R0U6ET DE LISLE
savons du rôle joué par la Marseillaise aux armées de la Révolution.
Puis, deux fois en 1795, la Convention, une troisième fois, en 1796, le Directoire, proclament publiquement et officiellement « le Tyrtée français » auteur de la musique de l'hymne national : « Le chant dont il avait composé les paroles et la musique conduisait nos frères à la victoire, » disait Jean Debry à la tribune de la Convention le 26 messidor an III ; — t Le chant marseillais dont il est le poète et le compositeur tout ensemble^ » affirme la proclamation faite au Champ de Mars le 1°'' vendémiaire an V*.
Franchissons trente- cinq années : en 1830, quand Berlioz dédie à l'auteur son accompagnement orchestral de la Marseillaise, il le fait en ces termes :
« A M. Rouget de Lisle, auteur de la musique et des paroles. »
Les romances détachées parues vers le même temps portent la même mention : « Rouget de Lisle, auteur des paroles et de la musique de la Marseillaise 2. »
L'on voit qu'à nulle époque de sa vie aucun doute ne s'éleva jamais.
Voici enfin une dernière observation bien caracté-
2. Voy. par exemple la Blanche Marguerite h. la Bibliothèque du Conservatoire.
ristique qui s'accorde entièrement avec les données précédentes. Avant qu'il eût fait la Marseillaise, Rouget de Lisle consacrait la plus grande partie de ses talents d'amateur à la littérature théâtrale et à la poésie : la composition musicale avait à ce moment une part beaucoup moindre dans ses préoccupations. Au contraire, après le succès de rhymne national, il se consacre activement et presque exclusivement à la musique: buitjours après la création du chef d'œuvre,il écrit un autre chant qui reste parmi ses meilleures productions musicales; il entasse les unes sur les autres chansons patriotiques, romances, cantates politiques ; il compose même de la musique pour l'Opéra ; il publie plusieurs recueils de romances, en éparpille à tous les vents, et finit par laisser, outre ses compositions gravées, les quatre gros volumes manuscrits de la Bibliothèque de Lons-le-Saulnier.
Cette évolution de son esprit est toute naturelle et parfaitement explicable. Avant la Marseillaise^ Rouget de Lisle n'avait qu'une vague conscience de ses aptitudes musicales : conséquemment il les utilisait peu. Mais le chant national une fois créé, il connut la vraie direction de son génie; et, dés ce moment, c'est vers la musique qu'il porta tous ses efforts.
Voilà, je pense, un assez bon nombre d'observations et de faits qui militent en faveur de l'attribution du chant de la Marseillaise à Rouget de Lisle,
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que je comprends parfaitement, que je partagerais même volontiers, — en sens contraire, — naturellement. Mais enfin on ne peut pas s'amuser toute la vie; M. Tappert est un esprit trop sérieux et trop distingué pour n'avoir pas été le premier à le comprendre; aussi, a-t-il fini par reconnaître de lui-même qu'il n'y avait rien de fondé dans cette revendication au nom de Holtzmann, et, mieux encore, par apporter de nouvelles preuves à Tappui de la thèse qui rend à Rouget de Lisle la paternité de la Marseillaise, question à laquelle il a consacré plusieurs remarquables articles*.
Du c6té de TAllemagne, la question est donc jugée.
En France, ce fut Castil-Blaze le premier qui fît la découverte. Mais Castil-Blaze a fait en sa vie tant de découvertes de choses qui n'ont jamais existé que personne ne prit garde à cette nouvelle lubie. Il s'agissait cette fois d'un air allemand (toujours !) lequel aurait été apporté à Paris dix ans avant la Révolution par Julien aîné, dit Navoigille, et exécuté dans les concerts intimes de madame de Montesson. Castil-Blaze, qui n'assista point à ces
1. 11 ne m'a pas semblé qu'il fût nécessaire de perdre mon temps à rechercher les pièces originales de cette discussion; je me suis donc borné à en étudier les phases principales dans les documents de seconde main, dont voici les principaux : Le Roy de Sainte-Croix, p. 79 et suiv. — A. Loquin, p. 113 et suiv. — A. Lotii, p. 32 et suiv. — Le Ménestrel, articles des 1" février 1885, 18 juillet 1886 et 31 juillet 1887.
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concerts (commeat raurait-il fait quaad il n'était pas né?) et n'eut jamais là-dessus d'autres renseignements que des commérages de coulisses, reproduit sans crainte cette affirmation dans deux de ses livres, Tun disant que ce chant était celui d'un cantique, Vautre simplement un « petit air » n'exprimant que « des sentiments affectueux et tendres », ce qui est, tout le monde le reconnaîtra, un signalement frappant de Tair de la Marseillaise. Quant à produire un exemplaire, fût-ce une simple copie de ce prétendu original, inutile de dire qu'il n'y songea jamais *.
11 y eut encore un vieux violoniste, Alexandre Boucher, dit « l'Alexandre des violons » (célèbre en son temps par une vague ressemblance avec Napoléon P';, qui, cent ans environ après la naissance de Rouget de Lisle, âgé lui-même de quatrevingt-dix ans, confla à un chroniqueur boulevardier que le véritable auteur de la Marseillaise. . . c'était lui ! L'on pense avec quel empressement le chroniqueur fit part de cette surprenante découverte au public; et Ton devine non moins aisément comment fut accueillie cette réclamation du bonhomme, qui passait pour un vieux fou* !
N'oublions pas l'histoire admirable du mystérieux chevalier d'Henna. Celle-ci nous reporte dans
1. Castil-Blaze, y Académie impériale de Musique , t. II, p. 8 ; — Molière musicien, t. II, p. 451.