CHŒUR
Aux armes, citoyens! formons nos bataillons : Marchons (bis), qu'un sang impur abreuve nos sillon*.
Que veut cette horde d'esclaves, De traîtres, de rois conjurés?
Pour qui ces ignobles entraves, Ces fers dès longtemps préparés?
Français ! pour nous, ah ! quel outrage ! Quels transporls il doit exciter!
C'est nous qu'on ose méditer De rendre à l'antique esclavage ! . . .
Aux armes, citoyens !. . .
Quoi ! des cohortes étrangères Feraient la loi dans nos foyers !
Quoi ! ces phalanges mercenaires Terrasseraient nos fiers guerriers !
Grand Dieu ! par des mains enchaînées, Nos fronts sous le joug se ploîraient ! De vils despotes deviendraient Les moteurs de nos destinées ! . . .
Aux armes, citoyens ! . . .
Tremblez, tyrans! et vous, perfides, L'opprobre de tous les partis, Tremblez ! vos projets parricides Vont enfin recevoir leur prix.
Tout est soldat pour vous combattre :
S'ils tombent nos jeunes héros, La terre en produit de nouveaux Contre vous tout prêts à se battre
Aux armes, citoyens ! . . .
Français 1 en guerriers magnanimes, Portez ou retenez vos coups :
Épargnez ces tristes victimes A regret s'armant contre nous.
Mais le despote sanguinaire, Mais les complices de Bouille, Tous ces tigres qui, sans pitié, Déchirent le sein de leur mère ! . . .
Aux armes, citoyens ! . . .
Amour sacré de la patrie, Conduis, soutiens nos bras vengeurs.
Liberté, liberté chérie 1 Combats avec tes défenseurs.
Sous nos drapeaux, que la victoire Accoure à tes mâles accents ; Que tes ennemis expirants Voient ton triomphe et notre gloire. .
Aux armes, citoyens ! . . .
L éclair, la foudre, le canon... rien ne fit plus d'effet, rien ne fut plus majestueux et plus imposant que ce chant mâle et sonore lorsqu'il se lit entendre pour la première fois .
Nos soldats, qui n'ont jamais tremblé, avaient été étonnés , subjugués par lui. C'était une commotion qu'ils avaient reçue et qui les poussait en avant. Marchez . marchons!...
Ils disaient en relevant la tête :
— A îa bonne heure ! voilà un chant gaillard qui sait nous commander. Il a des moustaches.
Dans les Victoires et Conquêtes des Français, ouvrage édité en 4 821 , par Panckoucke, on a ajouté une stance à l'hymne des Marseillais, et elle a été copiée dans la Marseillaise illustrée par Charlet, que M. Félix Pyat a accompagnée d'une notice.
Cette stance, nous la reproduisons avec réserve.
Nous entrerons dans la carrière Quand nos aînés n'y seront plus ;
Nous y trouverons leur poussière Et la trace de leurs vertus !
Bien moins jaloux de leur survivre Que de partager leur cercueil, Nous aurons le sublime orgueil De les venger ou de les suivre. . . .
Aux armes, citoyens ! . . .
Deux autres stances, non imprimées, lurent chantées comme appartenant à la Marseillaise. L'une d'elles, composée à propos des arbres de liberté, est d'une touche élégante. Rouget de Lisle aurait pu très-certainemenl s'en déclarer l'auteur, s'il n'eût pas été en tout et partout l'honnête Rouget de Lisle.
Donnons-la au lecteur :
Arbre sacré, reçois le gage De notre amour et de nos vœux ; Puisses-tu grandir d'âge en âge, Et couvrir nos derniers neveux.
Que sous ton ombre hospitalière Le guerrier rencontre un abri ; Que le pauvre trouve un appui, Et que tout Français trouve un frère!...
Aux armes, citoyens !. . .
Nous avons fait une réserve à l'occasion de la stance qui a été publiée à la suite des six couplets de la Marseillaise, et cela dans le but de terminer ce chapitre par une anecdote qui non-seulement est vraie, mais qui ne manque pas d'un certain sel. Elle donnera un échantillon de la franchise de Rouget de Lisle, tout en atteignant le flatteur qui ne vit pas toujours aux dépens de celui qui l'écoute ; car il faut bien le dire, Rouget de Lisle,, qui avait ses amis, a eu aussi ses flatteurs.
On lui adressait, au temps heureux de sa retraite, des compliments exagérés sur ses œuvres. Il les recevait avec complaisance, de même que Béranger recevait de son côté les louanges fastidieuses que certaines gens lui prodiguaient pour se faire encenser euxmêmes. C'est l'effet du miroir qui renvoie à la personne qui le tient la figure qui est placée devant lui.
Rouget de Lisle était le miroir, certain jour qu'un jeune visiteur le salua .
Comme on doit naturellement le penser, la conversation eut pour sujet la littérature. On parla de la poésie, et la moderne ne fut pas digne d'être comparée à l'ancienne.
— On ne fait plus de chansons aujourd'hui, disait avec affectation le visiteur.
— Vous croyez, répondit Rouget de Lisle. L'ami Béranger en compose de nouvelles tous les jours.
— Je le tiens pour une exception, répliqua le jeune homme en s'animant par degrés. Lorsque je parle du présent, j'excepte Béranger comme étant un ancien grand maître aussi bien que l'auteur de la Marseillaise. Quel homme, enelfet, produirait de nos jours un chant aussi vaillant, aussi magnanime que celui de la Marseillaise? 11 n'y aura jamais deux Rouget de Lisle !
■ — J'accepte jusqu'à un certain point votre compliment ; mais je vous ferai observer que la Marseillaise a plusieurs stances, et qu'elles ne sont pas toutes de même valeur. Laquelle préférez- vous?
— Elles sont toutes sublimes! objecta le flatteur. Cependant j'avouerai que jafïeclionne singulièrement la dernière.
— Rappelez-moi donc les premiers vers de cette stance, dit avec intention Rouget de Lisle. La mémoire se perd avec l'âge...
— La mienne a toute sa fraîcheur, reprit le jeune homme.
Et il allait réciter complètement le couplet :
Nous entrerons dans la carrière, etc.
Quand Rouget de Lisle l'interrompit :
— Vous les trouvez beaux ces vers, monsieur? lui demanda-t-il avec aménité.
— Fort beaux!
— Je suis doublement flatté de votre éloge, que je crois sincère, mais, ajouta-t-il en souriant, le couplet que vous vantez n'est pas de moi.
Les événements du 4 0 août 1792, et par suite desquels la déchéance de Louis XYI fut prononcée, sont trop connus pour que nous les rapportions dans ce livre. Nous n'avons d'ailleurs pas l'intention de discuter la valeur des faits qui se sont accomplis au moment d'une tempête révolutionnaire.
Nous voulons seulement rappeler une époque qui se rattache à la vie de Rouget de Lisle, et qui brisa sa carrière militaire.
L'officier du génie nous a dit lui-même,
60 ROUGET DE L1SLE.
de son propre aveu, qu'il avait refusé à Huningue de donner son adhésion à la manifestation populaire, et qu'il avait encouru pour ce refus une disgrâce qui lui enleva son épée en 1793.
11 fut destitué, proscrit et obligé de se réfugier dans l'Alsace, pour n'avoir pas sanctionné par son vote le renversement du trône et fêté Fanniversaire du 4 0 août.
En homme d'honneur, il accepta son exil; car il se croyait lié par son ancien serment et ne voulait pas prêter celui à la haine des rois.
Elle se reposa donc cette épée qui avait brillé devant le soleil des combats et les Ilots harmonieux de la Marseillaise, à Jemmapes et à Nerwinde, en présence du duc de Chartres; mais elle ne vendit pas sa liberté.
Rouget de Lisle pensait vivre ignoré, lorsqu'au bout de quelques mois il fut inquiété dans sa retraite et pris par des agents terroristes qui le jetèrent dans une prison à Saint-Germain-en-Laye.
Il eut le bonheur d'en sortir quelque temps après la mort de Robespierre, avec le petit nombre d'individus qui échappèrent aux massacres des prisons et à la guillotine. . .
Pendant son séjour à Strasbourg, Rouget de Lisle, avait composé, outre son Chant du Rhin, une pièce de vers dont il lit aussi la musique, et qu'il appela : Roland à Roncevaux. Sa date est du mois de mai 1792, c'est-à-dire peu de jours après la naissance du premier chant.
On trouve le chant national de Roland à Roncevaux dans l'édition des Essais en vers et en prose, et dans celle des Victoires et Conquêtes des Français. îl est en tête des Cinquante Chants de l'auteur, et se compose de neuf stances, parmi lesquelles on relit avec plaisir ce beau défi jeté à la face des ennemis de la France.
Combien sont-ils? combien sont-ils*?
— Quel homme ennemi de sa gloire
Peut demander combien sont- ils?
Eh ! demande où sont les périls :
C'est là qu'est aussi la victoire ; Lâche soldat! combien sont-ils?...
Mourons pour la patrie, C'est le sort le plus beau , le plus digne d'envie.
La musique de ce chant national n'est pas aussi forte et aussi énergique que celle de Y Hymne des Marseillais; mais on y retrouve des tournures de phrases musicales, si je puis m'exprimer ainsi, qui rappellent l'autre composition. Une réminiscence est permise aux auteurs. C'est du moins la preuve constante de ce qu'ils ont créé en premier iieu.
Le refrain : Mourons pour la patrie, n'est pas dépourvu d'harmonie musicale.
Le froid de la mort glisse lentement sur les notes qui reprennent leur gravité pour s'éteindre ensuite avec douceur.
Ce n'est pas la Marseillaise, sans doute; mais c'est le chant de Roland à Roncevaux, et il a sa valeur.
Alexandre Dumas a fait, en collaboration avec M. Maquet, un drame appelé : Le Chevalier de Maison-Rouge. On Ta joué, ce drame, au Théâtre-Historique, dont le nom seul existe aujourd'hui. Il fallait aux auteurs un chant sublime, un chant digne de vivre après les girondins, et, ne songeant plus à l'histoire, ils se sont souvenus de Rouget de Lisle. C'est alors qu'ils ont pris le refrain du chant de Roland à Roncevaux pour l'ajouter à deux quatrains dont M. Varney a fait la musique en l'intitulant : Le chœur des Girondins.
Ces deux quatrains ont leur mérite; mais pourquoi donc avoir créé ces chétifs couplets en faveur des girondins qui possédaient parmi eux des hommes d'esprit et de talent et qui, au moment de mourir, n'ont pas voulu d'autre chant que celui de la Marseillaise?
Les vingt et un condamnés, en sortant du tribunal, et comme on les reconduisait à la Conciergerie, se mirent à chanter en chœur
les quatre premiers vers de la strophe de Y Hymne des Marseillais,
Tel est le fait rapporté par le Moniteur, et qui a eu lieu le 9 brumaire an II, correspondant au 30 octobre 4793.
M. Thiers, dans son récit de la révolution française, ne nous donne que les deux derniers vers du quatrain :
Contre nous, de la tyrannie, L'étendard sanglant est levé.
Mais il ajoute que, le lendemain 34 octobre, une foule immense s'étant portée sur le passage des girondins qui marchaient à la mort, on les entendit répéter cet Hymne des Marseillais que nos soldats chantaient vaillamment en marchant a F ennemi...
Rouget de Lisle composa, en juin 4794, le chant intitulé : le Vengeur, scène héroïque dont les stances se terminent aussi par ces vers :
Mourons pour la patrie, C'est le sort le plus beau, le plus digne d'envie.
La musique de ce refrain est transposée ; mais elle diffère, pour le chant, de celle de Roland à Roncevaux:
Ce pavillon dont, sur les mers, Nous devions soutenir la gloire, N'aura-t-il vu que nos revers ?
A notre France, à l'univers, Nous qui jurâmes la victoire, Pourrons-nous accepter des fers?. . .
Pourrons-nous au joug des Anglais Offrir une tête servile?
Nous, hommes libres, nous Français!
Parmi l'opprobre et les regrets, Irons-nous vieillir dans leur île, De leurs mépris dignes objets?. . .
Oui, suivons un transport si beau ; Qu'un noble trépas nous honore ; Pour nous la vie est un fardeau :
Entr'ouvrons les flancs du vaisseau, Et que nos mains libres encore A tous nous creusent un tombeau. . .
Pavillons, flammes, étendards, Signes de triomphe et de joie, Brillez sur ces flottants remparts.
0 liberté ! de toutes parts Que ta bannière se déploie Et charme nos derniers regards
Voici le moment glorieux ; Notre immortalité commence ; Sur l'avenir fixons les yeux.
0 terre où dorment nos aïeux/ Chère patrie, ô noble France !
Reçois nos suprêmes adieux. . .
Ce chant avait été suivi d'un autre plus énergique encore, c'est celui du 9 thermidor (27 juillet 4 794).
A cette époque, Rouget de Lisle venait de recouvrer sa liberté. Tallien, le représentant du peuple, avait signé son élargissement, et il était rentré dans la vie privée.
On se rappelle les honorables paroles que Tallien prononça devant la Convention, lorsqu'on lui reprochait les élargissements qu'il provoqua.
« J'aime mieux, disait-il, voir aujourd'hui en liberté vingt aristocrates que l'on reprendra demain, que de voir rester un patriote dans les fers. »
Ne pouvant reprendre son épée, Rouget de Lisle avait repris son violon pour chanter les destins plus heureux de la France.
Chantons la liberté, Couronnons sa statue ; Comme un nouveau Titan, le crime est foudroyé :
Relève ta tête abattue; 0 France ! à tes destins Dieu lui-même a veillé.
Dans l'abîme avec quelle adresse Les monstres savaient t'attirer !
Ils sont prêts à te dévorer ; Leur regard encor te caresse.
Le pur langage des vertus Est sur leurs lèvres mensongères ; Leurs âmes sont les noirs repaires Où tous les forfaits sont conçus !...
Longtemps leur audace impunie
Trompa notre crédulité :
Ils invoquaient, la liberté
Et préparaient la tyrannie.
Le jour, ils maudissaient les rois,
Leurs entreprises sacrilèges,
Et la nuit ils creusaient les pièges,
Tombeaux du peuple et de ses droits !...
Voyez-vous ce spectre livide Qui déchire son propre flanc?
Enivré, tout souillé de sang, De sang il est encore avide.
Voyez, d'un doigt impérieux, Comme il désigne ses victimes !
Voyez comme il excite aux crimes Ses satellites furieux !...
Ce Dieu que proclamaient leurs bouches, Qu'ils blasphémaient au fond du cœur, Du peuple éternel protecteur Contre ses assassins farouches, Dieu jette un regard menaçant Sur le tyran, sur ses complices ; C'en est fait, déjà leurs supplices Laissent respirer l'innocent. . . .
Pars, vole, active renommée !
Vole aux deux bouts de l'univers, Du peuple, écrasant ces pervers, Que la nouvelle soit semée .
Peins-nous, citoyens et guerriers, Terrassant d'un même courage Les rois dans les champs du carnage, Les factieux dans nos foyers....
Vous que l'amour de la patrie Arma du poignard de Brutus,
ROUfiET DE LISLE. 69
Il faut un triomphe de plus ; Sans lui voire gloire est flétrie.
Jusque dans ses derniers canaux, Desséchez un torrent funeste ; Frappez ! exterminez le reste Des assassins et des bourreaux ! . . .
Voilà une stance qui est terminée de main de maître. L'auteur de la Marseillaise n'était pas mort! Son invocation à Dieu qui venge la France valait bien l'imprécation de Camille contre Rome.
C'est aussi après le 9 thermidor qu'il mit en musique la Jeune Captive, ode touchante du malheureux André Chénier, et la romance de Mont Jourdain, qui monta sur l'échafaud quelques heures après avoir légué cette romance à ses compagnons d'infortune.
Tallien comprit qu'un homme ardent comme Tétait Rouget de Lisle ne pouvait rester dans l'inaction. 11 lui proposa de l'accompagner dans l'expédition de Quiberon, et notre officier le suivit. Tout aussitôt le
général Hoche se l'attacha comme aide de camp .
C'est alors que Rouget de Lisle fit de nouveau briller son épée. il fut malheureusement blessé en affrontant les dangers de la fameuse campagne, en juillet 1795.
De retour à Strasbourg, en la même année, il conçut Y Hymne à l'Espérance, et retoucha Y Hymne à la Liberté, qu'il avait composé en 4793, un an avant la Marseillaise.
L'auteur explique que Y Hymne à la Liberté fut mis en musique par un artiste célèbre (Pleyel), pour l'acceptation du premier acte contitutionnel, demandé en 4796, à l'occasion d'une fête publique auChampde-Mars ; puis il ajoute : « Cet air est le seul du recueil qui ne soit pas de moi. »
Voilà un moi final qui semble dire encore en bon français : Je suis l'auteur de la musique de la Marseillaise.
Nous avons dit nous-même au lecteur que le chant de Roland à Roncevaux avait été placé en tête du recueil des Cinquante chants
ROUGET DE L1SLE. 71
français, et que l'Hymne des Marseillais se trouvait être le vingt-troisième chant. 11 y a donc entre eux vingt et une romances ou poésies ; mais elles ont très-certainement précédé aussi la Marseillaise, attendu que Rouget de Lisle s'est plu à enrichir de sa musique des œuvres anciennes et totalement oubliées.
De ce nombre est une chanson du xiue siècle, attribuée à Thibaut IV, comte de Champagne ; une épigramme intitulée Mécompte d'amour, et composée en 1527 pour la reine de Navarre, par Marot; des vers de François Ier; les Adieux de Marie Sluart, lai composé par la princesse en 1560, pendant sa traversée de France en Ecosse ; puis une chansonnette du bon roi Henri, qui doit dater de dix ans plus tard.
Nous ne pouvons nous dispenser de la citer. Elle est si discrète et si délicate qu'elle a la fraîcheur et le parfum de la fleur des bois. Fleurette a dû la connaître , puisque c'est la poésie du roi amoureux.
Viens, Aurore,
Je t'implore :
Je suis gai quand je te voi ;
La bergère
Qui m'est chère Est vermeille comme toi.
De rosée,
Arrosée, La rose a moins de fraîcheur ;
Une hermine
Est moins fine ; Le lait a moins de blancheur.
Pour entendre
Sa voix tendre,!
On déserte le hameau ;
Et Tytire,
Qui soupire, Fait taire son chalumeau.
Elle est blonde,
Sans seconde, Elle a la taille à la main ;
Sa prunelle
Étincelle Comme l'astre du matin.
D'ambroisie,
Bien choisie, Hébé la nourrit à part ;
Et sa bouche,
Quand j'y louche, Me parfume de nectar.
La musique de Rouget de Lisle s'est inspirée ensuite des chants de Millevoie , de Briffaut, d'Auguste Creuzé, de Charles Nodier, de Voltaire et de plusieurs autres auteurs connus.
Deux chants héroïques sont de Rouget de liisle; ce sont : Boyard et Henri IV. 11 a fait aussi Y Hymne au soleil couchant.
Ces compositions musicales et littéraires expliquent maintenant les instances de Dietrich, le maire de Strasbourg, lorsqu'il disait, en 1792, au jeune officier admis à ses réunions de famille :
— On ne nous apporte de Paris que des ponts-neufs ; donnez-nous donc quelque chose de votre composition, un chant hardi qui puisse encourager nos soldats à marcher sur la frontière.
74 ROUGET DE LTSLE.
Or Dietrich connaissait le talent de Rouget de Lisle comme poêle et comme musicien.
Vengeance ! fut le chant de guerre qu'il composa pour la descente projetée en Angleterre en l'an YI (1798). L'armée d'Egypte adopta par la suite ce chant de guerre. jjj
Quelques jours après le 5 8 brumaire (novembre 1 799), le premier Consul demanda : le Chant du Combat. Rouget de Lisle le fit tout aussitôt pour l'honneur de la France et de ses soldats; mais c'est au poète-musicien que revient tout l'honneur de ces beaux vers :
Que l'un de nous transige avec la honte, Qu'espère-t-il ? quel en sera le fruit? La mort peut fuir le brave qui l'affronte, La mort s'attache au lâche qui la fuit.
Vint ensuite le Chant héroïque de Kléber, et puis enfin Y Hymne à la Paix, composé en 4 812, pendant la campagne de Moscou.
Fille des dieux, ô sœur d'Astrée !
Reviens, divine paix, embellir nos climats :
Fille des dieux, ramène sur tes pas Des arts et des plaisirs la troupe rassurée.
La fortune avait souri un moment à Rouget de Lisle. 11 aurait pu faire son chemin comme tant d'autres, s'il avait su se plier à toute» les exigences politiques. Mais son caractère indépendant avait une mèche de cheveux rétive qui lui commandait parfois de ne pas obéir. Il ne sut faire la cour à personne, et fut oublié sous le Consulat et l'Empire. On dit pourtant qu'il avait été admis dans l'intimité de Joséphine et du vainqueur de l'Italie. Cette faveur ne lui fut nullement profitable. Il n'usa du crédit qu'elle lui accordait que pour se rendre utile à ses amis.
Les dernières fonctions qu'il eut à remplir à l'armée furent celles d'administrateur dans les vivres. Sa probité ne pouvant marcher de pair avec l'entreprise industrielle, il abandonna celle-ci sans regret et renonça complètement aux affaires publiques.
C'est alors qu'il revint à Montaigu, le berceau de son enfance, pour y rêver poésie et musique en toute liberté.
Chateaubriand et Casimir Delavigne lui donnèrent matière à composition.
Il publia, en 481 4? deux chants constitutionnels ; mais ce ne fut nullement dans un but politique.
C'était un applaudissement chaleureux au retour de la paix. Le Charit du Jura : c'est celui du chantre du bocage célébrant le retour des beaux jours :
Vive le roi !
Noble cri de la vieille France,
Cri d'espérance, De bonheur, d'amour et de foi !
Trop longtemps étouffé par le crime et nos larmes, Éclate plus brillant et plus rempli de charmes. , . Vive le roi !
Car sous la Restauration comme au temps de l'Empire, Rouget de Lisle resta toujours l'homme de 4789.
Huit chansons de Béranger, et ce ne sont
pas les moins répandues, ont été mises en musique par Rouget de Lisle ; savoir : Charles VII; plus de politique; ma République; si fêlais petit oiseau; l'Aveugle de Bagnolet ; la Petite Fée; la Sainte-Alliance des peuples; les Enfants de la France.
Wilhem, l'ami d'enfance de Béranger, a fait aussi, de son côlé, la musique de quelques-unes de ces chansons, et Béranger semble l'avoir adoptée.
Mais si Béranger avait osé dire ce qu'il pensait des deux musiques, il n'aurait voulu ni de celle-ci ni de celle-là.
Jamais il n'a fait des paroles pour utiliser le temps des compositeurs de musique. Son seul but, toute sa vie, a été de créer des chansons pour le peuple, et de les chanter comme lui sur des airs faciles et connus.
Béranger n'estimait que les vieux airs de sa jeunesse, et n'en chantait pas d'autres.
M. Perrotin a dû, par conséqueut, se conformer au goût du chansonnier lorsqu'il a publié ses œuvres.
Les derniers chants de Rouget de Lisle parurent de 4 815 à 4821 .
On remarque : Mon dernier Vœu, et le Chant des Industriels, que les ouvriers de Montaigu chantaient en chœur tous les soirs à l'issue de leurs travaux :
Déployant ses ailes dorées,
L'industrie aux cent mille bras,
Joyeuse, parcourt nos climats
Et fertilise nos contrées.
Le désert se peuple à sa voix,
Le sol aride se féconde,
Et pour les délices du monde,
Au monde elle donne des lois.
Honneur à nous, enfants de l'industrie ! Honneur, honneur à nos heureux travaux ! Dans tous les arts, vainqueurs de nos rivaux, Soyons l'espoir, l'orgueil de la patrie.
Mon dernier Vœu, c'est le chant du repos à l'ombre d'un champêtre asile. Le guerrier a suspendu son glaive aux branches d'un arbre. Il presse son luth sur son cœur :
Triomphe, ô chère France ! et prospère toujours !
Des sages, des héros, mère auguste et féconde ! Garde ta liberté, donne la paix au monde . Et sois des nations la gloire et les amours. Triomphe, ô chère France! et prospère toujours !
A l'abri de tes lois que les vertus fleurissent; Aux lauriers, sur ton front, que leurs palmes s'unissent, Sois du faible opprimé l'asile et le recours ! Triomphe, ô chère France et prospère toujours !
Respecte le malheur, la foi, l'amitié sainte. . . Mais qu'un jour l'étranger menace ton enceinte : France ! tes fils sont là ; compte sur leur secours ! Triomphe, ô chère France! et prospère toujours !
En 1825, Rouget de Lisle publia son recueil des Cinquante Chants français. 11 fut l'éditeur de ce bel album qui était orné d'une litbograpbie représentant Roland mortellement blessé à Roncevaux.
A l'époque où l'édition parut, l'auteur demeurait passage Saunier, n° 24, a Paris.
Lorsqu' après avoir longé la rive gauche de la Seine, le voyageur quitte Paris pour aller à Ivry, et que, curieux de voir un site plus pittoresque, il arrive, en suivant la même ligne, jusqu'à l'emplacement où est bâtie la petite église gothique de Vitry, ce voyageur se croit alors à vingt lieues de Paris. Mais à peine a-t-il monté la rue principale de ce village, laquelle est bordée de murs appartenant à des pépiniéristes, qu'il se trouve tout à coup, en marchai
toujours vers la gauche, sur une grande route plantée d'une double rangée d'arbres dont la première est formée d'ormes séculaires.
Cette magnifique avenue, qui a derrière sa bordure d'arbres des maisons précédées de jardinets rappelant ceux de Ta venue du Bel-Air, à Saint-Mandé, c'est la route de Choisy.
Elle a vu passer les jours de délices de mademoiselle de Montpensier, la cousine germaine de Louis XIV, et ceux du roi luimême, lorsqu'il se rendait au château qu'elle avait fait bâtir.
Plus tard, ce fut la résidence de Louis XV et le lieu d'étude et d'inspiration de Gentil-Bernard, le poète bibliothécaire du château.
C'est aussi à Choisy-le-Roi que Rouget de Lisle passa doucement les dernières années de sa vie.
Il ne l'a pas chanté, mais il y a fait du bien et il s'y est fait regretter .
M. Gindre de Mancy, dans ses Échos du Jura, a parlé de Choisy et de Rouget de Lisle, lorsqu'il dit avec une grâce touchante à madame Elise Voïart :
Oh ! oui, quand va venir le printemps tout suave, Rendre aux prés leur émail, aux vergers leur trésor, Et qu'un beau jour enfin, joyeux, libre d'entraves, Aux champs je prendrai mon essor,
Oui, je veux, remontant la Seine aux vertes plages, Dès l'aurore, et d'Ivry longeant les frais coteaux, Je veux aller revoir le plus gai desvil!ages Qui sont se baignant dans ses eaux.
Choisy, séjour aimé, que tant d'attrait décore, Sur ta rive odorante, en tes bosquets fleuris, Sous tes toits bienveillants j'irai chercher encore Accueil affable et doux souris.
Elise, auprès de vous, heureux de vous entendre, Là je retrouverai dans vos propos chéris, Le charme exquis du vrai, l'âme sensible et tendre Qui respire en tous vos écrits. . .
Nous songerons, émus d'un souvenir fidèle, Triste et cher à la fois, à l'ami qui n'est plus, A celui que sans doute une sphère plus belle A compté parmi ses élus ;
A celui qui trouva, sous ces ombres propices, Un port dans la tempête et des soins si constants, Et dont les yeux encor s'ouvraient avec délices Aux roses du dernier printemps.
Il n'est plus ! mais, du moins, sans trop rude secousse Son âme, de ce monde, a brisé les liens ; Un ange le veillait et la mort lui fut douce Entre les bras de tous les siens.
Nous parlerons de lui, de ses vertus antiques, De son cœur noble et bon, des livres qu'il aimait, Et de son fier génie, et des chants héroïques Qu'aux siècles futurs il transmet !
Avant d'établir son séjour à Choisy-le-Roi, Rouget de Lisle fut cruellement éprouvé par des malheurs de toute sorte.
Par suite de la mort de son père, il avait été obligé, en 181 G, d'abandonner Montaigu en présence des exigences d'un frère qui voulut vendre le pauvre patrimoine. La poire, une fois partagée , ne tarda pas à fondre , sinon dans la bouche des héritiers, du moins entre leurs mains.
Rouget de Lisle vint à Paris , où il retrouva Béranger, le général Blein et M. Tercy, d'anciens et bons amis dont M. Gindre de Mancy augmenta le nombre.
11 travailla sans relâche pour les journalistes et fort peu pour lui. La Revue britannique l'occupa sérieusement. Il lui donna plusieurs traductions fort remarquables.
Après avoir publié les Cinquante Chants français, il fit recevoir à l'Académie royale de musique son opéra de Macbeth, dont il n'avait fait seulement que le libretto, M. Chelard s'étant chargé de la composition musicale. Cet opéra fut joué le 29 juin 1 827 ; mais son plus grand succès eut lieu à Munich. Un second opéra, Othello, fut ensuite composé par Rouget de Lisle, et n'eut pas l'honneur d'être représenté en France.
Malgré le talent et l'activité qu'il déployait, Rouget de Lisle était dans la gêne. Si nous remontons au temps du consulat, il devait déjà une somme d'argent assez forte,
et, pour la payer, il avait été obligé d'emprunter.
Un banquier vint à son aide et lui prêta cette somme, mais en la complétant avec des objets de luxe et de brocante.
Parmi les objets dont Rouget de Lisle dut se défaire pour réaliser quelque argent, il se trouvait un lustre estimé plus du triple de sa valeur et qu'il fallut nécessairement vendre à perte.
L'action du banquier révolta Rouget de Lisle qui la lui reprocha dans un salon où tous deux se rencontrèrent. Il n'eut alors pour toute réponse que le rire moqueur de celui qui l'avait indignement trompé.
Emporté par un sentiment de courroux auquel il ne put résister, Rouget de Lisle jeta son gant à la face du banquier en lui disant :
— Voilà ce qui revient à un juif qui ruine un honnête homme.
Devant l'attitude fière de l'ancien officier du génie qui porta vivement la main à son
côté comme s'il devait y trouver encore son épée, le banquier recula...
On assure qu'en 4 830, ce banquier devint ministre. Rouget de Lisle, qui ne se croyait pas suffisamment vengé de son affront du lustre, y songeait toujours.
— Comment a-t-on pu, disait-il avec humeur, confier les destinées de la France à un juif?
Un autre événement prouvera que Rouget de Lisle, qui n'eut peut-être à se reprocher qu'un seul emportement du genre de celui que nous avons décrit, savait supporter le malheur avec calme et résignation.
A cette seconde époque, il avait plus de soixante-six ans : sa ligure était douce et vénérable ; son attitude était celle d'un vieillard qui supplie le sort de ne point le frapper sans réserve, et le sort le frappa sous la figure d'un créancier sévère dont l'acte inqualifiable fut cependant qualifié dans une brochure publiée en 1842 par M. Cornède-Miramont, avocat à Cahors.
Voici les faits :
Le 1 4 janvier \ 826, Rouget de Lisle souscrivit une lettre de change au profit du sieur B. .., avocat à Paris. Cette lettre de change était payable le 25 mars suivant, c'est-àdire dans les soixante-dix jours de sa date, à Gahors (Lot), au domicile d'un négociant de cette ville ; mais, transmise par voie d'endossement, elle fut protestée faute de payement le lendemain de son échéance , et Rouget de Lisle, contre lequel on avait obtenu la contrainte par corps, fut poursuivi comme débiteur et enfermé à la prison pour dettes de Sainte-Pélagie, le 9 juin de la même année.
Béranger, qui avait facilité Rouget de Lisle dans la publication de ses Cinquante Chants français, n'était pas à Paris au moment où son pauvre ami fut privé de sa liberté ; mais, dès qu'il eut appris l'événement, il s'empressa d'envoyer le prix de la rançon. Rouget de Lisle, ému jusqu'aux larmes, voulait refuser; mais Béranger savait
s'y prendre dans toutes les bonnes œuvres qu'il entreprenait, et il mit dans celle-ci toute la réserve et toute la délicatesse qu'il fallait pour réussir... Le vieillard sortit de prison au bout de dix-sept jours.
Son premier soin fut d'aller remercier Béranger qui l'embrassa comme un frère, et puis il revint dans un petit hôtel garni où il demeurait dans le Quartier latin.
Là, l'ennui, les privations et les cruelles atteintes de l'âge firent une vive impression sur son imagination chagrine. Il fut frappé d'une attaque d'apoplexie. C'est alors que les amis de Rouget de Lisle décidèrent d'un commun accord qu'ils ne devaient pas le laisser dans son fatal isolement.
Le général Blein, tout le premier, lui offrit un intérieur, une famille, et l'emmena chez lui, à Choisy-le-Roi.
En peu de temps, et grâce aux soins affectueux qui lui furent prodigués, Rouget de Lisle put échapper au coup mortel qui l'avait frappé dans sa solitude.
De son côté, Béranger obtint une souscription du parti libéral qui permit au pensionnaire de n'être pas à la charge de ses hôtes.
Mais voilà tout à coup que le général perd sa femme et sa mère ! Il ne lui restait qu'une fille encore jeune, avec laquelle il devait concentrer tout son chagrin. Ne pouvant plus, par suite de ce changement de position, garder un pensionnaire, il le céda à la famille Voïart.
Chez elle, Rouget de Lisle retrouva ce qu'il possédait chez le général Blein, tendres soins et douce affection. Rien ne manquait à ses distractions pendant le jour, et, le soir, un cercle d'amis lui tenait compagnie. Il était composé, ce cercle, de madame Amable Tastu, fille de M. Voïart, cet amant passionné des muses; de madame Voïart, la plus douce et la plus spirituelle des femmes ; de mademoiselle Élise Voïart, élève de Porret le graveur; du docteur Carrère et du général Blein, le partisan dévoué de la belle et bonne musique.
Et les heures s'écoulaient vite dans cet asile où la poésie et les arts se donnaient la main pour mieux s'unir et savoir s'entr' aider.
Tout allait donc pour le mieux !
Cependant Béranger, qui, la première année de la souscription en faveur de Rouget de Lisle, avait obtenu de quoi lui former une pension alimentaire, eut beaucoup de peine par la suite à réunir de nouveaux fonds. De sorte que lui-même, privé de fortune, se voyait à la veille de servir complètement la pension de son protégé.
Il ne fallait rien moins qu'une révolution pour les sortir d'embarras, et celle de 4 830 éclata.
Ce fut un double triomphe pour Rouget de Lisle; car on chanta la Marseillaise, et Ton se souvint de l'auteur.
— Où est-il? que fait-il?
— Hélas! il vit dans l'oubli. ..S II a servi la France, et elle l'a déshérité.
Par un élan du cœur français, qui est
92 ROUGBT DE LISLE.
généralement bon, sensible et généreux, on convint d'ouvrir une souscription en faveur du chantre national, et le soir même, à l'Opéra, sous l'influence chaleureuse de la voix du célèbre chanteur Nourrit, qui fit retentir la salle du chant de la Marseillaise, cette souscription fut couverte avec enthousiasme, sur la demande de l'un des spectateurs.
Le lendemain, une députation se chargea de porter l'offrande à Rouget de Lisle , qui la refusa dignement.
— Vous oubliez, dit-il, les veuves et les blessés de Juillet... Il y a plus malheureux que moi ! . . .
Noble cœur ! peut-on songer à te dépouiller aujourd'hui de ton chant triomphal, toi qui fus toujours si grand et si désintéressé?
A cette époque, la gloire de Béranger ne pouvait pas non plus rester incomprise.
Un aide de camp de Louis-Philippe fut chargé de s'inquiéter de la position de l'illustre chansonnier.
— Demandez-moi ce que vous voudrez , le roi vous Paccordera.
— Je ne demande rien pour moi, répondit Béranger, mais, si j'en avais la permission, je solliciterais une pension pour un ancien militaire qui a versé son sang pour son pays, et que personne encore n'a songé à récompenser. Ce brave militaire, c'est mon ami... c'est Rouget de Lisle, Fauteur de la Marseillaise, qui cache sa pauvreté à Choisy-le-Roi.
Les paroles de Béranger furent reportées à Louis-Philippe qui, lui non plus, ne fît pas attendre sa réponse.
Un brevet de pension dont les fonds furent pris sur sa cassette était accompagné de la lettre suivante :
« L'Hymne des Marseillais a réveillé dans le cœur du roi des souvenirs qui lui sont chers ; il n'a point oublié que l'auteur de ce chant patriotique fut l'un de ses camarades d'armes. »
Béranger aurait pu être satisfait du ré-
94 ROUGET DEL1SLE.
sultat de sa bonne action, mais il voulut qu'elle fût suivie de deux autres.
11 sollicita encore... et obtint, pour son protégé, deux nouvelles pensions : l'une de mille francs sur la liste civile, l'autre de douze cents francs sur le ministère de l'intérieur.
Le général Blein, le vieux baron de l'Empire, celui qui fut dangereusement atteint en 1835, lors de l'explosion de la machine infernale de Fieschi, et qui portait déjà des preuves irrévocables de ses services militaires , moins occupé de verser un baume salutaire sur ses anciennes blessures que de répandre des bienfaits sur ses amis , s'était mis aussi en campagne pour Rouget de Lisle.
Il avait demandé et obtenu la croix d'honneur. Ce fut le 6 décembre 1830 qu'elle fut décernée au défenseur de la patrie.
Rouget de Lisle allait la recevoir comme un témoignage rendu à ses vieux services, lorsqu'il se rappela tout aussitôt que Bé~
ranger ne portait aucun insigne de gloire. Il se récria :
— Non, mon ami, non, comte, dit-il au général Blein, je ne mérite pas la croix d'honneur? L'auteur de la Marseillaise doit s'effacer devant Eéranger. C'est lui... lui, Béranger, le véritable chantre de la France, le défenseur de sa gloire et de nos libertés ï
Portez-lui le prix de ses triomphes avec mes témoignages affectueux. Je veux voir la croix d'honneur, non sur ma poitrine, mais sur la sienne.
Les instances du général Blein furent vives; mais Rouget de Liste, toujours ferme dans ses résolutions, ne voulut rien écouter ni rien entendre.
Il fallait la voix de Béranger pour trancher la question.
— C'est un enfant que votre Bouget de Lisle; il s'ôterait volontiers de la bouche un bonbon rouge pour me l'offrir. Il l'a, qu'il le garde! Pourquoi n'aimerait-il pas les douceurs, lui qui a dû les désirer toute
sa vie, et qui n'a toujours vécu que de privations?
Reportez-lui donc la croix d'honneur qui lui est bien légitimement due. Dites-lui que je n'ai rien fait et ne ferai jamais rien pour l'avoir.
S'il refusait encore, rappelez-lui que vous êtes son général et qu'il doit vous obéir. . .
Un refus, dans la vie, a quelquefois sa raison d'être, surtout lorsqu'il s'agit, par ce refus, de défendre les droits de l'équité et de l'honneur; mais doit-on refuser ce que la main d'un ami nous donne? doit-on refuser l'insigne éclatant qui nous relève aux yeux des hommes et nous fait briller devant eux sans intrigue et sans bassesse.
Rouget de Lisle pesa toutes ces considérations, et, comme il ne pouvait faire autrement que de comprendre la noble conduite du général Blein, il accepta l'étoile de l'honneur.
A Choisy-le-Roi, Rouget de Lisle vivait joyeux et content de son sort. Il avait pu, grâce aux revenus providentiels qui lui étaient échus, éteindre certaines dettes qu'il avait à cœur d'acquitter. Déjà même il songeait à ce qu'il pourrait faire du restant^de sa petite fortune pour soulager les pauvres qu'il rencontrerait sur sa route.
Et l'heureux vieillard souriait à la vie et au soleil qui réchauffait ses membresjrefroidis par l'âge.
On le voyait qui se promenait chaque jour le long de la grande avenue de Choisy, et fort souvent un livre à la main. Il portait une longue redingote d'officier, un chapeau à larges bords et une forte perruque, laquelle, soit dit entre nous, le vieillissait un peu; mais on reconnaissait toujours Rouget de Lisle, à son air doux et bon, à son attitude noble et chevaleresque.
Rentré chez lui, il lisait, il écrivait ou se livrait tout entier à la conversation de ses hôtes aimables et spirituels.
En 4 834, il prit part à la publication des Mémoires de tous, et donna, dans le second volume de cet intéressant ouvrage, la relation exacte de l'expédition de Quiberon, où il avait glorieusement payé de sa personne. Une jolie nouvelle en prose, Rosa mourante, sortit également de la plume de Rouget de Lisle.
Il avait une correspondance suivie avec ses amis. Béranger et M. Gindre de Mancy étaient ceux sur lesquels il reportait toute
•sa sollicitude. Il s'informait de leurs nouvelles aussitôt qu'il était privé de les voir, et s'inquiétait en tout temps de la prospérité de la France.
Parfois, le gai chansonnier se plaisait à tourmenter Rouget de Lisle sur l'emploi de ses revenus.
— Qu'allez -vous devenir maintenant, lui disait-il, avec une fortune aussi considérable ?
Béranger ressemblait de la sorte à ces bons horticulteurs qui ont pris plaisir à charger de fleurs et de fruits leurs visiteurs, et qui se récréent ensuite de l'embarras où se trouvent ceux qu'ils ont comblés de présents.
Et Rouget de Lisle répondait spirituellement aux plaisanteries de son bienfaiteur.
Nous possédons une lettre qu'il adressa à M. Gindre de Mancy, à la date du 2 février 1830.
C'est antérieur aux événements heureux qne nous venons de raconter. Nous l'offrons
toutefois au lecteur, persuadé qu'il ne sera pas fâché de la connaître :
« J'ai prévenu Béranger, mon cher ami, il vous verra avec grand plaisir, et vous remettra deux de ces fratras que vous savez : l'un pour la société compatriote, et l'autre pour vous, si le cœur vous en dit. Dans tous les cas, madame pourra s'en servir pour faire des papillotes.
« J'attendais pour vous écrire la réponse de Béranger qui s'est fait attendre; vu qu'il a été malade depuis deux mois, s'il ne l'est encore. Sa poitrine paraît être dans un état inquiétant. Vous le trouverez le jeudi et le dimanche, rue des Martyrs, n° 23. Allez-y jeudi, si vous pouvez, et parlez-lui de vos Bucoliques. Moi-même je lui en ai dit quelques mots.
« Que font nos Tercy? Ce frère, mort en odeur de sainteté, m'écrit-on, à cela près, je crois pas grand' chose, sera-t-il meilleur pour eux dans l'autre monde que dans celui-ci?. . ♦ Àh ! ne me parlez pas des frères!
« Et vous, où en êtes vous?
« Je comptais aller à Paris, demain; mais le froid me cloue au coin de mon feu ...»
Dans cette lettre on a dû comprendre que par le mol fatras Rouget de Liste a voulu désigner son recueil des Cinquante Chants français. C'est ainsi qu'il traite ses compositions. Pourrait-on douter encore de sa modestie à l'égard de ses œuvres?
Il n'a jamais essayé de les faire valoir aux dépens de celles d' autrui. 11 les a plutôt négligées en tout temps.
11 indique à M. Gindre de Maney le jour où celui-ci pourra rencontrer Déranger pour lui offrir son élégante traduction des Bucoliques de Virgile, et il termine sa lettre en se plaignant des frères et du froid.
Ses plaintes étaient fondées. Un frère l'avait chassé du domaine de Montaigu, pour vendre cet héritage ; quant au froid , celui des prisons lui avait glacé les membres.
L'hiver, auprès d'un bon feu, Rouget de
Lisîe aimait qu'on lui rendît visite. Ses réceptions étaient affables et pleines de courtoisie. Il appartenait à l'ancienne noblesse par le cœur et la distinction des sentiments.
C'était une grande satisfaction pour lui que de raconter en petit comité les événements qui lui étaient arrivés, notamment l'aventure relative au chien qui lui avait sauvé la vie.
C'est aussi près de l'âtre que se passa la petite scène que nous avons reproduite plus haut touchant un couplet ajouté à la Marseillaise.
Mais hélas! quand on est au déclin de l'âge, il reste sur les derniers sentiers de la vie fort peu de fleurs à cueillir. 11 n'y a plus de bonheur durable. Il n'y a pas de fruit qui n'ait d'ailleurs sa piqûre de ver au cœur .
Rouget de Lisle avait été cruellement atteint par le mal que lui avait causé son incarcération à Sainte-Pélagie.
Son attaque d'apoplexie et quelques
symptômes de paralysie qui semblaient le menacer encore étaient les précurseurs d'un nouveau mal qui devait l'emporter. ..
Ici je cède la plume à M. Gindre de Mancy qui a été le triste témoin de ce qu'il va nous dire :
« L'hiver de 4 835, si rude, si humide, si long, porta un coup fatal à la santé de Rouget de Lisle. Un catharre pulmonaire, dont les approches se manifestaient depuis quelque temps, prit tout d'un coup un tel caractère de gravité que, sans les soins bien entendus qui lui furent aussitôt administrés, il en eût été infailliblement étouffé. Peu à peu, les symptômes les plus alarmants disparurent ; le malade reprit quelques forces, et, au mois d'avril, il put se lever, manger à table, se promener dans le jardin et respirer avec délices l'air tiède et embaumé du printemps. Je le vis dans cet heureux acheminement à la santé, et sa guérison alors paraissait assurée ; mais le mois suivant, ordinairement doux, ramena, en l'année
1836, les frimas et, avec eux, pour le pauvre convalescent, une rechute qui fut, hélas î la dernière. Averti de cet accident, je couvus aussitôt à Ghoisy-le-Roi. Il était levé, et son état donnait encore quelques espérances. Le mal ne fit ensuite qu empirer de jour en jour. Lui, d'ailleurs parfaitement calme, suivait avec une docilité peu conforme à Timpatience de son caractère, les prescriptions du docteur Carrère, son médecin, et paraissait résigné au sacrifice de sa vie. Le samedi au soir 25 juin, une crise terrible commença son agonie. Le médecin ne croyait pas même le retrouver en vie le lendemain. Quelques instants auparavant, il avait recueilli toutes ses facultés, comme s'il eût senti qu'elles allaient pour toujours lui échapper, et avait fait à madame Voïart les plus touchants adieux, couvrant ses mains de baisers et de larmes, rappelant son ange gardien, son sauveur, et la remerciant, dans toute l'effusion de son cœur, de lui avoir rendu ses derniers jours si doux.
si fortunés!. . . Le lendemain matin, j'étais auprès de lui ; mais dans quel état, grand Dieu, je le trouvai ! Il ne reconnaissait plus personne; ses yeux étaient fermés, ses traits entièrement décomposés, et une respiration pénible, souvent interrompue, annonçait seule qu'un reste de vie animait ce corps souffrant. A mon arrivée cependant, et lorsque madame Voïart lui eut dit mon nom, ses yeux se rouvrirent; il les porta tour à tour sur elle et sur moi ; sa bouche essaya de balbutier quelques mots, et je sentis sa main répondre faiblement au serrement de la mienne, mais il retomba bientôt dans un lourd abattement, et y resta plongé jusqu'au dernier soupir — A minuit, il avait cessé de souffrir. . . »
Nous devons faire ici le rapprochement de deux dates que personne n'oubliera.
C'est le 26 juin 4 826 que Rouget de Lisle sortit de prison. Ce fut le 2 G juin 1836 qu'il sortit de la vie.
Puisse-t-il jouir dans un monde meilleur
d'une liberté plus grande que celle qu'il rencontra sur la terre !
Puisse-t-il voir enfin dans les sphères célestes ce qu'il rêva toute sa vie pour le bonheur de sa patrie.
Ses obsèques eurent lieu le mardi 28 juin. Ce jour-là, les cloches religieusement émues avaient fait un appel répété à tous les habitants de Choisy-le-Roi. Une foule d'ouvriers appartenant aux fabriques de l'endroit et à celles environnantes étaient accourus à cet appel. Paris envoya aussi une députation. Les femmes, les enfants derrière les rangs de la garde nationnale , chacun se pressait pour arriver.
Le convoi fut simple. Il était en harmonie avec la pauvreté qui avait présidé longtemps à l'existence de Rouget de Lisle.
L'épée du capitaine du génie fut cependant entourée de branches de laurier , et déposée sur le drap mortuaire en même temps que la croix d'honneur. Quoique pauvre, il était grand, ce drap de deuil.
comme l'homme dont le corps reposait au fond du cercueil.
Quatre personnes furent désignées pour tenir les coins du poêle: le générai Bleiri, le maire de Choisy-le-Roi , M. de Quer, ancien administrateur des armées, et M. Bra, statuaire qui avait moulé la figure de Rouget de Lisle à son lit de mort.
L'église, le cimetière, n'offraient pas assez de place pour contenir la foule; mais les deux cérémonies qui s'y accomplirent furent dignes du grand citoyen que la- France perdait.
Rouget de Lisle eut le peuple pour dernier ami, et, à défaut de Béranger malade, qui ne put assister à l'enterrement, il eul M. Gindre de Mancy, le chantre mélodieux du Jura, qui fut le représentant du pays natal .
Le général Blein et lui prononcèrent, l'un après l'autre, un discours au-dessus de la tombe. Leurs paroles furent nobles et touchantes. Le général tenait à dire qui
Jlouget de Lisle n'avait jamais eu d'idées sanguinaires, et qu'il était avant toute chose, l'homme du bien , de l'ordre et de la paix !
Il ne pouvait manquer de convaincre les assistants qui avaient connu, pour la plupart, le caractère loyal, honnête et bon de Rouget de Lisle.
Le mort lui-même, s'il eût pu parler, en ce dernier moment d'adieu, aurait approuve le général Blein, en répétant ce qu'il disail souvent à ses amis :
— Je serais indigné si les malintentionnés ou les ignorants me jugeaient comme un ancien terroriste ou un fomentateur de révolutions. Je n'ai pas composé la Marseillaise pour soulever les pavés de Paris, mais bien pour renverser les cohortes étrangères. Nos sillons ne doivent pas boire le sang français, ils sont destinés à recevoir des épis nourriciers qui grandiront pour vivre en frères ! . . .
A un signal donné, mille bouquets d'im-
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mortelles furent jetés dans la fosse de Rouget de Lisle.
Une mère, en ce moment, éleva son enfant au-dessus de toutes les têtes, et s'écria :
— Regarde, mon fils!.... regarde de quelle manière on honore les vertus d'un brave 1 . . .
Quand la fosse eut été comblée de fleurs et de terre , les artisans de Choisy-le-Roi chantèrent en chœur l'Hymne sublime.
L'écho leur répondait énergiquement au loin par d'immenses bravos; mais, au dernier couplet, il y eut quelques larmes dans la voix; on s'agenouilla pour dire avec recueillement :
Amour sacré de la patrie, Conduis, soutiens nos bras vengeurs.
Dix ans après cette imposante cérémonie qui a laissé plus de souvenirs dans les cœurs que de phrases sur le papier , le
général Blein, qui avait obtenu en 4843, l'autorisation de placer Rouget de Lisle dans un enclos réservé pour sa propre sépulture et celle de sa famille, sur le territoire de Thiais-les-Ghoisy , inaugura, le 4 0 mars 4 846, jour anniversaire de la naissance de son illustre ami, Je monument qu'il avait élevé à sa mémoire.
On y plaça son portrait, beau médaillon en marbre que P. J. David (d'Angers) avait sculpté tout exprès.
Le peuple assista cette fois encore à la nouvelle cérémonie , et M. Gindre de Mancy, qui s'était procuré une couronne de fleurs cueillies à Montaigu dans le jardin qui avait reçu les premiers pas de Rouget de Lisle, déposa cette couronne sur la tombe, après avoir lu la pièce de vers suivante :
Et moi je viens aussi, dans la funèbre enceinte, Te payer mon tribut, ombre chère, ombre sainte ! Sur cette pierre encore humide de nos pleurs, Je viens des monts lointains t'apporter quelques fleur?,
Des fleurs de ce Jura si plein de ta mémoire, D'où, clairon des combats et fanfare de gloire, Ta grande voix, d'échos en échos, résonna, Et, sur le monde entier, haute et fière , tonna.
De mes pieuses mains, reçois cet humble hommage,
Et qu'il orne un moment le marbre où ton image,
Sous le hardi ciseau du nouveau Phidias,
Vit, respire et triomphe à jamais du trépas !
Des cieux où tu t'assieds près de ces grands poètes,
Des volontés de Dieu redoutés interprètes,
Et dont la lyre encor tressaille avec fierté
Aux beaux noms des vertus et de la liberté,
Jette un regard propice ici, loin du tumulte,
Sur ce groupe d'amis fidèles à ton culte,
Qui viennent envers toi, sous les calmes cyprès,
De la patrie entière acquitter les regrets !
Puis tout ce peuple enfin qui, dans ce jour suprême, D'un hommage empressé vient t'honorer lui-même, Toi, dont l'hymne sublime enfanta ses héros, Et porta le frisson au cœur de ses bourreaux; Toi, par qui, sur leurs fronts brisant ses vieilles chaîner Il reconquit ses droits, il satisfit ses haines, Et sur la liberté fonda, par ses exploits, L'indestructible empire et de l'ordre et des lois.
Oui, peuple, tous ces biens qui te semblaient un rêve, Le terme inespéré du long joug qui te grêv#,
L'égalité sur tous étendant son niveau, Et commençant pour l'homme un âge tout nouveau ; Des droits et des devoirs le parfait équilibre, Ce ciel plus doux vers qui s'élève ton front libre, De son dôme éclatant le jour pur qui t'a lui, Ces champs que pour toi seul tu sèmes aujourd'hui, Et qui des blonds épis de la moisson dorée Partout t'offrent aux yeux l'espérance adorée ; La science en toute âme épendant son trésor, Aux vertus, au mérite ouvrant un large essor, Et du chaume élevant aux dignités premières Tes enfants qu'éclaira le feu de sa lumière.
Puis, avec les tyrans, ces luttes corps à corps, Et ces combats sans fin où, bravant mille morts, Tu brisas leur pouvoir comme un roseau fragile, Et scellas de ton sang le nouvel Évangile, Par qui d'un même pas marchant au même but, Un jour l'humanité te devra son salut. . . Voilà ce qu'ont ravi tes mains victorieuses l Voilà tes lauriers saints, tes palmes glorieuses, Et l'ineffable prix de ton sang généreux ! Peuple, voilà pourquoi nos pères valeureux, Aux accents inspirés de l'hymne des batailles, Ont vaincu tant de rois, forcé tant de murailles, Et planté sur tout sol, de leur bras indompté, L'étendard rédempteur de notre liberté.
Donc, si dans l'ombre encor, les rois ou leurs ministres Ourdissaient contre toi quelques trames sinistres. . . Sur l'arche de tes droits s'ils étendaient la main î Ou si, là-bas, du Nord l'autocrate inhumain, L'implacable bourreau des Polonais, nos frères, T'osait porter l'insulte et la menace altière. . . 0 peuple, j'en appelle à tes nobles instincts, A tes grands souvenirs, à tes futurs destins, A ce qu'il est en toi de cœur, de sang et d'âme ! Alors pour écraser la tyrannie infâme, Foulant d'un pied vengeur le paternel sentier, Tu renaîtrais soudain le même et tout entier ! Alors, comme autrefois, de tes vertes campagnes, Du fond de tes hameaux, des flancs de tes montagnes. L'arme au bras, vers le Rhin on te verrait courir, Et ta devise encor serait : Vaincre ou mourir ! Et, dans tes fortes mains, de ton vaste oriflamme, Au souffle d'un vent pur se déploierait la flamme ; Et des cieux entr'ouverts, tes vaillants et tes forts T'applaudiraient en chœur, béniraient tes efforts. . . Puis ton chantre héroïque, en la mêlée horrible, Reviendrait te conduire, et, de sa voix terrible, Il s'écrierait, planant au loin sur les sillons : Aux armes, citoyens ! formez vos bataillons !
Ces vers, pleins de vigueur et vivement sentis y furent chaleureusement applaudis par tous les assistants. L'auteur les répéta
le soir avec la même verve, chez le maire ^e Thiais, en présence du général Blein, du sculpteur David et de nombreux invités.
Ainsi, par deux fois différentes et dans l'espace de dix années, les honneurs funèbres furent dignement rendus à Rouget de Lisle. Chaque fois, la cérémonie fut grande et solennelle. Il y manquait pourtant les grands du monde, qui semblaient oublier encore celui qui avait favorisé par ses chants héroïques Fétat de leurs grandeurs.
Aussi ce manque de leur part fut-il vivement relevé dans les vers de madame Amabîe Tastu, lorsqu'elle dit :
Des acteurs de Juillet, deux seuls te sont fidèles Le peuple et le soleil.
Mais, quinze ans plus tard, que se passat-il? que devinrent les amis de Rouget de Lisle? Le peuple, que fit-il pour garder la mémoire du poète-musicien dont la statue avait été votée deux fois par acclamation? Pourquoi cette statue n'a-t-elle pas été élevée sur Tune des places de Lons-le-Saunier, comme l'avait demandé le Conseil général du Jura et deux sculpteurs en renom? David et Hugiienin n'ont-iîs pas réitéré leurs offres de service ?
A toutes les demandes, il est facile de répondre par l'oubli, puisqu'on n'a rien fait, et que la tombe de Rouget de Lisle fut elle-même abandonnée.
Les choses, au surplus, peuvent s'expliquer.
Le général Blein mourut. Sa fille se maria, et, quittant le département, crut devoir emporter le médaillon de marbre qui ornait
la tombe de Rouget de Lisle. C'était le général qui T avait commandé au sculpteur David. Personne ne songea à s'opposer à l'enlèvement de ce médaillon, qui aurait souffert des injures du temps , ou qui peutêtre aurait été, sinon brisé, du moins enlevé comme tout ce qui disparaît sur les tombes délaissées.
Les autres amis de Rouget de Lisle furent également dispersés au loin. Et l'ouvrier se consola de l'oubli d'un nom, en chantant la Marseillaise sous la bannière du travail.
L'herbe envahissante du cimetière prit alors, sur les derniers temps, la place du tombeau...
Ce fut en 1861 qu'un homme, dont le nom ne saurait être trop glorifié, fut averti que le terrain cédé temporairement à Rouget de Lisle allait être repris.
Il se rendit sur les lieux, et fut témoin du cruel abandon de la tombe , qu'il eut de la peine à retrouver.
Son cœur fut profondément ému.
En rentrant chez lui, il écrivit sur-lechamp à la Ville de Paris pour lui demander la concession d'un terrain dans le nouveau cimetière de Choisy-le-Roi, s' engageant à y faire élever un monument en l'honneur de Rouget de Lisle.
Mais la Ville garda le silence des morts...
L'homme estimable dont nous parlons prit alors l'initiative.
Il acheta pour toujours l'emplacement destiné à recevoir les cendres de Rouget de Lille, et fit poser, également à ses frais, sur un soubassement légèrement incliné par devant, la pierre tombale sur laquelle est gravée la seconde partie d'un procès-verbal dont voici la teneur :
Ce jourd'hui 8 novembre 1861,
Ont été transportés de l'ancien cimetière
De Choisy-le-Roi dans le nouveau,
Les restes mortels de C. J. Rouget de Lisle,
Ancien capitaine du génie, par les soins
de C. Perrotin, éditeur et mandataire universel
de Béranger, poëte national de France,
Et en son nom,
es présence de MM. Gindre de Mancy,