Corneille: i84, p. i53, i03; Beaumonl: i83. p
2. Canonvillc: i8ij, p. 116; Beaumonl: lèt.'i, p. laS, 182, i52, i63, i64; Lecointe: ig8, p. S/jo; A. S. I. : M com. ind., 1888.
La production sest donc encore concentrée. Les maisons qui occupent 8000 broches ne sont point rares, plusieurs en possèdent plus de 100 000. La division du travail indéfiniment accrue par le machinisme, la variété des rouages économiques exigent une étroite dépendance dans les difle rentes parties de la fabrication. Pour la filature seule, le nettoyage, le cardage, le tordage, l'étirage, le bobinage demandent chacune plus d opérations diverses que jadis le travail unique de la fileuse : partant une minutie dans la main-d œuvre qui se paye, bien que la machine paraisse au premier aboid diminuer le salaire. Si les différents organes n'étaient pas en contact permanent, il en résulterait une perte de force et de temps qui réduirait tous les avantages de la combinaison. Enfin la délicatesse des nouveaux appareils, leur précision les forcent à n'employer qu'une même longueur de fibre, qu'une seule espèce de coton, en fait, pour la région rouennaise, les sortes américaines. Pour que des rouages si compliqués ne s'arrêtent point, car l'inertie est leur mort, l'industriel est forcé de constituer des stocks importants de matière première, de s'appuyer sur des capitaux, inutiles jadis quand un même instrument pouvait utiliser toutes les espèces et servir lui seul à toutes les manipulations qui du coton en laine confectionnent le filé, prêt au tissage ' ,
Cette branche de l'industrie cotonnière devait être très éprouvée par la crise de 1860. La cotonnade, tissu du pauvre, est soumise à la loi absolue du bon marché. Aussilêjt que son prix en s'élevant tend à égaler celui de la laine ou du lin, le consommateur préfère achetei' de la toile ou des lainages. C'est seulement lorsque ces textiles sont entraînés vers la hausse par un plus grand débouché que le tissu de coton rentre dans la consommation. D'autre part les commerçants en tissus ont 1 habitude
1. Guincliant : /fy.7. p. 2-; Mantoux : ouv. cite, p. 3o; (Janonville: iH.'t. P- lai ; A. CIli. C : enquête de if)io.
d'avoir de gros stocks. Au moment de la guerre d'Amérique, cette situation était d'autant plus dangereuse que les commissionnaires pressés de se faire de l'argent n'achetaient plus parce que leur clientèle attendait une baisse. Toute la fdière commerciale tendait à arrêter les débouchés de la fabrique. Il se produisit une débâcle sans exemple et absolument paradoxale puisqu'elle eut lieu en pleine disette de matière première. La matière Iravaillée descendit au-dessous de la matière brute. Le kilogramme de calicot à Rouen valut un franc de moins que le kilogramme de coton au Havre. Là encore la fabrique rouennaise montra un esprit de décision remarquable. Ses tissus revenaient 1 2 pour loo plus cliers que les articles similaires d'Outre-Manche. Entre les mécaniques qui produisaient 85oo mètres par an et les métiers à bras qui donnaient 1 5oo mètres dans les meilleures conditions, la partie était trop inégale. Comme jadis les traités de 1786 avaient décidé la disparition de la fdature à domicile, semblablement et pour les mêmes raisons les traités libre-échangistes de 18G0 marquèrent la fin du tissage dans les chaumières. Au moment de la grande pénurie des affaires, les tisseurs modifière^nt leur matériel: de 1869 à 1869 le nombre des métiers mécaniques monta de 6/120 à 85IO^ Ils étaient surtout destinés au tissage des toiles écrucs. Cependant la concentration du tissage n'était pas encore un fait accompli. En 1878, le nombre des métiers à la main dépassait de beaucoup celui des métiers mécaniques (60 000 environ contre 1276/^). Le tissage souffrait de la même rupture d'équilibre qui avait déjà gêné les cotonnades quand les mull-jennys donnaient trop de filés pour les métiers en service ; mais cette fois le phénomène se produisit en sens inverse ; les métiers ne trouvaient pas assez de filés. A celte époque les tisserands de campagne gardent le monopole de la fabrication de la rouen-
I. Sion: :iio, p. 3ig; Gloria: iÇ)n, p. 21, 22; Roussel: 211, p. 4l7; Manloux: ouv. cilé, p. 71, 73, 234; A.. S. I. : M popul., 1886.
nerie et des mouchoirs. Jusqu'en 1886, ils sont encore nombreux aux environs de llouen. Mais, à la suite des traités protecteurs de 1892, l'augmentation du nombre des broclies, l'établissement de fdatures autour d'Yvetot et de Uoubaix permirent aux tisseurs rouennais d'accaparer tous les filés de la région et d'augmenter le nombre de leurs métiers. La fabrique des tissus disséminée entre plusieurs manufacturiers se concentra dans les mains des gros capitalistes assez riches pour acheter les appareils anglais, belges ou alsaciens. La main-d'œuvre des chaumières abandonna le plat pays. Les quelques métiers à domicile demeurés en ville ou à la campagne sont destinés à des sortes très spéciales et dans la dépendance complète de la grosse industrie '.
Pareillement à la filature et au tissage, la teinture quitte le plat pays vers 18G0 pour se rapprocher des cen- Ires urbains. Longtemps la science des couleurs releva plus du tour de main que de la chimie et fut quasi occulte. Les livres des premiers teinturiers contenaient dos procédés fabuleux ; certaines fontaines par exemple avaient le ])rivilège exclusif de faire un noir merveilleux, impossible ailleurs. Chaque fabricant avait sa spécialité ; l'indigo, la garance, le noir ou le bleu. L'apparition des colorants artificiels, les progrès du laboratoire, le développement de l'industrie exigeaient une transformation complète des méthodes de tra> ail et l'acquisition d'un nouveau matériel plus rapide et plus économique. Faute d'être entrés à temps dans cette voie, les teinturiers rouennais perdirent la clientèle nationale qui leur demandait auparavant les quatre cinquièmes de sa consommation. Par manque de capitaux, la plupart des petits fabricants préfèrent fermer boutique. Les maisons demeurées actives gi ace au renouvellement de leurs procédés ont garde la clientèle régionale. Les petits manufacturiers d'autrefois, étroitement
i . Ils produisent surloul des tissus pour les burnous algériens et pour les cliemises genre Oxford.
spécialisés dans une teinte, ont l'ait place aux grosses industries capables de produire toutes les couleurs'.
Cependant la concentration s'arrête à chaque fonction particulière. Il est rare de voir un iilateur à la fois tisserand, teinturier ou imprimeur. Un industriel remplit une fonction, quelquefois les deux, jamais les quatre. Sans doute la réunion dans une même personne des qualités physiques, mécaniques, chimiques, commerçantes nécessaire pour une telle entreprise serait difficile, mais surtout l'extrême concurrence empêcherait qu'elle soit rémunératrice. Dans les alFaires qui se traitent au quart de centime, le producteur doit avant tout faire vite et beaucoup, répéter indéiiniment les mêmes manipulations et le plus rapidement possible. Moins il y a de main-d'œuvre, moins l'ouvrage est compliqué, moins il y a de perte de temps, moins les parties de la fabrication sont différentes, plus l'allaire paye. Une société qui disposera d'un capital d'un million ne le partagera point pour faire de lu filature, du tissage, delà teinturerie, de rimpression ; elle fera l'une ou l'autre parce qu'une seule opération à grande échelle est plus intéressante que les quatre, mais chacune de petite envergure. Par contre un filateur n'hésitera pas à subventionner très largement un tisseur, un imprimeur pour assurer un débouché à ses filés, mais il n'interviendra en aucune façon dans les détails de la fabrication. Il demeurera, bien qu intéressé, cantonné dans sa spécialité. Le machinisme n'a pas amalgamé toutes les branches de l'industrie cotonnière. Sa concentration a laissé distinct le fonctionnement de chaque partie.
Les autres industries rouennaiscs, sans être directement intéressées dans la disette du coton, ont vu leur fortune chanceler avec les traités libre-échangistes de 18G0. Les drapiers d'Elbeuf et de Darnétal furent longs à acheter les nouveaux métiers, à adopter les pièces de grande
1. (lordicr: iSj, p. il\i; Cîuinchaiit: i<j'>,^, 120; Aille de Rouen: r?.)'^". p. 27O, 281.
l'évolution industrielle 223
largeur, à fabriquer les peignés si demandés par la clientèle. Le Nord et le Nord-Est de la France plus actifs prirent en grande partie leur place sur le marché national, Semblablement l'industrie du lin fut obligée d'arrêter un grand nombre de métiers. Par ailleurs les facilités de transport accordées aux produits étrangers par la compagnie de l'Ouest, la faiblesse de leur prix de revient rendaient très difficile la situation de l industrie de la soude, impossible celle de la construction des métiers et des broches. Sur 17 ateliers existant en 1860, ^ demeuraient seulement en 18G9 : aucun ne subsiste actuellement. De même, les verreries, les tanneries, les fonderies de plus en plus concurrencées par la production nationale, gardent à peine une certaine importance sur le marché local'. Le grand effort industriel de la région rouennaise demeure attaché à la transformation du coton.
La concentration industrielle détermina la concentration géographique des textiles. Bien que Rouen et sa banlieue emploient actuellement 36 546 chevaux-vapeur contre SA i chevaux hydrauliques, non seulement les imprimeries et les teintureries, mais aussi les tissages et les filatures sont restés dans les vallées. Souvent les industriels sont demeurés sur les terrains dont ils étaient propriétaires. Un grand nombre d'entre eux se sont contentés de transformer les usines de leurs pères ou de juxtaposer de nouveaux établissements aux anciens. Dans la vallée supérieure de la Saintc-Austreberthe, sur le cours moyen de la rivière de Bapeaume, on peut voir, à cheval sur le cours d'eau, les anciens bâtiments abandonnés, moussus, recouverts de chaume, essentés d'ardoises ou de planchettes, abritant une vieille roue en bois, tandis que les grandes constructions en briques de la nouvelle usine, largement éclairée, surmontée de hautes chemi-
I. Reybaud: sio, p. 278; Lcvainville: 202. p. Go à 62; A. P. et Ch. statistique de la force Indraulique du déparlement.
22^ l'activité de ROUEN
nées, ronflent du bruit continu des dernières broches anglaises. iMais d'autres sont venus dans la vallée qui n'y possédaient aucune terre, guidés sans doute par la certitude d'y trouver le sol moins cher que dans les environs immédiats de Rouen, mais surtout par la proximité de la voie ferrée qui leur apporte à pied dœuvre le colon du Havre, le charbon du Pas-de-Calais et du Nord. Si la filature est demeurée dans la vallée, c'est donc pour suivre le rail. Le tissage mécanique est resté à son début, dans les environs de la filature (PI. XII). Mais les nouvelles usines se sont fondées dans les faubourgs ou dans la banlieue de Uouen. Le tissu peut payer des frais généraux plus' élevés que les filés. D'autre part, les nouvelles installations du port permettent de recevoir les charbons anglais dans de bonnes conditions, le développement des gares de la rive gauche d'expédier plus rapidement la matière ouvrée. Enfin, le centre urbain assure le recrutement facile de la main-d'œuvre délicate des mécaniciens, si nécessaires aux nombreuses réparations des métiers modernes. Cette descente très accusée des tissages vers la vieille métropole normande a entraîné quelques filatures. En général, la voie ferrée, rail ou gare, est donc le seul facteur qui a décidé, à la fin du \ix' siècle, l'emplacement de l'industrie dans la région roucnnaise * (fig. i3).
L'ouvrier. — La conséquence la plus évidente de l'agglomération industrielle fut la transformation de l'artisan des campagnes à ia fois filateur et tisserand en ouvrier urbain étroitement spécialisé dans une infime partie de la fabrique.
L'introduction des mull-jennys dérangeait les habitudes d'indépendance de l'ouvrier des campagnes et restreignait, en de fortes proportions, les quantités nécessaires de
I. Mantoux: ouv. cité, p. 4i6; Corneille: iS4. p. 325; Reybaud : aïo, p. i5; Ducliomin: 286, p. 89; Gerbaux et Schmidl: ouv. cilô, 11, p. ii4, III, p. 599; A. Ch. C: XXXXV; A. S. I. : C 21 50; M an 9, an 12; M statist., p. i'y4, 175.
AINVIIt-F. — //■'