M ROUGET DE LISLE
FF
David d'Angers.
Ott^îq«t*s années avant 1830, plusieurs patriotes .uaieiit souscrit une cotisation de vingt francs par mois au pn>tU d'un correligionnaire malheureux. Béranfçer ei Bêrani savaient seuls que c*élait Rouget de Lisle. Kn t8:îT, M. Grégoire, ancien évêque de Blois, me ohoruea de remettre à Fauteur de la Marseillaise une somme produite, disait-il, par la vente de sa musique : la musique était dans Tarmoire, et Grégoire donnait Tarant. Ce fut avec im véritable bonheur que je saisis loccasiou de voir cet homme illustre dont ma mère m avait appris le chant patriotique. Je me présentai tout ému> ii^v rue du Battoir ; au premier étage d'un ^H,'tit escalier scnnbre, une vieille femme m'ouvrit la poife ot luluttvdiùsil dans l'unique chambre où gisait Uou^t't do Lisle. Je m'approchai avec émotion du i»auvie malade» et, malgré tout mon entliousiasme, je tic i»us réprimer un mouvement intérieur, en voyant luou idéal enfoui sous un bonnet de laine. Il était lu^.^*,)^<^lble de ivtrouver, dans cet amas de guenilles
:. à 'mivmités, l'auteur de l'hymne qui réveillera élericùcijueut lu liberté dans le cœur des peuples. Je lui iix.^uv' 10 voulais faire son portrait. Il refusa obstinéu^uw, uais je revins le lendemain avec delà terre; v: u *ui>ùs dans sa mansarde, et il comprit qu'il n'y
• a-- -ùussà reculer. On l'enveloppa de couvertures, et . à»A«t*v; lUumatisaut se tint à peu près droit sur sa
ov* > ^uvr de son engourdissement, je lui de-
*^. svA^ ^.voue de la Marseillaise. Il me conta qu'étant
.*^. ..v»À i Strasbourg, dans un dîner d'ofliciers
chez M. Dietrich, maire de la ville, la conversation roula sur les luttes politiques de cette époque ; on regretta amèrement que les républicains n'eussent pas un chant national à opposer au Vive Henri IV des royalistes. Rentré chez lui, en proie à une sorte de fièvre, il passa la nuit à écrire les paroles de la Marseillaise dont il composait en même temps la uiusique sur son violon. Au matin, il descendit chez le maire avec son œuvre, dont lui-m('me ne se rendait pas bien compte. Mademoiselle Dietrich joua la Marseillaise sur son piano, et ce fut en voyant l'enthousiasme se peindre sur le visage des auditeurs que Rouget de Lisle comprit rimporlance de sa création. I/hymne populaire, envoyé de suite à l'un des bataillons marseillais, se fît entendre, pour la première fois, à la garde montante, et reçut alors le nom qu'il porte encore aujourd'hui. Rien de plus exact que ce récit, car je l'écrivis en rentrant chez moi le jour qu'il me fut fait.
Lorsque mon travail en marbre fut terminé, je rofîris à M. Laffite, qui m'engagea à le mettre en loterie sur quatre-vingt billets à vingt francs. La souscription fut bientôt couverte. Le médaillon colossal, sur lequel était gravée la Marseillaise avec la première strophe en musique, échut à M. Justin, agent de change. L'argent fut remis à Rouget de Lisle par Bérard, qui sut trouver un prétexte pour le lui faire accepter; il Teiit refusé comme don.
(Noie autographe de David dans David d'Angers^ sa vie. son œuvre, etc. par Henby Jouin, 1878, t. I, p. 169).
Bien que signé d'an grand nom, ce récit, du moins en ce qui concerne l'origine de la Marseillaise, renferme plusieurs détails notoirement inexacts; mais, dans les grandes lignes, il est conforme à la plupart <les autres. Au reste, Tannée 1827, que David d'Angers désigne comme date, est
précisément celle où Rouget était dans Tétat de santé le plus précaire, un an après la grave maladie dont il fut frappé après avoir été mis en prison pour dettes : le moment était donc des plus mal choisis, aussi bien pour évoquer ses vieux souvenirs que pour faire son portrait : il se releva, physiquement et moralement, dans les années suivantes, qui lui furent plus douces.
Récit de la Barre.
L'auteur de l'Hymne des Marseillais, M. Rouget de risle, m'a raconté plusieurs fois, sur ma demande, les circonstances de la composition de cet hymne.
Dans la nuit du 29 au 30 avril 4792, qui suivit la déclaration de la guerre que Louis XVI fit à TAutriche et à la Prusse, et pendant un souper où assistaient avec Tauteur MM. Victor de Broglic, d'Aiguillon, Alexandre Duchatelet et Dietrich, ce dernier maire de Strasbourg» on ouvrit l'avis de composer un chant nouveau pour le soldat, qui fût en harmonie avec les idées nouvelles et les motifs de cette guerre.
M. Rouget de Tlsle était connu comme amateur musicien et comme homme de lettres faisant avec facilité le couplet. M. Dietrich, s'adressant à lui, l'engagea à se charger de cette double composition (musique et paroles^ tous les convives se réunirent à la pensée de M. Dietrich, et, vers une heure de la nuit, après avoir sablé nombre de verres de Champagne, il rentra chez lui et, trouvant son violon sur son lit où il l'avait laissé en sortant, il le prit, et, plein de l'idée de ce qu'on lui avait demandé, il racla dessus en cherchant un motif d'air. Croyant l'avoir trouvé, il fit immédiate-
ment les paroles, le tout dans sa tête, sans les jeter sur le papier, puis se mit au lit^
Le lendemain, en se levant à six heures du matin, il fut assez heureux pour se ressouvenir de tout, récrivit et se rendit de suite chez M. Dietrich à qui il soumit son œuvre, et qui ne fut pas peu étonné d'une aussi prompte conception. 11 était dans son jardin; il jeta les yeux sur ce chant ; musicien amateur lui-même, il dit à M. Rouget de Tlsle . « Montons à mon salon, que j'essaie mon air sur le piano ; à la première vue je juge qu'il doit être bien bon ou bien mauvais. »
M. Dietrich chantait fort bien, comme en général chantent les Alsaciens- Allemands d'origine; il fut frappé de la beauté de cet air, fit lever sa femme qui était encore au lit, et lui dit d'écrire de suite aux convives du souper de la veille de venir déjeuner chez lui, qu'il avait quelque chose d'important à leur communiquer. Tous y vinrent, croyant qu'il avait déjà reçu des nouvelles des combats des généraux Luckner et Lafayette.
Il s'obstina à ne satisfaire leur curiosité que vers la fin du déjeuner, où le Champagne parut de nouveau. Il entonna l'hymne à pleine voix, et produisit un effet admirable. Il reçut le titre de Chant de Varniée du Rhin. Des journaux et des voyageurs de commerce le portèrent dans le midi. Le bataillon des volontaires marseillais se rendant à Paris chanta cet hymne sur toute la route et en entrant dans la capitale. Les volontaires
i. L'auteur de ce document est, sur ce poiut, en désaccord avec Désiré Mon nier et Madame Voiart (Pièces F et H), qui disent au contraire que Rouget de Lisle écrivit la musique et les paroles avant de s'endormir ; et, comme nous savons combien sont fugitives de telles inspirations lorsqu'on ne les fixe pas immédiatement, c'est la version de ces derniers qu'il faut, croyons-nous, adopter de préférence.
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brandissaient leurs sabres ou portaient leurs chapeaux au bout de leurs baïonnettes en chantant à gorge déployée : Teffet fut magique, et le Chant de Varmée du Rhin prit le titre de la Marseillaise,
C'est dans sa retraite de Choisy-le-Roi où je Tai vu plusieurs fois depuis 4830, que M. Rouget deTIsle m'a raconté ces particularités en me donnant un exemplaire de ses œuvres.
M. Rouget de llsle m'a raconté Tà-propos qui fournit à Gossec l'occasion de composer l'opéra intitulé VOffrande à la Liberté, dans lequel il intercala la Marseillaise que chanta le célèbre acteur Laïs. Voici cet à propos.
En thermidor au II*, les acteurs de l'Opéra, en sortant de présenter une pétition à la Convention nationale, furent dîner au restaurant à droite de la grille d'entrée du bois de Boulogne, à la porte Maillot. Les acteurs Laïs et Chéron se mirent à chanter des airs patriotiques à pleine voix, et les croisées ouvertes. Les promeneurs se rassemblèrent sous les fenêtres ; un des spectateurs demanda à Laïs et Chéron de chanter la Marseillaise : Laïs et Chéron sortirent ; on avança deux tonneaux vides sur lesquels ils montèrent et chantèrent cet hymne. Quand ils en vinrent au couplet « Amour sacré de la Patrie », spontanément, tous les spectateurs se mirent à genoux et chapeau bas. Gardel, maître des ballets de l'Opéra, MéhuI, Gossec et plusieurs autres musiciens célèbres étaient de ce dîner.
1. Nous ne vous arrêtons plus sur ces erreurs de date, qu'explique la distance de près de quarante ans entre Tévènement et le récit.
Gardel dit à Gossec : « Il y a dans cette scène de quoi faire quelque chose pour TOpéra. » Gossec répondit qu'il était à sa disposition, et qu'on n'avait qu'à lui faire un programme, ce qui fut exécuté sous le titre diOffrande à la Liberté,
A la première représentation, des soldats, sac au dos, parurent sur la scène, et, à la fin du dernier couplet, rendu genou en terre comme au bois de Boulogne, les sabres furent brandis en l'air... l'effet fut si magique que tout le monde sortit de TOpéra en chantant par les rues, et, les jours suivants, des milliers de volontaires s'engagèrent et partirent de Paris pour Tarmée.
{Manuscrit de la Bibliothèque Nationale^ signé db la, Babrf, septembre 1833).
Récit de Madame Elise Voiart.
Quant à la véritable origine de la Marseillaise, votre version, celle du souper de Dietrich est la bonne. Je l'ai entendu conter vingt fois à Rouget de Lisle. Pendant ce repas, Dietrich dit à notre ami : « Voyons, Rouget, vous qui êtes poète et musicien, faites-nous quelque chose qui vaille la peine d'être chanté ? »
Le modeste jeune honime s'en défendit d'abord, mais excité de plus en plus par les provocations de ses camarades, il cède à tant d'instances, et plus encore à l'enthousiasme dont il se sent pénétré. Rentré dans sa chambre, il prend son violon, et tout en cherchant la phrase musicale, les paroles viennent presque à son insu s'offrir d'elles-mêmes au rhythme guerrier qui résonnait dans sa pensée. Car, disait-il en me faisant ce récit, je ne les écrivis que pour garder Tordre qu'elles devaient occuper dans la mélodie. Vers le
matin, après avoir jeté sur le papier et au crayon seulement ces essais dont il était loin d^être content, il tomba accablé de fatigue et de sommeil. Quand vers neuf heures, Dietrich et quelques amis vinrent lui demander le chant promis. Rouget de Lisle, qui était loin de se douter qu'il eût fait un chef-d'œuvre, ne le leur fit entendre qu'avec une espèce de répugnance. Ils en furent ravis, et Dietrich déclara qu'il serait exécuté à grand orchestre, à une représentation solennelle qui devait précéder le départ des troupes. Il pressa, en conséquence, le jeune auteur d'en faire, séance tenante, l'accompagnement. Rassuré par le jugement de ses amis. Rouget de Lisle fit à la lidte une espèce de partition assez simple, mais bien caractérisée, car il était bon compositeur, et Ton envoya le tout aux copistes du théâtre et aux chanteurs. Ceux-ci passèrent la nuit à l'étude ; en moins de vingt-quatre heures la cantate fut copiée, apprise et exécutée. L'effet en fut prodigieux, et les soldats, en sortant dés portes de Strasbourg, se disaient : qu'est-ce donc que cet air là qu'ils nous ont chanté ? on dirait qu'il a des moustaches. Et le bon Rouget de Lisle, en répétant ce propos si caractéristique, souriait de ce sourire attendri que nous avons vu si souvent éclairer sa belle physionomie.
J'ajouterai à ces détails de la dernière exactitude, un témoignage plus éclatant encore peut-être. C'est la petite préface que Rouget de Lisle a placée lui-même en tête de la Marseillaise, dans le recueil de ses cinquante chants français*.
(Lettre écrite, par Madame Elise Voiart à Gindre de Mancy le 28 janvier i864. Intermédiaire des chercheurs et des curieux, 10 sep- 'embre 1864, p. 203; — lieoue littéraire de la Franche-Comté. )«f novembre 1864, p. 19).