BERANGER ET SON PERSECUTEUR
Le penseur qui parcourt tomheaux ou cimetière, Où les débris humains, transformés en poussière, Aux plantes de la terre offrent un aliment; Ou, s'cchappant en gaz, forment un élément Qui devient tour à tour un insecte, une rose, <]ar au fond tout renait et se métamorphose, Le penseur, repoussant la banale oraison. Semble grandir son àme et mûrir sa raison. Sans d'abord regarder la mort comme un refuge, D'un œil calme et serein il voit, il compte, il juge 11 est sur la limite où commence la mort. Où s'achève la vie, il touche au sombre bord Où l'abime s'entr'ouvre, où l'infini commence, Où ne peut pénétrer ni regard ni science. La mort suit le terrain des générations, Exploité par la peur et les religions.
La mort nous ouvre-t-elle une nouvelle route? On ne peut le prouver. On y croit ou l'on doute; On en parle, on y songe, au fond on n'y voit point. Jamais aucun flambeau n'éclairera ce point.
J>.i foi porte un buiulcau, mais la raison, pour croire, Veut sentir ou toucher, repousse l'illusoire. Le doute est plus logique. Aucun mort revenu jN'a pu nous renseigner sur ce point inconnu. Vivons donc sagement, sans terreur, sans tristesse; On le peut, on le doit en cliercliant la sagesse. Pour nous guider jugeons par des comparaisons; L'histoire du passé nous fournit des leçons; L'histoire va sonder tombeaux ou cimetières, Les exemples humains lui prêtent des lumières.
— Or, plein de ces pensers graves et sérieux. Sondant tout à la fois et la terre et les cieux, Cherchant pour mon esprit réponse qui lui plaise Je promenais mes pas dans le Père Lachaise.
— Par un temps calme et pur, avez-vous, par hasard, Du pied de sa chapelle étendu le regard
Sur l'immense Paris et vu, par la pensée,
La fièvre de la foule en son sein condensée?
Avez-vous réfléchi sur ses agissements ?
Tout y grouille à la fois, les plus bas sentiments,
L'égoïsme, l'orgueil, la honte, la colère.
L'ambition que rien ne saurait satisfaire :
Sous des habits dorés des cœurs faux et méchants.
Parfois sous des haillons des cœurs riches et grands, j
Mais partout le finaud allant, coûte que coûte,
Ecrasant ou rampant pour se frayer la route;
Obtenant par faveur des places ou des croix,
Mentant pour parvenir ou mendiant des voix :
De ces hommes enfin que la fortune embauche.
— Je quittai la chapelle et descendis à gauche, Chargeant de mon dédain tout ce monde avili, Quand je vois tout à coup le nom de Marchangy*.
« Un serpent (Dieu ! ce mot me rappelle « Marchangy qui rampa vingt ans),
•1. Le tombeau do Marcliangry se trouve dans le cimetière du Père Lacliaise, le premier à i^auclic, quand on descend vers la porte d'entrée, en partant de la chapelle et en la laissant derrière soi à droite. C'est une colonne brisée.
« Un serpent qui fait peau nouvelle
€ Dès que brille un nouveau printemps,
« Fond sur nous, triomphe et nous livre
« Aux fers dont on pare la loi.
€ Sans liberté je ne peux vivre,
« Pauvres pêcheurs, priez pour moi. J
— Ils sont morts tous les deux, le juge et Taccusé, Au jugement public chacun est exposé.
Contre qui va tonner le vrai réquisitoire? Devant le jugement qu'enregistre l'histoire Te voilà, Marchangy, flétri comme un serpent Oui rampe, bave et mord, à l'aspect repoussant. Et malgré tes écrits savants, profonds peut-être. Personne désormais ne cherche à te connaître. ïu dois à la chanson, tu dois, comprends-tu bien. De rester quelque chose... un mauvais citoyen! Tu dois à liéranger de survivre à toi-même. 11 a lancé sur toi son plaisant analhème; Et te voilà flétri, Marchangy le Gaulois^, Toi qui, pour condamner as torturé les lois.
— Hugo flétrit ainsi les hommes de l'Empire. Puissants et chamarrés, ils ont bien pu sourire, Mais leurs noms resteront cloués au pilori, Ainsi que Iléranger y cloua Marchangy;
Juges s'avilissant aux commissions mixtes
Et prenant au hasard pour compléter leurs listes;
Proscrivant laboureurs, artisans, citadins;
Leur faisant un grief d'être républicains.
Quand ils devaient plutôt les sauver, les défendre,
Les venger au besoin, ils les auraient fait pendre.
Si pendre était permis. L'exil et la prison
De ces hommes de cœur ont eu bientôt raison.
— Messieurs, vous qui portiez la robe rouge ou noire, Vos noms seront flétris aux fastes de l'histoire,
1. Marchangy a écrit l'Histoire des Gaules, ouvrage d'une certaine valeur. C'est de là que Déranger l'appelle le Gaulois.
Béranger en prison, Hugo dans son exil
Ont eu le cœur plus ferme et Tesprit plus subtil.
Auprès de leurs grands noms, que sont donc vos grimoires
Et le fatras pompeux de vos réquisitoires?
(Juand un Laubardemont prend, accuse et punit,
On le raille, on le hait, l'histoire le maudit.
— Voici les résultats : d'une part l'infamie
De l'autre le martyr et l'auréole amie.
Ils viennent d'Apollon les traits que nous lançons.
Juoes de l'avenir méditez ces leçons ! ! !
Comme l'autre pièce, celle-ci a sa moralité.
Puisse l'exemple de Rouget faire ouvrir le cœur àj ceux qui le ferment trop complaisamment à tous les] sentiments généreux.
C'est donc de la Force que Béranger écrivit à Rouget, à la date du 20 août 1829.
Comme celle lettre et toutes celles qui concernent Rouget de Lisle contribuent à bien peindre notre poète," on pourrait dire nos deux poètes, nous la reproduisons tout entière malgré sa longueur :
« Depuis la réception de votre lettre il s'est passé tant de choses, que vous aurez conçu pourquoi je ne vous ai pas répondu plus tôt. Vous semblez me rappeler une promesse faite de vous écrire; je ne croyais pas vous l'avoir faite; mais je passe condamnation.
« Quant à votre affaire, vous sentez combien, dans ce moment, il est difficile de rien mener à bout.Bérard' est parti pour deux mois, il y a déj:i quinze jours. Mais je vous ai déjà dit que ce projet de récompense nationale dont vous me parlez, n'est, en définitive, qne l'application en grand de ce qu'on a fait pour vous établir un petit revenu. D'après les difficultés que cette souscription ren-
•1. M. Bcrai'd était président de la Société des forges et fonderies d'Alais.
tdiU'C, jugez de ce que cela deviendrait sur une plus rande échelle. Il n'est pas jusqu'à la publicité qui emlécherait beaucoup de personnes de concourir à cette l'uvre vraiment patriotique, et digne d'une nation qui lurait un peu de mémoire. Renfermons-nous donc, jusju'à un meilleur temps, dans le petit cercle où nous avons iianœuvré, sauf à l'étendre aussitôt que ([uel qu'un de lous en trouvera l'occasion.
« Que ces réflexions, que je crois vous avoir déjà faites, l'augmentent pas vos inquiétudes; voilà ce que je souhaite jien. Je ne suis pas consolant autant que je voudrais l'être ; mais j'ai ma propre expérience qui m'éclaire pour ce qui ous regarde. Voyez les choses comme elles sont, mais ne les aggravez pas. Demain, peut-être, quelque ressource nouvelle viendra s'offrir à nous.
« Je ne suis pas sans chercher, comme vous pouvez bien le croire, et peut-être trouverai-je enfin.
a Calmez donc votre imagination, et quant aux maux réels et présents, croyez qu'ils m'affligent pour vous presque autant que vous-même.
<L Vous me parlez de Lafayetle dans votre lettre, comme si vous ignoriez qu'il est parti pour l'Auvergne peu de jours après la clôture des Chambres. Il n'y a personne à Paris maintenant, que les ministres, la canaille et les prisonniers. C'est là parler en véritable homme de cour : qu'en dites-vous? Je voudrais bien vous envoyer voire OfheKo, mais je ne sais comment m'y prendre pour cela. Il me serait plus facile de l'envoyer à Meyerbeer si je savais son adresse. Cependant, un de ces jours, j'espère vous le faire parvenir. Ma santé se rétablit. Un régime très rigoureux m'a tiré d'affaire. Me voilà sous la main de M. Mangui (nouveau préfet de police). Heureusement que je n'ai plus guère qu'un mois à passer eu cage. Il faut toutefois payer mon amende, et c'est un
autre chien à fouetter. Mon cher ami, les embarras se succèdent dans le monde; et, sans souffrir autant que vous, on peut avoir beaucoup à soufTrir.
« Adieu. Du courage s'il est possible, et un peu de santé, s'il plaît à Dieu. »
}seuf jours après celte lettre, Déranger recevait de M. Guillebert, receveur de l'enregistrement, un billet doux par lequel il le priait d'avoir à payer à son bureau, dans le courant de la semaine suivante, la somme de 11,090 fr. AS c. pour l'amende et les frais auxquels il avait été condamné par jugement du 10 décembre précédent. On le menaçait même d'agir par voie judiciaire et contrainte.
Ces tribulations n'empêchaient point notre chansonnier de s'occuper de toutes les personnes qui avaient besoin de lui, particulièrement les hommes de lettres malheureux, et Rouget était de ce nombre.
Dans les premiers mois de 1830, Rouget fit une chute : « ... soignez-vous bien, lui écrit Déranger, et dorénavant regardez mieux où vous mettez le pied; » et plus loin : « ... j'ai lu votre opéra; il me semble trop bien l'ail, trop bien écrit, trop bien pensé. La lecture m'a fait un vrai plaisir. Je n'ai qu'une critique à faire. Je trouve qu'Othello devient jaloux trop subitement; il mo semble (ju'un chant où il eût repoussé ce sentiment par de tendres souvenirs, mais où, presque par refrains, la jalousie se fût fait entendre comme malgré lui. eût été mieux en situation et eut surtout fourni au musicien un motif plus original.
« Je vous soumets l'observation, faites-en le cas qu'elle mérite.
« Présentez mes respectueuses amitiés à M. le général Dliin. »
A cette époque, Rouget vivait donc toujours avec son généreux hôte. Ses idées politiques étaient à la rébellion contre les tendances rétrogrades des ministres et du roi, les sentiments patriotiques et libéraux se développaient, on se rappelait les souvenirs de la grande Révolution, on se rappela Rouget.
Un grand artiste, aux idées larges et républicaines, David d'Angers, marié à la petite-tille de Laréveillère- Lépaux, aussi républicaine que lui, David fit un médaillon représentant notre Tyrtée. Déranger le lui apprend dans une lettre datée du 2 juin 1830 :
«... Vous saurez ou vous savez que David a fait, d'après vous, un très beau médaillon en marbre, grande dimension. Cet artiste, qui a autant de générosité que de talent, et qui doit, mieux qu'un autre, sentir le prix des illustrations patriotiques, vient de mettre ce médaillon en loterie à 20 francs le billet. Nous nous occupons de les placer. Or, David veut que toute la somme vous soit remise. Vous n'aurez d'obligation qu'à lui, puisque chaque preneur de billet aura la chance de devenir possesseur d'un beau morceau de sculpture. Quant à David, c'est un homme dont on peut être l'obligé, je vous l'assure. Je vous engage même à lui écrire d'avance, pour le remercier de cette honorable action. Il demeure rue de Vaugirard, numéro 20.
« Si nous plaçons promptement ces billets, vous aurez enfm de quoi renouveler cette maudite garde-robe qui s'en va toujours trop- vite pour nous autres pauvres diables; car je me rappelle le temps où je n'avais qu'un pantalon, que je veillais avec un soin tout paternel, et qui ne m'en jouait pas moins les tours les plus perfides. Il est vrai que j'avais un talent qui vous manque, j'en suis bien sûr : je savais faire des reprises, rattacher des
— Oi —
boutons. Ce que c'est que d'être dune liiniille de tailleurs! Vous n'avez pas reçu une si bonne éducation, il vous faut du neuf. Eh bien, j'espère que vous en aurez avant peu... »
« P.-S. — J'ai enterré hier le dernier président de la République. »
Juillet arriva et avec lui les colères populaires accumulées contre la royauté. Les chansons de Béranger avaient mûri les idées.
« Mon bon roi vous me le paîrez, »
avait-il dit. Le fait se justifia.
La Révolution de Juillet fit revivre la Marseillaise. qu'on chanta partout avec enthousiasme. On s'attendait à la guerre avec l'Europe et la Marseillaise allait de nouv^eau jouer son rôle immense.
Léchant de la grande Révolution rappela à la mémoire de la France le nom de son auteur.
Il était ignoré de presque tout le monde, très peu d'hommes connaissaient ses angoisses, sa misère, son désespoir. Il en est de même encore aujourd'hui, et c'est ce qui nous a déterminé à donner tous ces détails sur cet homme illustre, dont le nom est inséparable du succès de nos armées de Valmy, de Jemmapes, de Fleurus. L'histoire n'est jamais bien connue des contemporains, les do cuments s'accumulent, les passions s'apaisent et la vérité se fait jour enfin, elle porte ses fruits, le temps les mûrit.
On apprit que Rouget vivait encore. Le célèbre Nourrit chanta la Marseillaise à l'Opéra, et une souscription y fut décidée par acclamation. Une délégation fut chargée de porter l'offrande à Rouget de Lisle, « qui refusa dignement, )) dit Poisle-Desgranges *.
« — Vous oubliez, dit-il, les veuves et les blessés de Juillet... Il y a plus malheureux que moi. »
Parmi les hommes qui avaient lutté avec le plus d'ardeur et de succès contre la cour de Charles X et qui, par conséquent, avaient eii la plus grande part dans le triomphe de la Révolution de 1830, figurait en première ligne Déranger, dont les chansons et les poursuites judiciaires avaient surexcité au dernier point l'opinion publique. Aussi, ne pouvait-il être oublié.
Mais Déranger, toujours dévoué pour les autres, profita plus pour ses amis que pour lui-même de la situation qui lui était faite. Peu de temps après la Révolution un aide de camp de Louis-Philippe fut chargé de s'informer de la position du chansonnier.
« Demandez-moi ce que vous voudrez, lui dit-on, le roi vous l'accordera. »
Déranger ne demanda rien pour lui, mais il sollicita pour Rouget de Lisle une pension de 1,000 francs qui lui fut accordée sur la cassette même du roi, et l'envoi du brevet fut accompagné d'une lettre dans laquelle il était écrit : « L'Hymne des Marseillais a réveillé dans le cœur du roi des souvenirs qui lui sont chers; il n'a point oublié que l'auteur de ce chant patriotique fut l'un de ses camarades d'armes. »
Cette première pension était de 1,000 francs. Déranger la regarda comme insuffisante et plus tard il travailla et réussit à la faire augmenter.
Les amis de Rouget faisaient, de leur côté, leurs efforts pour rendre au poète de Montaigu les honneurs qu'il méritait, et le général Dlein demanda et obtint pour Rouget la croix de la Légion d'honneur.
Rouget refusa d'abord, sous prétexte que Déranger luimême n'avait pas obtenu cette distinction; mais Déranger avait résolu de n'en accepter aucune.
« La fleur des champs brille à ta boutonnière, Mon vieil habit, ne nous séparons pas. »
Il le prouva plus tard, quand on voulut lui donner la décoration de Juillet.
(( Vous savez, dit-il à M. Joseph Bernard, comme j'aime les honneurs et les décorations : j'avais jusqu'à présent tout esquivé avec assez de bonheur. Eh bien, mon cher ami, on veut me donner la croix de Juillet. J'ai écrit à la commission pour prouver que je ne la méritais pas, quoique je tinsse à honneur qu'on eût bien voulu penser à moi; mais on m'assure que ma réclamation a été écartée. Je vais donc être enrubanné. Que les hommes sont bêtes ! »
Béranger repoussa donc la démarche faite au nom de Rouget de Lisle, et cependant tout en refusant il avait à cœur de voir Rouget de Lisle décoré. L'auteur de la Marseillaise n'avait pas, à beaucoup près, l'âme aussi énergiquement trempée que Béranger, de plus il avait été militaire et il semblait à ce dernier beaucoup plus logique qu'il acceptât. C'était le général Blein qui servait d'intermédiaire entre les deux poètes : « C'est un enfant que votre Rouget de Lisle, disait Béranger ; il s'ôterait volontiers un bonbon rouge pour me l'offrir. Il l'a, qu'il le garde ! Pourquoi n'aimerait-il pas les douceurs, lui qui a dû les désirer toute sa vie, et qui n'a toujours vécu que de privations ? Reportez-lui donc la croix d'honneur qui lui est bien légitimement due. Dites-lui que je n'ai rien fait et ne ferai jamais rien pour l'avoir.
« S'il refusait encore, rappelez-lui que vous êtes son général et qu'il doit vous obéir... »
C'est vers le mois de décembre 4830 que Rouget fut
décoré, et à ce sujet Béranger lui écrivit une lettre des plus affectueuses qui fait bien comprendre aussi combien peu il attachait de prix aux honneurs, à son point de vue personnel.
a Gloire à vous, lui écrit-il, monsieur le membre de la Légion d'honneur! cela vous était bien dû, en vérité. Mais je dois vous l'avouer, je n'ai pas pensé à vous le faire obtenir lorsque j'avais quelque crédit. Ce sont là de ces sortes de faveurs dont l'idée ne me vient jamais.
« Et pourquoi seriez-vous importuné de passer avant les autres? Croyez qu'il me suflit bien qu'on pense que j'ai marché sur vos traces. D'ailleurs, mon ami, lorsque la Marseillaise va nous redevenir encore une fois nécessaire à la frontière*, il est tout simple qu'on ait donné à son auteur, brave militaire, distingué comme poète, la récompense qu'il eût dû recevoir à la création de l'ordre.
« Quant à moi, l'on sait bien quelles sont mes idées relativement aux récompenses publiques, que je ne doute point que ce ne soit la cause qui a dû empêcher en partie que même fortune ne m'arrivât... Ainsi, vous voyez, mon ami, qu'il ne faut pas vous affliger de ne m'avoir pas pour collègue dans votre promotion. »
Rouget accepta donc la décoration. Il était à cette époque un peu moins préoccupé de son sort quoiqu'il ne fût plus avec le général Blein. Cet ami de notre poète avait perdu sa femme et sa mère et, à la suite de ces chagrins. Rouget de Lisle, toujours discret, avait pris sa pension dans la famille Voiart, en restant toujours dans les mêmes termes affectueux avec le général. Dans cette famille il avait les mêmes relations qu'autrefois; M"" Tartres est la fille de M.Voïart;sa femme était une femme
1. A cette époque, des bruits de guerre avec la Russie etrAllemagne commençaient à courir.
de cœuretd'espril; M""Yoïart, Elise, était une artiste en gravure, le docteur Carrère, le général Blein, grand amateur de musique, étaient les intimes de cette famille; Gindre de Mancy, poète, qui a traduit avec talent [esBucoliques de Virgile, venait quelquefois y voir son ami Rouget, en l'honneur de qui il a écrit de fort beaux vers*. Le sort s'était donc adouci en faveur de notre poète, mais Béranger trouvait que la pension accordée lui était insuffisante. Il fit donc toutes les démarches nécessaires pour qu'on l'augmentât; s'occupant tantôt de ses travaux littéraires, tantôt de son sort matériel, il lui écrivait à la date du 1" septembre 1831 :
« Je ne m'effraye pas de votre manuscrit, pourvu que vous me le confiiez pour le lire : car, entendre une lecture de trois heures est au-dessus de mes forces et, si je ne le lis moi-même, je ne puis avoir une opinion sur un ouvrage. »
Nous n'avons pu trouver trace de l'ouvrage dont il est question ici. C'est probablement l'histoire de l'expédition de Quiberon.
L'année 1831 se passa sans que la pension de Rouget fût augmentée. A la date du 22 avril 183-2, au moment où le choléra sévissait à Paris, Béranger, qui ne s'en préocf'upait pas, écrivait à son ami: « Si je voulais, j'aurais une bien longue histoire à vous faire sur vous-même, monsieur le Tyrtée français. Vous m'avez occupé plus que vous ne pensiez ; mais j'ai été encore moins heureux pour votre compte que pour la chaste muse... »
•I. Il écrivait à M"" Elise Voïart :
Nous parlerons de lui, de ses vertus antiques, De son cœur noble et bon, des livres qu'il aimait. Et de son fier génie et des cliants héroïques Qu'aux siècles futurs il transmet.
(lelle histoire aurait été celle des démarches qu'il faisait pour augmenter la pension de Rouget. Il avait 2,000 francs de pension sur la cassette du roi. Bientôt, grâce aux pressantes sollicitations de notre chansonnier, cette pension s'éleva à 3,500 francs.
Il lui écrivait à la date du 18 mai 1832:
« Vous n'avez pu deviner qu'une partie de l'énigme, mon cher ami ; il y en aurait long à vous conter sur cette affaire que je négocie, depuis les premiers jours de mars, avec M. d'Argout d'abord, puis avec Barlhe ou plutôt avec son appui. Je vous dirai, en substance, que je ne voulais pas pour vous moins de 1.500 francs. D'Argout prétendait ne pouvoir donner que 500 francs. Barthe, dans son intérim à l'intérieur, fit porter la somme à 1,000 fr., par M. de Montalivet; et c'est avec surprise que j'ai reçu, il y a quelques jours, une lettre de celui-ci, qui ne m'annonçait pour vous que les 500 francs que d'Argout avait déjà ordonnancés, et dont vous venez aussi de recevoir avis. J'ai répondu sur-le-champ à Montalivet que j'avais espéré mieux, d'après les promessesdu garde des sceaux; et, ce malin, j'ai été à la chancellerie pour m'en expliquer avec ce dernier. Il doit en parler à Montalivet, et j'espère encore que nous obtiendrons sur le ministère de l'intérieur un surplus d'indemnité, car c'est comme ministre du commerce et des travaux publics que Montalivet vous a informé de la détermination. »
Ce n'est qu'en juillet que ces négociations aboutirent. De Passy, à la date du 19 juillet, Béranger écrit à Rouget une lettre où son bonheur éclate; on le voit par le ton joyeux qui l'inspire :
(( Avez-vous reçu ou non l'avis d'un surcroît de fortune? L'argent vous pleut, mon cher ami. M. d'Argout charge
Mérimée, chef de son secrétariat, de m'instruire que votre pension au ministère du commerce vient d'être portée à 1,000 francs. Il désire savoir (m'écrit-on particulièrement), si enfin je suis content. Certes, je le suis, et à l'instant j'écris à Monseigneur pour le remercier et lui annoncer que. sans doute, vous en ferez autant dès que vous aurez connaissance de sa décision.
« Vous voilà-t-il riche ! Quand je vous disais que le tout était de vivre. Vous le voyezbien maintenant.3,500fr. de rente ! Qu'allez-vous faire de tout cela? Je crains que l'embarras des richesses ne vous fasse perdre la tète. Et puis, qu'on nous dise maintenant que la Révolution de Juillet n'a rien produit de bon ! Ah ça, n'allez pas vous laisser atteindre par le choléra, à présent que vous êtes millionnaire. Vous êtes assez mal adroit pour vous laisser mourir au moment où vous avez enfin de quoi vivre. Ne bougez pas de votre trou ; le mieux est de rester en place. Quant à moi, je vais de Passy à Paris, et de Paris à Passy, me moquant de l'épidémie, et bien portant, au milieu des malades et dos médecins. »
La position de Rouget, bien assise et bien améliorée, lui permit de se livrer à ses penchants vers la bienfaisance ,aussitermina-t-ilsavie en se faisant aimer de tout le monde. On le rencontrait souvent, un livre à la main, faisant sa promenade sur la grande avenue deChoisy. On le reconnaissait à sa longue redingote, à son chapeau à larges bords, à sa perruque au ton roux, épaisse et courte, et à son large pantalon.
A part le médaillon de Davidd'Angers, exécuté enl829, il ne reste aucun portrait de Rouget de Lisle. Nous avons fait pour en trouver toute espèce de recherches sans résultats.Enfin nous avons été mis surla voie parM.Amédée Rouget de Lisle, pour trouver, non pas précisément son
portrait, mais son relief en pied dans l'une des frises de l'arc de triomphe de l'Étoile.
Nous allons faire, à propos des recherches du portrait de Uouget, une digression qui pourra ne pas manquer d'intérêt aux yeux des lecteurs.
Les arcs de triomphe, qui rappellent en général des succès militaires, et dontl'architecture est toute romaine, les arcs de triomphe connus ne sont pas très nombreux. On en compte huit qui appartiennent à l'histoire romaine: celui de Marins à Orange; d'Auguste à Suze; de Titus à Rome; de Trajan à xVncone; de Trajan à Bénévent; de Marc Aurèle à Djemilah ; de Septime-Sévère à Rome; de Constantin à Rome.
Les arcs de triomphe français sont au nombre de cinq principaux : celui de la porte Saint-Denis, de la porte Saint-Martin, du Carrousel, de l'Etoile, à Paris, et l'arc de triomphe de la porte d'Aix, à Marseille. Dijon a aussi le sien, comme Montpellier, mais ils sont moins grandioses. La hauteur totale des arcs romains varie de 13 mètres environ à 21 mètres; leurs grandes ouvertures varient, en hauteur, de 7 mètres et demi environ à 11 mètres et demi.
Les arcs français sont de beaucoup plus hauts.
L'arc du Carrousel est le moins élevé, 14 mètres 625 millimètres ; la porte Saint-Martin a 17 mètres 252 millimètres; la porte d'Aix, à Marseille, 18 mètres; la porte Saint-Denis, 25 mètres 155 millimètres; enfin l'arc de l'Étoile, de beaucoup le plus monumental, a 49 mètres 546 millimètres de hauteur. La voûte principale de ce monument a 29 mètres 420 millimètres d'élévation*.
i. La porte Saint-Denis a été érigée en l"Iionneur de Louis XIV, après la prise de Maëstricht et le passage du Rhin à Tholas. La porte Saint-Martin, après la prise de la P'riinclie-Comlé. L'arc de triomphe du Carrousel a été érigé par Napoléon en souvenir de la guerre de 1805.
L'arc de triomphe a été décrété après la bataille d'Austerliz, 2 décembre 1805; le 15 août 1800 Napoléon en a posé la première pierre et le plan n'en était pas définitivement adopté.
Il était naturellement élevé à la Grande Armée. Mais il a subi une foule de péripéties et de modifications dans les ornements qui devaient l'embellir. Sa construction, arrêtée par les désastres de 181-i, fut décidée en 1823 par une ordonnance de Louis XVIII, et il fut décidé en même temps que le monument serait consacré aux souvenirs de la guerre d'Espagne et à la gloire de Louis- Antoine Dauphin, vainqueur et pacificateur de l'Espagne. La première pierre du monument ainsi destiné fut posée le 23 juillet 1829.
La Révolution de 1830 entrava de nouveau laconstruction de l'édifice, et Louis-Philippe ordonna, en 1830, que le monument serait définitivement achevé comme on le voit aujourd'hui et consacré à la gloire des armées françaises.
Les architectes qui, tour à tour, travaillèrent à ce monument et moururent à la peine furent: MM. Chalgrin et Raymond, puis Goust, élève de Chalgrin, puis Hugot, puis enfin Blouct qui en fut le dernier architecte et le vit inaugurer le 29 juillet 1830. Tel qu'il est le monument n'est pas terminé : la plateforme comporte un piédestal qui attend la statue de la France précédée d'un quadrige*.
Tout le monde connaît les magnifiques statues en relief qui regardent Paris et Neuilly et qui ont environ 12 mètres de haut. Le Départ ou Chant de la Marseillaise, par Rude; le Triomphe, \iav Cortot; la Résistance
i. On a pu voir pondant plusiours années la maquette d'un superbe quadrige, faite par le sculpteur liistingrué M. Falguièrc. Ce quadrige tcruiinc superbement l'arc de triouiplie. Il est probable qu'un jour on l'y mettra coulé en bronze.
et /a PaiXj^ar Etex.Toutle monde connaît les bas-reliefs encadrés dans un cadre de pierre et qui représentent la bataille d'Abouldr, les funérailles de Marceau, la prise d'Alexandrie, le passage du pont d'Arcole, la bataille de Jemmapes et la bataille d' Austerlitz.
Mais tout le monde ne connaît pas les reliefs de l'enlablemenf qui a cependant 2 m. 12 c. de haut et forme un pourtour de 137 mètres de longueur.
Sur l'un de ces entablements se trouve la statue en reliefde Rouget de Lisle.
Cet entablement, exécuté par Brun, regarde la ville de Paris. Au milieu se trouve l'autel de la Patrie avec cette épigraphe: la Loi, le P>oi. '
Les personnages qui sont de chaque côté ont été choisis sous le régne de Louis-Philippe. Voilà pourquoi ils sont très peu nombreux, ceux qu'on a pris, soit dans les hommes de la Convention, soit parmi les hommes de l'Empire.
A gauche du spectateur sont représentés: Bailly, le duc d'Orléans, Sieyès, Lafayette, Bournonville, Jourdan, Ghampionnet, Latour d'Auvergne, Joubert, Cambronne, Carnot, Soull, Hoche. Marceau, duc de Penthièvre, M"" Roland, Roland, Moitié, Ghénier.
A droite, on voit le duc de Bourbon, Talleyrand en abbé, Mirabeau, Custine, Foy, Desaix, duc de Chartres jeune (Louis-Philippe), Masséna, Kléber, Bouchard, Kellermann, Daboville, Lefebvre, Augereau, prince Eugène, Joséphine Beauharnais, David, Gossec et Rouget de Lisle.
Rouget de Lisle, dont les études biographiques nous ont conduit à ces détails, se trouve presque perpendiculairement placé au-dessus de la main du génie de la défense qui crie: Aux armes!
Il est probable qu'avant de mourir. Rouget a pu avoir la satisfaction de l'honneur qui lui était fait, et de la
place que sa statue en relief occupait sur l'arc de triomphe de l'Etoile.
Il vivait heureux et calme à Choisy, faisant autour de lui tout le bien qu'il pouvait. Mais ce bonheurnefut pas de longue durée, et la mort vint bientôt frapper à sa porte. L'entourage intelligent au milieu duquel il vivait, ses relations au dehors étaient agréables autant que sa société de Choisy, mais il n'avait aucune relation avec les membres de sa famille qui vivaient encore. Il avait même, dans une lettre écrite à M. Gindre de Mancy, témoigné énergiquement sa répulsion pour ses frères, qui l'avaient laissé dans la plus grande détresse sans se préoccuper de lui.
(( Que font nos Tercy? (lui écrivait-il). Ce Irère, mort en odeur de sainteté, m'écrit-on, àcela près, je crois, pas grand'chose, sera-t-il meilleur pour eux dans l'autre monde que dans celui-ci?... Oh! ne me parlez pas des frères! » C'est un de ses frères, en effet, qui, en 1817, l'avait chassé de la maison paternelle de Montaigu.
Il collabora, en 1834, à la publication des, Mémoires de tous, et donna dans un des volumes la relation exacte de l'expédition de Quiberon. 11 avait envoyé cette relation à Déranger qui, à la date du 12 novembre 1834, lui écrivait: « ...Travaillez-vous? Ecrivez-vous? Chantez- « vous? Faites-nous donc encore quelques bons mémoires « comme celui-ci. Rentrez dans vos souvenirs : vivez à « reculons. C'est refaire du printemps, et voilà l'hiver qui (( vient. Adieu; soignez bien ce qu'il vous reste de santé, <( et ne m'oubliez pas plus que je ne vous oublie. »
Déranger, en effet, n'oubliait pas son ami. Il publia, en 1833, un volume complet de ses chansons, etdans une lettre à Perrotin il lui disait:
« Encore un exemplaire oublié! A M. Rouget de Lisle, chez M.Voïart, à Choisy-le-Roi (banlieue). »
Ce volume de chansons est le dernier que publia Déranger, quoiqu'il mourut beaucoup plus tard. Rouget publia également dans les J/moi're.s de tous une jolie nouvelle en prose, Rosa mourante, ^"ous la reproduisons ci-après, p. 285.
Béranger ne recommandait pas sans raison à son ami de soigner sa santé. Elle était chancelante. Son incarcération en 182G, l'attaque d'apoplexie qui l'avait frappé à sa sortie, lui rendaient le froid très sensible. L'hiver de l'année 1835 lui fut fatal. Nous emprunlons à M. Gindre de Mancy une lettre qui nous initie à la fin de Rouget de Lisle :
« L'hiver de 1835, si rude, si humide, si long, porta un coup fatal à la santé de Rouget de Lisle. Un catarrhe pulmonaire, dont les approches se manifestaient depuis quelque temps, prit tout d'un coup un tel caractère de gravité que, sans les soins bien entendus qui lui furent aussitôt administrés, il en eûtété infailliblement étouffé. Peu à peu, les symptômes les plus alarmants disparurent, le malade reprit (juelques forces et, au mois d'avril, il put se lever, manger à table, se promener dans le jardin et respirer avec délices l'air tiède et embaumé du printemps.
« Je le vis dans cet heureux acheminement à la santé, et sa guérison alors paraissait assurée; mais le mois suivant, ordinairement doux, ramena, en l'année 1836, les frimas et, avec eux, pour le pauvre convalescent, une rechute qui fut, hélas! la dernière. Averti de cet accident, je courus aussitôt à Choisy-le-Roi.
« Il était levé et son état donnait encore quelques espérances. Le mal ne fit ensuite qu'empirer de jour en jour. Lui, d'ailleurs, parfaitement calme, suivait avec une docilité, peu conforme à l'impatience de son carac-