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peu conforme à Timpatience de son caractère à toutes les prescriptions de son médecin et à tous les désirs des amis qui l'entouraient. Le samedi 25 juin au soir, Tagonie commença. Elle fut longue, coupée parfois de réveils soudains, pendant lesquels il faisait à Madame Voiart de touchants adieux, lui donnant les marques de la plus vive tendresse, la remerciant avec effusion de lui avoir rendu les derniers jours si doux, lui, le vieux combattant, habitué à lutter et à souffrir... Le lendemain dimanche, Gindre de Mancy, son fidèle compatriote, son ami des derniers jours, vint prendre place à son chevet, auprès de Madame Voiart qui ne le quittait pas. Il était déjà presque sans vie : à peine eut-il pour eux un dernier et faible regard d'affection.
Il dura cependant encore tout le jour. A la nuit tombante, il s'affaiblit de plus en plus ; à minuit, il rendit le dernier soupir (nuit du 26 au 27 juin 1836) *.
. Ainsi mourut Rouget de Lisle. Des soixanteseize ans et plus qu'il passa sur terre, une seule heure rendit son nom glorieux. Sa vie peut se résumer ainsi : il eut le besoin constant, impérieux, d'une foi à défendre et à chanter. Souvent il se trompa : il ne fut alors qu'un lutteur médiocre, un rapsode vulgaire. Mais quand la cause qu'il chanta
1 . Ces détails sout donnés par Gindre de Mancy à la fin de sa biographie de la Société d'Émulation du Jura^ 1837.
fut la sainte, noble, pure et juste cause de la patrie, alors le jaillissement de son génie fut tel que son éclat nous éblouit encore.
Ses obsèques eurent lieu le lendemain de sa mort, mardi 28. Une grande foule de peuple tint à honneur de suivre le cortège. Au cimetière, deux discours furent prononcés : par le général Blein et par Gindre de Mancy. Quand les dernières paroles furent dites, alors que les assistants commençaient déjà à défiler silencieusement pour rendre le dernier hommage au mort, des ouvriers placés à quelques pas de la tombe entonnèrent lentement, gravement, le chant de la Marseillaise, L'on assure que rarement il produisit une émotion aussi profonde*.
Quel plus digne hommage, quelle plus admirable oraison funèbre eût-il pu souhaiter?
Puis Toubli se fit peu à peu. Un an et demi après sa mort, on procéda à la vente de ses papiers et manuscrits de toute espèce : elle eut lieu les 23 et 24 février 1838, ainsi qu'en témoigne un catalogue sommaire en feuille volante comprenant
1. Voy. GiNDHE DE Mancy, PoiSLE-DKsoRANfiES, et Annuaire du départ eiw^nl du Jura pour 18A1^ par Désiuk Monxikh, p. 2u6.
138 numéros. La plupart de ces pièces, lettres, autographes de musique ou d'œuvres littéraires, soQt actuellement dispersées en différentes mains, mais non impossibles à retrouver : elles ont été la plus sûre source de renseignements qui aient été utilisés pour ce travail.
A Lons-le-Saulnier, vers le même temps, la Société d'Emulation du Jura prit l'initiative d'un projet pour l'érection d'une statue à Rouget de Lisle. Déranger l'approuva hautement et écrivit à ce sujet une lettre très chaleureuse dans laquelle, répondant incidemment aux éloges que Gindre de Mancy lui avaient adressés pour son dévouement à Rouget, il dit : « Je n'ai fait pour notre Tyrtée que ce qu'un élève doit faire pour son maître*. » Le projet alla devant le Conseil général du Jura : il s'agissait d'élever la statue sur un piédestal vide sur lequel, pendant la Restauration, était une statue en marbre de Pichegru, donnée à la ville par Louis XVIII et brisée aussitôt après les journées de juillet 1830. Mais le beau feu des premiers jours du règne de Louis-Philippe s'était bien vite éteint : le gouvernement accueillit défavorablement l'idée des habitants de Lons-le-Saulnier; le projet fut abandonné, et personne n'y pensa plus*.
1. Lettre de Bérangor du 10 novembre 1838, autographic^'e (Bib. de Lons-le-Saulnier.)
2. Proposition du Conseil général du Jura (Bib. de Lonsle-Saulnier). — Perrin, Notice historique sur Lons-le-Saulnier ^ p. 35.
Dix ans plus tard, le général Blein, craignant que la sépulture de son ami fût abandonnée, profanée peut-être, fit transporter ses restes mortels dans un terrain qu'il avait acheté pour sa propre sépulture et celle de sa famille, sur le territoire de Thiais. Une cérémonie commémorative eut lieu à l'occasion de cette translation, le 10 mars 1846. Gindre de Mancy fît venir des fleurs de Montaigu et les déposa sur la tombe ornée du médaillon de David d'Angers. Mais peu à peu les derniers amis disparurent. Le général Blein mourut à son tour; sa fille quitta le pays. Elle voulut emporter le médaillon de marbre, qui d'ailleurs n'eût pas tardé h, s'altérer sous la pluie. Mais la tombe du chantre de la Marseillaise se trouvait complètement abandonnée. Elle l'eût été peut-être indéfiniment si Perrotin, l'heureux éditeur et exécuteur testamentaire de Déranger, n'eût, en souvenir de cet autre ami, mort à son tour, eu la bonne pensée d'utiliser des fonds restant de la succession du chansonnier à faire un tombeau convenable à Rouget de Lisle. Il acheta dans le nouveau cimetière de Ghoisy-le-Roi une concession à perpétuité, et fit graver sur la pierre tombale l'inscription suivante :