‹ Rouget de LisleChapitre 2 sur 38 · XV · texte numérisé non relu

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historien, n'a pas besoin d'être recommandée : l'œuvre s'impose.

Certainement on se demandera pourquoi, parmi tant de publicistes qui siègent à la Chambre, c'est moi que vous êtes venu choisir au milieu du groupe des sauvages au lieu de demander à quelque directeur d'un journal en vogue, à quelque chroniqueur renommé, l'appui de son talent?

Voue m'avez dit : — « Vous êtes député du Jura, ce beau département qui vit naître Rouget de Lisle ; vous avez pubhé, vous aussi , sur mon héros, des pages émues ; nous partageons presque toutes les mêmes opinions, en politique, en économie sociale, en philosophie; bien des fois, dans des circonstances graves, nos votes se sont associés et nos mains se sont serrées fraternellement; bref, je compte sur vous. » — Alors, je n'ai pas osé vous refuser ces quelques lignes en témoignage d'estime et d'amitié.

Ce volume, mon cher collègue, paraît dans les conditions les plus favorables, il vient à son heure. C'est le propre des publications assurées à l'avance du succès. Oîi les attend, on ne doute pas qu'elles viendront, et c'est par des bravos que les accueille cette élite de lecteurs avides de récits comme les vôtres dans lesquels on

trouve le souffle de la liberté, l'amour de la patrie, la glorification de nos grands hommes.

La ville de Choisy-le-Roi, que Rouget de Liste habita pendant ses dernières années, va fêter, le mois prochain, avec tout l'éclat désirable, le centenaire de /« Marseillaise. C'est un nouvel hommage national bien légitime. Mais en même temps qu'on acclamera l'auteur doublement immortel comme poète et comme musicien, il est bon que chacun connaisse aussi ce que furent, chez Rouget de Liste, l'homme public et le simple citoyen. Voilà pourquoi vous avez été bien inspiré en publiant dès aujourd'hui votre étude si remarquable.

On ne lira pas sans un vif intérêt les détails que vous donnez sur l'enfance de Rouget de Liste, soit à Lons-le-Saulnier, dans la vieille rue du Commerce, aux arcades si pittoresques, soit sur les rochers désormais célèbres de Montaigu, au grand air, en pleine indépendance. Le rude climat de Franche-Comté trempe admirablement les hommes pour les combats delà vie. On ne lira pas non plus sans une profonde émotion les débuts du jeune officier, frémissant à l'annonce de la France envahie, courant à la frontière, et, dans notre vieux et cher Strasbourg, hôte assidu de la famille Diétrich, composant

l'hymne de délivrance qui, de nos conscrits, fit des soldats à Valmy, et de ces soldats fit les triomphateurs de Jemmapes, refoulant les rois coalisés.

Deux parties de votre livre, mon cher collègue, sont éminemment attachantes. D'abord les lettres de notre héros à Bonaparte, puis sa correspondance avec Déranger et avec J.-J. Weiss. On y voit comment un homme à l'esprit droit, au cœur généreux, à l'âme éprise de justice, sut parler à l'ambitieux consul qui, désertant ses origines, visait déjà le pouvoir souverain. On y prend des leçons de haute morale en considérant avec quelle simplicité tout à la fois et quelle dignité, ce grand homme qui, donnant la Marseillaisek son pays, lui avait « donné des armées » , accepta pendant de longues années, sans se sentir en rien amoindri, l'indifFérence, disons le mot, l'ingratitude de ses concitoyens, et comment, malgré quelques rares et fidèles affections, sa vieillesse fut solitaire et sa mort passa presque inaperçue.

Enfin, au point de vue bibliographique, les pièces en parties inédites que vous avez collectionnées depuis plus de vingt ans, offrent aux chercheurs de véritables richesses.

Et ce n'est pas tout! Je sais que vous avez

pris vous-même copie des œuvres complètes de Rouget de Lisle, dont un grand nombre sont presque inconnues. Un éditeur ne se ferait-il pas honneur, et probablement profit, en publiant cette collection unique?

Permettez-moi de terminer, mon cher collègue, en vous remerciant de m'avoir fourni l'occasion de relire en détail la vie de Rouget de Lisle, dans un ouvrage aussi sincère, aussi documenté, méritant à tous égards les suffrages de nos critiques les plus distingués.

La Marseillaise a d'abord été, comme on l'a dit avec raison, le Diesircedes monarchies. Ce chant, qui nous doit être sacré, ne le prodiguons pas, n'en laissons pas abuser. Gardons-le pour fêter les grands événements de notre histoire, pour solenniser les glorieuses étapes de l'humanité. La Marseillaise tend à devenir comme le Te Deum des nations affranchies.

Nous ne sommes pas de ceux qui verront la constitution des États-Unis d'Europe ; mais nous croyons fermement à la Fraternité des Peuples. L'utopie d'hier, mon cher collègue, sera la vérité de demain, et déjà nous voyons germer la moisson libératrice préparée par les grands semeurs d'idées. Le jour où se réunira, dans Paris, le Parlement de la République eu-

ropéenne, c'est par la Marseillaise ({wq nos successeurs salueront l'ère nouvelle, la paix génrrale, la justice gouvernant le monde, la solidarité universelle !

Victor Poupin,

Député (la Jura.

15 mars 189^2.

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