‹ Rouget de Lisle, son œuvre--sa vieChapitre 115 sur 124 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Il y a sept ans, M. Ernest Renan prononçait ces paroles, dans une séance solennelle de TAcadémie française :

« Ce sont les choses qui sont belles ; les mots n'ont pas de beauté en dehors de la cause noble ou vraie qu'ils servent. Qu'importe que Tyrtée ait eu ou n'ait pas eu de talent? Il a réussi ; il valut une armée. La Marseillaise^ quoi qu'en disent les musiciens et les puristes, est le premier chant des temps modernes, puisqu'à son jour elle entraîna les homVnes et les fit vaincre. Le mérite personnel, à cette hauteur, est peu de chose ; tout dépend de la prédestination*... »

Bien que quelque ironie se cache sous ces paroles, le seul fait qu'elles purent être prononcées devant une telle assemblée et par une telle bouche marque, pour léchant de Rouget de Lisle, Tavènement de temps nouveaux. Elles sont, pour la

1. Journal officiel du 27 avril 1885, p. 2210, discours prononcé par M. Renan à la séance de réception de M. de Lesseps à TAcadémie française.

Marseillaise^ une dernière et illustre consécration, car elles proclament sa force, irrésistible, toujours vivace et, telle qu'un siècle entier de vie n'a pu Taffaiblir.

Rien ne saurait mieux donner l'idée de la puissance mystérieuse et de Téternel prestige de cette mélodie que le récit des circonstances à travers lesquelles elle est devenue, défîniîivement et officiellement, le chant national de la République.

Il y avait quarante ans et plus que la Marseillaise était un chant proscrit, redouté des gouvernements, qui ne voyaient en elle qu'un chant d'émeute. Son succès de 1830 n'avait pas été de longue durée ; son réveil en 1848, pas moins éphémère. Enfin, depuis huit années, la troisième République était proclamée on France, et c'est à peine si l'on osait le chanter publiquement, tant l'hostililé était encore grande. Au commencement de 1878, un vif incident se produisit dans un théâtre de province, à Nantes, à la représentation d'un drame dont l'action se déroulait à Tcpoque de la Révolution : la Marseillaise, chantée aux acclamations de la salle, avait été sifflée par des officiers. Cette fois, le pays tressaillit sous l'insulte. Une interpellation eut lieu à la Chambre» d'où la Marseillaise sortit victorieuse, et, séance tenante, une proposition fut déposée pour faire reconnaître au chant de Rouget de Lisle le caractère de chant national.

Sur ces entrefaites eurent lieu les premières fêtes par lesquelles la France révéla au monde, se révéla à elle-même que, malgré les récentes blessures, elle était toujours debout. Ces fêtes sont les plus belles que nous ayons vues : elle furent spontanées, cordiales, exprimant la joie vive et pure d'un retour à la vie. d'une sorte de rénovation. La Marseillaise vibrait obscurément au fond de tous les cœurs : c'était si bien le chant de cette heure d'espérance et de foi ! Mais les temps n'étaient pas encore révolus.

Parfois cependant felle brisait ses entraves et apparaissait, éclatante. Quelques personnes se rappellent que, lors d'une visite faite àTExposition universelle, la veille de l'ouverture, par les membres du Parlement et de divers corps constitués, sorte d'inauguration anticipée qui n'avait pas de caractère officiel, soudain, sans qu'on fût prévenu, la musique de la Garde républicaine lança ses fiers accents sur l'assistance : à ces sons inaccoutumés, imprévus, et que, depuis si longtemps. Ton était privé d'entendre, une émotion irrésistible s'empara de tous. D'aucuns me rapportaient encore tout récemment combien cette émotion avait été profonde, et le souvenir leur en était resté, clair, lumineux, comme celui d'une révélation.

Malgré tout, le gouvernement d'alors ne voulait pas entendre parler de la Marseillaise, Et, n'ayant pas de chanjb national, il fit une chose bien simple,

— oh ! combien simple ! — il en commanda un.

Pourquoi non?. . . Malheureusement il n'avait pas sous la main un Rouget de Lisle : il lui fallut d'abord pratiquer le principe de la division du travail ; il requit conséquemment deux collaborateurs, un pour les paroles, Tautre pour la musique. Le poète choisi fut M. Paul Déroulède, qui depuis . . . Paris alors ne considérait en lui que Tau leur des Chants du soldat! Le musicien fut M. Gounod.

De cette double inspiration sortit une chanson patriotique, remplie de boifnes intentions, ayant pour titre: « Vive la France! » Un beau titre, assurément, et qui devait mettre tout le monde d'accord. On en voulut donner la première audition offîciella dans une fêta nationale : le 30 juin 1878, elle fut exécutée dans un concert donné en plein air dans le jardin des Tuileries par un orchestre et un chœur nombreux dirigés par M. Colonne. J'y assistais. Le nouveau chant national était inscrit comme dernier numéro du programme; la foule Tattendait, curieuse et indécise.

L'exécution commença. Quelques mains battirent aux premiers couplets; un moins grand nombre applaudirent les suivants; enfin, le chant s'acheva au milieu d'un silence morne. C'était un désastre : l'effet était absolument manqué ; le concert s'achevait sur la plus fâcheuse impression. Mais bientôt un murmure gronda parmi la foule, un cri s'éleva,

pressant, impérieux, unanime: « La Marseillaise l » Les musiciens reprirent leurs places, et, sans préparation, sans avoir eu de répétition préalable, firent entendre l'immortelle mélodie qui jaillit, radieuse, illuminant le peuple de sa joie intense, irrésistible !

La cause était jugée, la Marseillaise triomphait; elle devenait chant national par la force des choses.

Aussi, lorsqu'à quelques mois de là, le 14 février 1879, la proposition présentée à la Chambre rhiver précédent vient en discussion, sous la présidence de Gambetta, son adoption ne fut douteuse à aucun moment : bien plus, le député qui la soutenait, M. Barodet, rappelant qu'un décret de la Convention avait déjà proclamé le caractère national du chant de la Marseillaise, proposa de retirer le nouveau projet si le gouvernement s'engageait à appliquer l'ancien décret, non abrogé. Et c'est au milieu des applaudissements prolongés de la gauche et du centre que le ministre de la guerre, le général Gresley, vient déclarer « qu'il appliquerait le décret du 26 messidor an III dans toutes les circonstances où il y aurait lieu de l'appliquer*. »

Depuis ce jour, la MarseillaisCy toujours jeune et vivace, n'a plus jamais cessé de symbolyser harmonieusement la France, accueillie partout avec admiration et respect. La mémoire de son auteur a profité de ce renouveau de popularité. Rouget

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de Lisle a maintenant sa statue dans sa ville natale, Lons-le-Saulnier; une autre à Choisy-le-Roi, qui vit ses derniers moments ; et Paris a inscrit son nom* sur une rue d'un des quartiers les plus populeux, tout auprès de l'ancien emplacement de cette Convention sous laquelle le chant de guerre joua son rôle le plus glorieux et qui, par deux fois, proclama la gloire du nom de Rouget de Lisle.

Enfln, au moment même où paraîtra ce livre, Ton célébrera le centenaire de la mémorable nuit du 25 au 26 avril, celle où s'accomplit le mystère de la création du noble chant.

Au reste, les menaces que Ton croyait jadis être contenues dans ses accents ne se sont pas réalisées. Ses paroles belliqueuses ne semblent plus déplacées même dans les circonstances les pJus pacifiques. Le chant de la Marseillaise n'est plus un chant de guerre ; il est devenu simplement le chant de l'action, symbole d'ac:tivité vive et féconde, et bien français. Les rois, qui redoutaient jadis, même pour leurs peuples, le contact de la vieille mélodie révolutionnaire, ont fini par ne plus la craindre et par Taccueillir. Faut-il rappeler quel nouveau triomphe elle obtint l'an passé dans l'empire de Russie, où

1. Avec une faute crorthographe, à la vérité: « de Tlsle » au lieu de « de Lisle. » Une réclamation a été adressée tout récemment à ce sujet à TAdministration par l'intermédiaire de M. Blondel, conseiller municipal. Voy. Bulletin municipal officiel de la ville de Paris^ 1892, p. 568.

tout le peuple la chanta dans un entraînement irrésistible? Toute cette campagne pacifique de Télé 1891 fut favorable à la gloire de la Marseillaise, puisqu^au retour, elle retentit encore sur les rivages des Iles Britanniques, et que la reine d'Angleterre, lorsqu'elle vint saluer et passer en revue l'escadre française, fut accueillie par ses sons amis et triomphants.

Pourquoi les rois et les peuples ne salueraient-ils pas avec joie et respect notre chant nationale N'est-il pas le plus beau?

Paris, le 16 avril 1892.

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