrique aux ouvriers Aorsams.

A vrai dire, la lutte contre les artisans forains avait toujours été très âpre. Lors des guerres du xv" siècle, pour interdire tout travail aux drapiers normands réfugiés dans 1 enceinte, les échevins avaient défendu à tout artisan étranger d'exercer son art à moins d'un nouvel apprentissage dans un des ouvroirs de la cité. Plus tard, la dimiimtion de la population fit rapporter ce règlement et l'autorisation de lisser fut donnée aux ouvriers qui pouvaient justifier de faire partie des corporations des villes drapantes et d'avoir subi avec succès un examen devant la maîtrise de Rouen. Mais celle-ci, jalouse de ses anciens droits, se montrait fort sévère. Pour défendre les forains, Henry VI dut donner à tous les drapiers des statuts uniques et un sceau qui portait deux lettres : R (Rothomagensis), F (Forensis). Cependant, dans le but de flatter la haute bourgeoisie rouennaise, les rois de France après la conquête de la Normandie remplacèrent le F par S

I. Sion : :ii(). p. i(J2, i03; A. mun. : «lélib., A'', mars iSyf); janvier 1896.

ig2 L ACTIVITK DE ROUEN

(Sigillum) et rétablirent les anciennes prérogatives. Les forains s'établirent dans la banlieue. Les maîtres se défondaient avec la même vigueur contre leurs compagnons. A la fin du XV* siècle, les chefs-d'œuvre, les droits d'entrée, les faveurs concédées aux fils de patron, toutes ces mesures font de la maîtrise une oligarchie où 1 ouvrier a de moins en moins accès. Il est condamné à travailler toute sa vie sans jamais arriver aux échelons supérieurs de la hiérarchie où seulement l'existence est plus facile. A cette époque un fouleur gagne k sous par jour, un laincur 2 sous 6 deniers, mais le chômage, les amendes répétées pour manquement à une discipline trop rigoureuse, les droits d'aunage exorbitants, laissent au compagnon à peine de quoi vivre. Aussi, malgré les édils qui l'empêchent de sortir de la ville, l'artisan n'hésitet-il pas à quitter la cité pour aller demeurer à Carville, à Longpaon ou à Darnétal. Les subsistances y sont meilleur marché, le travail plus régulier et plus rapide. Les jours fériés sont moins nombreux et la rivière permet d'achever une pièce de drap en 3 semaines, tandis que G sont nécessaires à Rouen. Pour des raisons industrielles, économiques et démographiques, les vallées commencent, dès la fin du xv" siècle, à condenser la main-d'œuvre. L'industrie urbaine émigré insensiblement vers le plat pays'.

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