LE 10 MAI
£tats de service de Rouget de Lisle dans les armées.
ROUGET DE LFSLE (Claude-Joseph), Né le 10 mai 17G0 à Lons-le-Saulnier.
Sous-lieutenant à l'École du Génie, le 1782.
Aspirant lieutenant en second au Corps royal du Génie, le. ... l®"" avril 1784.
Lieutenant en premier, le. . . . 7 septembre 1789.
Capitaine de 5« classe, le 1" avril 1791.
Employé à Strasbourg, le 1®' mai 1791.
Suspendu de ses fonctions, le. . . 25 août 1792.
Réintégré, le octobre 1792.
Suspendu de nouveau août 1793.
Réintégré comme capitaine de 1^"° classe, avec rang du l^"^ vendémiaire an m (22 septembre
1794), le 30 ventôse an III
(20 mars 1795).
Désigné pour être employé à Tar-
mée du Rhin, le 25 lloréal an III
(14 mai 1795).
Chef de bataillon, le 12 ventôse an IV
(2 mars 1796).
Démissionnaire, le 9 germinal an IV
(29 mars 1790).
Etait au siège de Namur en 1792.
(Archives adiniiiisUalivcs du Ministère de la Guerre).
Certificat constatant la présence de Rouget d^ Lisle au siège de Namur en novembre-décembre 1792.
Je soussigné cy devant général de division des armées de la République déclare qu'ayant été chargé de la conduite des attaques des châteaux de Namur, en 1792, j'ai vu pendant la durée de ce siège le citoyen Joseph Rouget y servir avec zèle, bravoure et intelligence dans sa qualité d'ingénieur.
En témoignage de quoi, je lui délivre le présent certificat. A Paris, le 19 brumaire dé Tan III de la République françoise, une et indivisible.
Signé : Bouchet.
(Archives adminislraUves du Ministère de la Guerre).
Récits de la naissance de la MARSEILLAISE.
La plupart des récits originaux de la naissance de Ut Marseillaise émanent de Rouget de Lisle, soit directement, soit indirectement. Nous devons à lui-même quelques renseignements sommaires rapportés dans trois de ses écrits datant d'époques différentes. Ils sont groupés soi\s la lettre E. — D'autre part, dans sa vieillesse, il aimait à conter avec détails les circonstances principales de ce grand événement de sa vie. Quelques-unes des personnes auxquelles il a fait ces confidences en ont pris note et nous les ont conservées. De cette source sont venus les six récits compris sous les lettres F. FF. G. H. I. J.
Le premier fut fait par Rouget de Lisle en 1817, alors qu'il habitait Montaigu, et recueilli par son compatriote Désiré Monnier, secrétaire particulier du préfet du Jura à cette époque, et qui, depuis, s'est occupé de travaux historiques et préhistoriques et a laissé un nom estimé parmi les savants de cette partie de la France . Désiré Monnier a publié trois fois le récit de Roiget de Lisle,
sous trois formes légèrement différentes : d'abord dans son Annuaire historique du département du Jura pour i849, p. 198 et suiv.; puis, avec quelques détails nouveaux, mais surtout plus d'amplifications de rhétorique, dans ses Souvenirs d'un octogénaire de province, qui furent publiés en 1867-68 dans les Mémoires de la Société d'émulation du Jura (voy. 1867, p. 137 et suiv.); enfin les mêmes Souvenirs d'un octogénaire parurent quelques années plus tard en un volume; quelques détails oiseux avaient été élagués. C'est de ce livre qu'est tirée la pièce F.
Les trois récits suivants datent des dernières années de Rouget de Lisle.
Le premier (FF), transmis par David d'Angers, fut fait par Rouget en 1827, dans des circonstances que le texte explique suffisamment.
Le récit (G) est tiré d'une note manuscrite que j'ai découverte à la BilDliothèque nationale où elle était à peu près perdue dans un carton renfermant les diverses éditious anciennes de la Marseillaise et autres chants de Rouget de Lisle. Cette note est estampillée au timbre de la Bibliothèque impériale, datée de septembre 1833 et signée de la Barre. Je n'ai pu parvenir à déterminer l'identité du signataire: mais les détails qu'elle contient, dont les principaux sont conformes à ceux des autres versions, sont une garantie sutïîsante d'authenticité.
Le suivant (H) émane de Madame Voiart, chez laquelle Rouget de Lisle a passé les six dernières années de sa vie, et qui lui entendit souvent raconter cette histoire. En 1864, quand Fétis souleva la contestation qui fit tant de bruit, Gindre de Mancy, le premier biogragraphe de Rouget de Lisle, demanda à cette dame de lui rappeler les souvenirs qu'elle avait gardés à ce sujet : Madame Voiart répondit par une lettre dont Gindre de Mancy publia deux fragments, l'un dans Y Intermédiaire des chercheurs et des curieux, l'autre dans une revue franc-comtoise. La pièce H est la combinaison de ces deux fragments, se complétant l'un par l'autre.
Le récit I est tiré d'une Notice sur la Marseillaise par Louis du Bois, l'auteur probable du couplet des Enfants. Il ne dit pas à quel moment il l'a recueilli de la bouche de Rouget, mais il déclare « avoir connu particulièrement l'auteur du Chant des Combats » (p. 3); il lui avait fait faire, prétend-il, une correction dans deux vers du G*^ couplet
(p. 5), et avait reçu de lui une belle copie autographe de la Marseillaise (p. 11).
Le numéro de Vlntei^médiaire qui suivit celui où fut publiée la pièce H renferme un autre récit provenant d'une source analogue et signé seulement de deux initiales : A. B. Malgré cet anonymat, j'ai cru devoir le reproduire (J), ne fût-ce que pour faire ressortir la conformité de ces narrations, considérées du moins dans leurs grandes lignes.
Les deux pièces qui suivent (K, L) sont d'une autre origine. La première provient d'un témoin oculaire; la seconde enregistre des traditions strasbourgeoises conservées da^as la famille de Dietrich et dans son entourage. Elles furent écrites l'une et l'autre longtemps après l'événement.
Si nous ne possédions qu'un seul de ces documents, nous hésiterions assurément à le considérer comme digne de foi : il y aurait bien des chances, penserions-nous, pour que des souvenirs si anciens, pour la plupart transmis indirectement, aient laissé place à une certaine fantaisie. Cependant, en rapproêhant tous ces récits faits indépendemment les uns des autres, à des époques diverses et par des gens qui ne se connaissaient pas, nous sommes frappés de la conformité qu'ils présentent entre eux quant aux dispositions essentielles; les seules divergences portent sur des détails d'intérêt secondaire. Nous avons donc le droit d'en user comme de documents historiques parfaitement authentiques.
Enfin un document inséré dans le texte même du chapitre II, ainsi qu'un dernier récit, trop connu pour qu'il soit nécessaire de le reproduire, et de nouveaux renseignements reçus au dernier moment, donneront lieu à quelques observations qui seront groupées à la suite, sous la lettre M.
Témoignages de Rouget de Lisle.
La guerre se déclara. Le jour même qu'elle fut promulgue'e, je composai les paroles et l'air de cet autre hymne que la nation a depuis adopté sous le
nom d'Hymne des Marseillais: ouvrage sur lequel j'abandonne toute prétention d'amour propre, mais auquel on ne contestera ni les motifs qui l'ont inspiré, ni l'importance nationale qu'il a acquise, ni les services qu'il a rendus, ni ceux qu'il rend tous les jours.
(Joseph Rouget Delisle^ capitaine au corps du Génie^ au Peuple et aux représentants du Peuple, an II de la République^ p. 3.)
Je fis les paroles et l'air de ce chant à Strasbourg, dans la nuit qui suivit la proclamation de la guerre, fin d'avril 1792. Intitulé d'abord Chant de Varmée du Rhin, il parvint à Marseille par la voie d'un journal constitutionnel, rédigé sous les auspices de l'illustre et malheureux Diétrick; lorsqu'il fit son explosion, quelques mois après, J'étais errant en Alsace sous le poids d'une destitution encourue à Huningue pour avoir refusé d'adhérer à la catastrophe du 10 août, et poursuivi par la proscription immédiate qui, l'année suivante, dès le commencement de la terreur, me jeta dans les prisons de Robespierre, d'où je ne sortis qu'après le neuf thermidor.
(Rouget de Lislb, Cinquante Chants français (18'2n), p. 83).
Les Essais en vers et en prose par Joseph Rouget de
Lisie, an V (1796), portent seulement, au-dessous du titre du Chant des combats^ vulgairement VHymne des Marseillais, ces mots (p. 57) :
« Strasbourg y jour de la proclamation de la guerre. »
Récit Désiré Monnier.
Rouget de Lisle m'a raconté lui-môme (en 1817) la naissance de la prétendue Marseillaise ; je vais vous rendre à peu près mots à mots son récit; le voici:
« En 1792 (vers le 20 avril), après la déclaration de guerre, le corps royal du génie, où j'étais officier, était en garnison à Strasbourg. M. Frédérich Dietrich, premier maire constitutionnel de cette ville, donnait fréquemment des diners officiels, commandés par les circonstances extraordinaires où l'on se trouvait. Un jour que ce magistrat avait réuni dans un grand festin les officiers des régiments et les principaux fonctionnaires du pays, on vint infailliblement à parler du grand événement, de la déclaration de guerre qui préoccupait tous les esprits.
« Arrivés au dessert, dans un moment où les vins fins et les liqueurs ont déjà fait passer leur chaleur dans la conversation, et où chacun de nous s'exaltait à l'idée de l'ouverture des hostilités si impatiemment attendue, le maire regretta de n'avoir pas de chant national pour enflammer les cœurs dans les conjonctures exceptionnelles où se trouvait la France, défendant sa constitution et sa liberté. On ne nous envoie de Paris, disait-il, que des Ça ira et des Carmagnoles^ ignobles manifestations qui sont indignes de la nation nouvelle et de la postérité. Puis se tournant du côté ou j'étais assis: « Monsieur de l'Isle, me dit-il avec un ton d'autorité bienveillante, vous qui parlez le langage des dieux, vous qui maniez avec succès la harpe d'Orphée, faites-nous donc quelque beau chant pour ce peuple soldat qui surgit de toutes parts à
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rappel de la patrie en danger; et vous aurez bien mérité de la nation. »
» Moi, pauvre sous-lieutenant de Tarme du génie*, moi, très convaincu de ma médiocrité, je ne pouvais guère relever le gant jeté avec de telles expressions ; je n'eus donc pas Tair d'avoir accepté le noble défi ; mais me sentant subjugué parle sentiment héroïque qui exaltait mon illustre ami, j'entendis en moi-même la voix d'une muse qui me criait: « Va ! va ! » Alors, je m'esquivai de table sans que l'on s'aperçut de ma disparition. Je me retirai dans ma chambre, légèrement aviné — (je tiens de Rouget, lui-même, ce dernier mot, comme tous ces détails; je vous prie de le croire ; je ne me permettrais pas sans cela d'ajouter à sa narration une circonstance de cette nature) — je saute à mon violon; je trouve dans mes premiers coups d'archet les notes que l'on attend de moi. Les paroles me venaient avec l'air. L'air me venait avec les paroles. Mon émotion était au comble; j'étais comme agité d'une fièvre ardente; une abondante sueur ruisselait sur mon front; puis je m'attendrissais; puis enfin les pleurs me coupaient la voix
« Le lendemain matin, sortant d'un sommeil aussi laborieux que mon dernier état de veille, je fus presque étonné de trouver sur mon pupître les strophes de mou hymne.
« Je n'étais pas très mécontent de mon essai. Aussi j'étais à peine habillé, que prenant dans mes deux mains mon cahier et mon violon, je retourne chez ce bon Dietrich, de très bonne heure, ne craignant pas de lui déplaire par cet acte de familiarité, car il daignait me recevoir tous les jours, à toute heure, comme
1. Dans son Annuaire de 1849, Désiré Monnier était mieux renseigné : il savait que Rouget de Lisle était capitaine. Voy. p. 198.
un véritable ami ou comme un de ses enfants, bien que je ne fusse connu de lui que depuis peu.
« C'est que, il faut bien que vous le sachiez, Frédéric de Dietrich était un mélomane décidé et il aimait à faire de la musique avec moi. Il avait même assez d'indulgence ou de politesse (pour me trouver plus fort que lui. J'entre sans façon ; je me précipite dans son salon, où s'était déjà rassemblée sa famille, moins ses deux fils. La réunion se composait de sa femme, de sa belle-sœur et de deux nièces à la fleur de leur âge ; ces deux demoiselles n'étaient pas moins distinguées par leur beauté que par leur talent musical. Elles étaient au piano, et leur oncle, debout derrière elles, leur donnait une leçon.
« Arrivé au milieu du salon, je me mets à chanter mon poème en m'accompagnant de mon instrument. A chaque strophe, voilà l'oncle et les nièces qui, dans teur transport, accourent à moî. On se pressait l'un contre l'autre ; on s'embrassait follement ; le papa Dietrich pleurait, trépignait, battait des mains ; ils étaient tous ou paraissaient être au paroxisme du délire. L'œuvre de l'ami de la maison arrivait comme un enfant qui serait venu accroître leur famille, ils la regardaient comme la leur parce que elle était née parmi eux*. »
(DismÉ MoNNiER, Souvenirs d'un octogénaire de province^ Lons-le- Saulnier, 1871, p. 50 et suiv.).
1. Les détails de cette dernière partie du récit paraissent être de fantaisie : comparez les pièces suivantes, et surtout les réserves faites plus tard par Madame de Sahune (l'une des nièces de Dietrich présentes à ces événements) au sujet du récit de Lamartine qui reproduit ces détails en les amplifiant. Il résuite de la comparaison des documents que Dietrich ne fit, le matin, que lire le nouveau chant, et que l'audition en eut lieu chez lui le soir.