ROUGET DE LI8LE. IB
Sa couleur. 11 peut dormir ensuite dans la cave^ s'il y est oublié, jusqu'à ce <iu*un amateur Ten tire pour le décanter dans une coupe de cristal.
On estime plus tard ce qu'on a délaissé dans un temps. A moins que Toubli, Tinsouciance des gens ne se réunissent pour méconnaître ce qui a vieilli.
Jean-Jacques Rousseau, sur ses vieux jours, ne faisait-il pas partie du nombre de ceux que la foule ignore, lorsqu'il herborisait tranquillement dans les sentiers du bols de Romainville et le long des murs du para de M. de Saint-FargeauY
11 y venait souvent, dans ces lieux charmants et retirés de la capitale, pour se réchauffer au soleil du printemps et de l'été.
Puis, comme au temps de sa jeunesse, il se plaisait encore à effeuiller la fleur des champs.
L'âge mlkr aime à compter ses souvenirs.
Une gàrdeuse de vaches placée sur un talus qui bordait la grande route située der-
14 ROUGBT OE LISLE.
rière le parc, et vis-à-vis la partie droite du bois, regardait parfois l^étranger^saos oser lai parler ; mais elle souriait de ce sourire, béte et moqueur qui semblait dire:
— Le vieux fou!
Et très-certainement que si cet inconnu pour elle Teût blâmée tout en s'appuyant sur sa béquille, elle n*aurait pas manqué d*ajouter, en entendant sa voix saccadée :
— 11 radote.
Jean-Jacques, absorbé dans ses vastes réflexions, ne lui parla jamais... Mais un jour que la voiture de M. de Saint-Fargeau, seigneur de Tendroit^ passait rapidement sur la route, elle renversa le pauvre vieillard , qui perdu connaissance.
Cependant le maître de Tattelage avait fait arrêter Ifélan de ses chevaux, et il était descendu lui-même de voiture pour vérifier le malheur.
Le vieillard n'avait reçu que quelques légères contusions. Ce n'était donc rien ; mais il avait de la peine à reprendre ses sens.
ROD6BT DS LISLB. 15
M. de Saint-Fargeaii, qui semblait chercher les traits de ce Yieîllard sous sa perruque blanche, demanda à la gardeuse de vaehes si elle le connaissait.
— lia fine ! non , répondit-elle, si ce n*est que les enfants du voisinage, auxquels il paye quelquefois des oublies et le jeu de macarons, rappellent Rousseau.
— Rousseau ! répéta M. de Saint-Fargeau , qui parut rappeler tous ses souvenirs comme s'ils fussent envolés à rextrémité lointaine de son parc*. Attendez donc!...
Je dois connaître ce nom-là...
Sur ces entrefaites. Fauteur d*i?mt7e et de la Nouvelle Hékfiêe se mit sur son séant. 11 avait entendu épeler son nom. 11 dit alors :
— Je suis Jean-Jaeques...
Ces deux noms, ajoutés au précédent, furent suffisants pour renfieigner M. de Saint-Fargeau qui s'empressa autour du vieillard.
Quant à la paysanne, elle entendit deux mots qui n'ajoutèrent rien à son savoir.
16 ROUGSTOBLISLB.
. £lle tourna ses regards au oôcé de ses ^ches.
Ce qui est arrité à Jean-Jacques • est de»
rbistoire ancienne* U a élé rajécdnnn d^ttae» paysanne ; ' soit l mais penset-^Yous que si Rouget de Lisle mait de nos jour$, il'serailc mieux fêté que son devainciev? Pour moi, je suis fixé à cet égard. Mon avis est que louteales fois qo*un nom est mis en oubli par les libraires, il est fort di/ficile qu'il se fasse re^u connaître des passants. Aujourd'hui surlont • où le positivisme a fait d'immenses progièsl^ ! et que Ton a augmenta le nombre de sesl gardeuses de vaches, Je. conseille aux pauvres auteurs de. ne point. s'aventurer dans ce ) vaste domaine. Les spéculations- -de Ui.
Bourse sont les seules qui occupent sérieusement les esprits. L'argent sonne mieux à ToreiDe qu'un ntom dont la gloire se dissipe en fumée.
Et puis, il est si aisé de ternir la gloire d'un nom lorsque Ton ne tient pas à perdre le sien.. Peu de gens s occttfMMit d'entretenir
BOU GBT DB LISI.S. 17
tes tombes; mais il y a des mains proûuDes qui se plaisent comme le temps à détruire les plus belles couronnes d'immortelles.
Le souvenir des morts est pourtant un culte sacré ! On ne devrait pas lui léguer des épines au lieu de fleurs, hélas! la jalousie joue un grand rôle dans ces sortes d'injures.
M. Perrotin a travaillé toute sa vie à former la courouDe de gloire de Béranger. H n'a fallu qu*un seul jour à des envieux pour essayer de rompre les fils de cette couronne. Le nom de notre grand chansonnier mourr^t-il? Je ne le pense pas! Ni le sien, ni celui de M. Perrotin ne périront. J'y enlace aussi celui de Rouget de Lisle pour les mettre dans un seul médaillon ; car tous trois sont inséparad>les. C'est ce que j'essayerai 'de prouver par la suite au lecteur.
N'ayant pas eu l'avantage de connaître Rouget de Lisle» il ne m'aurait pas été possible de fournir sur lui des détails întéressantSi si je n'avais eu pour me renseigner Tami dévoué qui Ta vu mourir entre ses bras.
18 ROU&BTDBLISLX.
Gel ami, c^st M. Giodre de Maney, le compatriote de Rouget de Lisie, et Tauteur des Eehàs du Jura, de ces chants si doux et si harmonieux que l'on croit, en les lisant, entendre le souffle animé de Virgile agiter le feuillage et les fleurs.
G^est à lui qu'appartient le droit de chanter dignement le grand nom du poète musicien que la France a perdu.
Aussi l'a-t-il fait dans un ouvrage de sa composition intitulé: La gloire miUtairê de la Pranche-Camté, Voici ce qu'il dit dans cette œuvre mâle et courageuse qui a été couronnée en 4844 par TAcadémie des sciences, belles-lettres et arts de Besançon.
VîMia nfiaspirer iel, Botre immortel Tyrtée l Verse d'en haut ton sâufDe en mon âme agitée, toi, dont j'aspirai le suprême soupir, Et qu'en mes bras j'ai vu, pour jamais, t'assoupir t Viens I que ta voix encore et m'anime et m'enflamme, ' Sur no» monts flrémissants lève encor l'oriflamme. Et vois comme aux accents de ton hymne vainqnew. Nos bataillons serrés marchent d« mftme c«ur I tfoini pressés sont les flots que l'océan soulève,
rougetdelis'le. 19
-lloiis tenibte la voix des tenpêtes s'él^e, Q«9nd» fto'leiMS aolJes.ioird<, Dieu déchatue les vtentf , Qu'il pousse devant lui leurs escadrons mouvants....^
M. Gindre de Mancy^consaoré^en outre, deux notices biographiques à latmémoire de ftouget de Usle. Nous y puiserons parfois des détails^ avec la permission de Fauteur; cm* ces notices sont les meilkuresquenous aymis.
Il est vrai qu*ane notice» également sur Rouget de Lisle,* a été publiée en i 8^8 par M. Félix Pyat ; mais elle ne dit que peu de mots sur Thomme, et semble ne prodiguer éeê louanges qu*à la MarsêiUaise .
Dans cette courte notice, M* Félix Pyat, en reconnaissant d^abord Rouget de Liste comme auteur du chant sublime qui a fait le tour de TEurope^ se résume en disant tout aussitôt :
« Mais non, ce n'est pas lui qui a fait la MarseiUam; il Ta chantée, Toilà tout!
L'auteur, le yéritable auteur de la Marseillaise , c'est le peuple, le peuple tout entier, avec son horreur de l'esclavage,
20 ROTTGBTDBLISLX.
de Tétranger; atec sa foi dans la liberté, la patrie; avec toutes ses craintes et ses espérances; avec son enthousiasme infini et son éternelle poésie. •
Ici je m>*arréte; car je trouve Timage un peu exagérée. Mais il faut se reporter k Tépoque où If. Félix Pyat a écrit ces lignes.
C'était en 4 848, un peu après le mois de février. Les pavés de la rue étaient à peine remb en place. Le peuple avait agi...
il fallait bien lui prodiguer de Tencen^.
Rouget de Lisle, se trouvant hors de la scène iravalt plus qu'à se tenir derrière le rideau pour écouter le diant de la MarseUlaUe^ et ne point réclamer ses droits d*auteur. Nous retrouverons dans sa vie plus d'un point de modestie semblable.
Maintenant que j*ai dit que Rouget de Lisle aimait volontiers à s*efiacer, cherchons à mettre ses actes et ses œuvres en relief.
Notre histoire de France nous apprend qu*en Tannée 4 760 une bataille fut livrée à Gorback, et gagnée par le maréchal de Bro * glie, sur trente mille Hanovriens qui laissèrent douze pièces de canon au pouvoir de nos soldats victorieux.
Cette bataille fut une gloire sans doute pour le règne de Louis XV; mais Tannée 4*760 réservait une antre gloire à la France, puisqu*elle lui a donné Glaode-Joseph Roa* getde Lisle. C/est le 4 mars de celle mé-
22 ROUGET DE LISLS.
morable année, qu'il naquit à Lons-le-Saunier, département du Jura.
Son père remplissait à l'époque les fonctions d*avocat du roi. Celui-ci était luimême le fils d*un échevin qui lui ayait légué plus d'honnêteté que de fortune; car il ne possédait qu^un petit domaine sur les hauteurs de Montaigu, nllage peu distant de Lons-le-Saunier, et dans lequel Rouget de Lisle passa les premières années de son enfance.
M. Gindre de Mancy a su pondre en trois vers la position de Mpataigu :
Là, contre les roehcis, adotaé eoBuae un air«, >ll4Mil»lsa ^en lo ciol lëv4 Bsitëtd altière. . Mi plane sur on vaste, un immense horizon. ]
Ce village se trouve, en effet, comme un md au. sommet. d'un roc. Il est situé au midi de Lonfr-le-Saunier. Les maisons y> sont pdur la plupart bâties à pic» et pré- .
sentent de loin, aux yeus du voyageur qui