‹ Rouget de Lisle et la Marseillaise. EauforteChapitre 1 sur 5 · M DCCC LXIV · texte numérisé non relu

M DCCC LXIV

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Le temps, grand niveleur des hommes el des choses, travaille chaque jour aies mettre dans l'oubli, et parvient à effacer les noms que le burin avait cru fortement graver dans te marbre ou sur les tables de l'histoire. Il les use..., il les couvre de mousse et détruit les croix de bois avec autant de facilité qu'il renverse les urnes funéraires.

Foulons l'herbe des cimetières, cette herbe envahissante qui dérobe les tertres à nos regards, et nous serons convaincus que l'orgueil des hommes disparaît vite dans le champ désert du repos où tout ce qui a vécu rentre peu à peu dans le néant.

Rien de stable sur la terre. Les grandeurs sont des mots, et les hommes des grains de sable dispersés par le vent. Tout s'incline devant le temps qui moissonne en maître la vaste étendue sur laquelle sa faux se promène.

Le casque tombe à côté du guerrier qui meurt en courant vers le danger. Il n'est pas de lance qui repousse tous les chocs. Il n'est pas de cuirasse qui ne craigne les effets du temps et de la rouille.

Avec le temps tout change d'aspect. Les générations se succèdent, et le passé fait place au présent.

Malheureusement, Wiomme du présent fait rarement des pas rétrogrades vers le passé. De là naît l'oubli des hommes et des choses

ROUGET DE L1SLE.

qui ont passé comme les reflets de la mode; de là naît l'abandon des tombes qui furent arrosées d'abord de larmes pieuses, et qui n'ont, quelques années plus tard, ni parents, ni amis pour les visiter. Les morts sont des ombres légères qui tiennent fort peu de place dans notre pensée. Leur image est quelquefois semblable à celle reproduite par le daguerréotype. Elle miroite pour les uns et reste invisible pour les autres. Que de grands hommes oubliés depuis que leur corps a été livré à la terre ! Que de poètes malheureux, morts de faim, et dont personne n'a parlé, à moins que leurs noms ne se trouvent incrits sur la liste biographique publiée par Colnet ! Et lui-même, cette écrivain spirituel qui est mort à l'âge de soixantequatre ans, qu'a-t-on fait de son corps?

Le hasard m'a fait rencontrer, au cimetière de Belleville-Paris, une colonne en marbre blanc, surmontée d'une boule inclinée déjà par le temps et le poids de la croix en fer qu'elle supporte. Sur cette

colonne, on lit l'inscription suivante :

repose le corps

de Charles Joseph

Auguste Maxirailien,

de GOLNET,

homme de lettres,

né à Mondrepuis,

en Picardie,

le 7 décembre 1768,

décédé à Belleville,

le 30 mai 1832.

Sa vie ne fut qu'un rêve, Celui d'un honnête homme.

La vie des écrivains est un rêve, j'en conviens ! et ce rêve est de courte durée lorsque le penseur, l'homme de bien, consacrent leur existence à répandre des bienfaits, l'un par de bons écrits, l'autre par des actes généreux. Ce n'est jamais vivre assez, tel

âge que Ton ait, du moment où l'on part en laissant sur la terre des vices à flétrir et des peines à soulager.

Hélas ! il ne nous est pas permis de prolonger d'une minute le rêve des hommes de bien. Puissent-ils, après leur mort, se réveiller sous un ciel heureux ; c'est ce que je leur souhaite!....

Il y eut un homme de cœur qui fut contemporain de Golnet, et qui rêva de grandes choses !

Celui-là, je lui envie son rêve; car ce fut un rêve non pour le bien de quelques hommes, mais pour sauver l'honneur de la France entière î Ce fut un rêve de gloire et de liberté ! Un rêve qui le plaça a la tête de toutes nos phalanges guerrières et qui les rendit victorieuses. Vous parler de ce rêve, c'est vous citer Rouget de Lisle dont le nom n'est pas assez connu.

A cet aveu, j'entends quelques vieux littérateurs se récrier en disant : la chose n'est pas possible ! L'auteur de la Marseillaise ne

peut pas être inconnu. Son nom doit vivre dans l'histoire, de même que son chant héroïque passera d'âge en âge dans la bouche de nos enfants. C'est blasphémer que de dire hautement : Rouget de Lisle n'est pas connu.

— Hélas ! Dumouriez n'est plus là pour vous répondre. Sans cela, il vous donnerait raison en vous rappelant que c'est aux cris répétés de la Marseillaise quil a rendu ses soldats vainqueurs à Jemmapes. Il a connu Rouget de Lisle î... Il aurait pu vous en parler; mais qui le connaît aujourd'hui? Il n'y a pourtant pas trente ans qu'il est descendu dans la tombe... Le temps a été trop expéditif, cette fois î II a jeté le voile de l'oubli sur un nom qui devrait vivre encore dans tout son éclat.

Eh bien ! non, je le répète, Rouget de Lisle n'est pas connu. Ce furent précisément les mots qui me furent dits tout récemment, lorsque je communiquai, à un jeune éditeur aussi érudit que bon littérateur, l'idée que

ROUGET DE L1SLE. 11

j'avais d'écrire quelques pages sur l'auteur de la Marseillaise.

— Consultez mes confrères, ajouta-t-il, et vous serez convaincu de la vérité du fait que j'avance.

J'en fis Fessai en demandant à chacun d'eux s'ils se rappelaient d'avoir vu les œuvres de Rouget de Lisle, et s'ils en possédaient des exemplaires. Tous me répondirent :

— Rouget de Lisle? Inconnu. — Inconnu!

Il n'a fait que la Marseillaise, et encore on la lui conteste.

Voilà bien l'oubli cruel du temps et des choses !

Le magnifique recueil de poésies avec musique, où il y a Cinquante Chants français publiés par Rouget de Lisle, est sans doute relégué chez le bouquiniste.

Je fus assez heureux pour trouver ce volume in-quarto, qu'un marchand brocanteur avait chez lui depuis dix ans, sans savoir qu'il contenait quarante-neuf riches-

ses poétiques et musicales outre la Marseillaise. Ce fut moi qui lui appris que les initiales J. R. D. L. en tête des morceaux voulaient dire: Joseph Rouget de Lisle; car le premier feuillet du livre manquait avec le nom de l'auteur, et son épigraphe : « Je meurs pour la patrie.»

Encore un affront du temps!

Une fois en possession du recueil délaissé, je me renseignai sur l'auteur.

— C'était un bon homme, me dit quelqu'un; mais on a fort peu parlé de lui. Il n'a rien fait en dehors de la Marseillaise qu'il a composée dans sa jeunesse... Sur sa vieillesse, il radotait.

— Fort bien! Or le renseignement ne pouvait s'accorder avec ce que je possédais. J'avais lu le livre de Rouget de Lisle, et j'étais d'avis au surplus qu'il est permis de radoter quand on a produit la Marseillaise.

La vigne peut se reposer lorsqu'elle a tlonné sa récolte. Le vin ne peut pas toujours bouillir dans la cuve; mais il y prend

sa couleur. Il peut dormir ensuite dans la cave, s'il y est oublié , jusqu'à ce qu'un amateur l'en tire pour le décanter dans une coupe de cristal.

On estime plus tard ce qu'on a délaissé dans un temps. A moins que l'oubli, l'insouciance des gens ne se réunissent pour méconnaître ce qui a vieilli.

Jean- Jacques Rousseau, sur ses vieux jours, ne faisait-il pas partie du nombre de ceux que la foule ignore, lorsqu'il herborisait tranquillement dans les sentiers du bois de Romainville et le long des murs du parc de M. de Saint-FargeauV

Il y venait souvent, dans ces lieux charmants et retirés de la capitale, pour se réchauffer au soleil du printemps et de l'été. Puis, comme au temps de sa jeunesse, il se plaisait encore à effeuiller la fleur des champs.

L'âge mûr aime à compter ses souvenirs.

Une gardeuse de vaches placée sur un

talus qui bordait la grande route située der-

rière le parc, et vis-à-vis la partie droite du bois, regardait parfois l'étranger, sans oser lui parler ; mais elle souriait de ce sourire bête et moqueur qui semblait dire :

— Le vieux fou !

Et très-certainement que si cet inconnu pour elle l'eût blâmée tout en s'appuyant sur sa béquille, elle n'aurait pas manqué d'ajouter, en entendant sa voix saccadée :

— Jl radote.

Jean-Jacques, absorbé dans ses vastes réflexions, ne lui parla jamais... Mais un jour que la voiture de M. de Saint-Fargeau, seigneur de l'endroit, passait rapidement sur la route, elle renversa le pauvre vieillard , qui perdit connaissance.

Cependant le maître de l'attelage avait fait arrêter l'élan de ses chevaux, et il était descendu lui-même de voiture pour vérifier le malheur.

Le vieillard n'avait reçu que quelques légères contusions. Ce n'était donc rien ; mais il avait de la peine à reprendre ses sens.

M. de Saint- Fargeau, qui semblait chercher les traits de ce vieillard sous sa perruque blanche , demanda à la gardeuse de vaches si elle le connaissait.

— Ma fine! non, répondit-elle, si ce n'est que les enfants du voisinage, auxquels il paye quelquefois des oublies et le jeu de macarons, rappellent Rousseau.

— Rousseau ! répéta M. de Saint-Fargeau , qui parut rappeler tous ses souvenirs comme s'ils fussent envolés à l'extrémité lointaine de son parc... Attendez donc!... Je dois connaître ce nom-là...

Sur ces entrefaites, l'auteur d'Emile et de la Nouvelle Héloïse se mit sur son séant. 11 avait entendu épeler son nom. 11 dit alors :

— Je suis Jean- Jacques...

Ces deux noms, ajoutés au précédent, furent suffisants pour renseigner M. de Saint-Fargeau qui s'empressa autour du vieillard .

Quant à la paysanne, elle entendit deux mots qui n'ajoutèrent rien à son savoir.

Elle tourna ses regards du côté de ses vaches.

Ce qui est arrivé à Jean-Jacques est de l'histoire ancienne. Il a été méconnu d'une paysanne ; soit ! mais pensez-vous que si Rouget de Lisle vivait de nos jours, il serait mieux fêté que son devancier? Pour moi, je suis fixé à cet égard. Mon avis est que toutes les fois qu'un nom est mis en oubli par les libraires, il est fort difficile qu'il se fasse reconnaître des passants. Aujourd'hui surtout où le positivisme a fait d'immenses progrès, et que l'on a augmenté le nombre de se? gardeuses de vaches, je conseille aux pauvres auteurs de ne point s'aventurer dans ce vaste domaine. Les spéculations de la Bourse sont les seules qui occupent sérieusement les esprits. L'argent sonne mieux à l'oreille qu'un nom dont la gloire se dissipe en fumée.

Et puis, il est si aisé de ternir la gloire d'un nom lorsque l'on ne tient pas à perdre le sien. Peu de gens s'occupent d'entretenir

les tombes; mais il y a des mains profanes qui se plaisent comme le temps à détruire les plus belles couronnes d'immortelles.

Le souvenir des morts est pourtant un culte sacré ! On ne devrait pas lui léguer des épines au lieu de fleurs, hélas! la jalousie joue un grand rôle dans ces sortes d'injures.

M. Perrotin a travaillé toute sa vie à former la couronne de gloire de Béranger. 11 n'a fallu qu'un seul jour à des envieux pour essayer de rompre les fils de cette couronne. Le nom de notre grand chansonnier mourrat-il? Je ne le pense pas! Ni le sien, ni celui de M. Perrotin ne périront. J'y enlace aussi celui de Rouget de Lisle pour les mettre dans un seul médaillon ; car tous trois sont inséparables. C'est ce que j'essayerai de prouver par la suite au lecteur.

N'ayant pas eu l'avantage de connaître Rouget de Lisle, il ne m'aurait pas été possible de fournir sur lui des détails intéressants, si je n'avais eu pour me renseigner l'ami dévoué qui l'a vu mourir entre ses bras,

Cet ami, c'est M. Gindre de Mancy, le compatriote de Rouget de Lisle, et l'auteur des Échos du Jura, de ces chants si doux et si harmonieux que Ton croit, en les lisant, entendre le souffle animé de Virgile agiter le feuillage et les fleurs.

C'est à lui qu'appartient le droit de chanter dignement le grand nom du poète musicien que la France a perdu.

Aussi Ta-t-il fait dans un ouvrage de sa composition intitulé : La gloire militaire de la Franche-Comté. Voici ce qu'il dit dans cette œuvre mâle et courageuse qui a été couronnée en 4844 par l'Académie des sciences, belles-lettres et arts de Besançon.

Viens m'inspirer ici, notre immortel Tyrtée ! Verse d'en haut ton souffle en mon âme agitée, Otoi, dont j'aspirai le suprême soupir, Et qu'en mes bras j'ai vu, pour jamais, t'assoupir ! Viens! que ta voix encore et m'anime et m'enflamme, Sur nos monts frémissants lève encor l'oriflamme, Et vois comme aux accents de ton hymne vainqueur, Nos bataillons serrés marchent du même cœur ! Moins pressés sont les flots que l'océan soulève,

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Moins terrible la voix des tempêtes s'élève,

Quand, de leurs antres sourds, Dieu déchaîne les vents,

Qu'il pousse devant lui leurs escadrons mouvants....

M. Gindre de Mancy a consacré, en outre, deux notices biographiques à la mémoire de Rouget de Lisle. Nous y puiserons parfois des détails, avec la permission de l'auteur ; car ces notices sont les meilleures quenous ayons.

Il est vrai qu'une notice, également sur Rouget de Lisle, a été publiée en 4 848 par M. Félix Pyat ; mais elle ne dit que peu de mots sur l'homme, et semble ne prodiguer des louanges qu'à la Marseillaise.

Dans cette courte notice, M, Félix Pyat, en reconnaissant d'abord Rouget de Lisle comme auteur du chant sublime qui a fait le tour de l'Europe, se résume en disant tout aussitôt :

« Mais non, ce n'est pas lui qui a fait la Marseillaise ; il l'a chantée , voilà tout ! L'auteur, le véritable auteur de la Marseillaise , c'est le peuple, le peuple tout entier, avec son horreur de l'esclavage,

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de l'étranger; avec sa foi dans la liberté, la patrie; avec toutes ses craintes et ses espérances ; avec son enthousiasme infini et son éternelle poésie. »

Ici je m'arrête ; car je trouve l'image un peu exagérée. Mais il faut se reporter à l'époque où M. Félix Pyat a écrit ces lignes. C'était en 4 848, un peu après le mois de février. Les pavés de la rue étaient à peine remis en place. Le peuple avait agi... il fallait bien lui prodiguer de l'encens.

Rouget de Lisle, se trouvant hors de la scène n'avait plus qu'à se tenir derrière le rideau pour écouter le chant de la Marseillaise, et ne point réclamer ses droits d'auteur. Nous retrouverons dans sa vie plus d'un point de modestie semblable.

Maintenant que j'ai dit que Rouget de Lisle aimait volontiers à s'effacer, cherchons à mettre ses actes et ses œuvres en relief.

Notre histoire de France nous apprend qu'en Tannée 1760 une bataille fut livrée à Corback, et gagnée par le maréchal de Bro * glie, sur trente mille Hanovriens qui laissèrent douze pièces de canon au pouvoir de nos soldats victorieux.

Cette bataille fut une gloire sans doute pour le règne de Louis XV; mais Tannée 4760 réservait une autre gloire à la France, puisqu'elle lui a donné Claude-Joseph Rouget de Lisle. C'est le 1 0 mars de cette mé-

H ROUGETDELISLE.

morable année, qu'il naquit à Lons-le-Saunier, département du Jura.

Son père remplissait à l'époque les fonctions d'avocat du roi. Celui-ci était luimême le fils d'un échevin qui lui avait légué plus d'honnêteté que de fortune; car il ne possédait qu'un petit domaine sur les hauteurs de Montaigu , village peu distant de Lons-le-Saunier, et dans lequel Rouget de Lisle passa les premières années de son enfance.

M. Gindre de Mancy a su peindre en trois vers la position de Montaigu :

Là, contre les rochers, adossé comme un aire, Montaigu vers le ciel lève sa tète altière, Et plane sur un vaste, un immense horizon.

Ce village se trouve, en effet, comme un nid au sommet d'un roc. Il est situé au midi de Lons-le-Saunier. Les maisons y sont pour la plupart bâties à pic, et présentent de loin, aux yeux du voyageur qui

parcourt la route de Genève, un amphithéâtre des plus pittoresques.

La maison où Rouget de Lisle vint au monde est proche d'un vieux manoir, où s'était retiré le fier et audacieux Lacuzon, chef de partisans de Tindépendancje franccomtoise, sous Louis XIV, et dont tes fameux exploits ont été cités par Charles Nodier.

Ce manoir avait des grottes et des souterrains. La maison de Rouget de Lisle, plus simple d'apparence, n'a jamais renfermé qu'une honnêteté bourgeoise. Le jeune Joseph trouva néanmoins chez elle de quoi satisfaire à tous les besoins de la vie, et n'y manqua jamais de rien.

11 avait les bons conseils d'un père et la tendre affection d'une mère qu'il chérissait.

Doux souvenirs que ceux-là % pour un fils qui se les rappelle quand il est homme !

Et Rouget de Lisle s'en souvint toujours avec bonheur.

Quelle poésie plus suave et plus déii-

cieuse que celle de Montaigu, que nous avons distraite des Cinquante Chants français pour la donner tout d'abord!

C'est le cœur de Rouget de Lisle qui parle et non sa plume. Une douce musique accompagne le chant du pays natal.

L'auteur Ta intitulé élégie , sans doute en raison des sentiments touchants qu'il renferme.

Le voici dans toute sa pureté :

Séjour charmant de mon enfance, Lieu d'amour et de souvenirs, Où, dans les bras de l'espérance, Je fus bercé par les plaisirs ; Toit paternel, champêtre asile Où tout me plaît et m'attendrit, Quels jours riants, quel sort tranquille Vous retracez à mon esprit.

Ici ma douce et tendre mère Épia mes premiers accents ; Ici l'œil inquiet d'un père Surveillait mes défauts naissants.

Aux jeunes accords de ma lyre, Ici, plein d'un trouble enchanteur,

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Je vis la beauté me sourire Et sentis palpiter mon cœur.

Salut, tours, antique chapelle, Ornements de ces beaux lointains ; Forêt dont l'ombre solennelle Protégea mes jeux enfantins !

Salut, mont aux cimes glacées !

Salut, sommets audacieux, Qui, frappant mes jeunes pensées, Avec vous les portiez aux cieux.

Que j'aime le calme qui règne Sous ce beau ciel d'or et d'azur !

Qu'avec délices je me baigne Dans cet air balsamique et pur !

Qu'avec délices je m'éveille Aux sons rustiques et connus Qui font renaître à mon oreille Les temps qui ne reviendront plus. . .

Lieu chéri, pendant les orages, Tu fixais mon œil rassuré :

Je vins, tout froissé des naufrages, Te croyant le port désiré.

Vain espoir ! séduisant mensonge !

Projets si doux sans avenir !

Ah ! pour moi vous êtes un songe Que je tremble de voir finir.

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Toit paternel, champêtre asile, Lieu de souvenirs et d'amour !

Loin de vous s'il faut qu'on m'exile, Hélas ! ce sera sans retour.

Errant aux rives étrangères, Nulle à mes yeux n'aura d'attraits :

Vous eûtes mes amours premières; Vous aurez mes derniers regrets. . .

Rouget de Lisle a su prévoir un fatal avenir, en faisant d'avance ses adieux à Montaigu ; mais n'anticipons pas sur le» événements.

Nous avons d'autres peines à raconter.

L'homme n'en a-t-il pas dès le début de la vie? N'en procure- t-il pas aussi à ses parents?

Disons donc que le jeune Joseph, au sortir du berceau, faillit causer à sa mère un chagrin mortel.

C'était au mois de juin 1762, un an après la prise de Pondichéry par les Anglais qui continuaient de se rendre maîtres de nos forts et de nos citadelles, tant sur la côte

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du Malabar que sur celle de l'île de 1» Martinique.

Le soleil de Louis XV pâlissait, mais celui de nos campagnes était radieux; Montaigu tout le premier; car il recevait sur ses monts accidentés les rayons de l'astre bienfaisant, et il était doré par ses feux»

Un beau jour, l'alouette avait chanté par deux fois sa chanson matinale à l'approche des faucheurs et des faneuses dans les prés. Ce jour-là aussi madame Rouget de Lisle, l'épouse de l'avocat du roi, avait pressé par deux fois son petit Joseph sur son sein avant de le confier un moment aux soins d'une gouvernante; puis elle était allée rejoindre dans son cabinet M. l'avocat du roi qui récitait gravement un long plaidoyer devant une glace.

Il ne fallait, hélas ! que ce moment d'abandon pour que le deuil s'introduisît dans la famille. L'enfant, qui la veille encore suçait le lait maternel, mais qui de bonne heure s'était sifranchi des lisières, venait de

tromper la surveillance de sa gouvernante. Il avait dépassé le seuil de la porte et s'était glissé hors du logis.

César, le chien de garde de la maison, fut le seul qui s'aperçut de la fuite de l'enfant; mais il n'osa le retenir par sa robe.

Au même instant, un couple de bohémiens qui traversait le village passa de ce côté.

On avait remarqué que l'homme, fort mal accoutré et d'un abord assez dur, portait un havre-sac sur son dos, et tenait un bâton noueux à la main. Sa femme, espèce de chauve-souris sans cheveux, quoiqu'elle eût les sourcils peints, portait l'habit chamarré des diseuses de bonne aventure, et n'avait pour toute ressource qu'un jeu de cartes dans la main.

Ce couple hideux n'eut pas plutôt jeté les yeux sur l'enfant abandonné, que la bohémienne aussi vive que l'éclair de joie qui brilla dans son regard, se baissa au niveau

de Joseph, l'enleva rapidement et le cacha sous son tablier, pour mieux dissimuler son vol.

Mais l'enfant était vigoureux. Il poussa des cris que les efforts de la bohémienne ne purent étouffer... César, qui entendit ces cris d'alarme, accourut en toute hâte et mordit si bien les mollets de la ravisseuse, qu'elle fut obligée de lâcher les pans de son tablier. Joseph fut sauvé!

César, heureux de son triomphe, aurait volontiers ramené son jeune maître sur son dos, si la gouvernante, prévenue par le bruit qui s'était fait entendre dans la rue, ne se fût empressée d'accourir à la suite du chien courageux...

Madame Rouget de Lisle, en retrouvant son fils, versa des larmes de joie et de bonheur.

Quatre ans plus tard, notre jeune héros procurait une autre émotion à sa mère.

La mode, cette fée extravagante, qui fait des préser.ts de toute nature et de tous les

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goûts, aux hommes comme aux enfants, n'avait pas encore doté ceux-ci de trompettes et de tambours avec la générosité qui lui fut reconnue après 4789.

On ne connaissait pas à cette époque la petite bascule que la mode donna plus tard aux enfants pour guillotiner les mouches et les lézards, non plus que ce bijou façonné en or pour servir de breloques à la suite des chaînes de montres.

Or, pour en revenir à Joseph Rouget de Lisle qui aimait passionnément la musique, nous dirons qu'il n'avaitaucun instrument qui pût charmer son oreille, et que son cœur se plaignait de ne battre que fort rarement au bruit du tambour qui ne troublait pas sou-, vent le village de Montaigu.

Un jour cependant, il y eut concert instrumental sur la place publique du marché. Joseph s'y aventura, et comme l'enfant qui souhaite longtemps ;de voir apparaître l'arbre de Noël pour jouir de ses présents, il fut émerveillé du concert et des musiciens

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ambulants, et battit des mains avec transport.

Voici ce que M. Gindre de Mancy raconte lui-même à ce sujet.

« La naïve expression de sa joie frappa le chef de la bande, au point qu'ayant pris l'enfant dans ses bras, il le plaça sur un grand cheval chargé des timbales, et mit entre ses mains les baguettes de l'instrument sonore. Lui, sans s'étonner, sans paraître aucunement déconcerté, se mit aussitôt à frapper à droite et à gauche, toujours parfaitement en mesure, et fit sa partie comme un musicien consommé. Le jeu même lui plut tellement que, lorsque les concertants s'éloignèrent, sans plus de souci de sa mère ni de la maison paternelle, le jeune mélomane, toujours monté sur son grand cheval, les suivit assez loin hors du village. Un domestique enfin le rejoignit et le ramena à sa mère éplorée.

« — Eh quoi! Joseph, lui dit-elle en l'embrassant, as-tu pu m'oublier ainsi?

«—Oh! pardon, chère maman, lui répondit l'enfant, je vous aime toujours! mais ils jouaient si bien du violon. .. »

Rien ne fut plus aisé à la tendre mère que d'acheter un violon à son cher Joseph pour le contenter et le retenir désormais à la maison; mais, le père plus occupé de l'instruction de son fils que des talents d'artiste qu'il pouvait avoir par la suite, le plaça au collège de Lons-le -Saunier où il fit ses études, non sans laisser voir son goût prononcé pour la poésie.

Vers l'âge de quinze ans, Rouget de Lisle alla passer ses vacances chez une dame de ses parentes qui avait l'honneur d'être attachée à la personne de la reine, et qui occupait un appartement dans le château de Versailles.

Le jeune homme, tourmenté comme toutes les belles âmes par le désir ardent de voir, de connaître et de s'instruire, après avoir vu et admiré toutes les beautés du parc de Versailles et les richesses du châ-

teau, désirait rencontrer les hôtes de ce charmant domaine. Il s'en était ouvert un jour à sa parente qui lui avait dit d'être discret.

Mais voilà qu'un matin il entend courir dans les appartements et frapper d'une certaine manière à la porte de la chambre où il se trouvait.

— C'est la reine ! fit tout bas la parente de Rouget de Lisle, en mettant deux doigts sur sa bouche pour inviter le collégien à garder un profond silence.

Puis elle ajouta :

— Cachez-vous vite derrière le rideau de l'alcôve, afin que l'on ne me gronde pas de vous avoir reçu chez moi.

Joseph aurait bien voulu dire non , mais il aimait sa parente, et l'obéissance remporta dans le moment, sur le sentiment de curiosité.

Marie-Antoinette entra dans la chambre, et ne s'aperçut de rien. Elle était suivie de madame Elisabeth, sœur du roi. Et quand

elles furent devant la parente de Rouget de Lisle, une vieille amie pour elles, les princesses se dépouillèrent de tout voile d'étiquette pour se livrer entièrement aux jeux innocents qui étaient encore de leur âge.

Rouget de Lisle, qui sentait aussi du vifargent bouillir clans ses veines, et qui aurait volontiers pris part aux plaisirs bruyants quil entendait sans pouvoir même y assister, se lassa de sa cachette qu'il considérait déjà comme une prison, et il en sortit précipitamment.

Le bond spontané qu'il fît produisit le même effet que celui d'un jeune cerf qui s'élancerait au milieu de deux tremblantes gazelles.

On voulut fuir à son approche. Rouget de Lisle s'apercevant du trouble qu'il venait de causer, comprit sa faute, et bais, a humblement la tête pour dérober sa honte de collégien devant le regard imposant des deux princesses dont il avait suspendu les

Celles-ci, cependant, revinrent sur leurs pas avec un léger sourire; car elles virent qu'elles étaient en présence d'un enfant. Marie- Antoinette prit même le soin de le questionner sur le but de sa visite.

Rouget de Lisle répondit :

— Je prie très -humblement Votre Majesté de ne pas gronder ma parente si elle a consenti à me recevoir près d'elle. C'est moi, en quelque sorte, qui l'y ai obligée par mes désirs pressants. Elle m'avait dit tant de bien de la reine, qu'elle était si belle, si bonne et si charitable, que jai voulu voir la reine !

Cette réponse naïve et touchante à la fois ne fit pas attendre le pardon qu'elle sollicitait.

Les deux princesses l'accordèrent gaiement et reprirent leurs jeux comme s'ils n'eussent pas été interrompus...

Après avoir terminé ses études au collège de Lons-îe-Saunier, le jeune élève, qui s'y était distingué, emporta avec lui quel-

ques ébauches littéraires et des pièces de vers qui témoignaient déjà de son goûl prononcé pour la belle et bonne poésie. Son père le plaça alors dans une école militaire spéciale où il s'adonna tout entier aux plans et aux mathématiques avec un<ï aptitude remarquable. C'est comme officier du génie qu'il sortit de l'école. Son brevet lui fut délivré à Mézières, et il se livra à la carrière des armes. Lorsque la révolution de 1789 éclata, il était capitaine. Ce fut comme défenseur de la patrie qu'il lut trois ans plus tard incorporé dans l'armée du Rhin pour aller châtier l'insolence du due de Brunswick.

Ce lut une bien grande époque que celle de l'ancienne révolution. En accomplissant de grands actes, elle forma promptement des grands hommes. Louis XVI avait le cœur jeune ; il suivit forcément le flot impétueux de cette génération jeune aussi et qui désirait le progrès avec tous ses devoirs humanitaires. 11 y souscrivit à ce progrès des gens honnêtes, et concéda au peuple les droits de liberté qu'il demandait, sans s'occuper s'il lui en resterait plus tard à

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lui-même pour défendre sa royauté. Mais enfin, sous cette ère de l'émancipation de la France, on respirait et Ton parlait librement sans craindre les murs de la Bastille.

Rouget de Lisle fut un partisan dévoué de 4789. 11 salua de son épée l'aurore de la Révolution, et s'il ne la suivit pas dans toutes ses phases, il n'en resta pas moins toute sa vie l'homme intègre de 1789.

Lorsqu'il eut mission avec ses frères d'armes de repousser sur nos frontières les ennemis de la France, son amour pour la gloire et la liberté de sa patrie lui inspira des chants magnanimes, 11 composa alors la Marseillaise.

C'est avec juste raison que tout le monde s'accorde à dire que la Marseillaise est un chef-d'œuvre. Mais une œuvre, si belle qu'elle soit, ne vient pas seule et sans étude.

Un peintre ébauche une multitude de petits tableaux avant d'exposer une grande toile au grand jour de l'exposition. Un chef-

d'œuvre est rarement un coup d'essai.

Rouget de Lisle n'a pas débuté par la Marseillaise. La grande page a été précédée de petites, et c'est en réunissant toutes ses pages que Tailleur a publié en 1796 un volume assez fort, intitulé : Essais en vers et en prose, et qu'il a dédié au grand compositeur, à son ami Méhul. Ce volume contient toute espèce de littérature : le conte, la fable, le madrigal, le bouquet à Ghloris et le chant national ; tout s'y marie à merveille, de même que les plus belles Heurs s'unissent à de plus légères pour former un bouquet. •

Il y a des poésies fort gracieuses dans le bouquet de Rouget de Lisle, ou, pour mieux dire, dans ses Essais en vers et en prose. On y remarque un Hymne à la Raison qui est fort beau ; celui au Printemps qui est frais et attrayant ; puis un coquet rondeau : Pierrot Joli, et la pièce que l'on va lire ci-après, laquelle est un portrait d'auteur.

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