‹ Rouen; étude d'une agglomération urbaineChapitre 70 sur 168 · I'IAN..HF XII · texte numérisé non relu

I'IAN..HF XII

-i. — am;ikn tissa(;e a viu.eus ecali.t.s (xviu'' sieci.ej La fabni|ue utilise les eaux de la Sainle-Aiistrehertlie.

it- — rSINE .MODEIt.NK A MAltd.MME Elle utilise la vapeur el I eau de lu riïiére de Clcics.

main-d'œuvre rurale. Celle-ci depuis longtemps ne tirait aucune ressource du ménage des champs et vivait surtout des salaires acquis dans le travail du coton. Dès l'établissement des nouvelles mécaniques, la Chambre de commerce « craint que le peuple des fileuses à la main, dépossédé de son gagne-pain ne se révolte , la filature

du colon n'offre plus les mêmes avantages et n'en offrira

^xFilaicwJ, reàirdecu-j ,

2S0 CL âoo- -oy , . , ^ ^.,.

\ a/euiateurj fC ancnireurJ

SflO a. /.OOO 0| , /li/Sn

pha de iOOO- • -® 1 'i^'^-

û à ÎSO — \

250 à Soo cÀTàsa^ei . ireix/l&Sj

500 a iûOO ■ ■ u^Ha^ena, ial/ej.

jRouen SSûO-bbJ

0 à zso yi ^

soo i ,000 ^j'S^'^"^''-*''^'^-^

l'iG. i3. — Rt'partition de l'inclustrie colonnière en 1910. ([ùhcllc, I : 5oo 000).

même plus du tout si on introduit les machines anglaises qui suppléent au grand nombre de bras et les rendent inutiles ». Tout d'abord, on espéra que la jenny de llargreavcs. peu encombrante, remplacerait le rouet dans les campagnes et qu On maintiendrait 1 industrie à domicile tout en accroissant la production. Mais le nouveau matériel était trop primitif pour lutter contre les perfectionnements de la manufacture anglaise. Les appareils du modèle d'Arkwright tenaient beaucoup trop de place ; ils

Levaikvillf..

Ro.

226 l'activité "de ROUEN

étaient incompatibles avec la petite industrie des chaumières. Sur les plateaux la main-d œuvre diminua de 5o pour 100. Le nombre des sans-travail augmenta. Ils accusèrent les nouvelles mécaniques, brisèrent en 1792 les broches de Brisout de Barneville et saccagèrent les nouveaux ateliers de Saint-Severet de Saint-Maclou.\Alorsque l'introduction des mécaniques n'avait causé en Angleterre aucune émotion populaire, parce que les inventeurs des perfectionnements, Watt, Hargreaves, Arkwright, Koy, Crompton sortaient pour la plupart du peuple même, dans la région rouennaise, l'arrivée des muU-jennys fut l'origine de révolutions parce qu'elles étaient importées par Pouchet, de Barneville. de Fontenay, par des bourgeois, des hobereaux, des robins détestés de la population des campagnesTl

Cependant en diminuant les prix de revient, les machines firent baisser celui du tissu. La consommation s'en trouva stimulée. L'accroissement de la demande accéléra le développement de l'industrie et la main-d'œuvre, un moment inoccupée, retrouva autour des broches une place plus grande que jamais. La grande prospérité des cotonnades sous la Restauration augmenta considérablement les salaires. Le travail des enfants de 7 à8 ans fut aussi rétribué que le travail des hommes faits sous l'Empire, alors que la main-d'œuvre manquait. L'accroissement continu des salaires provoqua un rush analogue à celui du siècle précédent, aux débuts de la manufacture. Tous les jeunes gens se firent cotonniers ; les maçons, les charpentiers ne trouvèrent plus d'apprentis ; les petits propriétaires eux-mêmes préféraient se passer des services de leurs enfants et leur acheter un métier, quitte à payer des ouvriers étrangers pour travailler leurs terres. Par ailleurs la séparation exacte des fonctions textiles différencie nettement, dès cette époque, les genres de vie des cotonniers '.

I. Diijardia: i<)o. p. /(S; Lcvasscnr: 204. II, p. 177; Audigannc: 773.

Tisserand, il est resté fidèle à la chaumière de ses parents, sur les plateaux. Il continue à habiter le plat pays, souvent assez loin des nouvelles voies ferrées mais toujours à proximité des routes qui mènent aux usines d'oii il tire les filés. Son travail est libre et régulier. Possesseur de son métier, il est devenu une manière de professionnel spécialisé dans quelques-unes parmi les nombreuses sortes des cotonnades. Toute la famille est associée à son travail. Mais, essentiellement fileurs au xviii^ siècle, la femme, les enfants, les grands-parents sont devenus exclusivement tisseurs. Ils graissent les rouages, préparent les navettes, tendent les trames: ils assurent le rendement maximum du métier paternel. La famille peut à j^eine cultiver le plant autour de la chaumière et si, par ailleurs, pendant la fenaison ou la moisson, elle vient en aide aux fermiers ses voisins, elle est le plus souvent payée en nature, en pommes de terre ou en pommes à cidre.

Le fileur habite les centres urbains. Il est soumis au régime disciplinaire de la fabrique. Il en supporte les crises. A certaines époques, il travaille i5 à i6 heures par jour avec 2 heures de repos pour les repas ; à d'autres, il chôme 2 et 3 mois de suite. C'est un ouvrier essentiellement localisé dans une partie de la fabrication, conséquence de la division et de la rapidité du travail. Son père cl son grand-père faisaient toutes les opérations de la filature, il est simplement cardeur, peigneur, étireur, bobineur, ourdisseur, nettoyeur. Employé avec safemme et ses enfants dans la môme usine, mais dans des parties différentes, il est obligé de manger au cabaret et d'habiter dans la promiscuité des cités ouvrières 011 l'hygiène est déplorable.

A la ville, les âpprêteurs sont plus malheureux encore ;

I, p. 16; Lecointe: igj, p. Sai ; Villermé: 2/4, I, p. i/JS, i5i; Noël: 2.1/^, p. i6a; Noiret: soy, p. 9; Reybaud: 2/0, p. 21, 276; Annu. S. I., 182.3, p. 198; A. S. I.: M crise colonnière; M statis., iS^o, i844; A. Nal. : F' 2 5o3 ; F20 256.

2 28 l'activité de ROUEN

les bouges des quartiers Martainville et Saint-ïlilaire, sans air, sans lumière, sans eau, sont les terrains favoris de la phtisie. La nourriture y est beaucoup plus chère que dans la banlieue ou dans le plat pays. Avec des salaires plus élevés, l'ouvrier vit moins heureux et moins longtemps'.

Mais après la crise industrielle de 1860, la répartition géographique des filatures et des tissages, l'abandon des métiers de campagne, l'établissement des grands métiers mécaniques précipitèrent l'agglomération de la maind'œuvre dans les grands centres industriels au détriment des populations des campagnes. L'étude du recensement de 1906 distingue 3 groupements cotonniers: Barentin, Pavilly sur la Sainte-Austreberthe ; Malaunay, Maromme sur la rivière de Glères ; Rouen sur la Seine. A Barentin seulement, sur 6017 habitants, 2/147 travaillent exclusivement le coton, le reste en vit. Depuis Rouen, Déville, Maromme, Notre-Dame-de-Bondeville, le Iloulme forment une seule rue peuplée, pour la majeure partie, desfileurs et des tisserands occupés aux usines de la vallée. Rouen seule possède 894 appreteurs, i 669 fileurs, Ai 54 tisseurs. Les faubourgs ont été créés par les artisans du coton. La rue Louis-Blanc compte 484 cotonniers sur i i43 habitants ; la rue Préfontaine 33o sur 722 ; la rue Saint- Hilaire 222 sur 552. Le travailleur du coton n'est plus un rural. En deux générations, la transformation a été complète. Les feuilles nominatives du dernier recensement nous permettent de déterminer les origines de ces familles occupées tout entières dans le colon. Le père est né sur les plateaux environnants, la mère dans la banlieue immédiate, les enfants dans la ville elle-même. Pour la plupart, ces groupements sont installés dans les centres ur-

I. Lcvasseiir; :io4, II, p. lO, 89, 282, 357; ^ '"'' d*' Rouen: a.Vtf. p. 261 ; Dujardin: igo, p. 3oa ; Villermc : 3i4. I, p- 18, 9g. l^ù, 1^7, 161 à 168 ; Venedey : .'iiO. II, p. 48i; Sioii: .ï/o, p. 3i^ à 3iG; Aoirct: :>0/. p. i, 40; A. S. I.: M com. indus., i8ô5.

bains, an milieu des cités ouvrières que l'on aperçoit le long du chemin de fer à Saint-Etienne-du-Uouvray ou du haut du viaduc de Barentin. Cependant plusieurs, par atavisme, par désir de posséder une maison à eux seuls,

'■■■■ ®(/ %Houf>jxviJIt

a de 0 à. SO cotonniers

O — 50 . tOO d'

% de 500 à. 1000 cotonniers

^ phtj de 1000 d,°

Routes

Chemins de fer

liG. i'|. — Ri'partilion des cotonniers en l'an III. (Échelle, I : 5oo ooo).

la bicyclette, le chemin de fer ou le tramway aidant, après leur journée passée aux usines de la vallée, remontent le soir sur les plateaux. Certains n hésitent pas à parcourir 20 kilomètres par jour pour satisfaire leur instinct de propriétaire. Sainle-Austreberthe, Bonville, Villers-

23o l'activité de ROUEN

Ecalles, Roumare, Pissy-Poville fournissent la maind'œuvre à Barentin-Pavilly ; Claville, Motteville, Clères, Fontaine-le-Bourg en envoyent à Monville; Houppeville, le mont Saint-Aignan sur la rive gauche, Saint-Jean-du- Cardonnay, Roumare, laVaupalière sur la rive droite alimentent les usines de la rivière de Clères. A Rouen môme les ouvriers forains débarquent chaque jour plus nombreux. Sans doute, il y a échange de main-d'œuvre entre le centre urbain et les fabriques de Petit-Quevilly, Sotteville, Saint-Etienne-du-Rouvray, Oissel. Mais le nombre des trains ouvriers qui descendent chaque matin sur Rouen est infiniment supérieur à celui qui remonte sur la banlieue (fig. i/j, i5).

En dehors des communes proches des centres industriels, les autres villages de la banlieue sont complètement dépourvus de population cotonnière.

Enfin une des caractéristiques les plus intéressantes de la fabrique actuelle est l'importance de la main-d'œuvre féminine. A Rouen même son rôle est resté de premier plan dans la lingerie et dans la confection ; le nombre des ouvrières a dépassé 2^00 en 19 10. Mais même dans les nouvelles usines si spécialisées, les fileuses ont gardé la place qu'elles tenaient jadis dans les chaumières du plat pays. La dextérité de leurs doigts est plus indispensable que jamais pour manœuvrer les fils très ténus. Il n'est pas rare que, dans la même famille, le salaire de la mère soit supérieur à celui du père. Les filles et les garçons sont également rétribués, au sortir de l'école, au début de leur apprentissage. Mais à 18 ans, s'il n"a pas les qualités nécessaires pour devenir contremaître, s'il ne consent pas à être rémunéré comme simple manœuvre, le jeune homme scia remercié; ses mains sont devenues trop épaisses pour manier le coton. La jeune fille au contraire gagnera davantage. Bientôt elle conduira 5oo broches, puis 760; bientôt, elle surveillera un métier, puis 3. puis 5 et même 8. L'exclusivité de la main-d'œuvre féminine présente pour l'industrie môme de très gros incon-

vénients à une époque où la femme se dirige de plus en plus vers les petits emplois du commerce ou de l'administration. L'usine se dépeuple au profit du comptoir.

• de 0 à SO cotonniers © de 500 à lOOO cotonniers

o — 50— 100 of»— ^ pLus de. /OOO d°

e — WO 250 d° Routes

® 250 — 500— d° Chemins de fer

Échelle

0 2 4 6 8 10 i2 Kn

FiG. if). — Réparti lion des cotoniiiors on njio. (Echelle, I : 5oo OOO. Les flèches inrliqiient le sens fies migrations journalières).

Déjà les filateurs onl été obligés d'importer des familles entières, étrangères à la région, pour trouver les ouvriers indispensables au fonctionnement de leur fabrique. Plus de 2 OOO métiers chôment dans la région roucnnaise faute

232 l'activité de ROUEN

de main-d'œuvre. Enfin, celte occupation constante de la femme en dehors de chez elle a été pour beaucoup dans la destruction du foyer familial, dans la multiplication des cabarets, dans le développement de 1 alcoolisme'.

En s'agglomérant, le cotonnier a pris conscience de sa valeur. C'est une force avec laquelle les patrons doivent compter, comme avec la force motrice ou la force des transports. Sans doute ses rapports avec les industriels qui l'occupent sont loin d'avoir la dignité qui caractérise les relations de ses camarades anglais avec leurs employeurs ; sans doute les institutions de prévoyance n'ont pas pris dans les textiles, uuJour de Rouen, le développement qu'elles ont acquis dans le Lancashire. Le cotonnier rouennais est trop individualiste, et il y a trop peu de temps que son grand-père travaillait isolément sur les plateaux pour qu'il ait pu arriver si rapidement à celte perfection d'une classe très évoluée. Cependant, le progrès est sensible. Ce n'est plus une cellule isolée dans le grand mouvement de la fabrication, un rural tantôt cultivateur et tantôt artisan, tel qu'on peut le rencontrer encore dans certaines vallées d'Alsace et surtout dans la Flandre occidentale autour de Courtrai et de Thielt. L'ouvrier du coton dans la région rouennaise forme une classe sociale d'un degré supérieur. Sa destinée s'améliore tous les jours.

Une activité persévérante pour adapter la manufacture aux progrès les plus récents, une volonté constante de renouveler la production, telles ont été les raisons principales de la prospérité industrielle dans la région rouennaise. Jadis, les ouvroirs urbains produisaient exclusivement pour les marchés locaux. Ils imposaient en quelque sorte leurs tissus à une clientèle qui ne se déplaçait guère. La Seine permit aux fabricants rouennais d'étendre leurs

I. Levainville: 202, p. 62 à 6^ ; Monod : 206. p. :ia, aS; Ministère du travail: 3o5 ; A. Gh. G. : enquête ms.

relations d'affaires sur les places nationales et étrangères. Mais le fleuve leur imposait aussi de se tenir à hauteur des moindres perfectionnements. L'industrie était soumise à toutes les conjectures d'un marché large, beaucoup plus variable qu'un marché étroit. La draperie, la toilerie, les cotonnades de Rouen ne gardaient leur supériorité que par la multiplicité et la rénovation de leur assortiment. Par ailleurs, transformant le plus souvent des matières très éloignées de ses ateliers, la fabrique était tenue d'en suivre les évolutions. Le coton des colonies françaises fut successivement remplacé par celui du Levant, celui de la Louisiane, celui de l'Inde, enfin par celui du Texas, de rillinois, de l'Alhabama et celui de la vallée du iNil, et chaque fois, les procédés de manipulation durent varier. Sans doute, quand le rouet était à lui seul toute la filature, le doiglé de la fileuse parvenait sans grands frais à vaincre la difficulté. Mais vint l'époque de la broche et il fallut chaque fois régler les anciens métiers, voire même entreprendre 1 acquisition d un nouveau matériel. Chaque arrêt dans révolution industrielle marquait le commencement de son déclin. La fabrique de Rouen s'appliqua et réussit longtemps à éviter cet écueil.

Page 1