‹ Rouget de LisleChapitre 10 sur 38 · p. 85, Rouqet de Lislc et la Marseillaise · texte numérisé non relu

p. 85, Rouqet de Lislc et la Marseillaise

en appoint des objets de luxe et de brocante. Parmi ces objets se trouvait un lustre estimé à plus du triple de sa valeur.

Ce prêt usuraire et de mauvaise foi révolta Rouget qui, se trouvant un jour dans le salon avec le banquier, lui reprocha son action. Celui-ci, pour toute réponse, lui lança un rire moqueur. Rouget, indigné, lui jeta songanl à la face en lui disant : (c Voilà ce qui revient à un juif qui ruine un honnête homme. »

Le banquier ne répondit point à cette provocation. On dit qu'il devint ministre en 1830. Peut-être pourronsnous arriver à trouver son nom en vérifiant le fait.

C'est le seul acte emporté qu'on peut reprocher à notre poète. Il eut une autre aventure à subir et qui eut pour i lui les plus fâcheuses conséquences.

Le i4 janvier 18!26 il souscrivit au profit de M. Boudousquié, avocat h Paris, une lettre de change pour une somme de 500 francs prêtés amicalement; la lettre de change était payable à soixante-dix jours, le 25 mars, au domicile d'un négociant de Cahors (Lot). Transmise par voie d'endossement, elle fut protestée le lendemain faute de payement. On obtint contrainte par corps. Rouget fut poursuivi comme débiteur et enfermé pour dettes à la prison de Sainte-Pélagie, le 9 juin 1826. Son acte d'écrou porte le n° 4,552.

Depuis, M. Boudousquié fut nommé procureur du roi à Cahors en 1830, et député du Lot en 1834. Dans uiio brochure de quelques pages M. Cornède-Miramont donne les détails de ce procès et stigmatise, comme il le mérite, le persécuteur de l'illustre auteur de la Marseillaise.

Déranger apprit le 19 juin la nouvelle de l'incarcération de son ami. Voici en quels termes il lui écrivit :

21 juin 1826.

« Je viens de chez VOUS, et mali;ré le silence obstiné de vos hôtes, je me suis convaincu que ce qu'on m'a dit il y a deux jours à la campagne n'est malheureusement que trop vrai. Je vous écris donc à Sainte-Pélagie. Je n'ai plus à vous faire de protestations de dévouement. J'entre en matière sur-le-champ.

« Quelle dette a causé votre détention? Est-elle considérable? Répondez-moi positivement. N'allez pourtant pas en conclure que je sache encore par quel moyen vous tirer de là. Malheureusement vous m'avez toujours connu de bonnes intentions et peu de pouvoir. Mais enfin dites-moi d'abord si vous croyez que des démarches auprès du créancier pourraient quelque chose. J'en ferai s'il le faut. Je tenterai d'autres voies, mais il est nécessaire, avant tout, je vous le répète, de savoir pour combien vous êtes écroué.

« Je connais les usages de la prison politique et nullement ceux de la dette. Je crois me rappeler pourtant qu'on ne peut obtenir de permis à la police pour entrer chez les détenus qu'avec leur autorisation. Envoyez-moi donc la vôtre; mon commissionnaire attendra votre réponse dans les guichets.

« J'ai une recommandation à vous faire : ne rougissez pas d'èire détenu pour dettes. C'est à la nation tout entière à rougir des malheurs qui n'ont cessé d'accabler l'auteur de la Marseillaise. Je l'ai crié bien des fois dans les salons de l'égoïsme. Peut-être qu'à la fin un peu de pudeur le fera comprendre aux plus sourds.

(^ Tout à vous de cœur, votre ami,

« Béranger.

<f.P.-S. — Point d'enfantillage; répondez-moi sur-lechamp, rt

Béranger entama immédiatement les négociations, et, h la date du 23 juin, nous en trouvons la preuve dans cette correspondance qui seule nous initie aux malheurs de notre poète :

« Tranquillisez-vous, mon cher prisonnier; je m'occupe activement de votre affaire, et j'espère bien qu'avant deux jours vous serez libre. Je vous l'assure même. Je puis tout au plus me tromper sur le nombre de jours. Vous m'auriez peut-être abrégé un peu de besogne, si vous aviez voulu me dire quel était votre créancier primitif. Quant aux obligations que cela vous fera contracter, ne vous en inquiétez point. Jusqu'à présent cela ne regarde que moi. J'aurais été vous voir, si je n'étais obligé de retourner à la campagne. Je laisse ici quelqu'un chargé de ce qui vous concerne. C'estune personne que vous avez dû voir chez moi ou chez M. Bérard; son nom est Béjot. Si, par hasard, il avait besoin de vous voir, ayez-y pleine confiance, comme en l'un de mes meilleurs amis. Adieu. Du courage.

Le 26, Rouget sortait de Sainte-Pélagie après dix-sept jours de captivité.

Le 27, Béranger lui écrit ;

« Je suis venu passer quelques heures à Paris, et avant de rentrer chez moi, j'ai voulu m'assurer que vous étiez rentré chef vous

« Tout à vous de cœur et d'estime ^ »

llouget, sorti de prison, ne trouva pas encore l'aisance dans la liberté. Il se retira dans un petit hôtel garni du quartier Latin. Il y fut frappé d'une attaque d'apoplexie. Alors, sollicité par plusieurs amis, au nombre desquels se

•1. CoriTspoiiilanco de Bôranger, I. I "', p. 2i5-2>7.

trouvait le général Blein, il accepta enfin de se relirer chez lui à Choisy-le-Roi. dans la demeure modeste qu'il occupait. Voilà donc Rouget retiré à Ciioisy-le-Roi en 1820. C'est un an avant cette année si cruelle pour lui qu'il avait publié son recueil des Cinquante Chants français. Ce recueil se vendait chez l'auteur, passage Saulnier,21, à Paris. C'est probablement le logement qu'il occupait avant d'aller à Sainte-Pélagie. — A Choisy, il vivait en compagnie de la famille du général Blein et de la famille Yoïart.

Déranger, qui veillait avec la plus grande sollicitude sur son ami, lui offrit un emploi modeste par une lettre datée du 27 juillet 182(3... « J'ai oublié de vous dire aussi qu'un de mes amis m'a demandé si vous voudriez prendre un petit emploi qui ne vous donnerait pas trop do peine. J'ai répondu affirmativement et j'ai montré même de votre écriture. Ce n'est point une chose qui puisse se faire en un jour; mais enfin l'homme qui m'a parlé vous porte un grand intérêt et n'oublie pas les gens comme vous. Attendons donc et espérons toujours.

(( P.-S. — J'ai reçu le dernier numéro de la Revue britannique. »

Rouget put-il obtenir l'emploi de scribe qui lui était offert? rien ne l'affirme; mais il faut bien croire qu'il était toujours dans une position précaire, car dans une lettre datée du 24 décembre 1826, Béranger lui dit :

«J'ai regretté de ne m'être pas trouvé chez moi lorsque vous y êtes venu. Je vous avoue cependant que je ne sais ce que j'aurais pu faire pour vous tirer d'embarras, car je suis moi-même très gêné et la nouvelle loi sur la presse pourra bien encore augmenter cette gêne. Bracq (le colonel) m'a promis de me donner, avant peu, les 200 francs; voilà déjà huit ou dix jours passés depuis

cette promesse : j'espère qu'il ne lardera pas inaiiilenant à la remplir. Vous pouvez compter sur cet argent; le tout est qu'il arrive promptement. »

La position de Rouget ne s'améliorait pas : il était toujours en quête d'une position et s'illusionnait toujours sur les moyens de s'en créer une.

« Je ne vous vois plus, lui écrit Béranj^er, dans une lettre à la date du 15 décembre 1827, seriez-vous encore plein de ces chimères qui ne font qu'aggraver vos peines? Le moment n'est sans doute pas favorable pour vous prouver l'intérêt que je prends à votre triste situation, mais cet intérêt est toujours le même, et, je vous le réj)ète, rien n'a pu tendre à le diminuer.

(( Je vous dirai qu'il y a quelques jours, Yiennet a parlé, chez M. Lafitte, d'une souscription qu'on voulait J faire en votre faveur : il a cité Duval, entre autres, comme un de ceux à qui cette idée était venue. On m'a consulté à ce sujet et je n'ai pas laissé ignorer votre position. Que votre amour-propre ne s'alarme pas trop de tout cela. Il y a loin, malheureusement.de l'idée à l'exécution; mais je vous déclare que si la chose peut se faire, dût votre fierté en être blessée, je pousserai à la roue tant qu'il me sera possible.

(( Adieu, doutez moins do vos amis. »

Nous citons cette lettre tout entière parce qu'elle nous montre combien la position de Rouget devenait de plus en plus précaire, combien de personnes s'occupaient de lui et combien peu, en somme, on faisait effectivement pour lui, soit à cause de sa fierté qu'on ne voulait pas blesser, soit enfiu à cause de celte mollesse si fréquente qu'on rencontre dans l'exécution d'une idée généreuse.

t.ouget commençait à désespérer de la fortune, et sa lélicatesse était portée à un tel point, qu'il craignait 'abuser de l'hospitalité si généreusement offerte par le ;énéral Blein.

La souscription annoncée par Déranger n'avait pas Micore eu de résultats ; nous sommes en avril 18:28 et louget, poussé à bout, adressa, à la date du 22 avril, la etlre suivante à son ami Déranger. Elle est datée de ]lioisy-le-Roi :

« C'est bien à regret que je viens encore mettre sous .os yeux et mon triste individu et ses hideuses infirmités. Patience, cher Déranger, celte fois je crois très positivement que ce sera la dernière.

« En acceptant l'hospitalité, que m'a si noblement offerte le général (Blein), j'ai contracté l'obligation de ne point abuser de son amitié, de ses procédés, et de ceux de tout ce qui l'entoure. Le temps pendant lequel je croyais pouvoir en profiter est plus que dépassé : ce serait le comble de l'indiscrétion que de prolonger mon séjour dans cette maison, et fort mal reconnaître cette amitié, ces procédés, que de forcer mon bon général et son excellente femme à s'apercevoir que je suis de trop chez eux. Mille raisons finiraient par les y contraindre. Il est inutile de vous les dire, de vous les répéter : elles sautent aux yeux.

ce D'ailleurs, l'absence totale, aussi complète que possible, des petites ressources iiécessaires, indispensables au soutien de la plus piètre existence, rend la mienne ici désormais impraticable, et, réunie à tant d'autres chagrins plus ou moins poignants, plus ou moins cruels, plus ou moins humiliants, tourmente, agile cette existence de manière à me la rendre insupportable, et tout aussi pénible que si j'avais quelque chose à me repro-

cher, que si j'avais tué père et mère, ce que je n'ai pas fait, du moins que je sache.

« Dans mon effroyable situation, mon cher ami, puisqu'il n'est plus aucun moyen honorable de la changer, de la modifier, ou que, s'il en existe quelqu'un, fût-il à ma connaissance, le temps et toutes choses me manquent pour atteudre qu'il se réalise, quel parti me reste-t-il à prendre ? Un coup de pistolet, je n'ai pas de quoi en faire les frais. La rivière, c'est ignoble, ou, pour parler sérieusement, l'un et l'autre et tout ce qui y ressemble, répugnent à des principes qui m'ont constamment soutenu contre les tentations multipliées d'y avoir recours, et qui, si je le puis, me soutiendront jusqu'au bout.

« Je ne vois qu'un moyen de les concilier avec les circonstances extrêmes qui m'affligent, et auxquelles je n'ai plus à opposer qu'un dernier acte décourage : celui d'en revenir à mon ancien projet de m'en aller à travers champs, tout droit devant moi, jusqu'àce que mort s'ensuive. La fatigue, la faim, le désespoir peuvent aussi devenir des ressources. Je crois fermement qu'un véritable homme de cœur ne doit pas se tuer, mais il lui est permis de se laisser mourir quand il ne peut plus vivre.

« Ainsi donc, cher Déranger, ma résolution est décidément prise et s'exécutera un peu plus tôt, un peu plus tard, mais sous peu de jours. J'ai dû vous en prévenir, soit pour couper court aux démarches que vous avez commencées en ma faveur, ce qui, désormais, serait sans objet, soit pour ne pas vous laisser sur mon compte dans une incertitude que l'intérêt dont vous m'avez donné tant de preuves rendrait pénible et désagréable, soit enfin pour vous prier de rendre témoignage, en temps et lieu, de la constance avec laquelle j'ai supporté jusqu'au bout les tribulations les plus cruelles, les plus antipathiques avec l'àme que le ciel m'a donnée.

« Soyez aussi le dépositaire et rinterprcte de mes sentiments et de mon alTectueuse reconnaissance pour ceux de vos amis dont vous avez suscité la bienveillance en mafaveur. Vous pensez bienquejemetsM.X...,sa femme en première ligne. Quand vous verrez mon bon général... et pour vous aussi, mon cher ami. Il n'y a stoïcisme qui tienne. Ma tête se trouble, mon conir se serre, mes yeux se mouillent en vous disant adieu; mais je vous le dis.

« .J'oubliais de vous dire que je quitterai Choisy sans faire part au général de mes intentions : vous savez que ce ne doit pas être autrement. »

Béranger ne reçut cette lettre désespérée que le 25 avril au soir. Le lendemain, il écrivit deux lettres, l'une à Rouget, pour le détourner de son projet s'il en était temps encore, l'autre à un ami commun, M. Montaudon, pour le prier de presser la souscription projetée.

Voici ces deux lettres :

.' 26 avril 18-28.

« Monsieur Rouget de Lisle,

« Je reçois, le 25 au soir, votre lettre du 2'2. Je crains que vous n'ayez mis à exécution la funeste idée de quitter la maison où l'amité la plus généreuse vous a recueilli : si ma lettre vous arrive à temps, au nom de Dieu chassez cette idée de votre pauvre tête : nous touchons peut-être à un moment plus heureux pour vous. Si rien de ce qui a été projeté ne s'achève, il ne s'ensuit pas qu'il n'y ait plus d'espoir, on n'a point assez essayé pour ne pas compter encore sur la réussite. Les occupations électorales S le trouble des affaires financières, tout a contri-

1. Celles qui ont nommé la Chambre qui f.it ilis= mie en 1829, comme le fut celle de ISTr.au 25 juin 1877.

hué à mettre obstacle aux desseins formés par ceux qui vous portent l'intérêt qui vous est dû à tant de titres. Moi-même, surchargé de négociations pour Pierre et Paul, moi, à qui l'on croit plus de crédit que je n'en ai réellement, je n'ai peut-être pas fait ce que j'aurais pu et voulu faire. Je me reproche de ne pas toujours mettre assez d'insistance dans les demandes que j'adresse. Patientez encore, ce courage me viendra et mes amis m'aideront, du moins j'ai tout lieu de l'espérer.

« Adieu, je vais m'occuper de vous; pour Dieu, patientez ! »

L'autre lettre, à M. Monlaudon, est aussipressanle :

(( Mon cher Montaudon, je vous prie de mettre sous les yeux de M. Lafitte la lettre ci-jointe, que je n'ai malheureusement reçue qu'hier soir, quoiqu'elle soit datée du 2'2.

« Je viens d'écrire à ce malheureux Rouget de Lisle et au général Blein, chez qui il habite, pour l'empêcher, s'il en est temps encore, d'accomplir son funeste projet.

ft Plusieurs personnes se sont réunies pour faire, en sa faveur, une souscription qui pût le tirer de sa déplorable position; mais je crains bien que le secours se fasse trop attendre. L'espoir que j'en avais conçu m'a seul empêché de parler de Rouget de Lisle à M. Lafitte *. Je sens bien qu'il ne convient pas qu'on ne s'adresse qu'à lui, comme cela arrive toujours; mais la circonstance est pressante. Mettez donc cette lettre sous ses yeux le plus tôt possible. »

Les démarches de Déranger, soit directes, soit par intermédiaires, ne furent pas vaines, et le sort de Rouget,

1. Ua écrivait de trois manières le nom de Roiig:et, comme on l'a pu voir; la vraie est Rouiret de Lisle.

sans être assuré contrela misère, fut pour quelque temps soulagé, mais médiocrement cependant, comme l'atlesle la lettre citée déjà à la date du IG novembre 1829.

La lettre de Rouget de Lisle à Béranger attestait un profond désespoir, elle fait époque dans la vie de notre auteur. Nous avons saisi ce sujet pour le joindre à une série d'études que nous avons commencée surles grands hommes qui ont eu à souffrir soit de la malice humaine, soit de circonstances malheureuses qui ont attristé leur existence.

Peut-être nos lecteurs éprouveront-ils quelque émotion à suivre avec nous Rouget de Lisle mettant à exécution son funeste projet et courant à la mort à travers les champs qui avoisinent Choisy-le-Roi. La scène se passe dans un des villages qui environnent Choisy. Béranger est à la recherche de son malheureux ami.

{Scène du^h avril 1828) DÉSESPOIR DE ROUGET DE LISLE

« Un homme a dû passer, Tair morne, soucieux,

« S'avançant à grands pas, des larmes dans les yeux,

< Voûté *, trapu de corps, de moyenne stature,

€ Cheveux épais, roux, courts, sans barbe, et la figure

« Au nez accentué, respirant la fierté,

« Jetant parfois au vent le mot de liberté.

«: Un feutre aux larges bords ; une ample redingote

« Couvrant presque le bas d'une large culotte.

« Ah ! de grâce, messieurs, ne l'avez-vous point vu ?

« — Attendez!... si, je crois, nous l'avons aperçu

« Traversant cette place et gagnant la campagne

'■ Marchant comme un proscrit que la honte accompagne.

il) Los deux sœurs de Roug-et avaient iino tendance à la gibbositi'.

« Chacun le regardait; mais il ne voyait pas

« Que des yeux curieux s'attachaient à ses pas.

« Deux passants l'ont croisé depuis peut-être une heure.

« — C'est triste, disait l'un, triste un homme qui pleure. »

« — Oh ! c'est lui, c'est hien lui, messieurs, c'est un héros,

« Qui se laisse mourir pour trouver le repos.

« L'ennui, la pauvreté conseillère mauvaise

« Ont désolé celui qui lit la Marseillaise.

« Car c'est Rouget de Lisle ! Ah ! messieurs, hàtez-vous.

« Rouget mourant de faim ! Quelle honte pour nous! »

A ce nom glorieux on tressaille, on s'empresse.

On s'informe, et chacun pénétré de tristesse

A bientôt renseigné le chercheur anxieux.

« Rouget, mourir de faim ! ô penser odieux ! »

On commente le fait, on se parle à l'oreille.

Pouvait-on supposer affliction pareille !

0 poète où sont donc tes sublimes accents !

— Quelques cents pas plus loin une troupe d'enfants

Agités, comme on est quand quelque chose effraie,

Regardaient en tremblant à travers une haie.

« Messieurs, un homme est là gisant, on croit qu'il dort.

« — Non, non, répond l'un deux, moi, je crois qu'il est mort. »

On l'entoure aussitôt, on l'appelle, on le tire,

Mais il reste insensible, accablé sans mot dire.

Il a le souffle encor. « Courons au médecin !

« — J'ai pour le soulager un tout autre dessein.

« Si le corps est souffrant, l'âme l'est davantage, t

Repartit l'étranger en baisant son visage.

Puis, lui prenant les mains, il chante à demi-voix

(jC chant qui nous soutint pour combattre les rois :

« Amour sacré de la patrie, Conduis, soutiens nos bras vengeurs.

Liberté, liberté chérie, Combats avec tes défenseurs ! »

Soudain le mort renaît, entrouvre sa paupière, Il est tout ébahi de revoir la lumière.

Puis, reprenant ses sens et s'essuyant les yeux :

« Quoi, ]e ne suis pas mort ! Est-il possible, ô Dieux !

c Quoi, c'est vous, Béranger, qui me rendez la vie !

c Comment, pourquoi, par qui, ma trace fut suivie?

c Ah ! que ne pouviez-vous me laisser expirer !

« D'un sort dont je rougis j'allais me délivrer.

€ Sans me tuer, pourtant, j'aurais cessé de vivre;

« J'échappais aux tourments qui semblent me poursuivre,

c Repoussé parles miens, al)andonné du sort,

« Pour fuir le déshonneur je courais à la mort. » —

« — Rouget, le désespoir doit fuir une grande âme.

« Que la sainte amitié pour vous soit un dictame,

« Un douK palliatif, un baume souverain,

« Qui cicatrise aussi votre profond chagrin.

« La France fut ingrate et la gloire française

« Oublia trop Rouget qui fit la Marseillaise.

« Comme nos libertés vos chants sont immortels,

d Rome vous eût jadis élevé des autels.

« Allons, relevez-vous, surmontez voire peine,

« Confondez, en vivant, l'ingratitude humaine,

€ Lâche est le désespoir. Pour notre honneur, enfin,

c Rouget ne peut mourir de honte ni de faim. » —

La foule grossissant pleurait, ne pouvait croire

Que fut si malheureux un homme dont la gloire

Aida par un élan la Révolution,

Soutint, dans ses combats, la grande nation

Qui brisait ses liens, proscrivait l'esclavage,

Et qui mettait un frein aux lois du moyen âge.

Chacun se découvrit, admirant à la fois

Le chantre des combats, le chansonnier des rois.

Chacun se demandait pourquoi l'indifférence,

Trop souvent est le lot, la seule récompense

Du chercheur, du poète ou du méditateur

Qui lutte par l'esprit pour le commun bonheur.

Pour l'homme supérieur la routine est marâtre :

Alors on rappela Gilbert et Malfilâtre,

Hégésippe Moreau, leur sort, leur sort brutal,

Qui leur donna pour gite un lit à l'hôpital.

Puis, remontant le cours des fastes de l'histoire,

On rappela des noms chers à toute mémoire,

Partout, au nom du ciel, des crimes consommés

Sur des hommes de cœur justement renommés !

Dolelou Palissy, Galilée ou Socrate,

A leurs persécuteurs infligent un stigmate.

Qu'ils nous servent d'exemple, hélas ! corrigeons-nous.

Trop souvent, pour les sots, les sages sont des fous ' I

Vous, fourmis aux écus, en faisant vos recettes, Pour l'artiste dîmez, dîmez sur vos cassettes, La cigale a son rôle, et ses puissants refrains Stimulent votre cœur ou calment vos chagrins.

Ou réelle ou fictive, celte scèue n'en retrace pas moins la triste situation de notre héros, et la bienveillance inépuisable de Déranger, dont la vie a été une série d'actions louables, désintéressées, marquées au coin si précieux de la modestie et de la bonté s'exerçant sans ostentation.

Nous retrouvons la trace des relations de Rouget et de Déranger à la date du 20 août 1829. Dans toutes nos recherches le chansonnier est jusqu'ici le seul par la correspondance duquel nous connaissons la fin de la vie de l'auteur de la Marseillaise -.

Au 20 août 1829, Déranger n'avait plus qu'un mois à faire de la prison à laquelle il avait été condamné :

a Dix mille francs, dix mille francs d'amende. Dieu, quel loyer pour neuf mois de prison. »

Même du fond de sa prison. Déranger faisait toujours

1. Ccranger, Correspondance, t. II, p. 13'i. — « Les sages m'ont également accusé de folie sous la Ueslauration. »

2. Un autre a été aussi son bienfaiteur. Nous en parlerons plus loin.

du bien. Aussi, aujourd'liui que Déranger n'est plus, que Mai'chaniry, sonaccusateur acharné, est mort, aujourd'liui que riiisloire peut prononcer en dernier ressort, pouvons-nous juger avec toute impartialité ces hommes d'un âge de lutte, où la partialité des prcMres de Thémis (pardon de l'expression), n'avait d'égale que la fureur onctueuse des prêtres de Loyola. Et puisque nous avons reproduit une scène se rattachant à l'histoire d'un grand homme malheureux, nous coiupléterons l'étude en reproduisant les souvenirs d'un grand poète persécuté.

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