J. POISLE DESGRANGES
Eau-forte par G. Staai..
PARIb
LIBRAIRIE DE M"BACHELlN-DEFLORENNE SMinfrttra.S%-(itrmam-VAiLxtm»; 14
» DCCC ixiv
Le temps, gtand nWeleur des hommes et ^es choses, trayaUle obaqne jour à les mettre dans roubli, et parvient à effacer les noms que le burin atait cru fortement graver dans le marbre ou sur les tables de Thistoire. 11 les use.. . , il lés couvre de mousse et détruit les croix de bois avec autant de facilité qu'il renverse les unies funéraires.
Foulons Therbe des cimetières, cette herbe envahissante qui dérobe les tertres ât nos regards, et nous serons convaincus que Torgoeil des hommes disparaît vite dans le champ désert du repos où tout ce qui a vécu rentre peu à peu dans le néant.
Rien de stable sur la terre. Les grandeurs sont des mots, et les hommes des grains de sable dispersés par le vent. Tout s'incline devant le temps qui moissonne en mattre la vaste étendue sur laquelle sa faux se promène.
Le casque tombe k côté du guerrier qui meurt en courant vers le danger. 11 n'est pas de lance qui repousse tous les chocs. Il n*est pas de cuirasse qui ne craigne les effets du temps et de la rouille.
Avec le temps tout change d*aspect. Les générations se succèdent, et le passé fait place au présent.
Malheureusement, Thomme du présent fait rarement des pas rétrogrades vers le passé.
De là natt Toubli des hommes et des choses
ROUOST DE LISLS.
qui ont passé c(»nme les reflets de la mode ; de là natt Tabandoii des tombes qui furent arrosées d'abord de larmes pieuses, et qui n*onty quelques années plus tard, ni parents, ni amis pour les visiter. Les morts sont des ombres légères qui tiennent fort peu de place dans notre pensée. Leur image est quelquefois semblable à celle reproduite par le daguerréotype. Elle miroite pour les uns et reste invisible pour les autres. Que de grands bpmmes oubliés depuis que leur corps a été livré à la terre ! Que de poètes malheureux, morts de faim, et dont personne n*a parlé, à moins que leurs noms ne se trouvent incrits sur la liste biographique publiée par Colnet ! Et lui-même, cette écrivain spirituel qui est mort à T&ge de soixantequatre ans, qtt*a-t-OD fait de soi coips?
Le hasard m'a fait rencontrer, au cimetière de Belleville-Paris, une colonne en marbré blanc, surmontée d*une boule incUsée déjà par le temps et le poids de la croix en fer qu'elle supporte. Sm cette
ROUOBT DE LISLS.
colonne, on lit Tinscription suivante :
repose le corps
de Charles Joseph
Auguste MaxmiiUen,
de COLNET,
homme de lettres,
né à Mondrepuis,
en Picardie,
le 7 décembre 1768,
décédé à BelleviUe,
le 30 mai 1832.
Sa vie ne Ait qu*&n rêve, Celui d*un honnête homme.
La YÎe de«écrhaitt8 est un rêve, i'en conviens ! et ce rêve est de courte durée lorsque le penseur, rhoqiikie de Inen, 'consaorent leur existence k répandre des iMenfeîts, F un par de bons écrits, T autre par des aetes généreux. Ce n*esft jamais vivre assez, tel
ROUGET DB LISLB.
lige que Ton ait, du moment cil l'on part en laissant sur la terre des vices à flétrir et des ^mes à soulager.
' H6las! il ne nous est pas permis de prolonger d^nne minute le l>êve dés hommes de bien. Puissent-ils^ après leur mort, se «éveiller sous un ciel heureux ; e*est ce que je lenr souhaite!....
' II 7 eut un homme de cœur qui fut contempoirain de Golnet, et qui réVa de grandes •ciMses!
Celui-là, je lui envie son rêve; car ce fut tan rêve nen pour le bien de quelques hommes, mais pour sauver Fhonneur de la «France entière ! Ce fut un i^ve de gloire et de liberté ! Un rêve qui le plaça à la tête de todies nos phalanges guert4èfes et qui les rendit victorieuses. Vous parler de ce rêve, o^est vous citer Rouget de Lisle dont le ném n'est pas assez connu.- ' ' A cet aveu, j^ènteàfds quelques vieux lUté- MAenrs se récrier en disant : la chose n*est peu possible! L*aatear de la'Mar9ei(lai9é^
10 ROUGSTDELISLE.
peut pas être îdcohuu. Son nom doit wnte dans rhistoire, de même qne'son chant héroïque passera d'âge en âge dans la houche de nos enfants. C'est blasphémer que de dire hautement: Rouget de Lisle n*e&i pats connu.
— Hélas ! Dumouriez n'est plus là pour vous répondre. Sans cela, il vous donnerait raison eu vous rappelant que c'est aux cris répétés de la Marseillaise qu'il a rendu ses soldats vainqueurs à Jemmapes. Il a connu Rouget de Lisle!... Il aurait pu vous en parler; mais qui le connaît aujourd'hui? U n'y a pourtant pas trenle ans qu^il est descendu dans la tombe. «. Le temps a été tr<^ expéditif, cette fois ! Il a jeté le voile de l'oubli sur un nom qui devrait vivre encore dans tout son éclat.
Eh bien ! non, je le répète, Rouget de Lisle n'est pas connu. Ce furent précisément les mots qui me furent dits tout récemment, lorsque je communiquai^ à un jeune éditeur aussi érudit que bon littérateur, l'idée que